Juin 27, 2022
Par Lundi matin
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C’est le début d’un chaud mois de juin 2022. Athènes blanche, bleue aux yeux du monde, belle mais aussi impitoyable, selon le bon vouloir des Dieux de l’Olympe, nous met sur le chemin d’êtres humains touchés par la flamme de l’engagement.

De ce voyage-là, nous le sentons bien, nous ne reviendrons jamais, à l’instar de ces destins brutalement touchés par la folie et la cupidité des hommes de pouvoir.

Un trajet de 75km sur trois jours, amène ce jour-là une centaine de marcheurs, réfugiés kurdes, et leurs soutiens, du camp de Lavrio, au sud-ouest d’Athènes, en passant par la montagne, pour terminer devant l’ambassade de Turquie au centre-ville, afin d’y porter leurs revendications de justice et de protester contre l’oppression effroyable du peuple du Rojava par l’État turc.

Nous les rejoignons sur la dernière partie de ce trajet.

C’est un choc.

Pourtant ce n’est pas la première fois que nous assistons à un événement similaire : les manifs, les marches, les actions sont notre lot quotidien, ou presque.

Était-ce l’effet des sourires, des regards bienveillants, ou celui de accueil chaleureux, alors que nous sommes parfaitement inconnus, peut-être aussi l’envie de leur faire comprendre que nous ressentons la force de leur combat ? Quoiqu’il en soit, nous sommes mus par un seul désir : comprendre, écouter, échanger, et encore comprendre, comprendre.

Pourtant nous nous sommes sentis bien minuscules face à cette situation douloureuse, même en sachant que, comme nous l’a dit plus tard l’un d’entre eux « personne ne peut comprendre notre vie de réfugié s’il ne la vit pas ». Alors nous les suivrons, pratiquement jour et nuit, pendant plusieurs jours (en deux voyages quasi successifs).

Arin (*) jeune femme kurde, originaire de la partie syrienne du Rojava.

La première personne avec qui nous aurons un échange profond, la première qui nous fera confiance aussi, c’est elle, Arin, qui vit depuis quelque temps au camp de Lavrio, où les réfugiés font souvent des passages plus ou moins courts, avant de continuer vers un autre pays d’Europe.

Belle, déterminée, lumineuse et fortement impliquée dans la vie quotidienne du camp, elle s’est confiée à nous. Elle nous a raconté pèle-mêle l’histoire du camp, celle de l’oppression turque, les tortures, les peines de prison se comptant par années, brisant des vies. Mais aussi l’histoire de la résistance infaillible de son peuple. Et puis, surtout, la place de la femme, la sienne, et celle des femmes des générations qui l’ont précédée.

Arin, qui se défend d’être une féministe « radicale » à cet égard nous dira pourtant la valeur accordée au rôle de la femme dans la société Kurde (40% des combattant.es sont des femmes).

« Le gouvernement turc est un danger pour les femmes Kurdes, parce qu’il a peur de la force des femmes, leur capacité à reconquérir leur liberté. De la même façon que de dans de nombreux pays, les femmes sont tuées, réprimées par la société patriarcale, qui ne supporte pas qu’elles puissent exprimer leurs idées, ou prétendre à la liberté.

Défendre mon pays est une fierté pour moi, quand je vois une femme se battre et participer à la résistance, c’est un grand espoir.

Pour autant je ne suis pas heureuse de vivre cette guerre qui tue des êtres humains, et mon vœu le plus cher est la paix, mais en liberté.

Je suis fière que les mentalités aient évolué, et que si, dans mon enfance, l’instruction n’était pas forcément courante pour les femmes (nous n’étions pas si nombreuses à aller à l’école) je vois que désormais, les femmes kurdes s’instruisent.

Ma grand-mère me disait à quel point c’était important de s’instruire, et pourtant elle ne l’était pas elle même. C’est nécessaire pour mettre fin à l’oppression patriarcale et aux guerres. Je pense que voir des femmes lutter et résister, est un exemple au delà de nos frontières, et que partout dans le monde, les femmes devraient y trouver de l’inspiration pour se lever et se battre pour la liberté »

Mon rêve, c’est surtout une vie calme, en paix, pouvoir retourner dans mon pays un jour, mais LIBRE »

Le Kurdistan est en résistance depuis des décennies, et tandis que les révolutionnaires du monde entier devraient s’intéresser à ce territoire, il reste en grande partie oublié et délaissé.


Le Rojava est pourtant en lutte permanente pour reconquérir sa liberté dans la douleur…

C’est un véritable processus révolutionnaire qui est en cours et a pour objectif de faire exister une société fondée sur le « confédéralisme démocratique » théorisé par Abdullah Öcalan, cofondateur du PKK, Parti des travailleurs du Kurdistan. Öcalan est à ce jour toujours emprisonné par le régime turc, mais reste un symbole et un leader essentiel à la cause kurde.

Bien entendu, ce processus ne pouvait qu’évoluer, muter, s’adapter, au fil du temps et du contexte géopolitique. Ce qui était l’essence même du combat du PKK à ses débuts, en l’occurrence la guérilla et l’action directe, a dû prendre au fil du temps des formes concrètes de mise en place d’un modèle de société idéal et profondément démocratique, parce que la lutte a bel et bien cet objectif, et ne se résume pas à la défense d’un territoire ou d’un peuple.


Une « utopie concrète »

Une « utopie concrète » fascinante et accessible, que l’on peut identifier comme une des rares tentatives existantes dans le monde, à l’instar du Chiapas, de faire vivre un idéal de justice et de paix.

C’est cette aspiration en filigrane qui nous a profondément touchés, ce qu’on appellera désormais volontiers « l’utopie concrète ».

Les internationalistes révolutionnaires du monde entier ont un profond respect et un attachement aux valeurs portées par le mouvement kurde – on le constatera d’ailleurs sur place.

En effet, lors de notre passage au camp de Lavrio, nous avons pu croiser plusieurs activistes libertaires, anarchistes grecs de collectifs connus pour leurs actions concrètes sur le terrain, et venus en soutien. À l’inverse, le mouvement de libération kurde s’est très volontiers rapproché en Grèce du mouvement libertaire et anarchiste, qui porte les mêmes valeurs d’égalité, d’autogestion, d’antifascisme, et d’antiracisme.


Mais le régime autoritaire turc de Erdogan distribue encore aujourd’hui les sanctions et humiliations à tour de bras dans un déni total de l’existence du peuple kurde : interdiction pure et simple de la langue kurde, répressions et massacres répétitifs par l’armée turque, emprisonnement des journalistes kurdes et des opposants au régime, tortures, meurtres, familles menacées, etc…

Tant de mesures à la cruauté indescriptible qui ne semblent jamais éteindre la flamme du désir de liberté de ce peuple opprimé.

Et puis, au-delà de la voracité des États voisins du Kurdistan, avides de posséder les terres, de faire disparaître littéralement des êtres humains qui les dérangent, et réduire à néant la combativité de son peuple, c’est probablement la force de l’expérience démocratique en cours qui effraie les gouvernements libéraux et autoritaires, qui préfèrent laisser faire en silence. Au cas où ça marcherait, le risque de contagion internationale serait évidemment ennuyeux…

Un camp autogéré

Ce qui nous interpelle en arrivant à Lavrio en premier lieu est la situation du camp : il se trouve au centre-ville, sur la côte sud-ouest de l’Attique. Une position privilégiée et peu ordinaire pour une telle structure. En effet, s’il est désormais sous l’égide du PKK, son implantation elle, remonte à l’après-guerre, en 1947 et n’accueillait alors pas seulement la population kurde.

Les relations historiquement tendues avec la Turquie ont amené la Grèce à accueillir de nombreux réfugié.es kurdes et à apporter globalement son soutien, dans le passé, aux nombreuses personnes fuyant la guerre. La formule « les ennemis de mes ennemis sont mes amis » résume peut-être la situation.

Mais, en particulier depuis la fin du régime socialiste en Grèce et le virage très à droite du gouvernement, c’est le non-interventionnisme sur la situation kurde, et donc sur l’existence de ce camp, qui est de mise. Il revient d’ailleurs à Syriza d’avoir requalifié le camp de « temporaire » ( pour un camp établi depuis 1947 c’est évidemment tristement risible) ce qui lui interdit de recevoir quelque subvention que ce soit de la part de l’État grec.

Pour pouvoir continuer à vivre, accueillir de nouveaux migrants qui ne manquent pas d’affluer à chaque vague d’attaques turques, syriennes ou irakiennes sur le Rojava, il a donc fallu que le camp s’organise pour pouvoir continuer à être en mesure d’accueillir et de pratiquer la solidarité concrètement, ce qui revient à mettre en pratique les valeurs d’autogestion défendues par les Kurdes.

C’est l’autogestion et bien sûr le soutien de la solidarité internationale qui sont ici les maîtres mots, avec un succès certain, en termes d’équilibre, d’autosuffisance, de mise à disposition de moyens d’intégration et d’adaptation à un nouveau cadre de vie et de liens forts instaurés avec quelques ONG locales, en particulier auprès des enfants qui sont attentivement encadrés à la fois par les parents et les divers bénévoles.

Assemblées communes, prises de décisions collectives, règles de vie strictes afin de préserver la sérénité et le calme de chacun, la vie au camp est une bulle de tranquillité, rythmée par des visites régulières de bénévoles de diverses ONG, de médecins, soignants et même…d’un camion bibliothèque où l’on peut trouver des livres en arabe sur les stratégies de guerre, à côté de Charlie et la chocolaterie !


« Porter des valeurs éclairées égales, libres et démocratiques, et les synthétiser avec nos formes de vie universelles. »

Firat lui, est un homme vivant au camp depuis environ 3 ans, et travaillant dans la ville. À travers les écrans de nos téléphones portables, devant un thé, directement connectés sur une application de traduction, nous échangeons, avec peu de mots, mais beaucoup de regards et de gestes. Un moment touchant et sincère où il a exprimé sa nécessité de continuer la lutte pour son pays, mais de loin. La censure des médias d’opposition étant féroce en Turquie, ainsi que la répression de toute tentative d’action militante, sont un obstacle de taille et rendent difficile la structuration de mouvements collectifs. Au moins, explique-t-il, « de loin, je peux me rendre utile ».

« Le peuple kurde est un peuple honorable, bien que les politiques d’assimilation des Turcs, envers le peuple kurde, soient en notre défaveur, nous ne renoncerons jamais. Notre combat n’est pas contre les races, religions, sectes, ou groupes. Il est tourné contre l’oppression, l’ignorance, l’injustice, toutes sortes d’incompréhensions et d’oppressions. »

Firat parle de l’indispensable lutte contre le fascisme, le racisme. il parle de lui comme un maillon nécessaire d’une chaîne de lutte, de la non-violence, mais de la légitime défense, et il ne parle pas véritablement de ses souffrances, mais nous les percevons dans ses non-dits.

Pourtant, dans ce lieu, il a trouvé une inspiration, il a été poussé à apprendre, par la lecture par exemple, lui qui n’avait pas fait d’études avant de devoir quitter son pays. Il nous dit avoir trouvé un réconfort certain, et même être heureux de vivre ici, même loin de sa famille.

À notre question concernant la place des femmes dans la société kurde, et sur leur rôle dans la sphère politique, il répond tout naturellement :




« la politique a besoin de moralité, et c’est pourquoi les femmes doivent avoir toute leur place dans l’organisation d’une société. Si une femme a une véritable humanité sincère, je veux qu’elle arrive au pouvoir. Auparavant, les femmes n’avaient pas beaucoup de droits dans notre société, mais avec la naissance du PKK nous avons beaucoup appris et évolué. Si un leader doit laisser quelque chose de bon à l’humanité, peu m’importe que ce soit un homme ou une femme. Je regarde avant tout ce qu’ils peuvent faire aux gens et ce qu’ils peuvent donner.

Je crois que si nous pouvons réussir à être une bonne personne, nous accomplirons beaucoup de choses. Nous ne nions pas complètement les valeurs de la civilisation moderne de l’Occident, nous prônons les valeurs éclairées égales, libres et démocratiques en elles, nous les synthétisons avec nos formes de vie universelles et leur donnons vie. »

Firat nous laisse, il doit aller répéter pour un festival à Athènes où il dansera, dans le cadre d’un événement politico-culturel. Nous le suivrons quelques jours dans cette cour du camp, lui et les autres danseurs, car dans ces danses et ces chants à la fois hypnotiques, guerriers, joyeux et fraternels, s’exprime toute la soif de liberté d’un peuple en quête de paix.

Nathalie Athina

(*) prénom modifié




Source: Lundi.am