Juin 21, 2021
Par Lundi matin
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La manière dont la classe dirigeante italienne ne cesse de ressusciter le fantôme du « terrorisme » domestique pour tenter de le tuer enfin définitivement se retourne et se retournera toujours contre elle. Cette obstination à vouloir imposer une vérité officielle sur une période révolue ne peut qu’attirer l’attention des esprits critiques, soucieux de distinguer entre un extraordinaire élan révolutionnaire de masse et les erreurs meurtrières de certaines organisations, entre ces dernières et les violences massives de l’Etat et des forces réactionnaires. Quoi que fassent les chiens de garde de la magistrature, de la politique et des médias, la connaissance historique critique finira par forcer les portes blindées de la raison d’Etat et de la politicaillerie électorale.

La bataille qui se mène là n’est d’ailleurs pas étrangère à une autre, dont l’urgence devient chaque jour plus vitale, au 19e jour de la grève de la faim de Cesare Battisti.

Si faire de l’histoire est un crime

Paolo Persichetti

La libre recherche historique est maintenant devenue un délit. Pour le parquet de Rome, je serais coupable de divulgation de matériel réservé acquis ou élaboré par la Commission parlementaire d’enquête sur l’enlèvement et le meurtre d’Aldo Moro. Pour cette raison, mardi 8 juin, après avoir laissé mes enfants à l’école, peu après neuf heures du matin, j’ai été arrêté par une équipe de la Digos (équivalent de la DGSI – N.d.T.) et raccompagné jusqu’à mon logement, où m’attendaient d’autres agents appartenant à trois différents corps de police de l’Etat : Direction centrale de la police de prévention, Digos et Police postale. J’ai compté au total huit hommes et deux femmes, mais je crois qu’il y en avait d’autres dans la rue. Un tel déploiement de force était dû à l’exécution d’un mandat de perquisition et de confiscation concomitante de téléphones portables et tout autre type de matériel informatique (ordinateur, tablette, notebook, smartphone, disque dur, clé USB, supports magnétiques, optiques et vidéos, appareils photo et vidéo et zones de stockage cloud), avec une attention particulière pour la découverte de conversations en chat et boîtes de poste électronique et échange et diffusions de documents électroniques, ainsi que de tout autre type de matériel. Réquisitions prises par le substitut du procureur près le Tribunal de Rome Eugenio Albamonte qui a donné lieu à une note d’information de la Police de Prévention du 9 février dernier. La perquisition s’est terminée à 17h et a mis à dure épreuve le personnel de police, exténué par la quantité de livres et de matériel d’archives (échappé quelques mois plus tôt à un incendie) rassemblés durant des années de patientes et laborieuses recherches. Chose singulière, aucune perquisition ne semble avoir été effectuée chez ces journalistes « confidents » de la Commission, ou directement payés par elle, qui recevaient des informations de première main et répandaient des nouvelles du genre complotiste.

La divulgation de « matériel réservé » (sic !) selon le parquet de Rome se serait concrétisée en deux délits bien précis, la complicité (378 cp) et l’inévitable 270bis, l’association subversive à finalité terroriste, qui aurait commencé le 8 décembre 2015. Depuis cinq ans et demi, selon le parquet, serait active dans notre pays une organisation subversive (capable de défier même le confinement) dont, en dépit de tout le temps passé, on ne connaît pas encore les programmes, textes et proclamations publiques et surtout les actions concrètes (et violents, sans lesquelles le 270bis ne pourrait être tenir.) A ce point, il est légitime de se demander si l’invocation du 270 bis n’a pas été un expédient, le classique « délit passe-partout » qui permet une utilisation plus facile d’instruments d’enquête invasifs (filatures, écoutes, perquisitions et saisies), en présence de mineurs sous la responsabilité du mis en cause. Le 8 décembre 2015 était un mardi sur lequel tombait la fête de l’Immaculée conception. Durant cette période, la commission parlementaire présidée par Giuseppe Fiioroni discutait et amendait la version finale du rapport qui concluait sa première année de travaux, approuvée à peine deux jours plus tôt, le 10 décembre. Des copies de cette version étaient parvenues dans toutes les rédactions d’Italie et en ce qui me concerne, j’assistai, pour le compte d’un quotidien auquel je collaborais, à la conférence de presse de présentation.

Qu’est-ce qui a pu justifier un tel imposant dispositif policier, le pillage de ma vie et de ma famille, la perquisition de mon logement, la soustraction de tout on matériel et de mes instruments de travail et de communication, de la documentation administrative et médicale de mon fils handicapé dont j’ai la charge, la spoliation des souvenirs de famille, photos, notes, rêves, dimensions réservées, la vie nue, précisément, je ne saurais encore vous le dire. Nous en saurons un peu plus dans les jours prochains, quand le parquet à la suite de la requête en révision de la procédure avancée par mon défenseur, Me Francesco Romeo, devra présenter ses documents.

En revanche, ce qui est clair depuis le début, c’est l’attaque sans précédent contre la liberté de recherche historique, la possibilité de faire de l’histoire sur les années 70, de considérer cette période désormais vieille de 50 ans, non plus comme un tabou, intouchable et indicible hors de la version de l’Intérieur proclamée ces dernières semaines, mais comme une matière à aborder sans complexes ni préjugés avec les multiples instruments et disciplines des sciences sociales, hors des études pénales et médico-légales.

Aujourd’hui, je suis un homme nu, je n’ai plus mes archives construites à travers des années de travail patient et dur, recueillies en étudiant les fonds des Archives centrales de l’Etat, des Archives historiques du sénat, de la Bibliothèque de la Chambre des députés, la Bibliothèque Caetani, l’Emeroteca d’Etat, les Archives de la Cour d’appel et encore obtenues à travers une collecte quotidienne auprès des sources publiques, des portails institutionnels, le tout enrichi de témoignages oraux, expériences de vie, trajectoires personnelles. On m’a enlevé des tonnes de notes, schémas et matériels avec lesquels j’étais en train de préparer plusieurs livres et projets. J’ai dû renoncer durant ces heures à un livre que je devais remettre durant l’été, parce que des chapitres en ont été saisis. Peut-être a-t-on pensé me faire taire en m’offrant une mort civile. Ce qui c’est passé est donc une intimidation gravissime qui doit mettre en alarme chacun dans ce pays, en particulier quiconque travaille dans la recherche, qui s’occupe d’histoire et qui l’aime. Aujourd’hui, c’est arrivé à moi, demain, cela pourra arriver à d’autres si ne s’organise pas une riposte citoyenne ferme, forte et indignée.

Qui confisque des archives attaque la liberté de la recherche

Il y a quelques jours, le parquet de Rome a accusé notre collègue, Paolo Persichetti, de « divulgation de matériel confidentiel acquis et/ou élaboré par la Commission parlementaire d’enquête sur l’enlèvement et l’assassinat d’Aldo Moro ». Avec un déploiement de forces disproportionné et injustifié (une patrouille des Renseignements généraux et d’autres agents appartenant à la Direction centrale de la Police de Prévention, et de la Police postale), la perquisition du domicile de M. Persichetti ( pendant 8 heures), a abouti à la saisie de plusieurs téléphones portables ainsi que de tout le matériel informatique domestique (ordinateurs, tablettes, notebooks, smartphones, disque dur, pendrive, supports magnétiques, optiques et vidéo, appareils photo et caméras vidéo et zones de cloud storage). La police a également examiné de nombreux livres et emporté des documents d’archives recueillis après des années de recherches patientes et laborieuses.

L’accusation porte sur une soi-disant divulgation de « matériel confidentiel ». Le matériel saisi concerne des documents recueillis pendant des années dans diverses archives publiques (et donc après autorisation et accord de ces archives pour pouvoir y accéder). Selon le Ministère Public, il s’agirait des délits suivants : association subversive à des fins de terrorisme (ex art. 270 bis du code pénal) et complicité (ex art. 378 code pénal). Les délits reprochés auraient commencé le 8 décembre 2015.

Selon le Parquet, une organisation subversive serait active en Italie depuis 5 ans ; on en ignore toutefois le nom, les programmes, les textes et déclarations publiques, et in fine les actions concrètes (et surtout violentes, car sans elles, l’article 270 bis ne pourrait s’appliquer). Il est légitime, à ce stade, de se demander si la référence à l’article 270 bis n’est pas un expédient pour légitimer l’utilisation plus facile d’instruments d’investigation invasifs et intimidants (filatures, interceptions, perquisitions et saisies), couplée à une moindre protection du suspect.

Ce qui a réellement justifié un tel déploiement des forces de police reste un mystère. On pourrait cependant dire qu’il nous importe peu de le savoir. Il est en effet trop facile de jouer sur la biographie de Paolo Persichetti, impliqué il y a bien longtemps dans les années de révolte italiennes, et qui pour cela a « réglé ses comptes avec la justice ». M. Persichetti, après s’être acquitté de sa « dette » est devenu aujourd’hui un chercheur reconnu qui a collaboré et collabore avec différents journaux et auteur, avec Marco Clementi et Elisa Santalena, du volume : Brigate Rosse : dalle fabbriche alla “Campagna di primavera”, sorti en 2017 pour la maison d’éditions DeriveApprodi.

Il ne s’agit pas de personnaliser une cause, ni de faire de quiconque un martyr, mais plutôt de faire un pas en arrière et de saisir la portée générale de cet événement.

Cet événement n’est que le dernier d’une série qui démontre l’atteinte à la liberté de la recherche historique (et pas seulement) : il suffit de penser à la proposition de loi qui voudrait introduire le délit de négationnisme sur la question des Foibe, contre lequel plusieurs chercheurs et de nombreuses associations s’expriment depuis des mois. Il faut rappeler les menaces à l’encontre de l’historien Eric Gobetti, auteur d’un livre sur les Foibe, ou l’histoire de la chercheuse Roberta Chiroli, d’abord condamnée puis heureusement acquittée pour avoir écrit une thèse sur le mouvement No-TAV.

Sur la période historique des années 1970 italiennes (et, ajoutons-nous, sur toute autre période « gênante » pour la doxa officielle), on peut et on doit faire de la recherche historique : c’est une période importante de notre histoire nationale qui doit être abordée sans préjugés et sans a priori, avec les nombreux outils que les disciplines des sciences historiques et sociales nous fournissent, en utilisant toutes les sources (documentaires, audiovisuelles, orales) dont nous disposons, tant dans les archives que dans la société.

Le temps est venu de mettre fin à une « tradition », dominante dans le discours public et politique, qui considère cette période, aujourd’hui ancienne de 50 ans, comme un véritable tabou, intouchable et inavouable, et racontée uniquement selon la vulgate officielle.

Pour cette raison, la saisie d’archives revêt un caractère de gravité préoccupant. À ce jour, un collègue chercheur ne dispose plus de ses archives, constituées au prix d’années de patience et de travail minutieux, recueillies en étudiant les fonds présents dans les institutions suivantes :

— les Archives centrales de l’État ;

— les Archives historiques du Sénat ;

— la bibliothèque de la Chambre des Députés ;

— la bibliothèque d’histoire moderne et contemporaine ;

— l’Emeroteca de l’État ;

— les Archives de la Cour d’appel de Rome.

À cela s’ajoute une collection personnelle de documents trouvés dans des sources ouvertes, des portails institutionnels en ligne, des témoignages oraux, des expériences de vie, des parcours biographiques, ainsi que des notes, des ébauches et du matériel avec lesquels il préparait des livres et des projets de recherche, en collaboration avec d’autres chercheurs.

Parcourez à nouveau cette liste  : ce sont les archives que nombre d’entre nous, chercheurs et chercheuses, fréquentons régulièrement, et à partir desquelles nous élaborons patiemment nos travaux. Ce sont les archives où nous nous sommes rencontrés à de nombreuses reprises et sur lesquelles se fondent de nombreux ouvrages que nous avons dans nos bibliothèques, notamment après les différentes déclassifications effectuées ces dernières années, malgré leurs nombreuses limites.

Que devons-nous faire maintenant ? Que devrons-nous faire dans l’avenir ?

Mettre nos archives en sécurité, en espérant qu’elles ne seront pas confisquées ?

Changer de spécialité et réintégrer les rangs, en étudiant les « bons » sujets, ceux qui ne dérangent personne ?

Demander à nos doctorants de mener leurs recherches avec prudence et circonspection – au cas où – on ne sait jamais –, comme s’ils n’étaient pas déjà assez pénalisés dans leur carrière pour la période d’étude qu’ils ont choisie ?

Ce qui arrive aujourd’hui à notre collègue Paolo Persichetti nous concerne tous : il s’agit d’un acte d’intimidation très grave qui doit tous nous alerter. C’est pourquoi nous pensons qu’il est nécessaire d’exprimer une réponse civile ferme, ainsi que notre indignation contre ce qui s’est passé, en défendant la liberté de la recherche contre toute tentative de bâillonnement.

C’est une bataille pour la civilisation, car nous pensons que l’histoire est une pierre angulaire de la citoyenneté : c’est la raison pour laquelle elle est enseignée, étudiée et doit être racontée. Elle éclaire ce que nous sommes aujourd’hui en nous racontant d’où nous venons.

Même lorsque – parfois – ce récit devient trouble, complexe et gênant.

Nous pensons que la connaissance du passé nous structure en tant qu’individus actifs et autonomes au sein de la société. L’absence de mémoire historique, au contraire, nous rend manipulables et fragiles.

La mise sous séquestre des archives de Paolo Persichetti doit être levée : on n’étouffe pas l’histoire à l’aide d’interventions policières !

Texte de la pétition en italien, français, anglais, signée à ce jour par plus de 350 personnes ici




Source: Lundi.am