Janvier 17, 2022
Par Archives Révolutionnaires
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Afin de mieux comprendre les origines de la Guerre d’Espagne, nous avons abordé dans un premier article l’évolution générale du mouvement révolutionnaire dans ce pays du XIXe siècle jusqu’à 1935. Dans cette deuxième partie, nous nous pencherons sur l’année 1936 qui voit l’élection du Front populaire (Frente popular) et la consolidation des blocs politiques qui deviendront, durant la guerre, les camps républicain et nationaliste. L’analyse de cette année est essentielle afin de comprendre la révolution qui voit le jour en juillet 1936 en réaction au coup d’État militaire de Francisco Franco, et pour saisir la teneur des alliances qui se développeront et les objectifs des différents groupes impliqués dans le conflit.

Le mouvement communiste espagnol à l’orée de 1936

Comme nous l’avons vu en première partie de notre recherche, les forces socialistes (représentées par le PSOE et l’UGT) et anarchistes (principalement dans la CNT) se développent de manière dynamique en Espagne depuis la fin du XIXe siècle. Malgré des tensions récurrentes entre les deux tendances, celles-ci s’allient sporadiquement lors de conflits de travail, ainsi qu’en octobre 1934 lors de la tentative révolutionnaire qui voit s’allier communistes, socialistes et la section asturienne de la CNT. Il faut maintenant mieux analyser la scission entre socialistes et communistes en Espagne, qui sera importante afin de comprendre la suite des évènements. Comme la majeure partie des membres de la IIe Internationale, les socialistes espagnols adoptent une position nationaliste lors de la Première Guerre mondiale. Malgré la neutralité de l’Espagne durant le conflit, les positions nationalistes des socialistes et l’appui qu’ils apportent aux partis socialistes bellicistes d’Europe irritent au plus haut point les futurs communistes.

Avec la création de l’Internationale communiste en mars 1919 (IIIe Internationale), les tensions s’exacerbent au sein du PSOE. Alors que la tendance modérée et « nationaliste » désire maintenir son adhésion à l’Internationale socialiste (IIe Internationale), la tendance marxiste, révolutionnaire et internationaliste du parti désire joindre la nouvelle organisation fondée par Lénine. Cette faction, les terceristas, quitte le PSOE en avril 1921 afin de fonder le Partido Comunista de España (PCE) qui joint immédiatement l’Internationale communiste, dont il forme la section officielle en Espagne. Cependant, le PSOE conserve jusqu’en 1936 un prestige nettement plus important que le PCE, jouant un rôle beaucoup plus marqué dans la politique espagnole et ayant un membership bien supérieur. La nouvelle situation à partir de juillet 1936 voit le rôle du PCE radicalement transformé, alors qu’il devient un des agents les plus importants de la guerre civile.

Un premier changement découle de la nouvelle stratégie adoptée par le Komintern (la IIIe Internationale dirigée par Moscou) lors de son Septième congrès à l’été 1935, qui vise un rapprochement entre les partis communistes européens et les partis socialistes et libéraux face à la menace fasciste, notamment en France et au Royaume-Uni. Cette politique rompt avec celle qui prévalait de 1928 à 1935 et qui insistait sur l’opposition radicale entre les communistes et tous les autres partis, surtout socio-démocrates qui faisaient, « objectivement » selon Moscou, le jeu des fascistes (d’où l’épithète de « social-fascistes »). Cette tactique ayant échoué à freiner la montée du fascisme, notamment en Italie et en Allemagne, le Komintern décide donc de chercher une alliance avec les partis de gauche, incluant ceux de la petite-bourgeoisie, afin de contrer les mouvements fascistes qui menacent dorénavant l’intégrité même de l’URSS. Cette nouvelle position priorise l’affrontement avec le fascisme, repoussant l’affrontement de classe ; elle fait la promotion des alliances politiques larges (les « fronts populaires » qui incluent généralement les communistes, les socialistes et les libéraux républicains). Le Front populaire français (1936-1938) incarne ce type d’alliance, tout comme le Front populaire espagnol, qui prend le pouvoir en février 1936. C’est face à cette alliance, au pouvoir de février à juillet, que réagissent les militaires à l’été, provoquant le début de la révolution ainsi que de la guerre civile.

Durant les mêmes années se forme en Espagne un autre parti marxiste, en rupture avec le Komintern, soit le Partido Obrero de Unificación Marxista (POUM). Issu de la fusion en 1935 de la Gauche communiste d’Espagne (une scission du PCE comptant à peine 500 militant.es) et du Bloc ouvrier et paysan (coalition de forces communistes comptant environ 5 000 affilié.es), le nouveau POUM est implanté surtout en Catalogne, comptant peu d’adhérent.es dans le reste du pays. De tendance antistalinienne, le POUM est considéré à tort comme trotskyste, cette tendance préconisant l’entrisme au sein du PCE plutôt que la formation d’un nouveau parti. Par contre, le POUM donne son appui au Front populaire et continue son développement au courant de l’année 1936, devenant la deuxième force communiste du pays après le PCE.

Un groupe d’ouvriers célèbre le triomphe du Frente popular aux élections de 1936.

La formation et l’élection du Front populaire (février 1936)

Le Front populaire lui-même, formé en février 1936, coalise deux partis républicains de gauche (Unión Republicana et Izquierda Republicana), de petits partis « catalanistes » (tel Esquerra Republicana de Catalunya), le PSOE, le PCE, le POUM et quelques autres forces politiques marginales. Sa politique repose sur des mesures progressistes visant à rétablir, voire dépasser, les réformes entreprises par le bienio liberal (1931-1933) et mises à mal par la droite au pouvoir en 1933-1935. Essentiellement, on vise à réenclencher le processus de réforme agraire, à rétablir le statut autonome de la Catalogne et à octroyer une amnistie pour les prisonnier.ères politiques enfermé.es suite à la révolte des Asturies (octobre 1934). Ce dernier point est essentiel afin de comprendre la victoire du Front aux élections de février. En effet, puisque cette mesure permettrait la libération de très nombreux.euses militant.es anarchistes, la CNT et la Federación Anarquista Ibérica (FAI) n’appellent pas à un boycottage des élections (contrairement à leur habitude). Si la CNT et la FAI restent à l’écart de la coalition, les suffrages de leurs adhérent.es permettent son accession au pouvoir. Parallèlement, les anarchistes travaillent plutôt à une politique d’unité ouvrière avec l’UGT (socialiste), sans résultat.

Puisqu’une coalition n’implique pas l’homogénéité, on voit rapidement les franges radicales de l’alliance électorale avancer des revendications sociales plus révolutionnaires.  C’est le cas notamment de l’Alliance ouvrière menée par Largo Caballero (aussi dirigeant de l’UGT), qui se radicalise de plus en plus après la révolte de 1934. Caballero lui-même, suite à diverses lectures en prison, préconise une action violente et rapide des masses, ce qui lui vaut le surnom de « Lénine espagnol ». Il demande la confiscation et la nationalisation de la grande industrie, de la finance, des transports, des communications et des terres. De plus, l’Alliance préconise la dissolution intégrale de l’armée, de la Guardia Civil et de tous les ordres religieux. Largo Caballero compte alors sur un grand nombre de fidèles répartis parmi l’UGT, les Jeunesses socialistes unifiées, les sections locales du PSOE et du PCE, la puissante Agrupación Socialista Madrileña, tout en dictant la ligne du populaire journal de l’UGT : Claridad. Caballero dépasse ainsi sur leur gauche le comité exécutif du PSOE, ainsi que le PCE, tout en s’éloignant fortement du socialisme parlementaire, dont l’UGT est pourtant censé suivre les consignes. Le socialisme espagnol est alors bien divisé entre la direction du PSOE, réformiste et collaborant avec les libéraux, et la base militante du parti, active dans l’UGT et prête à suivre Caballero dans son action révolutionnaire.

En regard de ces éléments radicaux au sein du Front populaire, la droite est terrorisée durant la campagne électorale, certaine qu’une victoire de la gauche signifiera la bolchévisation du pays. Elle affirme même que leur victoire entraînerait un « armement de la populace », « l’incendie des banques », un « pillage en règle » et même le… « partage de vos femmes »[1]. Pour combattre ce « mal », une coalition de droite se forme sous le nom de Front contre-révolutionnaire national. Malgré tout, la journée des élections se déroule dans le calme, alors que le Front populaire l’emporte avec une faible avance (d’environ 150 000 voix) qui lui permet tout de même d’obtenir la majorité absolue aux Cortès (parlement espagnol). Notons que le parti fascisant de la Phalange, dirigé par le fils de l’ancien dictateur José Antonio Primo de Rivera, obtient seulement 46 000 voix sur les dix millions qui ont été exprimées.

Par peur d’exacerber les tensions sociales, Manuel Azaña de l’Izquierda Republicana est chargé de former le gouvernement avec l’Unión Republicana, issu d’une scission du Parti radical de Lerroux qui avait gouverné avec la droite pendant la période « noire » de la République en 1933-1935. Les politiciens républicains avaient si peur de la gauche révolutionnaire qu’aucun socialiste ou communiste n’est appelé au conseil des ministres. Malgré la lâcheté des libéraux qui préfèrent négocier avec la droite plutôt qu’avec leurs alliés de gauche, le Front contre-révolutionnaire s’enflamme et agit comme si les bolchéviques s’étaient emparés du pouvoir. Dès l’élection du Front populaire, une partie de la droite se détache de la voie légale, sous prétexte que la gauche avait fait de même en déclenchant une révolte armée dans les Asturies en octobre 1934. Prétextant des actions passées des communistes et des socialistes, une partie de la droite commence à s’armer contre le gouvernement républicain, certes progressiste, mais foncièrement libéral et réticent aux politiques radicales (les libéraux voulaient les votes de la gauche, mais pas les politiques préconisées par celle-ci). Dans la rue, toutefois, la modération prônée par les politiciens républicains n’est guère visible. En fait, des foules attaquent les prisons pour célébrer la victoire de l’alliance électorale de gauche, exigeant la libération immédiate des prisonnier.ères politiques. Autrement dit, les républicains comme les communistes ont tenté de s’utiliser mutuellement lors de l’élection de 1936, et l’Espagne se trouve soudainement divisée en quatre grands camps, soit les républicains, les communistes du PCE (cherchant à se lier aux libéraux), les radicaux (communistes antistaliniens, anarchistes et certaines factions socialistes révolutionnaires) et la droite de plus en plus militarisée.

Affiche du PCE célébrant la victoire du Frente popular en février 1936.

L’imminence d’un coup d’État organisé par les militaires

Craignant un possible soulèvement des militaires liés à la droite radicalisée, Azaña éloigne les troupes de Madrid, envoyant notamment les éléments les plus suspects dans les zones coloniales. Par exemple, Francisco Franco est envoyé à Las Palmas dans les îles Canaries. Cette mesure a pourtant l’effet contraire de ce qui est escompté, car elle facilite l’organisation des militaires factieux ainsi rassemblés. Les généraux droitistes, à l’abri des regards d’officiers loyaux au gouvernement, ont les coudées franches pour préparer la sédition, d’autant que la droite tente de déstabiliser le nouveau gouvernement en Espagne, qui réagit donc faiblement aux rumeurs d’insurrection potentielle dans les colonies. Appuyés par Juan March, réputé l’homme le plus riche d’Espagne et commanditaire de la Phalange, par la Banque de Viscaye et le regroupement Renovación Española, ainsi que par le régime fasciste de Mussolini, la droite a les moyens de ses ambitions. Ce soutien massif de la droite réactionnaire à la Phalange favorise sa croissance : elle passe de 15 000 à 30 000 membres au printemps 1936. Son objectif est simple : semer le désordre par des violences de rue afin de faciliter un coup d’État militaire (puisque le gouvernement sera affaibli et qu’il y aura un désir social de rétablissement de l’ordre). Dans les Pyrénées, les vieilles milices royalistes carlistes, surnommées requetés et fortes de 30 000 hommes, prennent les armes et s’affichent publiquement. Partout en Espagne et surtout à Madrid, les affrontements se multiplient entre les milices fascistes et les forces révolutionnaires, encouragées par la prise du pouvoir du Frente popular (et malgré le désaveu du gouvernement).

Tout indique qu’une insurrection de droite est sur le point d’être déclenchée, ce dont l’extrême gauche aimerait profiter pour radicaliser le gouvernement républicain. L’armée est la principale suspecte en raison de son conservatisme et de son historique de pronunciamientos. Forte de 100 000 hommes, dont 30 à 40 % se trouvent au Maroc, l’armée espagnole est de plus supportée par des régimes étrangers – nommément l’Italie fasciste, suivie de peu par l’Allemagne nazie –, en raison de son manque (supposé) de matériel[2]. Une partie du commandement militaire s’autonomise, organisant ses propres contacts et son propre ravitaillement, et les officiers factieux continuent de s’organiser paisiblement à l’étranger, comme nous le disions. Les militaires en rupture de ban avec l’État prennent par ailleurs contact avec les troupes paramilitaires de la Phalange et des carlistes, afin d’organiser un soulèvement en métropole le 18 juillet 1936, alors que les opérations débuteront au Maroc la veille. Un triumvirat officieux est formé afin de diriger les opérations, composé des généraux Francisco Franco, Emilio Mola et José Sanjurjo. Une majorité des militaires, alliés aux fascistes et aux monarchistes, sont prêts pour le coup d’État.

Malgré les preuves du coup d’État qui se prépare, le gouvernement républicain semble paralysé, voire volontairement inactif. Des antifascistes avaient pourtant formé une Unión Militar Republicana Antifascista (UMRA) dès 1934 pour contrer la montée de l’Unión Militar Española (réactionnaire) et tenait informé le gouvernement des principales malversations au sein des troupes. Ainsi, la plupart des généraux qui comptent participer à la sédition sont connus : l’UMRA se proposait même de les liquider, mais le premier ministre modéré, Quiroga, refuse l’opération. Il va plus loin en niant la menace, faisant montre d’une bêtise ou d’un aplaventrisme désolant. Voulant ménager la droite, négligeant ses alliés de gauche et d’extrême gauche, les républicains ont sciemment laissé la marge de manœuvre nécessaire au coup d’État militaro-fasciste de 1936.

Les 12 et 13 juillet 1936 offrent par ailleurs une excuse taillée sur mesure aux militaires pour déclencher leur action. Les phalangistes assassinent d’abord José Castillo, policier et membre de l’UMRA, provoquant la réaction de ses camarades qui décident alors de s’en prendre au député de droite Calvo Sotelo, assassiné le lendemain. La droite et l’extrême droite poussent alors des cris d’orfraie, tout en ayant planifié de longue date le coup d’État ainsi que l’assassinat d’un membre de l’UMRA, en sachant que la gauche réagirait. La droite affirme alors que les nombreux assassinats politiques, dont maintenant celui d’un député, démontre l’incapacité du gouvernement à « maintenir l’ordre » et justifie un coup de force.

Quelques jours avant le coup d’État, Solidaridad Obrera, l’organe de la CNT en Catalogne, avertissait du danger imminent d’un soulèvement fasciste en Espagne.

Juillet 1936 : contre-révolution ou simple pronunciamiento ?

Comme prévu, le soir du 17 juillet 1936, les militaires déclenchent l’insurrection et se rendent maîtres du Maroc espagnol en quelques heures à peine. Dès cet instant, les militaires procèdent par la violence (189 morts dans la nuit du 17 au 18 juillet), sans nécessairement chercher le consensus populaire. Les militaires des colonies, relativement autonomes par rapport à Madrid, sont habitués à régner grâce à la corruption des élites locales, tout en terrorisant la population marocaine en général. Contraints par des conditions économiques difficiles, plusieurs Rifains rejoignent, malgré tout, les rangs de l’oppresseur impérialiste pour bénéficier d’une solde plus élevée que celle offerte dans le protectorat français. Ceci explique le grand nombre de soldats marocains, surnommés les « Maures », dans les rangs nationalistes. Avec la crise économique, il est aussi facile pour les officiers factieux de fidéliser les troupes auxquelles ils octroient directement la solde. Les généraux utilisent également l’anticléricalisme de la République espagnole comme un épouvantail, en faisant croire aux populations musulmanes que leurs pratiques sont menacées par les dirigeants espagnols. Le colonel factieux Beigbeder intimide par ailleurs le calife fantoche du Maroc, Moulay Hassan, pour obtenir son « soutien ». Ce dernier est bien averti que toute mesure encourageant le nationalisme marocain ou tout appui à une initiative républicaine accordant l’indépendance au Maroc seraient sévèrement punis. C’est dans ce terreau, fait de violence coloniale, d’esprit réactionnaire et de crainte des populations marocaines envers la République, que se déploie l’insurrection militaire fasciste en Afrique du Nord. Bien sûr, la violence des troupes reste au cœur du processus, tant pour chasser les rares républicains espagnols présents que pour mater toute velléité de rébellion des Marocain.es qui aurait pu se manifester.

Le 18 juillet, le soulèvement métropolitain est enclenché, avec nettement moins de facilité que dans les colonies. Les militaires hésitent à sortir de leur caserne, attendant mutuellement de savoir si les autres unités procèdent à la révolte. De plus, le mouvement ouvrier, bien au fait de l’imminence du coup d’État, déclenche une grève générale pour mobiliser le peuple et ralentir le plus possible les mouvements des militaires insurgés. Alors que les ouvrier.ères demandent à l’État des armes afin de lutter manu militari contre les militaires, le gouvernement républicain refuse, se rendant coupable encore une fois de complaisance envers le coup d’État fasciste en cours. Refusant de prendre acte de la situation, le gouvernement espère un soulèvement localisé au Maroc : « le gouvernement déclare que le mouvement se circonscrit à quelques zones dans le protectorat et que personne, absolument personne, en métropole n’a rejoint cette aventure absurde »[3]. Cette lecture des évènements est contredite par la réalité du soulèvement en Espagne, qui se produit malgré les hésitations de certaines unités. Le président du conseil Quiroga proclame même que « toute personne qui distribuera des armes sans mon accord sera abattue »[4].

Des membres de la CNT-FAI reçoivent leurs fusils à l’extérieur d’une caserne réquisitionnée, rebaptisée « Caserne Bakounine ». Source : La Guerra Civil Española en Color.

À ce sujet, un ébéniste de Séville confirme que les autorités républicaines se sentent prises entre deux feux, la révolution et la contre-révolution : « les autorités républicaines n’étaient pas disposées à nous donner des armes, car elles craignaient plus la classe ouvrière que l’armée »[5]. Les 48 premières heures sont décisives : elles permettent aux rebelles de s’organiser, alors que le mouvement ouvrier perd son temps et son énergie en dispute avec le gouvernement, qui refuse d’armer le peuple afin de sauver la République. Pourtant, le gouverneur civil de Jaén, qui a compris l’urgence du moment, décide immédiatement de distribuer des armes aux membres de l’UGT et de la CNT, ce qui permet aux républicains de contrôler la ville en l’espace de quelques heures. Cet exemple est une preuve qu’une action énergique et une alliance avec les forces ouvrières de la part du gouvernement républicain auraient pu garantir une victoire beaucoup plus facile dans les premiers moments cruciaux du conflit.

À Barcelone, malgré le refus obstiné du gouvernement de distribuer des armes, les membres de la CNT décident d’agir. Réactivant la structure des groupes de défense formés durant les années du pistolerismo, les anarcho-syndicalistes procèdent à un armement rapide des différentes sections. Les militant.es prennent l’initiative d’occuper les armureries isolées et peu protégées en banlieue de la ville, en plus d’occuper les quatre navires militaires présents dans le port pour saisir les armes à leur bord. Les débardeurs détournent une livraison de dynamite pour fabriquer des grenades artisanales dès la nuit du 18 juillet. L’expertise des métallurgistes est mise à profit pour fabriquer des blindages de fortune sur les véhicules réquisitionnés par la CNT partout dans la ville. Rapidement, les ouvrier.ères de Barcelone livrent une dure bataille aux militaires qui croyaient pouvoir s’emparer de la ville sans résistance. Au terme des combats de juillet, on compte plus de 600 mort.es et 4 000 blessé.es. La CNT triomphe pourtant et contrôle dorénavant Barcelone. L’étonnement est réciproque : les militaires n’arrivent pas à croire à leur défaite ni les anarchistes à leur capacité de battre l’armée dans des combats rangés. Cette première victoire du « peuple en armes » sera déterminante pour l’imaginaire des révolutionnaires dans les années à venir et deviendra un mythe fondateur du mouvement anarchiste.

La situation n’est pourtant pas aussi reluisante dans l’ensemble du pays. À Saragosse, le mouvement ouvrier, pourtant relativement bien organisé, arrive à peine à s’armer et reste paralysé devant l’armée, qui triomphe sans difficulté. La capitale de l’Aragon comptait pourtant 30 000 membres de la CNT, mais les hésitations de la direction du syndicat, qui souhaitait agir de concert avec le gouverneur civil, et le manque de réactivité des militant.es, mènent à l’échec des anarchistes. La ville tombe aux mains des militaires, qui en garderont le contrôle tout au long du conflit.

Un groupe d’anarchistes armés dans les rues de Barcelone, le 21 juillet 1936. Source : La Guerra Civil Española en Color.

La résistance au coup d’État et les rapports de force à l’été 1936

À Madrid, la résistance au coup d’État est le fruit d’une union entre différents groupes, soit les anarchistes, les communistes, les socialistes et même certains républicains. Rodrigo Gil, un ami de longue date de Largo Caballero et chef du parc de l’artillerie, réussit à détourner 5 000 armes afin d’armer le peuple qui assume de fait la protection de la ville, alors que les forces policières restent invisibles. Prévu pour le 19 juillet à Madrid, le soulèvement militaire est peu suivi dans la capitale. Cernés, les putschistes tentent de se réfugier dans la caserne de La Montañas, mais sont rapidement encerclés par des troupes fidèles à la République et des milices communistes à la discipline remarquable, à tel point qu’on assimile dès les premiers mois du conflit le PCE à un « parti militaire ». C’est aussi à ce moment que Dolores Ibárruri, surnommée « La Pasionaria », met en œuvre sa stratégie de propagande antifasciste, prononçant à la radio le fameux slogan « ¡ No pasarán ! ». Notons que ce leitmotiv, devenu un cri de ralliement de l’antifascisme, est en fait une reprise du mot lancé par le général français Robert Nivelle contre les Allemands durant la bataille de Verdun en 1916.

Au terme de ces premiers jours de combat, la ligne de démarcation entre le « camp républicain » (qui renvoie dorénavant aux troupes anarchistes, communistes et socialiste, ainsi que républicaines opposées au coup d’État) et le « camp nationaliste » (composé des militaires et paramilitaires fascistes) se clarifie. D’un côté, les républicains contrôlent les principales zones industrielles du pays avec Barcelone, Madrid, Valence, le Pays basque et la ville de Málaga en Andalousie, quoique le gouvernement lui-même soit en déroute. Le président Quiroga démissionne le 19 juillet au matin, remplacé par Diego Martínez Barrio, lui-même renversé en quelques heures par des manifestant.es qui le somment de distribuer des armes, tout en l’accusant de trahison. Finalement, c’est José Giral, ancien responsable du portefeuille de la Marine, qui est nommé président du conseil. Il figure parmi les rares républicains (libéraux) qui assument la situation et acceptent de distribuer des armes aux organisations ouvrières. Dans ce contexte, un véritable processus révolutionnaire s’enclenche dans les régions restées « fidèles » à la République. Le gouvernement est de fait totalement dépassé par les troupes d’extrême gauche qui assurent dorénavant le combat contre les fascistes et mettent en place leur propre programme : différents pouvoirs révolutionnaires locaux prennent le relais du gouvernement central. Andreu Nin, du POUM, affirme alors : « Le gouvernement n’existe pas. Nous collaborons avec lui, mais il ne peut faire qu’une chose : sanctionner ce que font les masses[6] ».

La situation en juillet 1936 : en rouge, les zones contrôlées par les républicains ; en vert celles contrôlées par les nationalistes.

Quant à lui, le camp nationaliste contrôle Séville et les campagnes environnantes, Saragosse, Oviedo, la Vieille Castille, les îles Baléares, ainsi que la Galice, la Navarre et toutes les possessions coloniales espagnoles. Le premier enjeu pour les nationalistes est de rapatrier les nombreuses troupes coloniales déployées au Maroc et fidèles aux putschistes. Cette opération est d’autant plus nécessaire pour les généraux factieux que la marine est restée globalement fidèle à la République. L’opération de rapatriement est finalement un succès grâce à l’appui des régimes nazi et fasciste, qui fournissent des avions aux militaires afin d’établir un pont aérien entre le Maroc et l’Espagne. Cette aide permet de plus la prise rapide de l’Estrémadure par les troupes nationalistes. Les territoires contrôlés par les militaires subissent immédiatement une répression très violente, puisqu’on craint une contre-attaque ouvrière à tout moment : les militaires sont conscients que leur avantage tient beaucoup, pour le moment, au manque de réactivité du « camp républicain » et non à leur hégémonie objective.


Dans cette seconde partie, nous avons abordé la formation et l’élection du Front populaire en 1936 en Espagne. Ce changement politique a eu pour effet de terroriser la droite, qui décide alors d’orchestrer un coup d’État contre la République, sous la gouverne des militaires. Malgré les apparences d’un classique pronunciamiento, ce coup d’État porte en fait un programme politique plus large, qui mènera à terme à la fascisation de l’Espagne. L’alliance entre militaires, monarchistes radicaux, phalangistes et autres groupes d’extrême droite implique un nouveau régime, et non plus un simple changement de dirigeant.

Paradoxalement, c’est ce soulèvement militaire qui provoque le déclenchement du processus révolutionnaire en Espagne. Alors que le soulèvement droitiste a échoué dans la plupart des grandes villes industrielles, les propriétaires et les politiciens associés aux militaires s’enfuient. Le gouvernement républicain, anémique, n’est plus en mesure d’assumer son rôle : ce vide politique est alors comblé par différentes factions révolutionnaires présentes au sein du camp républicain. De surcroît, le contexte de guerre civile amène les anarchistes, qui refusaient de collaborer avec le gouvernement, à rejoindre officieusement le Front populaire dans une lutte dite antifasciste. Une certaine concorde règne alors entre les factions de gauche, d’autant plus viable qu’on lutte ensemble contre le fascisme, alors que chaque tendance auto-organise les régions qu’elle contrôle, faute de force gouvernementale conséquente.

Afin de poursuivre notre enquête historique et politique, nous aborderons dans la troisième partie la complexe composition du « front républicain », tout à la foi uni et foncièrement divisé. Nous présenterons aussi un portrait du processus révolutionnaire qui s’enclenche après l’été 1936 et tenterons de comprendre le fonctionnement des micropouvoirs qui remplacent l’autorité centrale républicaine. Il sera enfin question du retour progressif du pouvoir étatique, incarné par le nouveau gouvernement de Largo Caballero, le « Lénine espagnol ».


Notes

[1] Beevor, Anthony (2006), La guerre d’Espagne, Paris, Calmann-Lévy, p. 70.

[2] Ibid., p. 87.

[3] Ibid., p. 99.

[4] Ibid., p. 99.

[5] Ibid., p. 95.

[6] Ibid., p. 126.




Source: Archivesrevolutionnaires.com