Novembre 2, 2020
Par La Bogue
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Le vendredi 23 octobre, un couvre-feu est imposĂ© Ă  la Haute-Vienne, avec pour objectif de ralentir l’épidĂ©mie de COVID-19 avec le moins de consĂ©quences possibles sur l’économie, comme le montre le peu de contraintes imposĂ©es aux entreprises. DĂšs le 29 octobre, c’est un reconfinement qui a Ă©tĂ© dĂ©cidĂ©, moins contraignant que celui du mois de mars pour les entreprises mais tout aussi fort pour les Ă©tudiants.

Les mesures sanitaires qui touchent particuliĂšrement les Ă©tudiants. Pourquoi ?

La cible dĂ©signĂ©e par les mesures sanitaires de cette fin octobre semble ĂȘtre les jeunes, reprenant en cela une longue tradition de stigmatisation de la « jeunesse Â» et en particulier les Ă©tudiants. Ces derniers ont Ă©tĂ© la cible d’un effet de loupe mĂ©diatique dĂšs le mois de septembre en Ă©tant accusĂ©s d’ĂȘtre les principaux responsables de la deuxiĂšme vague Ă©pidĂ©mique. Dans les faits, on dispose de peu de donnĂ©es pour juger ce constat, mis Ă  part que le taux d’incidence du COVID-19 est plus grand chez les 20-29 ans que dans toute autre classe d’ñge. Il est probable que les fĂȘtes Ă©tudiantes ont contribuĂ© Ă  la reprise Ă©pidĂ©mique, surtout les plus massives qui sont liĂ©es aux rites d’initiation de certaines filiĂšres, par ailleurs contestables par bien des aspects et qui ont surtout lieu en tout dĂ©but d’annĂ©e universitaire. Les donnĂ©es disponibles concernent les « clusters Â» et indiquent que les premiers lieux de contamination par le SARS-CoV-2 sont les lieux de travail et les lieux d’enseignement (primaires, secondaires et universitĂ©s) [1]. Ces donnĂ©es prĂ©sentent certainement un biais de sĂ©lection car les premiers lieux de contamination correspondent Ă©galement aux lieux oĂč la traçabilitĂ© des cas contacts est la plus facile et donc la plus efficace, cependant elles reprĂ©sentent 10 % des infections, ce qui n’est pas du tout nĂ©gligeable. Faute de mieux, elles auraient donc pu servir de base Ă  la politique de santĂ© publique, et les lieux de travail ainsi que les Ă©coles primaires et secondaires auraient Ă©tĂ© visĂ©es au mĂȘme titre que la population Ă©tudiante. Il n’en a rien Ă©tĂ©.

D’autres donnĂ©es publiĂ©es rĂ©cemment [2] montrent que le taux d’incidence, c’est-Ă -dire le nombre de cas de COVID-19 confirmĂ©s pour 100 000 habitants, est au moins aussi haut dans les communes entourant Limoges qu’à Limoges mĂȘme :

Or les Ă©tudiants habitent principalement Ă  l’intĂ©rieur de Limoges, les communes limitrophes Ă©tant plutĂŽt des citĂ©s-dortoirs comptant d’importantes zones pavillonnaires peuplĂ©es en majoritĂ© de couples d’employĂ©s installĂ©s dans des vies mornes et des dĂ©placements pendulaires vers et depuis leur lieu de travail.

MalgrĂ© ces donnĂ©es, des mesures nettement hostiles aux jeunes ont Ă©tĂ© prises : en plus d’explicitement viser les fĂȘtes Ă©tudiantes, elles vont empĂȘcher un grand nombre d’emplois prĂ©caires qui permettent aux Ă©tudiants de financer leurs Ă©tudes, soit parce qu’ils n’en auraient pas les moyens sinon, soit parce qu’ils souhaitent prendre de l’autonomie par rapport Ă  leurs parents. Les difficultĂ©s Ă  venir pour la restauration, par exemple, n’ont pas de gros effets sur les jeunes en tant que clients car ils n’ont souvent pas les moyens nĂ©cessaires pour cela (hors restauration rapide de qualitĂ© mĂ©diocre), en revanche ils sont frĂ©quemment les employĂ©s de ce secteur. Les plus cyniques leur conseilleront de se prĂ©cariser un peu plus en rejoignant les bataillons de cyclistes-livreurs qui seront nĂ©cessaires pour rĂ©pondre au boom prĂ©visible des livraisons Ă  domicile.

Des jeunes ciblés par le gouvernement

Couvre-feu et reconfinement vont avoir des consĂ©quences amplifiĂ©es par le refus du gouvernement, ce mois-ci, de crĂ©er un revenu minimum pour les moins de 25 ans comme le rĂ©clamaient de nombreuses associations [3]. Un autre Ă©vĂ©nement rĂ©cent va Ă©galement dans le mĂȘme sens : le 14 octobre dernier, Macron a annoncĂ© une aide exceptionnelle pour les bĂ©nĂ©ficiaires de l’APL (aide personnalisĂ©e au logement), dont les moins de 25 ans sont une part importante. Le lendemain de l’interview de Macron, le premier ministre annonçait que ça ne serait pas le cas pour les bĂ©nĂ©ficiaires n’ayant pas d’enfant Ă  charge, excluant massivement les jeunes. Les nombreuses protestations ont provoquĂ© un nouveau revirement le 18 octobre, et finalement tous les bĂ©nĂ©ficiaires des APL recevront l’aide exceptionnelle… L’ensemble montre clairement que les jeunes sont la cible et il ne faut pas chercher bien loin l’explication : les jeunes constituent un ensemble identifiable facilement, ils ne disposent d’aucun pouvoir institutionnel ou Ă©conomique et ils votent peu et mal (du point de vue du gouvernement).

La perspective d’une campagne ciblĂ©e contre l’enseignement supĂ©rieur

D’un point de vue Ă©pidĂ©miologique, on ne savait pas ce qu’on pouvait attendre du couvre-feu car il a rarement Ă©tĂ© utilisĂ© pour des raisons sanitaires et aucun argument scientifique ni jeu de donnĂ©es n’ont Ă©tĂ© fournis pour le justifier. Il en est de mĂȘme pour le confinement allĂ©gĂ© et cette absence d’argumentation rigoureuse est un Ă©lĂ©ment de plus dans ce qui apparaĂźt comme une tradition anti-intellectuelle du mandat Macron qui, pour rĂ©sumer, a commencĂ© par une absence de programme lors de sa campagne et qui se poursuit ces derniers mois par une stratĂ©gie de dĂ©nigrement envers l’enseignement supĂ©rieur. L’élĂ©ment rĂ©cent le plus notable est le vote de la loi pluriannuelle pour la recherche (LPPR) le 24 septembre, ignorant largement la communautĂ© universitaire qui conteste le projet depuis de longs mois, de façon assez inoffensive cependant.

Plus prĂšs de nous, en ce mois d’octobre, Blanquer (ministre de l’Éducation nationale pour ceux qui ne le connaissent pas) a suggĂ©rĂ© que l’islamo-gauchisme prĂ©sent dans les universitĂ©s constituait une complicitĂ© intellectuelle aux attentats islamistes qui touchent notamment la France ces derniĂšres annĂ©es [4]. Le contexte de cette sortie Ă©tait la frĂ©nĂ©sie politique et mĂ©diatique qui a suivi le meurtre et la dĂ©capitation d’un professeur d’histoire Ă  Conflans-Sainte-Honorine, le 16 octobre dernier.

Ces attaques contre les universitĂ©s peuvent peut-ĂȘtre s’expliquer d’une façon un peu similaire au cas des Ă©tudiants et des jeunes en gĂ©nĂ©ral : les universitaires votent plus qu’eux mais tout aussi mal du point de vue du gouvernement.

DĂ©clinaisons locales

Sur le plan local, l’enseignement supĂ©rieur n’échappe pas aux consĂ©quences des assauts menĂ©s contre lui. L’universitĂ© de Limoges et les Ă©coles d’ingĂ©nieurs sont plutĂŽt petites et subissent par consĂ©quent une forte pression pour grossir ou faire partie d’ensemble plus grands, quitte Ă  constituer des attelages ridicules gĂ©ographiquement, le meilleur exemple Ă©tant la tentative de former l’universitĂ© confĂ©dĂ©rale LĂ©onard-de-Vinci entre Poitiers, Limoges, Tours et OrlĂ©ans.

Dans le mĂȘme ordre d’idĂ©e, l’universitĂ© de Limoges tente de monter un projet consistant Ă  crĂ©er une Ă©norme Ă©cole d’ingĂ©nieur intĂ©grant le rĂ©seau INSA (Institut national des sciences appliquĂ©es), sur la base de l’école existante ENSILENSCI et en siphonnant au moins en partie la facultĂ© des sciences et techniques de l’UniversitĂ©. Ce projet vient d’ĂȘtre enterrĂ© par l’INSA lui-mĂȘme ce mois-ci, au grand dam de l’équipe dirigeante [5], mais cela ne devrait pas empĂȘcher d’autres projets de ce genre de voir le jour Ă  l’avenir : la ministre de la Recherche et de l’Enseignement supĂ©rieur est venue rassurer le microcosme limougeaud Ă  ce sujet tout en assurant le service aprĂšs-vente de la LPPR [6].

Il faut dire qu’un trĂšs gros projet immobilier est liĂ© Ă  la crĂ©ation de l’INSA : il n’apportera certainement rien aux Ă©tudiants injustement ciblĂ©s par les mesures sanitaires, tout ce qu’on peut espĂ©rer est qu’il n’est pas le produit d’un arrosage des Ă©lus par les industriels du bĂątiment.




Source: Labogue.info