Septembre 5, 2021
Par Union Communiste Libertaire (UCL)
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Faire reculer le racisme dans la sociĂ©tĂ©, c’est d’abord faire reculer les discriminations et les dominations qui font systĂšme. Pour quel but final, avec quelles mĂ©thodes, quels partenaires, quelles revendications communes ? À la pratique de solidaritĂ© et d’action au long cours sur ce terrain, il faut adosser une visĂ©e stratĂ©gique.


PrĂ©cision : ce texte n’aborde pas les questions du colonialisme et de l’impĂ©rialisme français, abordĂ©es ailleurs par l’UCL, et se concentre sur la situation hexagonale.


En France, en ce dĂ©but de XXIe siĂšcle, les discriminations Ă  l’embauche ou au logement sur la base d’une physionomie, d’un patronyme ou d’un domicile sont toujours de mise. Le contrĂŽle au faciĂšs fait toujours partie du quotidien, mais aussi les violences quotidiennes pouvant aller jusqu’au meurtre. Plusieurs enquĂȘtes rĂ©centes permettent d’en mesurer l’ampleur.

La réalité des discriminations racistes en France

  • Sur le marchĂ© du travail : pour un mĂȘme emploi, une ou un travailleur de profil europĂ©en a quatre fois plus de chances d’avoir accĂšs Ă  un entretien d’embauche qu’une ou un travailleur de profil non europĂ©en (Insee, 2014) ; 52,9 % des personnes non blanches se sentent victimes de discrimination dans le monde professionnel (enquĂȘte « AccĂšs aux droits Â» vol. 3, DĂ©fenseur des droits/OIT, 2017) ;
  • Sur le marchĂ© du logement : les personnes ayant un nom Ă  consonance arabe ou africaine ont respectivement 27 % et 31 % de chances en moins d’obtenir un premier rendez-vous avec un bailleur privĂ© (TĂ©o 1, citĂ© par le DĂ©fenseur des droits). Globalement, les personnes non blanches ont 5 fois plus de chance d’ĂȘtre victimes de discrimination au logement (enquĂȘte AccĂšs aux droits vol. 5, DĂ©fenseur des droits, 2017) ;
  • En matiĂšre de logement social : Ă  situation Ă©gale, dans le parc social, les candidat·es de profil europĂ©en ont prĂšs de 50 % de chances d’obtenir satisfaction au bout d’un an, contre 15% pour les autres (Insee, 2014) ;
  • Le contrĂŽle au faciĂšs ne faiblit pas : les personnes perçues comme noires ou arabes subissent en moyenne trois fois plus de contrĂŽles policiers que les personnes blanches. C’est jusqu’à 20 fois plus pour les hommes jeunes perçus comme noirs ou arabes. Les contrĂŽles sont Ă©galement plus violents : 3 fois plus d’insultes et de violences rapportĂ©es par des hommes racisĂ©s, par rapport Ă  la moyenne (enquĂȘte « AccĂšs aux droits Â» vol.1, DĂ©fenseur des droits, 2017) ;
  • 50 % des immigré·es et/ou de leurs enfants se dĂ©clarent victimes de discrimination contre 10 % du reste de la population (enquĂȘte Trajectoires et origines (TĂ©o 1), Ined, 2016) ;
  • Toutes les minoritĂ©s ne subissent pas le racisme de la mĂȘme façon, bien qu’il y ait une base commune d’exclusion du corps national.
  • Le racisme ordinaire reste trĂšs prĂ©sent en France. Il est pratiquĂ© aussi bien par des membres des classes aisĂ©es que par des membres des classes populaires

Force est donc de constater que si les statistiques ethniques sont prohibĂ©es par la lĂ©gislation française, il existe dĂ©jĂ  des outils de mesure des discriminations racistes. Cependant un outil de ce type manque actuellement pour Ă©valuer les inĂ©galitĂ©s au sein des entreprises (mĂ©tiers, salaires, Ă©volutions de carriĂšre), alors qu’il existe par exemple pour les inĂ©galitĂ©s femmes-hommes. Une rĂ©flexion sur le sujet serait lĂ©gitime, Ă  condition qu’elle Ă©vite deux Ă©cueils : fournir au patronat un prĂ©texte de fichage des salarié·es ; assigner les salarié·es Ă  des catĂ©gories figĂ©es.

Les fondements

En France, le racisme a deux sources principales, dĂ©jĂ  identifiĂ©es dans le Manifeste de l’UCL :

  • le double hĂ©ritage de l’esclavagisme et du colonialisme, qui non seulement marque encore les imaginaires, mais a des consĂ©quences en termes de discriminations et d’inĂ©galitĂ©s aujourd’hui que ce soit pour les personnes issues de l’immigration postcoloniales ou dans les territoires encore colonisĂ©s par la France (Antilles, Kanaky
) ;
  • la volontĂ© des fractions conservatrices et rĂ©actionnaires des classes dirigeantes (qu’elles soient politiques, Ă©conomiques, mĂ©diatiques, intellectuelles et religieuses) de faire de la population blanche et de culture chrĂ©tienne la seule lĂ©gitime pour former le « corps national Â» français. LĂ  encore cela se traduira par des inĂ©galitĂ©s et des discriminations pour les personnes ne correspondant pas Ă  ces critĂšres.

La récurrence des crimes

Enfin, le nombre important d’attentats racistes ces derniĂšres annĂ©es doit alerter : on peut citer en France les attentats antisĂ©mites de l’école Ozar Hatorah (2012) et de l’Hyper Cacher (2015), mais aussi Ă  Bruxelles l’attentat du musĂ©e juif de Belgique (2014), en Allemagne l’attentat de Halle-sur-Saale (2019), ou celui de Pittsburgh aux États-Unis (2018). Mais aussi les attentats envers des mosquĂ©es qui se sont multipliĂ©s ces derniĂšres annĂ©es, ou encore les projets avĂ©rĂ©s d’attentats d’extrĂȘme-droite qui ont Ă©tĂ© mis au jour.

Il est important de noter que les attentats racistes commis dans d’autres pays portent souvent la marque de thĂ©ories racistes françaises (thĂ©orie du « grand remplacement Â» de Renaud Camus…), comme ce fut le cas lors des attentats islamophobes de Christchurch et d’El Paso en 2019.

Finalités du combat antiraciste

Le systĂšme de domination raciste est historiquement et socialement construit. Il peut donc disparaĂźtre.

La visĂ©e finale du combat communiste libertaire en la matiĂšre, c’est une sociĂ©tĂ© dĂ©barrassĂ©e de tous les processus de domination et de hiĂ©rarchisation raciale, qu’ils soient explicites Ă  travers la colonisation, les lois racistes ou le mythe du corps national, ou plus implicites Ă  travers les processus de domination, d’exclusion et de discrimination Ă  tous les niveaux de l’organisation sociale.

Contre les discriminations religieuses, l’UCL revendique une laĂŻcitĂ© qui garantisse la libertĂ© de culte et la libertĂ© de conscience, et non la laĂŻcitĂ© sĂ©lective de l’extrĂȘme droite, dĂ©voyĂ©e pour opprimer la minoritĂ© musulmane.

La stratĂ©gie d’action

La stratĂ©gie de l’UCL consiste Ă  saper la conception discriminante du « corps national Â» français, en en dĂ©tachant, progressivement, la population majoritaire qui peut s’y identifier. Il s’agit de la gagner Ă  la solidaritĂ© avec les minoritĂ©s en lutte contre les discriminations, par les luttes collectives Ă  travers les diffĂ©rentes composantes du mouvement social.

Il est trois terrains d’intervention principaux pour cela :

  • Dans le mouvement syndical

C’est le mouvement syndical qui, numĂ©riquement, organise le plus de travailleuses et de travailleurs racisé·es.

Il le fait sur une base de classe, mais souvent Ă©galement en intĂ©grant des thĂ©matiques qui leur sont spĂ©cifiques : contre le retrait abusif de leur badge Ă  des salariĂ©s musulmans des AĂ©roports de Paris, le soutien aux droits des personnels antillais, guyanais et rĂ©unionnais (AGR) dans les services publics, le soutien aux « chibanis Â» en lutte pour leurs droits Ă  la retraite Ă  la SNCF, l’aide Ă  la rĂ©gularisation des sans-papiers dans tous les secteurs


Cette articulation des revendications gĂ©nĂ©rales et des revendications spĂ©cifiques correspond Ă  une dĂ©marche intersectionnelle de fait, mĂȘme si elle n’est pas formulĂ©e ainsi.

Le syndicalisme de lutte est donc un espace primordial pour agir ensemble, et il faut y pousser Ă  s’emparer davantage de la question des discriminations racistes au travail. Le Forum syndical antiraciste de mai 2019 a Ă©tĂ© un moment positif en ce sens.

Pour que le syndicalisme soit davantage Ă  l’image du prolĂ©tariat, il faut Ă©galement, en son sein, continuer Ă  promouvoir les travailleuses et travailleurs racisé·es aux tĂąches de coordination et de reprĂ©sentation. Il faut aussi y admettre des espaces de discussion dĂ©diĂ©s, en non-mixitĂ© Ă  condition que la demande vienne des intĂ©ressé·es.

  • En soutenant les luttes et les contre-pouvoirs antiracistes

Les luttes antiracistes sont riches d’organisations politiques ou de contre-pouvoirs, qui vont des collectifs de sans-papiers aux organisations afro-fĂ©ministes en passant par les comitĂ©s vĂ©ritĂ© et justice. En plus de rĂ©aliser un vĂ©ritable travail de fond et d’organisation de terrain, ces organisations ont Ă©galement le mĂ©rite de donner une plus grande visibilitĂ© aux questions antiracistes, en obligeant toute la sociĂ©tĂ© Ă  se positionner. L’UCL apporte sa solidaritĂ© et surtout son soutien, humain et matĂ©riel, aux luttes antiracistes et Ă  la construction de contre-pouvoirs antiracistes pĂ©rennes. Notamment, mais de façon non exhaustive :

  • les luttes contre le caractĂšre systĂ©mique des violences policiĂšres, pouvant aller jusqu’au meurtre, contre les minoritĂ©s racisĂ©es, notamment noire, arabe et rrom ;
  • les luttes des sans-papiers notamment pour leur rĂ©gularisation ;
  • les luttes contre les inĂ©galitĂ©s racistes dans les institutions (par exemple mĂ©dicales, scolaires
).

L’UCL pourra Ă©galement participer Ă  questionner les reprĂ©sentations culturelles des minoritĂ©s dans la sociĂ©tĂ©.

  • Au sein de l’UCL

Au sein de l’UCL, notre objectif doit ĂȘtre de permettre au maximum l’inclusivitĂ© des personnes racisĂ©.es et, Ă  l’inverse, de sanctionner les comportements racistes dans l’organisation .

Afin de permettre l’inclusivitĂ© de l’organisation aux personnes racisĂ©.es (ou perçues comme telles) nous rappelons notre dĂ©fense absolue des outils de non-mixitĂ© et la possibilitĂ© de mise en place de tels outils si les personnes concernĂ©es en expriment le besoin

Des enquĂȘtes, des analyses et des rĂ©flexions doivent ĂȘtre menĂ©es pour questionner la sociologie de l’organisation et afin de trouver des pistes d’amĂ©lioration afin que l’UCL soit plus accessible, inclusive et reprĂ©sentative des personnes victimes de l’oppression raciste.

Le travail de rĂ©seau, d’alliance, de liens en gĂ©nĂ©ral avec les organisations et collectifs composĂ©.es de personnes vivant directement le racisme et s’organisant pour s’en Ă©manciper est aussi essentiel afin de participer Ă  dĂ©cloisonner la sociologie de l’organisation et l’ouvrir Ă  plus de mixitĂ©.

Un antiracisme matérialiste

Comme l’indique sa stratĂ©gie d’action, l’Union communiste libertaire ne pratique pas un antiracisme moral ni libĂ©ral : ĂȘtre individuellement vertueux (« travailler sur soi Â», « dĂ©construire son regard Â», etc.) c’est bien ; agir collectivement pour l’égalitĂ© rĂ©elle, c’est mieux.

L’antiracisme de l’UCL est un antiracisme matĂ©rialiste, qui marche sur deux jambes. D’une part, il rappelle que le racisme est un instrument de division des classes populaires, pour solidariser le « corps national Â» autour de l’État et de la classe dirigeante ; c’est pourquoi le combat antiraciste, vital pour la cohĂ©sion du prolĂ©tariat, a une dimension de classe.

D’autre part, il pointe que le racisme est un systĂšme qui a son autonomie propre ; il ne disparaĂźtra pas « naturellement Â» avec le capitalisme et les classes sociales ; son abolition requiert donc un combat spĂ©cifique et politique.

L’expression publique de l’UCL

Divers, le prolĂ©tariat subit des offensives cherchant Ă  le fracturer. Ce qu’attisent les courants racistes, antisĂ©mites et islamophobes tout comme les fondamentalismes religieux. Ils peuvent compter sur un racisme d’État de plus en plus dĂ©complexĂ©. Et c’est bien lĂ  que rĂ©side le plus grand danger de division.

Face Ă  cela, une campagne idĂ©ologique d’ampleur tente depuis plusieurs annĂ©es de renvoyer dos Ă  dos les promoteurs des discriminations raciales et les courants antiracistes, dans le but Ă©vident de disqualifier ces derniers. L’UCL dĂ©nonce et combat cet amalgame qui met sur le mĂȘme plan celles et ceux qui luttent pour l’égalitĂ© et ceux qui renforcent les dominations.

Le vocabulaire du combat antiraciste a certes Ă©tĂ© bouleversĂ©. De nouveaux usages sont apparus. Pour l’UCL, l’essentiel est de mettre en lumiĂšre et en avant la lutte contre les discriminations rĂ©ellement existantes.

  • Il faut rĂ©affirmer qu’ĂȘtre « racisé·e Â» n’est pas un Ă©tat donnĂ© une fois pour toute : on tomberait dans l’essentialisation. C’est un processus discriminatoire liĂ© Ă  la construction d’un « â€œcorps national” autour d’une identitĂ© dĂ©finie comme “blanche et chrĂ©tienne” Â» comme le dit notre Manifeste ;
  • Si dans son expression publique l’UCL utilise le mot « race Â», c’est avec des guillemets et en prĂ©cisant qu’il s’agit d’une construction sociale, car une bonne partie de la population comprend le mot race au premier degrĂ© (comme rĂ©ellement existante, biologiquement ou culturellement) ;
  • Aujourd’hui les mots de « privilĂšge blanc Â» sont utilisĂ©s dans le dĂ©bat public : les motivations de celles et ceux qui les emploient peuvent diverger de notre conception du combat antiraciste. Mais on ne peut Ă©carter que par cette expression ce sont les effets matĂ©riels du racisme qui sont visĂ©s et dont la spĂ©cificitĂ© est trop souvent niĂ©e.

Nous ne pouvons que saluer les mobilisations de masse qui les dĂ©noncent. Car plus que les mots, ce sont bien ces faits que l’UCL estime nĂ©cessaire de mettre au premier plan et de combattre, et ce Ă  partir de l’ancrage de classe qui est le sien. Et c’est bien cela que nous privilĂ©gions dans notre expression.

PĂ©rimĂštre d’alliance

Pour mener cette politique, l’UCL agira aux cĂŽtĂ©s des associations qui partagent l’ambition d’un antiracisme de classe et politique (collectifs de sans-papiers, FUIQP, ATMF, FTCR, ACTIT, Acort, ComitĂ© Adama, JJR), mais aussi des structures syndicales, politiques et associatives engagĂ©es dans la lutte antiraciste : CGT, Solidaires, CNT, CNT-SO, FSU
 ; Fasti, Gisti, Resf, Mrap, LDH


Des revendications structurantes

Avec son expression propre, l’UCL fait siennes ces revendications du mouvement antiraciste.

Économiques :

  • rĂ©gularisation de toutes et tous les sans-papiers (« des papiers pour tous ou plus de papiers du tout ) ;
  • libertĂ© de circulation et d’installation (contre le mythe de l’invasion et du grand remplacement).

Politiques :

  • droit de vote pour les Ă©trangĂšres et les Ă©trangers rĂ©sidant en France (faisant prĂ©valoir la citoyennetĂ© sur la nationalitĂ©) ;
  • abolition de la double peine (prison + expulsion du territoire) pour les Ă©trangĂšres et Ă©trangers condamné·es ;
  • abolition de la rĂ©tention administrative pour les Ă©tranger-es, fermeture des CRA
  • abolition des contrĂŽles d’identitĂ© (et d’ici lĂ  des contrĂŽles au faciĂšs), dĂ©sarmement de la police, suppression de la BAC
  • autodĂ©termination des territoires colonisĂ©s par la France
  • fin de la Françafrique ;

Culturelles :

  • restitution aux pays d’origine du patrimoine volĂ© durant la pĂ©riode coloniale ;
  • insertion dans l’espace public (noms de rues, statuaire
) de figures rĂ©volutionnaires, anticolonialistes et Ă©mancipatrices, en lieu et place de figures rĂ©actionnaires, militaristes et colonialistes ;
  • reconnaissance du travail forcĂ© dans les colonies françaises comme crime contre l’humanitĂ© et droit aux rĂ©parations.



Source: Unioncommunistelibertaire.org