Janvier 13, 2022
Par Manif Est
285 visites


Cela fait maintenant plus d’un an que la librairie « les Deux cités » s’est installée en Vieille Ville à Nancy, à deux pas de la place Stanislas. Au moment d’établir un premier bilan de son activité, force est de constater que bien plus qu’un simple commerce de livres, ce lieu est en passe de devenir le centre de rencontres, de formations, de structuration et de rayonnement des droites à Nancy.

Un espace politique

Présentée par ses fondateurs, Alexis Forget et Sylvain Durain, comme une « simple » librairie proposant une littérature « enracinée », les Deux Cités constitue en réalité un véritable espace politique, habité par tous ceux qui représentent localement l’arc de la droite identitaire. La librairie s’est notamment positionnée en soutien à Génération Identitaire au moment de sa dissolution au printemps 2021, affichant un placard solidaire en vitrine. A l’intérieur, une affiche royaliste et un drapeau à fleur de lys viennent rappeler la filiation intellectuelle au fondateur de l’Action Française Charles Maurras dans laquelle s’inscrit la librairie. Très active sur les réseaux sociaux, la librairie bénéficie de relais importants au sein des médias nationaux d’extrême droite que sont Valeurs Actuelles (dont le jeune directeur Geoffroy Lejeune est un pilier de la campagne présidentielle de Zemmour) et la revue L’Incorrect, proche du projet politique d’Union des droites défendu par Marion Maréchal Le Pen, repris par Éric Zemmour et à laquelle participe Sylvain Durain. C’est d’ailleurs sans doute derrière ce projet politique d’Union des droites que se retrouve les « Deux cités ». L’ambition de ce sinistre programme est de réunir le Rassemblement National, la frange la plus conservatrice des Républicains et une partie de l’extrême droite non affiliée (Action française et ex-Génération Identitaire notamment) au sein d’une coalition politique défendant une supposée « identité française » qui serait aujourd’hui menacée à la fois par l’Islam et par les nouveaux mouvements sociaux (féminisme, antiracisme, écologie…).

Depuis Nancy, la librairie des « Deux cités » cherche donc à participer à la recomposition actuelle de l’extrême droite française tant sur le plan politique que culturel. Pour ce faire, la librairie déploie une stratégie à deux niveaux.

Bataille culturelle

D’abord, en tant que librairie elle s’est engagée pleinement dans la bataille pour l’hégémonie culturelle à laquelle se livre une partie de l’extrême droite depuis maintenant une dizaine d’années.

En bons lecteurs de Gramsci, un certain nombre d’organisations et de figures politiques d’extrême droite ont cherché ces dernières années à imposer leurs thématiques (immigration, insécurité, islam, islamo-gauchisme…) et leur vocabulaire dans le champ médiatique. Ils ont été bien aidés en cela par de nombreux acteurs politiques et économiques qui n’ont pas hésité à reprendre leurs thématiques et/ou à leur dérouler le tapis rouge. C’est notamment le cas d’une fraction de la bourgeoisie actuelle soucieuse de préserver ses intérêts et ses privilèges et incarnée entre autres par le milliardaire Vincent Bolloré. C’est aussi le cas de certains éléments du gouvernement macroniste qui n’hésitent pas à reprendre à leur compte les éléments de langage de l’extrême droite (mention toute spéciale à Jean-Michel Blanquer qui nourrit une véritable obsession pour l’obscur courant « islamo-gauchiste » aujourd’hui rebaptisé « wokisme »). Voire Emmanuel Macron lui-même qui reprend à son compte cette vieille stratégie politique qui consiste à épargner l’extrême droite pour en faire son principal adversaire politique sur le terrain électoral. C’est enfin le cas d’une partie de la gauche de gouvernement qui a succombé aux sirènes nationalistes et islamophobes (le courant dit « vallsiste » du nom de Manuel Valls) et qui se retrouve dans des think tanks réactionnaires tels que le Laboratoire de la République ou L’Observatoire du décolonialisme.

L’idée derrière cette vaste entreprise de communication menée par l’extrême droite est de se rendre fréquentable voire désirable et ainsi préparer le terrain à une future conquête du pouvoir.

C’est ainsi que depuis quelques années, on assiste à une refonte du logiciel théorique d’une partie de l’extrême droite. Cette refonte se base sur une stratégie d’édulcoration (finies les sorties négationnistes à la Jean-Marie Le Pen, consensus autour de la République, réappropriation du concept de laïcité…) et sur la désignation de nouveaux ennemi.e.s aux comportements jugés anti-républicains et antinationaux : les musulman.e.s, les antifas, les féministes, et plus globalement la jeunesse « cosmopolite » et « mondialisée ». Les ambassadeurs les plus visibles de cette recomposition de l’extrême droite étant aujourd’hui la chaîne d’info en continu C-News et le candidat Éric Zemmour.

Dans cette perspective, les « Deux cités » ont notamment accueilli Eugénie Bastié pour une conférence-dédicace à l’automne dernier. Ancienne élève de Sciences-Po Paris, journaliste au Figaro, chroniqueuse sur C-News, antiféministe, libérale et proche de la Manif pour Tous et de Zemmour, elle est l’illustration parfaite de ces nouveaux visages de l’extrême droite.

Dans les rayonnages de la librairie, on trouve une littérature hétéroclite rassemblant une large galaxie d’auteur.e.s conservateur.ice.s et réactionnaires qui témoigne de ce souci de faire cohabiter les différentes droites et leurs figures. On trouve pêle-mêle, Eric Zemmour, Charles Maurras, Alain De Benoit, Maurice Barrès, Eugénie Bastié, Mathieu Bock-Coté, Laurent Obertone, Jean-Marie Cuny et même Sylvain Durain. Mais aussi, et c’est plus déroutant, Georges Orwell (dont la nouvelle traduction de 1984 identifiant davantage le régime dystopique au stalinisme qu’au IIIème Reich est en train de devenir le livre de chevet des fafs), Antonio Gramsci ou encore le Comité Invisible. La présence de cette littérature critique d’extrême gauche dans une librairie d’extrême droite peut paraître étonnante mais elle répond en réalité à un double objectif : récupérer quelques éléments de critique de la modernité capitaliste tout en vidant de leur substance révolutionnaire ces textes, et utiliser ces auteur.ices pour contourner la catégorisation à l’extrême droite et feindre une ouverture d’esprit dans le débat d’idées.

Enfin, les « Deux cités » participe à ce retournement du langage auquel s’adonne une partie de l’extrême droite actuelle. Il s’agit désormais pour elles et eux de se dissimuler, de se banaliser. Ainsi la librairie se définit comme « enracinée » plutôt que régionaliste ou nationaliste, il y est question de « littérature spécialisée » pour désigner des ouvrages d’extrême droite et d’auteurs « conservateurs » pour qualifier des auteurs réactionnaires, racistes, sexistes, antisémites et islamophobes. Lors de leurs opérations de communication, dans la presse ou sur les réseaux sociaux, les libraires se présentent systématiquement comme apartisans et favorables à la liberté d’expression, désignant ceux qui les contestent comme étant les véritables « fascistes » et « intolérants », et se positionnent toujours en victimes. On retrouve à travers ces éléments de langage la grande stratégie actuelle de l’extrême droite qui consiste à désigner les antifascistes comme les nouveaux fascistes. L’idée derrière ça est de faire des idées réactionnaires (racistes, sexistes…) des idées respectables, normales, de simples opinions ayant droit de cité dans le débat public, faisant par là même passer au second plan le caractère haineux, violent et discriminatoire de ces idées.

Occuper de la rue

Aux grés des mondanités et autres rencontres, la librairie des « Deux cités » est rapidement devenue le lieu de sociabilité des droites nancéiennes. Différentes générations s’y côtoient, des vieux briscards tel que l’ancien mégrétiste Jean-Marie Cuny aux très jeunes générations rejetons de la Manif pour Tous et politisées sur les réseaux sociaux, en passant par des figures bien installées comme Pierre-Nicolas Nups (membre du Parti de la France et cheville ouvrière du comité local de Zemmour). De fait, l’existence d’un tel lieu permet le développement de cet écosystème réactionnaire et favorise l’émergence de nouveaux groupes politiques d’extrême droite à Nancy. Ainsi, une antenne locale de l’Action française a été créée dans la ville il y a un peu moins d’un an. Depuis, les militant.e.s royalistes tentent d’occuper la rue, et s’adonnent régulièrement à des collages et des tractages, n’hésitant pas à diffuser leurs prospectus à la sortie du tram rue Saint-Jean, et clamant à qui veut l’entendre qu’il.elles font partie du paysage associatif “apolitique” local. Dans l’air du temps malgré leur nostalgie monarchique, il.elles communiquent sur les réseaux sociaux et cherchent à faire le buzz avec certaines de leurs actions [1].

Une autre organisation a vu le jour récemment dans le sillage de l’ouverture de la librairie : la Ligue Lorraine. L’organisation, qui se présente comme une « association de jeunesse », compterait une trentaine de membres et est présidée par un jeune homme de 18 ans. Dans un récent article de Valeurs Actuelles consacré aux « Deux cités », celui-ci définit la Ligue Lorraine de la manière suivante : « On organise des cercles de lecture, des randonnées, des conférences… L’objectif est de se former intellectuellement et d’encourager le militantisme dans notre camp au niveau local. On essaye aussi de réenraciner. Il n’y a pas qu’à Paris qu’on peut prendre des initiatives. (…) Il y a des gens du syndicat étudiant l’UNI, des conservateurs, des royalistes de l’Action Française, des militants de Génération Z ». Bien plus qu’une simple « association de jeunesse » la Ligue Lorraine est une organisation « métapolitique », tel que l’a défini Génération Identitaire il y a maintenant une dizaine d’années. C’est-à-dire un espace de formation et d’activisme politiques déguisé en association culturelle. En cela, la Ligue Lorraine est un pur produit de la stratégie initiée par Génération Identitaire et reprise depuis lors par une large partie de l’extrême droite : faire de la politique sans en avoir l’air, proposer une forme d’engagement politique différente du militantisme traditionnel.

Toujours est-il que depuis quelques mois, les murs de la ville de Nancy sont régulièrement (mal) redécorés par des affiches de Némésis [2], de l’Action Française, d’Egalité et Réconciliation, et de génération Z.

A n’en pas douter, la résurgence de ces organisations d’extrême droite à Nancy est à mettre en lien avec le développement de la librairie « Les deux cités », qui, en jouant un rôle d’espace de sociabilité pour ce microcosme, favorise son développement.

A nous de faire en sorte que cesse de croître ce type de lieu en faisant notamment de l’antifascisme un projet politique désirable.

Le BAF-Nancy




Source: Manif-est.info