Décembre 15, 2021
Par ACRIMED
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Depuis la mi-novembre la Guadeloupe connaît un mouvement social dont l’élément déclencheur fut une contestation du pass sanitaire et de l’obligation vaccinale des soignants, mais dont les ressorts plus profonds résident dans un ensemble de difficultés et d’inégalités économiques et sociales enracinées historiquement. Il a fait l’objet d’une large couverture médiatique sur TF1 avec un point culminant le week-end du 20 novembre 2021 marqué par la mise en place du couvre-feu et par « les pillages et les violences ». Un traitement médiatique pour le moins caricatural et calé sur l’agenda du gouvernement.

Entre le 16 et le 28 novembre 2021, le mouvement social en Guadeloupe a fait l’objet d’une vingtaine de reportages et duplex dans les JT de TF1. Comme souvent lors de mouvements sociaux, les revendications ont été reléguées en marge des reportages et circonscrites à des micro-trottoirs tandis que les « violences » et les « débordements » ont occupé le devant de la scène. Le traitement médiatique de TF1 s’intensifie d’ailleurs à partir du 19 novembre, date des premières nuits de violence et de l’annonce du gouvernement d’envoyer 200 policiers et gendarmes de la métropole, en renfort.

Extrait d’un reportage, 19/11

Les anti-pass sanitaire ont mis le feu pour exprimer leur colère. Dans le centre-ville de Pointe-à-Pitre, quatre immeubles sont partis en fumée. Tout autour de la ville, des carcasses de voitures sont incendiées et servent à bloquer les routes. Ces groupes d’activistes qui manifestent contre le pass sanitaire et l’obligation vaccinale des pompiers et des soignants sont de plus en plus violents. (…) Au CHU de Pointe-à-Pitre, la mobilisation se durcit. 12% du personnel, tous non-vaccinés, a été suspendu. Les grévistes ne laissent passer que les ambulances. Pour rétablir au plus vite la situation, le gouvernement a annoncé l’envoi de 200 gendarmes et policiers en renfort.

Avec un tel cadrage, la mise en place du couvre-feu par le Préfet apparaît dans les reportages comme parfaitement légitime et « naturelle ». Seule réserve avancée : son inefficacité… Le 20 novembre, trois reportages sont consacrés au mouvement social guadeloupéen, les revendications sont occultées tandis que les violences occupent l’antenne :

« Pillages et violences en Guadeloupe : le couvre-feu pour l’instant inefficace »

Malgré le couvre-feu instauré la veille entre 18h et 05h, une vingtaine de boutiques ont été vandalisées, notamment des bijouteries et des agences bancaires. Depuis leur balcon, les habitants ont aussi entendu des coups de feu. Des tireurs ont visé une voiture de la gendarmerie sans faire de blessés. (…) Le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin, au sortir d’une cellule de crise ce samedi, a annoncé l’arrivée ce soir des 200 policiers et gendarmes qu’il avait promis ainsi que l’envoi entre dimanche et lundi des 50 membres du GIGN et du Raid.

Après quatre jours de journalisme de préfecture, TF1 change de braquet et aborde un autre classique du traitement médiatique des mouvements sociaux : les déconvenues du mouvement pour les habitants de l’île, pour les touristes et les conséquences sur l’économie. Le journaliste tend ainsi le micro à des touristes dont les vacances sont gâchées par les grévistes. On imagine bien qu’il est plus facile pour un journaliste de TF1 de s’identifier aux touristes venus de métropole.

Extrait d’un reportage, 23/11

On assiste aux premières annulations en Guadeloupe. Les vacanciers déjà sur place envisagent d’écourter leur voyage. La plage des Raisins Clairs à Saint-François est un écrin de tranquillité dans une Guadeloupe en crise. Sable blanc, eau turquoise, le paysage de carte postale est désormais associé aux barrages routiers rendant difficile les déplacements de touristes sur l’île.

Passons sur le lyrisme exotique, mais concédons toutefois que les barrages font de mauvaises cartes postales pour envoyer à la famille.

Si les revendications des manifestants n’ont pas été complètement absentes des reportages, elles sont restées à la marge et n’ont fait que rarement l’ouverture du reportage. Dans la construction du sujet, elles étaient en général abordées en fin de reportage, arrivant après les « violences » et « pillages ». Ainsi, le 22 novembre, parmi les multiples reportages focalisés sur les violences, un sujet est (enfin) consacré au contexte social en Guadeloupe dans le JT du 20h : « Les barricades se sont dressées contre le pass sanitaire, mais la colère des Guadeloupéens va bien au-delà de la crise Covid. Quelles sont les revendications ? Toute l’administration de l’île est remise en cause par les manifestants. (…) Les manifestants dénoncent aussi un chômage record : 17,4%. Quand la moyenne nationale est à 8%. Très présents sur les barrages, les jeunes sont particulièrement touchés. Ils dénoncent aussi beaucoup de contrats précaires. En Guadeloupe, une jeune de moins de 30 ans sur trois est au chômage. »

Autre exception, le 27 novembre : TF1 lance au 13h un sujet intitulé « Crise en Guadeloupe : des revendications sociales et politiques ». Comment expliquer ce soudain changement de cadrage ? Une subite prise de conscience professionnelle ? Ou faut-il y voir un suivisme de l’agenda institutionnel, le ministre des Outre-mer ayant mis à l’ordre du jour la question de l’autonomie de la Guadeloupe : « Alors que les violences se sont poursuivies cette nuit encore en Guadeloupe, une phrase du ministre des Outre-mer prononcée tôt ce samedi matin depuis la métropole a surpris. La question de l’autonomie solennellement ouverte portée par une partie des émeutiers, alors que le geste d’apaisement du gouvernement, soit le report au 31 décembre de l’obligation vaccinale pour les soignants et les pompiers, n’a visiblement pas calmé les esprits. »

***

Soulignons-le : TF1 a consacré de nombreux reportages et sujets au mouvement social guadeloupéen. Mais si le contexte social et les revendications ont été effleurées, elles ont surtout été marginalisées par un journalisme de préfecture et institutionnel, dominant ainsi le traitement médiatique de ce mouvement social.

Sophie Eustache

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Source: Acrimed.org