A travers l’analyse de l’histoire de deux citĂ©s construites dans les annĂ©es 50 Ă  Marseille, la copropriĂ©tĂ© de Felix Pyat et la citĂ© de transit du Petit SĂ©minaire, cet article analyse quelques aspects de l’impact spĂ©cifique de la mĂ©moire de l’AlgĂ©rie coloniale et de la dĂ©colonisation, dans la production de ce territoire que l’on nomme « les quartiers nord Â». Le montage sonore retrace quant Ă  lui quelques bribes de l’histoire du Petit SĂ©minaire et des luttes et pratiques de solidaritĂ©s dont cette citĂ© fĂ»t le thĂ©Ăątre.

La deuxiĂšme guerre mondiale s’achĂšve sur un champs de ruine qui fait place Ă  une crise du logement. D’importantes opĂ©rations de rĂ©novation urbaine et de construction de grands ensembles viendront rĂ©pondre Ă  cette crise autant que relancer l’économie au niveau national, amorçant un tournant dĂ©cisif dans l’histoire des politiques urbaines françaises.

Entre 1953 et 1960, un grand nombre d’études portant sur « la participation des entreprises Ă  l’effort de construction Â» et sur les retombĂ©es Ă©conomiques, sont ainsi commandĂ©es par les chambres de commerce et de l’industrie, influençant les dĂ©cisions gouvernementales pour soutenir la croissance Ă©conomique de ce secteur [1]. En 1953 est votĂ© le premier plan de construction d’habitation Ă  loyers modĂ©rĂ©s, le plan Courant, du nom du ministre de la reconstruction. Le but de ce plan est de favoriser l’édification rapide et massive de logements. Les propriĂ©taires ou acquĂ©reurs de terrains qui s’engagent Ă  construire des logements rĂ©pondant aux critĂšres dĂ©finis par le plan, dont celui d’ĂȘtre revendus ou louĂ©s pour des sommes peu importantes, se voient attribuer des avantages. ParallĂšlement, entre autres mesures, le plan Courant met en place une Ă©pargne-construction Ă  taux rĂ©duit, qui encourage les populations Ă  faible revenu Ă  investir dans l’immobilier [2]. En 1954, Ă  la suite de l’appel de l’AbbĂ© Pierre, l’État se lance dans un programme de construction d’habitations Ă  loyer modĂ©rĂ©s. Cette opĂ©ration de construction de grande envergure sera nommĂ©e « opĂ©ration Million Â», les frais de construction des immeubles Ă©tant rĂ©duits Ă  un million de francs. [3] En parallĂšle de ce contexte, les protectorats français deviennent indĂ©pendants, amorçant un mouvement de dĂ©colonisation. DĂšs 1955, anciens fonctionnaires, familles de français, d’italiens, de maltais, d’espagnols, installĂ©s au Maroc et en Tunisie depuis une ou deux gĂ©nĂ©rations, viennent grossir les rangs de l’immigration. A cela s’ajoute l’arrivĂ©e massive de Français d’AlgĂ©rie dĂšs 1960 (600 000 rien que pour l’annĂ©e 62), ainsi que de travailleurs parfois recrutĂ©s sur place par les grandes entreprises françaises. A Marseille le nombre d’habitants augmente de façon exponentielle : 650 000 en 1945, 773 000 en 1963, 891 000 en 1968, 961 000 en 1975.

Face Ă  cette situation, qui aggrave les conditions d’un marchĂ© du logement dĂ©jĂ  saturĂ©, on construit des grands ensembles. La plupart des « citĂ©s Â» suburbaines marseillaises seront ainsi Ă©difiĂ©es entre 1955 et 1964. Dans leur ensemble, les promoteurs bĂ©nĂ©ficieront d’aides et de subventions de l’État pour assurer leurs chantiers. La citĂ© du Petit SĂ©minaire sera construite dans le cadre de l’opĂ©ration « Million Â», entre 1958 et 1960. Les promoteurs des copropriĂ©tĂ©s « KallistĂ© Â», « Bellevue Â» et « RouviĂšre Â», dont les constructions commencent respectivement en 1954, 1955 et 1961, bĂ©nĂ©ficieront tous trois des avantages du « plan Courant, acquĂ©rant les terrains pour une somme rĂ©duite, bĂ©nĂ©ficiant de primes Ă  la construction et de prĂȘts Ă  taux rĂ©duits.

Si le dĂ©veloppement accĂ©lĂ©rĂ© des grands ensembles, qui forment aujourd’hui le paysage des banlieues marseillaises, est directement liĂ© Ă  la gestion de l’arrivĂ©e massive de rapatriĂ©s, la population rĂ©sidant dans ces « quartiers nord Â» ne restera pas « pied-noirs Â» trĂšs longtemps. DĂšs le milieu de annĂ©es 70, l’image des quartiers nord est celle de territoires inaccessibles, relĂ©guĂ©s aux limites de la zone urbaine, oĂč se concentrent une population immigrĂ©e. La question est alors comment et pourquoi s’est opĂ©rĂ© ce transfert de population ? RĂ©sultat d’un enchevĂȘtrement entre politiques urbaines, rĂ©alitĂ©s sociales et trajectoires individuelles, la production de l’espace est toujours au cƓur d’une rĂ©alitĂ© historique dans laquelle se confrontent enjeux sociĂ©taux et stratĂ©gies individuelles et collectives. A Marseille, il semble que l’un des versant de cette rĂ©alitĂ© historique soit celle de la guerre d’AlgĂ©rie et de la dĂ©colonisation. Une histoire dont la mĂ©moire influence et structure les rĂ©ponses aux enjeux de gestion du territoire et de la population, les stratĂ©gies personnelles de survie et les choix de vie, mais aussi la production symbolique d’un espace suburbain qui ne tarde pas Ă  ĂȘtre traversĂ© par un continuum colonial. A Marseille, les territoires des quartiers nord portent l’empreinte de cette mĂ©moire coloniale et de cette histoire de la dĂ©colonisation.

A travers l’analyse du devenir de deux citĂ©s construites dans ce contexte, Felix Pyat et le Petit SĂ©minaire, qui n’ont pourtant au dĂ©part rien de commun, puisque l’une est une copropriĂ©tĂ©, et l’autre une citĂ© de transit, nous voudrions mesurer et analyser les impacts spĂ©cifique de cette mĂ©moire de l’AlgĂ©rie coloniale et de la dĂ©colonisation, dans la production de ce territoire que l’on nomme « les quartiers nord Â».

L’empreinte de la dĂ©colonisation au cƓur de l’urbanisme fonctionnaliste Ă  Marseille

Relancer l’économie marseillaise « grĂące Â» Ă  la crise du logement

Relancer l’économie par le BTP et l’immobilier (ex Felix Pyat/copro et les nombreux HLM)

Dans le contexte de la crise du logement qui succĂšde Ă  la seconde guerre mondiale, la question du relogement des rapatriĂ©s est une affaire d’état. Pour faire face Ă  cette situation de crise, l’État vote un « programme spĂ©cial rapatriĂ©s Â» en 1962. Ce programme impose, dans certains dĂ©partements, un quota de rĂ©serve de 30 % des logements en location pour les rapatriĂ©s. D’importantes aides Ă  la construction, l’amĂ©nagement, la rĂ©partition et l’équipement de locaux destinĂ©s Ă  l’habitation, sont octroyĂ©es aux propriĂ©taires qui consentent Ă  loger des rapatriĂ©s. Ces aides prennent la forme de prĂȘts Ă  taux rĂ©duits, de subventions et d’exonĂ©ration d’impĂŽts. Elles peuvent atteindre 10 000 francs par logement et 2 500 francs par piĂšce rendue habitable [4] « (rappelons que nous sommes en 1962 et que le SMIG– salaire minimum interprofessionnel garanti – est alors de 313 francs mensuels) Â» (Yann Scioldo-ZĂŒrcher, mars 2012).

Dans les Bouches-du-RhĂŽne, beaucoup de sociĂ©tĂ©s HLM et propriĂ©taires bĂ©nĂ©ficient de ces prĂȘts spĂ©ciaux encadrĂ©s par le « programme spĂ©cial rapatriĂ©s Â». De nombreux documents provenant des archives des services de l’urbanisme de la prĂ©fecture [5], disponibles aux archives dĂ©partementales, suivent ainsi l’avancement des travaux de logements rĂ©servĂ©s aux rapatriĂ©s, attestant de la construction de la majoritĂ© des grands ensembles de la rĂ©gion dans le cadre de ces programmes. Qu’il s’agisse des quartiers Nord et Sud de Marseille [6], mais aussi d’Aix-en-Provence, de Marignane, de Vitrolles, de Salon et de Arles, nous constatons, Ă  la lecture de ces documents, que nombres de citĂ©s qui composent la spĂ©cificitĂ© des paysages suburbains de la rĂ©gion sont Ă©rigĂ©s durant cette pĂ©riode, grĂące Ă  l’obtention de ces aides.

Pour le secteur immobilier l’arrivĂ©e des rapatriĂ©s est une vĂ©ritable aubaine. Entre 1962 et 1964, ce sont plus de 5547 logements qui reçoivent des aides de l’État et bĂ©nĂ©ficient d’avantages fiscaux [7]. Avec une moyenne de 10 000 francs par logement rĂ©servĂ©s aux rapatriĂ©s, construits ou rĂ©novĂ©s, se sont plus de 55 470 000 francs qui sont injectĂ©s dans ce secteur de l’économie. La rĂ©gion voit ainsi se multiplier les promoteurs immobiliers, qu’il s’agisse de partenariat public-privĂ©s (sociĂ©tĂ© HLM de Marseille, Logirem, Sogima, Marseille-habitat
), ou de propriĂ©taires particuliers regroupĂ©s en SCI (Parc Bellevue, Corot, la La Kalliste, la RouviĂšre
).

Le secteur de l’immobilier n’est pas le seul Ă  profiter de cette situation particuliĂšre. L’économie du BTP va elle aussi connaĂźtre un formidable essor, devenant, si l’on en croĂźt Alessi Dell’Umbria, l’élĂ©ment moteur du capitalisme local pendant une vingtaine d’annĂ©e : « Pendant une vingtaine d’annĂ©es, le secteur du BTP (bĂątiments et travaux publics) allait constituer l’élĂ©ment moteur du capitalisme local, tandis que s’accĂ©lĂ©rait la dĂ©cadences des industries traditionnelles Â» (Alessi dell’Umbria, 2008,p27).

Une reconversion de la bourgeoisie marseillaise

Dans ce contexte, le BTP a un double avantage. D’un cĂŽtĂ© il demande un investissement de capitaux de dĂ©part plus faible que le secteur industriel. D’autre part, les techniques nouvelles de construction en bĂ©ton demande beaucoup moins de compĂ©tences techniques et permettent facilement l’emploi d’une main d’Ɠuvre non qualifiĂ©e (Alessi dell’Umbria, 2008,p25). Cela facilite la reconversion d’une bourgeoisie industrielle qui ne survit pas forcĂ©ment Ă  la dĂ©localisation massive des usines vers le bassin industriel de Fos-sur-Mer. Idem pour la bourgeoisie nĂ©gociante dont le commerce dĂ©pendait des territoires colonisĂ©s. « DĂšs le dĂ©but des annĂ©es 1960, tandis qu’une famille de savonniers ouvrait une agence immobiliĂšre dans le centre-ville, apparaissaient plusieurs sociĂ©tĂ©s d’investissement ayant pour but de regrouper les capitaux des vielles familles industrielles et de les orienter vers des opĂ©rations immobiliĂšres. Â» (op.citĂ©, p27). Dans un mĂȘme mouvement, la bourgeoisie traditionnelle marseillaise valorise les domaines fonciers dans lesquelles elle a toujours placĂ© une partie de ses capitaux, en encourageant les projets d’urbanisation des collines qui entourent la ville, Ă  grand renfort de vente de terrains et d’achat de parts dans les sociĂ©tĂ©s immobiliĂšres. En d’autre termes, « ces terrains avaient assurĂ© un revenu grĂące au vin, ils l’assureraient dĂ©sormais grĂące au bĂ©ton Â» (Ibid). La plupart des bastides cĂšdent ainsi la place aux ensembles rĂ©sidentiels ou aux barres de HLM. 

Les entreprises Fournier-Ferrier, sont l’une des premiĂšre sociĂ©tĂ© marseillaise Ă  se lancer dans l’aventure immobiliĂšre. Concepteurs de la marque Le Chat, une lessive qui s’exporte Ă  l’internationale, les entreprises Fournier-Ferrier possĂšdent l’une des plus grande savonnerie d’Europe, situĂ©e au 143 rue FĂ©lix Pyat dans le 3Ăšme Ă  Marseille. En 1955 l’usine est dĂ©mantelĂ©e et la marque Le Chat vendue Ă  une sociĂ©tĂ© Ă©trangĂšre. Les Ă©tablissements Fourrier-Ferrier deviennent le groupe immobilier Fournier-Ferrier et ils annoncent la construction d’une « copropriĂ©tĂ© nouvelle gĂ©nĂ©ration : le parc Bellevue Â» (Marie d’Hombres et Blandine Scherer, juilllet 2012). Comme en tĂ©moigne M. Mejoub, l’un des habitant du Parc Bellevue depuis la premiĂšre heure, propriĂ©taire d’un petit appartement et prĂ©sident de l’association des locataires, la citĂ© Bellevue est une citĂ© plutĂŽt « haut standing Â» au dĂ©part : « Pour acheter un appartement ici il fallait vraiment avoir de l’argent. Parce que les logements ici ils coĂ»taient 50000 francs Ă  l’époque. LĂ -bas, Ă  Michelet ils coĂ»taient 30000 francs. Ils Ă©taient plus cher ici qu’à Michelet.(
) la RouviĂšre c’était encore moins cher. (
) Ă  Michelet, les petits immeubles Ă  deux Ă©tages, ils coĂ»taient 30000 francs. 3 millions ancien. Ici 50 000 francs. 5 millions ancien. Et ici ça c’est dĂ©gradĂ© et lĂ -bas ça coĂ»te 700 000 euros, 8000 000 euros. Â» [8]

Dans la mĂȘme veine, la construction du parc de La Kalliste, livrĂ©e en 1958, sera pilotĂ© par une sociĂ©tĂ© anonyme de particuliers financĂ©e par « les capitaux de sociĂ©tĂ©s indochinoises de bois, rapatriĂ©s en 1954 Â» [9].

Une relance Ă©conomique « investie Â» par la municipalitĂ©

Comme pour la RouviĂšre (Ă  vĂ©rifier), c’est un proche de Gaston Defferre qui est chargĂ© de rĂ©aliser le projet de construction du parc Bellevue. Il s’agit de l’architecte RenĂ© Egger, qui tĂ©moignera des annĂ©es plus tard : « On n’avait jamais mis en place un tel programme de reconstruction. On ne construisait plus du tout comme par le passĂ©, c’était vraiment l’usine Â» [10]. Pour lui, c’est le dĂ©but d’une longue collaboration avec une municipalitĂ© trĂšs engagĂ©e dans le soutien au dĂ©veloppement de cette Ă©conomie immobiliĂšre. Une municipalitĂ© dont le poste d’adjoint Ă  l’urbanisme est constamment occupĂ© par des Ă©lus de la droite libĂ©rale de 1953 Ă  1976, d’Alexandre Chazeaux Ă  Jean-Claude Gaudin, et qui hĂ©site rarement Ă  faire pression sur autoritĂ©s compĂ©tentes pour appuyer la rĂ©alisation de projets.

En juin 1955, par exemple, une commission extra-municipale du plan d’amĂ©nagement intercĂšde lourdement auprĂšs des autoritĂ©s prĂ©fectorales et dĂ©partementales, afin d’obtenir les dĂ©rogations nĂ©cessaires Ă  l’octroi d’un permis de construire pour le Parc Bellevue. Les services d’urbanisme des autoritĂ©s prĂ©fectorales ont en effet Ă©mis un avis dĂ©favorable, compte tenu de la hauteur non rĂ©glementaire des constructions prĂ©vues. De mĂȘme pour les autoritĂ©s sanitaires dĂ©partementales, qui considĂšrent la proximitĂ© avec des usines de retraitement des huiles usĂ©es non conforme aux rĂšgles d’hygiĂšne. AprĂšs avoir Ă©cris de nombreux courriers et avoir requis le concours du ministre de la construction et du logement, la commission extra-municipale finit par obtenir les dĂ©rogations et agrĂ©ments nĂ©cessaires, arguant de l’argument que « la rĂ©alisation est intĂ©ressante, les logements Ă  construire (Ă©conomiques et familiaux, avec primes Plan courants Ă  1000fr) pouvant servir aux ouvriers travaillant dans les ports. Â» [11].

RĂ©organiser le territoire marseillais d’aprĂšs l’empreinte structurelle de la dĂ©colonisation : vers un urbanisme fonctionnaliste

Le grand Plan d’amĂ©nagement de Marseille

Les mouvements de dĂ©colonisation vont avoir un impact Ă©conomique sur le territoire Marseillais, tant en terme d’accueil et d’emploi des rapatriĂ©s, qu’en terme de reconversion d’une industrie liĂ©e Ă  l’activitĂ© portuaires et Ă  l’exploitation des matiĂšres premiĂšres coloniales (huiles, coton
). Si cette reconversion nĂ©cessaire est un inconnu effrayant et lourd d’enjeux et de consĂ©quences, elle est aussi une aubaine Ă  saisir pour une municipalitĂ© qui se prĂ©occupe des questions d’amĂ©nagement du territoire depuis les annĂ©es 50. En effet, sous l’impulsion de Defferre, la municipalitĂ© s’est engagĂ©e dans une politique de « Grand-Travaux Â», censĂ©s rĂ©organiser de fond en comble la mĂ©tropole marseillaise. Dans un article paru dans Le Provençal le 27 fĂ©vrier 1965 Defferre explicite son ambition de faire de Marseille une mĂ©tropole au rayonnement europĂ©en en Ă©tablissant une liaison entre nord et sud pour que le port de Marseille puisse jouer un rĂŽle dans le dĂ©veloppement de l’Europe. Pour faire en sorte que cette ambition devienne rĂ©alitĂ©, Defferre en appelle Ă  l’État et aux finances publiques. « Marseille a Ă©tĂ© la premiĂšre ville de France Ă  obtenir que son plan soit pris en considĂ©ration par le commissariat au plan. Depuis notre exemple, ayant Ă©tĂ© considĂ©rĂ© comme une rĂ©ussite, d’autres villes ont Ă©tĂ© invitĂ©es Ă  nous imiter. Â» Ainsi, le modĂšle marseillais devient trĂšs vite un modĂšle français d’amĂ©nagement de tous les centres urbains. Le 6e plan quinquennal (1971-1975) accordera une place importante aux questions de la mĂ©tropole et de l’amĂ©nagement du territoire pour les villes, Ă©tendant ce phĂ©nomĂšne non plus seulement aux grandes villes, mais Ă©galement aux villes de taille moyenne.

Pour Gaston Defferre, la dĂ©colonisation peut donc agir comme un facteur de promotion et d’accĂ©lĂ©ration de la rĂ©organisation de Marseille, de sa « mĂ©tropolisation Â». D’un cĂŽtĂ© les plans de construction massives de logement vont permettre de relancer l’économie du BTP et du logement, tout en rĂ©organisant le logement des ouvriers aux pĂ©riphĂ©ries, via la constructions de grands ensembles dont les infrastructures routiĂšres seront essentiellement reliĂ©es aux secteurs de production Ă©conomique (port et industries des 13,14,15Ăšme avec les rocades). De l’autre, surfant sur les inquiĂ©tudes politiques gouvernementales liĂ©es Ă  la dĂ©colonisation, cet accueil de rapatriĂ©s sera l’occasion d’obtenir des aides et subventions de l’état, qui participeront Ă  relancer l’économie, en finançant cette politique de grand-travaux. Dans un article intitulĂ© « Marseille et le problĂšme des rapatriĂ©s Â», paru dans l’hebdomadaire « le Soir Â» en 1962, Gaston Defferre exprime cette aubaine paradoxale que reprĂ©sente l’accueil des rapatriĂ©s d’AlgĂ©rie : « Si d’ici quelques annĂ©es nous n’avons pas rĂ©ussi Ă  attirer Ă  Marseille et dans notre rĂ©gion des industries nouvelles, notre situation risque d’ĂȘtre dramatique. Si, au contraire, tous nos projets prennent corps, nous pourrons devenir la Californie française. La prĂ©sence des rapatriĂ©s peut nous aider Ă  gagner cette partie. Ils nous apportent un argument supplĂ©mentaire pour exiger de l’État l’appui et l’aide dont nous avons besoin pour dĂ©velopper Marseille et sa pĂ©riphĂ©rie et ainsi leur procurer du travail, des emploi Â».

Marseille devient ainsi, en quelques annĂ©es, la ville la plus subventionnĂ©e de France, « dans la mesure oĂč ses investissements correspondaient aux orientations dĂ©finies par l’État en matiĂšre de politique urbaine, et aussi celle oĂč la Caisse des DĂ©pĂŽts et Consignation intervenait le plus. Â» [12].

De nouvelles formules administrativo-juridique pour gérer/ la transformation économique des territoires/la réorganisation économique et spatiale de la ville

Le mouvement de dĂ©colonisation et l’urgence du relogement des rapatriĂ©s va Ă©galement permettre de mettre en place au niveau national un encadrement juridique qui laissera plus de place aux dĂ©cisions des autoritĂ©s territoriales ou nationales quant Ă  l’occupation des sols et leur exploitation. Un dĂ©cret du 31 dĂ©cembre 1958 crĂ©e par exemple la notion de Zone Ă  Urbaniser en PrioritĂ© (ZUP), qui permet de renforcer la planification et le financement d’équipements et de logements dans des zones que les agglomĂ©rations auront dĂ©cidĂ© d’investir avec des programme de construction de logements. Dans la suite des ZUP, seront crĂ©Ă©es les Zones d’AmĂ©nagement DiffĂ©rĂ©es (ZAD), qui permettent aux municipalitĂ©s d’exercer un droit de prĂ©emption sur certains terrains dĂ©signĂ©s comme futures ZUP. En juin 1961, une loi relative au droit de prĂ©emption dans les ZUP et dans les ZAD sera votĂ©e Ă  l’assemblĂ©e nationale. Cette loi accorde aux collectivitĂ©s territoriales un droit de prĂ©emption et d’expropriation sur tout bien immobilier situĂ© sur ces territoires. Dans l’article « Marseille et le problĂšme des rapatriĂ©s Â», Defferre annonce que la municipalitĂ© va utiliser cette loi pour rĂ©quisitionner des terrains appartenant Ă  une sociĂ©tĂ© HLM, afin d’y faire construire d’autres logements HLM, et ce quelques mois Ă  peine aprĂšs la parution du dĂ©cret.

PrĂ©tendument mises en place pour lutter contre la spĂ©culation immobiliĂšre face Ă  la pĂ©nurie de logement, ces dĂ©crets permettent en rĂ©alitĂ© aux collectivitĂ©s une plus grande libertĂ© quant Ă  leurs chantiers de transformation urbaine. En effet, l’heure est Ă  l’amĂ©nagement du territoire. DerriĂšre ce concept trĂšs en vogue Ă  l’époque, se manifeste l’idĂ©e d’organiser le territoire en fonction de pĂŽles de production Ă©conomique auxquels sont articulĂ©s des zones d’habitations qui fournissent la main d’Ɠuvre nĂ©cessaire Ă  faire fonctionner les entreprises. Grace Ă  ces dĂ©crets, les municipalitĂ©s vont pouvoir redessiner le territoire pour le rendre plus « performant Â», faisant fĂźt des usages et occupations qui prĂ©existent Ă  leurs plans. ConcrĂštement cela va se traduire par des plans de prĂ©emption sur des quartiers entier (dont celui aujourd’hui appelĂ© Euromed II, sur lequel se situe la citĂ© « Bellevue Â», plus communĂ©ment appelĂ© FĂ©lix Pyat). EmpĂȘchant les propriĂ©taires de revendre leurs logements, et faisant inexorablement augmenter le prix des taxes d’habitation, ces plans de prĂ©emption vont permettre la liquidation de certains quartiers ouvriers de Marseille.

Par ailleurs, l’investissement de la municipalitĂ© dans la planification de l’occupation des sols va Ă©galement permettre le dĂ©veloppement des sociĂ©tĂ©s d’économies mixtes liĂ©es Ă  l’immobilier. Ces Ă©tablissements rĂ©unissant des capitaux privĂ©s et publics fructifient dans les annĂ©es 60. A Marseille (comme dans d’autres agglomĂ©rations de France), cette expression juridique permettra Ă  la municipalitĂ© de devenir un partenaire de la bourgeoisie locale reconvertie dans le secteur immobilier. Ce sera le Syndicat mixte d’équipement de Marseille (SMEM) qui servira de modĂšle aux autres partenariat public-privĂ©s. Associant la ville (qui dĂ©tient 55 % du capital) et la Chambre de commerce, ainsi que la Caisse des dĂ©pĂŽts et la Caisse d’Épargne qui interviennent comme partenaires financiers, le SMEM aura en charge l’équipement et la vente des terrains Ă  bĂątir et des lotissements industriels.

Construire un territoire fonctionnel sur les bases d’une sĂ©grĂ©gation urbaine : l’édification des quartiers nord

La construction de nombreuses zones rĂ©sidentielles et de grands ensembles, en lien avec la dĂ©colonisation de l’AlgĂ©rie, va profondĂ©ment modifier le visage de la ville. Dans les quartiers sud oĂč se construisent de nombreuses rĂ©sidences rĂ©servĂ©es Ă  l’accueil des rapatriĂ©s, le prix du mĂštre carrĂ© augmente. Les industries qui se concentre dans ces quartiers, dont certains sont populaires (la Vielle-Chapelle, Pont-de-vivaux, la Pointe-Rouge ou le Mont Redon), vont devoir dĂ©mĂ©nager pour faire face Ă  cette augmentation. « Le dĂ©chaĂźnement de la spĂ©culation finit par rendre les terrains inabordables pour l’industrie, contrainte de s’exiler hors du territoire communal : en 1978, le mĂštre carrĂ© de terrain Ă©quipĂ© se vendait Ă  250 francs Ă  Marseille, contre 130 francs autour de la mer de Berre et 120 francs Ă  Fos. Nombres de sociĂ©tĂ©s installĂ©es Ă  Marseille cĂ©dĂšrent Ă  la tentation de dĂ©mĂ©nager les usines pour rĂ©aliser de belles plus-values en revendant les terrains Â» (Alessi dell’Umbria, 2008, p29). Dans un mĂȘme mouvement, les ouvriers sont Ă©galement contraints de dĂ©mĂ©nager, Ă  la fois pour suivre leur entreprise, mais aussi parce qu’ils ne peuvent supporter la hausse du niveau de vie dans leur quartiers. Peu Ă  peu les quartiers sud deviennent le lieu de rĂ©sidence des classes moyennes et aisĂ©es, tandis que les quartiers nord abritent les ouvriers. « A l’exception du quartier de Belsunce , dans le premier arrondissement, les ouvriers allĂšrent se concentrer dans les 13e, 14e, 15e, et 16e arrondissement au nord et Ă  l’est oĂč furent construits 90 % des HLM, comme l’avait voulu le plan de 1959. Â»(Alessi dell’Umbria, 2008, p41). Militante du collectif du 5 novembre, Badra, habite les quartiers nord. Elle qui a grandi au Petit SĂ©minaire, n’a pas de mal Ă  Ă©voquer cette fracture entre quartiers nord et quartiers sud [13]. Selon elle, le label « Marseille ville cosmopolite Â» est un mythe bien loin des rĂ©alitĂ©s de la segmentation urbaine :« D’abord il n’y a pas de cohabitation avec des communautĂ©s puisque la ville a Ă©tĂ© construite de maniĂšre sĂ©grĂ©gĂ©e. Puisque t’as les quartiers sud avec les bourgeois « classicos Â» marseillais. Les quartiers nord avec les arabes et les noirs. Et au milieu ceux qui sont un peu plus bobos. Â»

Ainsi, le zonage de Marseille entre quartiers nord et sud semble Ă  la fois le rĂ©sultat d’une spĂ©culation immobiliĂšre alimentĂ©e par les phĂ©nomĂšnes de regroupements de rapatriĂ©s sur les territoires sud, et Ă  la fois celui d’une planification urbaine Ă©laborĂ©e par la municipalitĂ© en partenariat avec des entreprises, qui Ă©rige la sĂ©grĂ©gation comme systĂšme d’organisation performative des territoires.

Prochaine partie la semaine prochaine :

  • L’empreinte de la guerre d’AlgĂ©rie dans les citĂ©s des quartiers nord : une gestion contradictoire de l’espace entre rejet et contrĂŽle des territoires assignĂ©s – L’exemple de Felix Pyat et du Petit SĂ©minaire
  • Rencontres entre rĂ©alitĂ©s sociales et mĂ©moires coloniales : une production symbolique diffĂ©renciĂ©e des espaces et de la façon de les habiter

Article publié le 18 Oct 2020 sur Mars-infos.org