Novembre 23, 2020
Par Brest Media Libre
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Ca fait quelques années déjà qu’on a en conscience les violences faites par la police en France contre les personnes racisées « sans pap’ ». Les démantèlements de camps réguliers depuis Calais ou des épisodes de violence aiguë contre des personnes isolées nous sont régulièrement rappelés par les actualités. Dans ce fond de conscience, on voit la police au service d’un régime de violence générale sur les personnes racisées au statut d’étranger, qui se solde par plusieurs dizaines de milliers de morts en 20 ans autour de l’Europe. C’est déjà beaucoup trop, et manifestement si facile à négliger. C’est déjà trop et insupportable que l’institution policière, qui contribue si directement et avec un tel zèle à cette horreur, ne soit pas immédiatement dissolue.

Et puis là-dessus se rajoutent les violences racistes de la police sur potentiellement n’importe quelle personne non-blanche, et la longue liste de personnes racisées tuées sous les coups de la police tous les ans.

Et puis là-dessus se rajoutent les gilets jaunes, leurs éborgné-es, leurs mutilé-es, leurs enfermé-es, leurs amendé-es, leurs traumatisé-es, leurs interdits de manifestation, leur mort. Une forme de violence qu’on connaissait déjà avant, qu’on connaît toujours après : la police au service de la répression politique d’état. Ca, c’est moche aussi.

Et puis là-dessus se rajoute le confinement, l’expérience très largement partagée de l’arbitraire du contrôle policier, les amendes pour un oui ou non, la violence policière qui devient partout potentielle, derrière un achat de baguette ou parce qu’on n’a pas la bonne gueule, racisé ou pas, militant ou pas.

Et, pour nous à Douarnenez, se rajoutent là-dessus aussi les contrôles incessants, les coups de pression et l’intimidation qu’ont subis les jeunes depuis la fin du printemps, du fait d’un arrêté paternaliste autoritaire qui interdit l’alcool sur l’espace public (et jusqu’à son transport, les keufs allant jusqu’à ouvrir des coffres !), apparemment pour ménager le tourisme.

Et puis là-dessus, encore, se rajoutent ces témoignages et statistiques qui racontent que, pour une large part, ce n’est pas tant au service du racisme d’État que la police agit, ce n’est pas tant au service de la répression politique d’État non plus, mais c’est au service de son propre racisme à elle et au service de son propre positionnement politique de conservatisme autoritaire. Qu’elle existe aussi comme institution armée avec une large autonomie, qui fait usage de ses armes pour des motifs qui lui sont propres, en capacité d’imposer ses vues au pouvoir, par lobbying syndical et manif sauvages. Bref, une espèce de groupe armé semi-autonome qui fait largement usage de sa violence et produit régulièrement des actions d’intimidation vis-à-vis du pouvoir étatique, avec le ministère de l’intérieur comme intermédiaire.

Et c’est pas tout, et c’est aussi dans d’autres ordres que ça.

Alors, lorsque les instances de pouvoir concèdent si aimablement au pouvoir policier une loi qui entrave le constat de leur violence conjointe, et de la violence autonome de la police. Quand les instances au pouvoir donnent au pouvoir policier un outil supplémentaire pour que la police se sente légitime à évincer qui elle le souhaite des espaces où elle intervient. Quand elles lui donnent de nouvelles possibilité d’exercice de violence… Et bien c’est un peu dur à accepter.

Et ce qui est dur à accepter, c’est pas juste que l’institution policière telle qu’elle existe ne soit pas déjà dissoute. Cette loi, c’est en même temps l’accentuation de la violence sécuritaire à tous les étages : vigiles, policiers municipaux, vidéo-surveillance. C’est le choix de l’escalade de la violence, qui dépasse l’institution policière. Un choix qu’on voit à l’œuvre dans l’économie de l’armement mais qu’on sent aussi jusqu’aux petites politiques sécuritaires de petites bourgades, comme Douarnenez, où la tendance est forte et constante à construire des murs, interdire des espaces et des usages, vidéo-surveiller, contrôler, réprimer, effacer tous ce qui ne correspond pas à l’image souhaitée – en suivant souvent des logiques racistes, classistes, ou une répression de l’« extrême gauche ». Ce qui est dur à accepter, c’est aussi que le monde de la sécurité prenne de plus en plus de place tout contre nos vies, avec ses idéologies, son déploiement matériel, son économie, sa force de frappe, son insécurité.

Il y a aussi que, ça aide pas, tout ça arrive à un moment où on tire quand même bien la gueule. Avec notre conscience collective du désastre écologique. Avec le vécu et le constat d’injustices et de violences sociales et politiques majeures. Avec le sentiment d’impuissance politique. Avec le constat de la présence constante dans l’espace public du fascisme, en duo infernal avec ce truc dégueulasse qu’est le républicanisme contemporain. On tire la gueule aussi parce que ce à quoi on attachait maladroitement nos espoirs collectifs (un truc qui avait à voir avec la « gauche » ?) est piétiné, partout, tous les jours, y compris par « la gauche ». On finirait par ne plus pouvoir s’identifier positivement à autre chose qu’à un brin d’herbe entre les pavés bien en place des fils de la mort qui sont aussi les pères de la mort, comme dit la chanson. Tout le monde manque d’air.

L’air, on commence à se demander si c’est pas à partir de certaines pratiques de soin qu’on le trouve, soin de nous autres, soin d’autres que nous, soin de nos petits et très grands collectifs aussi, réels ou imaginaires. Des pratiques de soin autonomes dans lesquelles nous balbutions, et dans lesquelles on retrouve vite la politisation et l’action politique. Qui nous amènent à chercher à nous défaire des relations de domination inter-individuelles et collectives, hors des héroismes, des boucheries de dentiste, des contentions psychiatriques et des captures politiques traditionnelles. Des pratiques de soin qui croisent aussi à plein d’endroits des envolées de plaisir, et des espaces de recherche. Des pratiques de soin qui nous font désirer ardemment la dissolution de la police et de l’Etat.




Source: Brest.mediaslibres.org