Septembre 12, 2021
Par Le Monde Libertaire
198 visites


Toute ma vie, de tout temps j’ai aimĂ© chanter. De l’avis de tous mes proches je chante faux. J’ai chantĂ© toutes sortes de chants. Gais, tristes, profanes ou religieux. L’important est de chanter. Mais pourquoi chanter ? Quand le compagnon qui fait le relais entre mes Ă©crits et le Monde libertaire m’a demandĂ© d’écrire sur ce thĂšme, je suis restĂ© coi. Comment peut-on chanter contre la guerre, comment peut-on chanter contre la mort, et que peut-on chanter ?

Pourquoi chanter ?
Je ne m’étais jamais posĂ© la question vĂ©ritablement, c’était juste pour moi un besoin et un plaisir. Donc j’ai cherchĂ© sur le Net ce que l’on pouvait en dire et j’ai trouvĂ© plein de choses intĂ©ressantes. Les chercheurs scientifiques se sont bien sĂ»r penchĂ©s sur la question. Place aux neurosciences. « J’ai un sentiment de libertĂ© quand je chante », « c’est un besoin vital », « chanter, c’est communier
 ». Vous aimez chanter et vous y puisez un sentiment de bien-ĂȘtre incomparable. Mais d’oĂč vient-il ? Du cerveau, bien sĂ»r ! Tentons de dĂ©crypter ces mĂ©canismes, neurosciences Ă  l’appui. Chanter activerait le circuit du plaisir et provoquerait la sĂ©crĂ©tion, dans le cerveau, de substances (comme la dopamine, les endorphines, etc.) qui augmentent le bien-ĂȘtre, et diminuent le stress. Une Ă©quipe de chercheurs britanniques de l’Imperial College of London a ainsi dĂ©montrĂ© (2016), sur prĂšs de 200 volontaires inscrits dans une chorale et prĂ©lĂšvements de salive Ă  l’appui (avant et aprĂšs une heure de chant), que les hormones du stress comme le cortisol Ă©taient en chute libre aprĂšs une heure de chant.

En surfant sur le net il est possible de trouver confirmation de cet Ă©tat de fait : le chant procure une sensation Ă  la fois apaisante et euphorisante, comme aprĂšs une bonne sĂ©ance de sport. Un autre dira « J’ai un sentiment de libertĂ© quand je chante, je le vis souvent comme une catharsis ». Une autre dira « Chanter avec des amis, c’est un vrai bonheur, une jubilation extraordinaire ! ».

Tout cela permet de comprendre la force du chant, que cela soit dans les stades, dans les manifestations ou lors de cĂ©rĂ©monies. Il est probable que les humains chantĂšrent dĂšs les dĂ©buts tout comme les animaux. Techniquement c’est au fond assez simple, l’air expulsĂ© rencontre les cordes vocales et un son naĂźt, puis un autre, puis un autre. Il suffit de les ajuster l’un Ă  l’autre. Parler et chanter arrivĂšrent ensemble fort probablement. Si la fonction chant est neutre il n’en est pas de mĂȘme des paroles. Aux chants de victoires succĂ©dĂšrent les chants de tristesse puis les chants de rĂ©volte puis les chants contre. Contre plein de choses, et donc aussi contre la guerre.

Le premier couplet du manuscript du Déserteur. Boris Vian, 15 février 1954.

Monsieur le Président, je vous fais

Le dĂ©serteur. Le dĂ©but de cette chanson de Mouloudji est encore au bord des lĂšvres de bien des personnes en ce moment particulier oĂč la pandĂ©mie se conjugue avec l’appĂ©tit fĂ©roce pour arriver en haut et devenir ce Monsieur le prĂ©sident qui parle urbi et orbi sur tout et rien, Ă  tout le monde et Ă  lui seul. N’avons-nous pas l’envie de lui Ă©crire cette lettre dont nous savons qu’il ne la lira pas et qui ne l’empĂȘchera pas d’envoyer ses gendarmes ? En ce sens cette chanson, qui ne dure que 2 minutes et demie, est Ă©ternelle. Elle a une histoire. Elle n’est pas arrivĂ©e comme cela. Elle a deux auteurs et quels auteurs. Elle est arrivĂ©e Ă  un moment prĂ©cis. FĂ©vrier 1954, la France est passĂ©e de la guerre mondiale Ă  la guerre d’Indochine sans dĂ©semparer. Elle est Ă©crite par Boris Vian, mise en musique par Harold Berg, compositeur amĂ©ricain qui a composĂ© par ailleurs pour Aznavour et Erroll Garner. Elle a un interprĂšte, Mouloudji ! Ce mĂ©tĂšque, kabyle, fils de prolĂ©taire sera Ă  ce moment-lĂ  le seul Ă  oser la chanter, tellement elle paraissait rĂ©volutionnaire. Auparavant il aura demandĂ© Ă  Vian d’en changer quelques morceaux. Cette chanson qui Ă©tait au dĂ©part « rĂ©volutionnaire » selon la norme habituelle va devenir non-violente avec la modification de deux phrases. Si le dĂ©but « Monsieur le PrĂ©sident » est remplacĂ© par « Messieurs qu’on nomme grands » sans que cela change grand-chose, les modifications suivantes sont plus tranchĂ©es. « Ma dĂ©cision est prise, je m’en vais dĂ©serter » devient « les guerres sont des bĂȘtises, le monde en a assez », puis « Si vous me poursuivez, prĂ©venez vos gendarmes Que je tiendrai une arme et que je sais tirer » prend une tournure tout diffĂ©rente « PrĂ©venez vos gendarmes, Que je n’aurai pas d’armes, Et qu’ils pourront tirer ».
Au moment oĂč cette chanson commence Ă  circuler malgrĂ© la censure, en Indochine, Dien BiĂȘn Phu est tombĂ©. L’armĂ©e française bat en retraite. AmorcĂ©e par les actions de l’AmĂ©ricain Gary Davis (Citoyen du Monde) l’idĂ©e de l’objection de conscience au service militaire commence Ă  ĂȘtre connue. C’est au mĂȘme moment que germe dans la tĂȘte du cinĂ©aste Autant-Lara l’idĂ©e de faire un film s’inspirant de l’histoire de Jean-Bernard Moreau, emprisonnĂ© entre 1948 et 49 pour insoumission Ă  la Guerre d’Indochine. Ce film Tu ne tueras point, intitulĂ© Ă  sa sortie L’objecteur, sera interdit en France jusqu’à la fin de la guerre d’AlgĂ©rie. Quarante annĂ©es auparavant, l’horreur de la guerre avait dĂ©jĂ  Ă©tĂ© chantĂ©e.

C’est à Craonne sur le plateau, Qu’on doit laisser sa peau
Chanson de rĂ©volte, chanson de soumission, La Chanson de Craonne n’est pas une chanson contre la guerre. Ceux qui l’entonnent, sont des soldats sur le front. Beaucoup d’entre eux se sont mutinĂ©s aprĂšs l’offensive du Chemin des Dames fin 1917. Cette chanson a Ă©tĂ© Ă©crite sur la mĂ©lodie, nous rappelle Wikipedia, de Bonsoir m’Amour ! composĂ©e en 1911 par Charles Sablon. Les paroles sont de diffĂ©rents auteurs, elle se diffusera de maniĂšre clandestine, de bouche Ă  oreille. C’est une chanson de dĂ©nonciation. Elle sera publiĂ©e, aprĂšs la guerre, par Vaillant-Couturier sous le titre de Chanson de Lorette, avec pour sous-titre « complainte de la passivitĂ© triste des combattants ». Tristesse qui s’exprime encore bien des annĂ©es aprĂšs lors d’une longue opĂ©ration de maintien de l’ordre.

Mon mari est parti

Ce dĂ©sespoir est de nouveau chantĂ© en 1961 par Anne Sylvestre. Celle qui nous a quittĂ©s il y a fort peu Ă©voque les maris, fiancĂ©s, fils. Ceux-lĂ  n’ont pas rejoint les tranchĂ©es boueuses mais le beau soleil de l’AlgĂ©rie. Ils ont suivi la route et qu’il faisait trĂšs bon. La fin de cette chanson est triste, dĂ©sespĂ©rante. Mon mari est parti un beau matin d’automne, parti je ne sais quand. En attendant que mon amour revienne je vais prĂšs de l’étang Si les bords de l’étang me semblent monotones, j’irai jouer dedans. Elle est trĂšs loin de ce chant de combat, Ă©crit un demi-siĂšcle plus tĂŽt, qui entrevoyait la possibilitĂ©, aprĂšs, d’aimer.

Die Moorsoldaten, les soldats des marais.

1933, Hitler vient d’arriver au pouvoir en Allemagne. Les premiers camps s’ouvrent. Entre autres dans une rĂ©gion de tourbiĂšres, au nord du pays. Ont Ă©tĂ© envoyĂ©s lĂ  des militants poli-tiques et syndicalistes de toutes tendances, de gauche bien entendu. Écrit par un mineur et un acteur sur la musique d’un employĂ© de commerce, ce chant devint un chant de lutte et d’espoir Ă  travers tous les camps de concentration. Il semble qu’il fut aussi chantĂ© en Es-pagne par les membres allemands des Brigades internationales. Puis il advint, ce qui fut le sort de bien des choses, qu’il fut chantĂ© par les prisonniers allemands au camp russe de Tambov (parmi lesquels nombre d’Alsaciens et Mosellans) puis par la LĂ©gion Ă©trangĂšre. La rĂ©sistance, l’espĂ©rance, le combat apparaissent Ă  travers toutes les strophes de cette chanson si sombre. Il faut tenir, tenir, parce qu’un jour dans notre vie, le printemps refleurira, libertĂ©, libertĂ© chĂ©rie
je dirai :« Tu es à moi ! » et alors nous pourrons sans cesse, Aimer, aimer.

Joan Baez. Rassemblement contre la guerre du Viet Nam. Tralfagar Square 1965

Donner une chance Ă  la paix
Quelques dĂ©cennies plus tard, de l’autre cĂŽtĂ© de l’Atlantique comme de l’autre cĂŽtĂ© du Pacifique, une nouvelle guerre est en cours. Dans le ciel vietnamien un tapis de bombes cache le soleil. Sur les campus amĂ©ricains, dans les rues amĂ©ricaines, sur toutes les places les protest-songs surgissent, fleurissent, sont repris. De Bob Dylan Ă  John Lennon, de Joan Baez aux Doors, toute une gĂ©nĂ©ration de chanteurs se lance dans la mĂȘlĂ©e. Ils ne font que suivre le chemin ouvert depuis les Wobblies par des chanteurs comme Woody Guthrie ou Pete Seeger. Ce dernier demandera Where Have All the Flowers Gone? Elles recouvrent les tombes de jeunes hommes. OĂč sont-ils allĂ©s ? Ils sont tous devenus soldats ! Ils sont tous dans des cimetiĂšres ! Quand apprendront-ils un jour ? Question que pose Ă  son tour Joan Baez quand elle demande dans SaĂŻgon Bride Combien de morts faudra-t-il pour construire une digue qui ne lĂąchera pas ? Combien d’enfants devrons-nous tuer pour contenir les vagues ? Bob Dylan reprendra cette question ainsi : Combien de fois les boulets de canon doivent-ils frapper, avant d’ĂȘtre bannis Ă  jamais ? et rĂ©pondra alors quasi dĂ©sespĂ©rĂ© : La rĂ©ponse, mon ami, est dans le souffle du vent, The answer, is blowin’ in the wind. Pourtant le combat continue.

Nous vaincrons, nous refuserons
Le chant de combat, We shall overcome, a Ă©tĂ© l’hymne repris partout au cours des luttes des droits civiques. S’il ne fut publiĂ© pour la premiĂšre fois qu’en 1901 sous le titre We shall overcome son origine remonte probablement aux chants d’esclaves dans les champs de coton. Il apparaĂźt qu’il Ă©tait dĂ©jĂ  populaire dĂšs avant sa publication Ă  cette Ă©poque. Il Ă©tait chantĂ© par-tout, comme en tĂ©moigne un journal du syndicat des mineurs UMW en 1909 : L’annĂ©e derniĂšre, lors d’une grĂšve, nous avons ouvert chaque rĂ©union par une priĂšre, et en chantant cette bonne vieille chanson, “We shall overcome’”. DĂ©jĂ , ce chant n’était pas rĂ©servĂ© Ă  des activitĂ©s religieuses, mais allait devenir un chant de combat repris dans le monde entier par un grand nombre de vedettes.
Mais pour vaincre faut-il encore savoir comment. Un autre chant, issu lui aussi des champs de coton, ouvre cette voie. Il sera repris au cours du mouvement des droits civiques puis aprĂšs, lors des luttes contre la guerre du Vietnam. Selon certains historiens, son origine remonte bien avant la guerre de SĂ©cession. Il nous donne rendez-vous prĂšs de la riviĂšre. Dans la spiritualitĂ© noire amĂ©ricaine il s’agit du Jourdain. Bien actuel ! Son refrain est clair et incisif. I ain’t gonna study war no more. Et voici ce qu’ il ajoute : I’m gonna lay down my sword and shield. Ce qui donne en français : Je ne vais plus faire la guerre, Je vais dĂ©poser mon Ă©pĂ©e et mon bouclier. Son titre : Down by the river side. Il est possible de trouver un grand nombre d’interprĂ©tations en ligne, pour moi la plus frappante est celle de Louis Armstrong.

Toujours chanter pour avancer

Certes ces chansons ne sont pas toutes des chants combattants. Ce n’est pas en entonnant Le dĂ©serteur ou Mon mari est parti qu’il sera possible d’affronter les cohortes policiĂšres. On a bien vu qu’aux moments des Gilets jaunes ce fut La Marseillaise qui fut entonnĂ©e, comme d’ailleurs lors de la derniĂšre manifestation policiĂšre devant le Capitole français. Mais je crois bien que ceux qui chantaient qu’un sang impur abreuve nos sillons se retrouveront ensemble sous le mĂȘme drapeau lors de la prochaine guerre, car les antimilitaristes que nous sommes auront Ă©tĂ© incapables de leur faire dĂ©poser les armes.

Pierre Sommermeyer
Individuel




Source: Monde-libertaire.fr