Juillet 13, 2022
Par Archives Autonomie
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La classe ouvrière de ce pays vient de vivre des journées inoubliables. Les grèves générales pour le suffrage universel de 1902 et de 1913 avaient donné l’une 235.000 grévistes, l’autre 350.000. Encore s’agissait-il là de mouvements préparés de longue date. Combien y a-t-il eu de grévistes pendant ces dernières semaines ? Quatre cent mille, cinq cent mille ? On ne saurait le dire exactement. Mais au moment où nous écrivons ces lignes, les grèves continuent toujours en dépit de l’ordre de reprise de la Commission Syndicale. Des professions et des régions que la grève avait épargné au début entrent dans la danse pour conquérir ce qui a été conquis dans d’autres professions. Le mouvement des employés, surtout dans les banques, n’a jamais connu pareille ampleur. La grève a même atteint les exploitées des grands magasins et de l’aiguille, si difficile à organiser. Il en est même jusqu’à la police communale et rurale qui par le rappel de ses revendications vient d’apporter son témoignage à l’ampleur de cette grève.

Il n’en faut pas davantage pour qu’on prononce le mot de révolution. M. Isi Delvigne à qui les travailleurs de Herstal ont empêché de défendre le mot d’ordre de reprise de la Commission Syndicale écrit dans la “Wallonie” :

“… Qu’on le veuille ou non, c’est le vieux droit bourgeois qui a été ébranlé et profondément entaillé dans la tourmente… Ce n’est pas une grève qui vient de triompher, c’est une révolution qui commence et qui, déjà, nous livre ses premiers fruits dorés.”

Son article se continue : “Ce n’est pas seulement la rentrée au travail qui doit avoir lieu, etc.” Les belles métaphores ne font que dissimuler la vile action de briseur de grève qui est la profession de M. Delvigne. Pendant quelque temps encore, il faut s’attendre à des exercices de ce genre. Les travailleurs ne mesurent pas encore la somme de trahison qui a été perpétrée dans ce mouvement. Les stupéfiants des grands mots, les abstractions ampoulées feront donc on ne peut mieux l’affaire.

Ce ne fut donc pas une révolution. Non. Simplement une révolte profonde, puissante contre l’exploitation capitaliste. Point n’est besoin à cette occasion de se livrer à des acrobaties littéraires. Un véritable mouvement de masse se passe bien de ces enjolivures. Il n’a point besoin de poudre ni de fard. Il est beau par lui-même. Mieux vaut de suivre pas à pas les acteurs de la scène pour voir dans quelle direction ils se dirigent et quels sont les desseins qui les animent.

Pas plus qu’en France, à propos des grèves sur le tas, les sempiternels bobards de la presse bourgeoise présentant les grèves comme le résultat d’un complot ourdi par un centre d’agitation, préparé de “longue date” et conduit par des “mains expertes”, n’ont trouvé de crédit. La classe dominante ne peut pas croire à la spontanéité des révoltes que sa domination engendre. La croyance en une telle spontanéité minerait la foi en la solidité du régime. Ce serait s’avouer son iniquité et, ce qui est pire, sa nature périssable. Les grèves sont l’aboutissement inévitable de la misère de ces six années de crises, avec son cortège des bas salaires, du chômage, de la tyrannie patronale. Elles sont aussi le résultat de l’échec des tentatives peur répartir sur toutes les classes de la société le poids de cette crise. Au début de 1935, avant la formation du gouvernement Van Zeeland, la colère grondait déjà. Il était, de l’avis des chefs socialistes eux-mêmes, “moins cinq”. Le gouvernement de “rénovation nationale” avec toutes ses belles promesses jamais réalisées n’a pu que retarder cette explication entre la classe ouvrière et le capital : il ne pouvait pas l’empêcher. Si le P.O.B. avait encore quelque chose de commun avec le socialisme. il aurait préparer la classe ouvrière en vue de cette reddition de comptes. Mais il a tout fait pour l’empêcher de voir que cette prise d’armes était nécessaire. La social-démocratie a cru pouvoir enchaîner la classe ouvrière aux règles du jeu de la machine parlementaire, régler ses pulsations sur la mécanique des succès électoraux. Et elle s’est proprement fourré le doigt dans l’œil. En France, les occupations des usines et des magasins ont été consécutives au formidable succès du Front populaire. En Belgique, la grève éclate après un échec électoral du P.O.B. Pendant les élections, le P.O.B. se proposait de faire dépendre l’amélioration du sort des travailleurs de la prise des “leviers de commande” de l’industrie et de la finance par les pilotes avertis de la pacification sociale. Dans les deux cas, les conciliateurs se donnaient pour objectif d’empêcher que le différend entre les classes ne se règle par l’action directe. Dans les deux cas, il s’agissait d amorcer le règlement de comptes par la voie où la bourgeoisie étant juge et partie se trouve dans les conditions les plus favorables pour “arbitrer” le conflit. Et dans les deux cas, la tentative a échoué.

Léon Blum pensait qu’il suffisait de former un brillant ministère, d’appeler les communistes à y prendre place, de jeter des phrases sonores pour apaiser la classe ouvrière. Mais pas plus qu’en Espagne, les ouvriers ne se sont contentés d’une victoire purement parlementaire du Front populaire, les travailleurs français n’ont pris les bonnes intentions et les belles promesses des ministres socialistes pour argent comptant. Ils ont réclamé des augmentations de salaires, des vacances payées, les 40 heures ; ils ont fait mieux que les réclamer : ils les ont pris. Et, en Belgique, les travailleurs n’ont pas attendu que le gouvernement Van Zeeland formulât son programme de réalisations sociales. Ils se sont mis en branle avec le succès que nous connaissons. La classe ouvrière a agi par elle-même. Voilà le trait lumineux de cette formidable bataille. Dans ses assemblées, ses manifestations, elle sentait qu’elle était une force ! Elle était devenue majeure, renversant toute tutelle. C’est cela qui effrayait la bourgeoisie et lui a fait céder du terrain.

LA GRÈVE RENVERSE UN GOUVERNEMENT AVANT QU’IL NE SOIT CONSTITUÉ

On a beaucoup épilogué sur les causes de l’échec de la première tentative de Van Zeeland de constituer un gouvernement. Bien entendu, les politiciens qui ont été mêlés de près à cet échec ne sont pas particulièrement loquaces à ce sujet. Au fond, connaissent-ils vraiment les causes de leur insuccès ? Peut-être bien que quelques-uns ne les ignorent pas, mais peuvent-ils avouer directement ces causes, sachant qu’un franc parler sur ce point révélerait la fragilité de tout pouvoir en face de mouvements de masses. Car nous croyons fermement que c’est la grève qui a mis par terre la première combinaison Van Zeeland. Nous savons que d’autres attribuent cet échec à d’autres raisons. On prétend notamment que la grève aurait été déclenchée de propos délibéré par les chefs socialistes agissant souterrainement par l’intermédiaire des militants subalternes, et cela pour repousser les prétentions excessives posées par les milieux politiques de droite. La question est suffisamment importante pour s’y arrêter.

Il est vrai que le “Peuple”, qui est cependant bien placé pour le savoir, n’a pas fait beaucoup de confidence sur les raisons de l’échec de Van Zeeland. Il s’est borné à dire que les socialistes n’étaient pour rien dans cet échec ; visiblement, les chefs socialistes se défendaient, mais mollement, contre les attaques de la presse adverse qui les rendait responsables de ce premier avortement. Le journal “Le Soir” en publiant le programme de la première combinaison Van Zeeland força l’organe socialiste à mettre plus de précision dans sa défense. Cette fois, le programme est mis en cause. Quel était ce programme ? De l’avis du “Peuple”, il ne contenait rien qui vaille. “La partie (du programme) financière, économique et sociale ne contient que des banalités, des formules creuses ou des redites : abaissement du loyer de l’argent ; poursuivre la politique de conversion des emprunts et rapatriement des emprunts extérieurs ; équilibre du budget ; réduction des impôts et aménagement fiscal ; liquidation des interventions de crise ; réforme du crédit agricole et du crédit aux classes moyennes ; travaux publics ; valorisation des produits agricoles ; révision du Statut de la Banque Nationale et des organismes issus de l’Etat en limitant l’influence de certains grands établissements financiers.” Tout cela, ajoute le “Peuple”, figurait déjà au programme de mars 1935. Quant aux nouveautés, parmi lesquels figurent le contrôle de la fabrication des armes de guerre, la réforme des sociétés anonymes, il faut s’entendre sur la portée de tous ces mots que le “Peuple” trouve “dangereusement vagues“. On y parle aussi de monopoles des engrais, de l’électricité et des carburants.”Cela fait surgir des espoirs”, dit le “Peuple”. Mais ceux-ci meurent à peine nés, car… “cette action sur les monopoles cités se bornera à établir un ingénieux équilibre entre le prix de revient, le prix de vente et les bénéfices !” Et le “Peuple” d’ajouter cette phrase terriblement significative et qui contient en même temps un aveu : “La lutte contre les monopoles vaudra autant que le contrôle des banques…”

La critique du “Peuple” du premier programme Van Zeeland ne s’arrête pourtant pas là. Elle continue : “Si M. Van Zeeland s’est montré timoré dans le secteur des réformes de structure économique, il s’est montré singulièrement généreux dans celui des réformes de structure politique. Toute cette partie du programme donne l’impression que celui qui l’a rédigée est obsédé par le succès rexiste, qu’il est préoccupé de plaire, lui aussi, à la nouvelle idole.”

La partie politique du programme prévoit la réduction du nombre des députés, la révision du règlement de la Chambre, la limitation des cessions ordinaires, l’obligation de voter le budget avant le mois d’avril, l’interdiction de toute initiative parlementaire aboutissant à l’augmentation des dépenses budgétaires, la loi sur les incompatibilités, la procédure en justice simple et rapide, l’aménagement des pouvoirs spéciaux, la liaison à établir entre le pouvoir législatif et les pouvoirs économiques, l’organisation de groupements professionnels auxquels on donnerait le droit d’avis, d’initiative et de réglementation, la création d’un conseil économique qui serait représenté au Sénat, le vote des femmes, le référendum, la création d’un Conseil d’Etat et la prise de mesures contre le délit d’injures par la presse.

Au point de vue social, le programme Van Zeeland n’inspire pas plus confiance au “Peuple”, parce qu’il écarte la scolarité obligatoire jusqu’à 16 ans, la pension de vieillesse à 60 ans, tandis que pour la semaine de quarante heures on ne pense pas devoir s’engager plus loin que de recourir à des essais.

Cette critique sévère du programme de Van Zeeland parut dans le “Peuple” du 13 juin. Le 15 juin, M. Van Zeeland annonçait que son cabinet était constitué. Que s’était-il donc produit entre-temps ? Le premier ministre avait-il changé son programme ? Le 24 juin, le ministère formé se présente devant les Chambres. La déclaration gouvernementale reprend à peu près toutes les dispositions que le “Peuple” considérait quinze jours plus tôt comme des “banalités”, des “phrases creuses” ou des “redites”. La partie économique du programme n’a pas subi le moindre changement. La réforme industrielle y est présentée dans les conditions qui, de l’avis du “Peuple”, devait enlever à cette réforme tout contenu réel ; en effet, l’action sur les monopoles se résout à la recherche d’une relation entre le prix de revient, le prix de vente et le dividende. Une mesure de façade donc qui valait, toujours d’après le “Peuple”, le fameux contrôle des banques. Dans le chapitre “réforme des institutions”, toutes les mesures critiquées par le “Peuple” quinze jours auparavant s’y trouvent, à part le vote des femmes et le référendum. Quant aux réformes sociales préconisées. elles sont loin de concorder avec les revendications établies par la Commission Syndicale et dont le Conseil Général avait exigé la réalisation. Pas plus le 24 juin que quinze jours auparavant, le gouvernement Van Zeeland ne se rallie à la scolarité jusqu’à 16 ans, à la pension à 60 ans. Les projets de loi déposés ayant trait aux quarante heures ne sont qu’une reconnaissance du principe ; quant à l’application, elle revient à un essai, timide, limité à quelques industries ou branches d’industries, encore que cet essai a été conditionné, par M. Van Zeeland, dans son discours à la Chambre, à l’augmentation de la productivité du travail et au relèvement économique. Il ne reste plus comme réelle trophée dans le programme Van Zeeland que la reconnaissance syndicale, qui ne coûte rien aux patrons, et dont les effets se sont d’ailleurs révélés efficaces dans l’action de briseurs de grève entreprise sur une très large échelle par le gouvernement avec l’aide des commissions paritaires.

Nous voyons donc la social-démocratie accepter le 24 juin un programme dont le 13 elle disait que son auteur semblait avoir été obsédé par le succès rexiste et qu’il était préoccupé, lui aussi, de plaire à la nouvelle idole. Ce n’est donc pas la nature du programme qui a pu déterminer le P.O.B. à refusé son concours à Van Zeeland, à la dernière heure (car, notons que les pourparlers traînaient depuis le 9 juin et que les socialistes n’étaient pas à ignorer ce programme, d’ailleurs déjà en partie formulé avant les élections). Une question de personne ? Peut-être, mais elle ne peut être qu’accessoire. La véritable raison, c’est que dans la nuit du 2 au 3 juin, la grève avait éclaté au port d’Anvers, qu’elle avait pris dès le début une ampleur inaccoutumée. Le 9 juin, les ouvriers du charbonnage de la Batterie de Liège occupait la “paire” ; le lendemain la grève s’étendait immédiatement à plusieurs autres charbonnages. La Fédération des Syndicats de Liége sous l’émotion provoquée par ces grèves, et reconnaissant la gravité de la situation, demandait à la Commission Syndicale d’accélérer le mouvement en vue d’un relèvement des salaires. Le jeudi 11 juin, la grève éclatait au puits Crachet-Piquery des Charbonnages belges de Frameries, une partie des ouvriers s’installent dans les bains-doubles, mais sont rapidement délogés par la gendarmerie. La Centrale des Mineurs du Borinage juge la situation grave au point de décréter pour le lundi suivant la grève générale. A partir de ce moment, la grève ne pouvait plus être conjurée ; elle devait s’abattre comme un véritable raz de marée sur le pays.

Ces éléments nous permettent de conclure sur ce chapitre. La social-démocratie était hostile au programme Van Zeeland, mais cette hostilité ne semble avoir été qu’un prétexte puisqu’elle devait se rallier par la suite à ce programme. M. Van Zeeeland s’était opposé à la prétention socialiste à occuper six ministères dans la combinaison gouvernementale. Mais donnant donnant, tout s’est arrangé devant la menace de la grève qui se profilait de plus en plus nettement. Van Zeeland accepta les six ministres socialistes et ceux-ci avalèrent le programme. La tâche première du gouvernement était subitement dépassée par les événements. Il fallait avant tout conjurer le péril ouvrier et pour ce faire six ministres socialistes n’étaient pas de trop. Van Zeeland offrait le programme, le P.O.B. fournissait les briseurs de grève. Pour duper la classe ouvrière, six ministres socialistes valent mieux que cinq, telle est la morale qui se dégage de de l’histoire de la formation de ce ministère.

LA GRÈVE CONTRE LES ORGANISATIONS OUVRIÈRES

La caractéristique des mouvements de grève qui viennent de se dérouler en France et en Belgique est qu’ils se déroulent en dehors et contre les organisations syndicales et les partis ouvriers existants. La France nous a donné l’exemple le plus net de cette évolution. L’occupation des usines et des magasins, forme de lutte choisie par les ouvriers et qui a eu le succès que nous connaissons, n’est pas le fait des organisations syndicales. Celles-ci réprouvent d’ailleurs cette forme de lutte. Il est vrai qu’une fois déclenchée, les travailleurs se trouvent incapables de diriger eux-mêmes leurs luttes. L’initiative révolutionnaire si féconde dans le déclenchement de la bataille se révèle insuffisante en ce qui concerne la direction de la grève. Les ouvriers au sein des usines réalisent par la grève “sur le tas” une unité que les syndicats sont incapables de créer. Mais cette impulsion créatrice s’arrête aux limites de l’usine ou du magasin Les ouvriers sont incapables de créer une direction centralisée de la grève par la voie de leurs comités d’entreprises. C’est là que l’organisation syndicale va prendre sa revanche. Elle accapare la direction du mouvement et pendant tout un temps, elle va tiré moralement et matériellement un bénéfice considérable du monopole qu’elle exerce. Ce mouvement va faire affluer provisoirement vers les syndicats des milliers et des milliers de nouvelles recrues : les syndicats vont reconquérir pour un temps encore un prestige nouveau dont ils avaient bien besoin. Mais ces faits ne peuvent pas nous faire perdre de vue ce point capital, c’est, que la source d’où les syndicats vont retirer provisoirement une nouvelle vigueur est entièrement étrangère au syndicat. Le syndicat essaye d’encadrer le mouvement, de l’endiguer, mais il n’en est pas l’élément propulseur. Pour donner à leurs batailles le maximum de puissance, les travailleurs non seulement ne peuvent plus s’appuyer sur leurs syndicats, mais ils sont obligés de se dresser contre eux, de puiser ailleurs les forces nécessaires.

Cette situation se trouve on ne peut mieux expliquée dans une note de l’agence Havas en date du 6 juin. Parlant de la situation qui s’est développée à Paris à la suite de l’occupation massive des lieux de travail, la note dit : “L’excitation des premiers jours passée et l’enthousiasme éteint après de longues heures de séquestration volontaire, dans des lieux peu indiqués pour un campement même provisoire, les grévistes acquièrent davantage chaque jour le sens de l’organisation et, de ce fait, sont plus enclins à entendre les paroles de raison des dirigeants syndicaux.

La conduite du mouvement de grève contrôlée par les organisations syndicales évitera les fausses manœuvres et, par conséquent, pourra amener une solution rapide dans le cadre général, le seul qui puisse éviter un rebondissement du conflit.”

Cette note cliche avec une précision extraordinaire les positions de la bourgeoisie en face d’un mouvement qu’elle n’a nullement prévu. Il lui est impossible d’y mettre fin sans employer des moyens dont le résultat peu amener le pire. Elle est désarmée devant l’ampleur de la grève sur le tas. Il lui est impossible de déloger les ouvriers des usines, même avec toutes ses brigades de gardes mobiles et autres. D’autant plus que l’entrée en action de ces brigades l’obligerait à faire un saut dans l’inconnu. Une répression brutale du mouvement, outre qu’il ne garantit nullement le résultat escompté, ruinerait d’un coup le gouvernement du “front populaire”, cette pièce maîtresse de l’arsenal des moyens dont la bourgeoisie dispose pour égarer l’opinion ouvrière et cela avant qu’on ait trouvé quelque chose de mieux pour le remplacer. Dès lors, si la manière forte ne peut pas être employée, il faut employer le chemin détourné des négociations. Dans ces négociations, les syndicats joueront un rôle de tout premier ordre. On fait s’asseoir Jouhaux à une même table avec les représentants de l’industrie. On fait croire aux travailleurs que la lutte ne se déroule plus dans les usines ni dans la rue, mais qu’elle se joue maintenant autour du tapis vert. La presse bourgeoise, même pas la plus réactionnaire, ne fera quoi que ce soit pour empêcher la C.G.T. à redevenir maîtresse de la situation. Pour briser la lutte ouvrière, la bourgeoisie française fonde tous ses espoirs sur l’organisation syndicale. Jouhaux et consorts sont les complices du capital. Voilà la vérité.

LA GRÈVE GÉNÉRALE CONTRE L’OCCUPATION DES USINES

Le déroulement de la grève en Belgique nous montre comment des mots d’ordre en apparence extrémistes peuvent être utilisés pour contre-carrer la lutte ouvrière. Les grèves ici n’ont pas conduit à l’occupation des usines, au moins pas sur une vaste échelle. Alors qu’elle avait été la forme spécifique des grèves des mineurs en mai 1935, les tentatives d’occupation sont plutôt rares. Faut-il y voir la preuve que l’ouvrier belge est plus respectueux de la propriété patronale que l’ouvrier français ? Nous ne le croyons pas. Nous croyons plutôt que l’abandon du mouvement d’occupation est dû en partie à la célérité avec laquelle la social-démocratie et les organisations syndicales ont opéré un tournant. Il n’y a eu tentative d’occupation que dans des cas isolés. A Liége, dans un charbonnage, dans une fabrique d’armes à Herstal et dans un atelier de construction électrique. Dans le Borinage, au puits Crachet-Picqury, à Frameries, où les ouvriers d’ailleurs se bornèrent à occuper les bains-douches. Mais précisément ces quelques tentatives avaient suffi à alarmer la bourgeoisie et la social-démocratie. Tout d’abord, et surtout pour faire baisser le ton des dirigeants de la Commission Syndicale qui essayent maintenant de se couvrir de lauriers, il est bon de rappeler que la grève a éclaté au port d’Anvers, sans le préavis régulier, donc en violation des règles du contrat collectif et qu’à ce titre la grève a été condamnée par les dirigeants. Ce n’est que lorsque les dirigeants syndicaux se sont rendus compte qu’ils ne pouvaient plus briser la grève en la condamnant ouvertement, qu’ils ont fait volte face et ont pris la tête du mouvement. Le tournant opéré par les dirigeants d’Anvers, les organisations syndicales dans les autres régions, l’ont fait avec plus de rapidité encore. Alors que la grève n’avait encore que des proportions réduites dans le Borinage, on apprend que la Centrale boraine des Mineurs a décidé la grève générale pour le lundi suivant (on était alors le jeudi). La “Nation Belge” notait que l’impression générale était que si les dirigeants avaient agi avec tant de précipitation, c’était de crainte d’être dépassés par les événements. Les dirigeants syndicaux avaient vu clairs. En décrétant la grève générale pour une date rapprochée, ils ne faisaient qu’exécuter une manœuvre hardie pour empêcher les travailleurs d’occuper les puits. Seule, la grève générale était susceptible d’arrêter ce mouvement. Les mesures prises par le gouvernement indiquent que l’occupation des usines étaient redoutée par la bourgeoisie. Les événements de France avaient effectivement produit une profonde impression sur les ouvriers et les résultats faisaient l’objet de toutes les conversations. Le samedi 13 juin, le ministère de l’Intérieur (le ministre à ce moment, c’était encore M. de Bus de Warnaffe démissionnaire, mais les journaux de samedi annonçaient déjà que le nouveau ministère était constitué, et qu’il prêterait serment le lundi 15), en même temps qu’il signalait la menace de grève générale dans le Hainaut, et l’extension de la grève au Pays de Liége, annonçait les mesures d’ordre prises par le gouvernement. Voici ce qu’il disait :

“Le ministre de l’Intérieur et le gouvernement ont pris toutes les mesures pour maintenir l’ordre, car on est décidé à s’opposer à toute occupation d’usines.

Les industriels peuvent faire appel à la gendarmerie.

Le pouvoir central a décidé d’agir dans le pays de Liège devant la carence des autorité locales.

Comme première mesure prise, la mobilisation de la gendarmerie de réserve a été décidée.”

Mais à ce moment déjà la menace d’occupation était conjurée. Que la propriété patronale, le substratum de l’ordre capitaliste, n’ait pas été violée, nous en sommes redevables en tout premier lieu à la social-démocratie et aux organisations syndicales qui, cette fois, ont compris, plus rapidement qu’en 1932, qu’on parvenait d’autant mieux à maîtriser les mouvements de la classe ouvrière, qu’on s’était placé dès le début sur le terrain même sur lequel les masses évoluent et qu’on a feint un accord avec les revendications qu’elles ont formulées.

COMMENT ON POIGNARDE UNE GRÈVE

Comme nous l’avons déjà dit, la Commission Syndicale se couvre de lauriers. A entendre ses porte-parole, les résultats acquis par la grève sont dus à la classe ouvrière, aux dirigeants du mouvement ouvrier et à M. Van Zeeland qui a mis en présence représentants ouvriers et patronaux. On ne peut se moquer plus ouvertement de la classe ouvrière et de la vérité. Nous ne savons pas ce que le gouvernement Van Zeeland réalisera, mais on ne peut lui dénier d’avoir très bien brisé cette grève. La Commission Syndicale n’agit que comme un département commis à la liquidation de la grève. Le nouveau gouvernement avait donner le ton. Le socialiste Delattre dans son discours à la radio disait notamment :

“Tout progrès social dépend du maintien et de la continuation de l’amélioration dans le domaine économique. Si la classe ouvrière, par une attitude irréfléchie, devait compromettre les résultats obtenus jusqu’à ce jour, résultats importants certes, mais encore insuffisants, elle se condamnerait elle-même, quelque soit la bonne volonté des dirigeants, à un nouveau recul, analogue à celui que la crise lui avait fait subir”…

Et pour ne laisser subsister le moindre doute sur ce qu’il entend par une “attitude irréfléchie” de la classe ouvrière, ce ministre ajoute : “Chaque jour de grève est une perte pour le pays entier. Songez que le port d’Anvers était sur le point d’établir une année record de son activité.” Et pour terminer, il trace le programme du gouvernement : “Le gouvernement, en adoptant une attitude constructive entend en même temps adopter une attitude très ferme. Il faut que la loi soit, partout et par tous, strictement respectée.”

On sait que le Comité ministériel pour le maintien de la crise a pris toutes les mesures pour que l’ordre soit respecté. Là encore, la présence de socialistes au gouvernement ne pouvait qu’être un gage en plus pour la bourgeoisie. On l’a bien vu dans le Borinage et à Anderlecht. Lorsque le vent tourne contre la gendarmerie et que la population excédée menace de lui faire un mauvais coup ou plutôt de lui infliger une leçon bien méritée, des ministres socialistes, Vandervelde et Spaak, s’en vont prêcher le calme aux ouvriers. Ils parlementent avec la gendarmerie, que leur gouvernement a dépêchée sur les lieux pour accomplir la besogne qu’une gendarmerie a coutume d’accomplir.

Mais ce n’est là qu’un aspect du vaste mouvement de bris de grève que le capitalisme a entrepris. L’autre partie se joue à la Commission Syndicale. D’abord sur le programme des revendications. Si la Commission Syndicale ne fait rien pour organiser une grève, elle est au contraire excessivement bien armée pour la briser. L’extrême modération des revendications est un point de tout premier ordre pour empêcher toute revendication intempestive de la classe ouvrière. Le minimum de trente-deux francs (trois francs et vingt centimes-or, un salaire de famine d’avant-guerre) vient en tout premier lieu. C’est la ligne indiquée d’avance à la bourgeoisie d’où elle peut entreprendre une contre-offensive contre les revendications plus élevées. Et dire que ce minimum de trente-deux francs va même être abandonné. Les commissions paritaires décideront des exceptions dont la liste commence déjà à s’allonger : l’industrie du zinc, le textile, les mines. Pour les employés, des minima plus élevés sont présentés par les syndicats, mais ce n’est que pour être rapidement retirés au cours de la lutte. Mais la trahison la plus flagrante s’effectue sur la semaine de quarante heures. Dans ce domaine, le Gouvernement n a rien cédé ; les industriels qui se laissent faire une douce violence en ce qui concerne la réadaptation des salaires les plus bas, sortent de leur mutisme et marquent leur hostilité ferme et leur intransigeance contre les quarante heures. Alors il ne reste plus à la Commission Syndicale que de présenter le refus catégorique du patronat comme un triomphe ouvrier. Une brèche doit être pratiquée dans le front ouvrier. La grève qui a mis quelque retard à atteindre la capitale et les Flandres doit avoir reçu un coup avant qu’elle ne s’étende encore. La situation deviendrait tout à fait grave pour le gouvernement au cas où elle paralyserait la vie de la capitale menaçant ainsi tous les services centralisés, les transports, etc. C’est alors le grand coup. La rentrée annoncée par la Commission Syndicale. La grève résiste et se défend. On use de bois de rallonge pour faire accepter la reprise par les mineurs. Le premier ministre se dérange jusqu’à Anvers pour faire décider des mesures qui rendront la reprise possible au port. Mais la classe ouvrière résiste toujours. Le Borinage reste en grève. Alors interviennent les fantoches communistes, qui ont depuis le début de la grève partie liée avec les socialistes. Il faut faire donner le Parlement pour donner l’illusion aux travailleurs qu’ils ont satisfaction. De la rue, les communistes ramènent la lutte au Parlement !!!

APRÈS LA GRÈVE

La grève a été traîtreusement frappée dans le dos par la Commission Syndicale de connivence avec le gouvernement au moment où elle était en pleine extension. Mais le mouvement a touché trop profondément les masses ouvrières pour qu’il ne s’arrête brusquement. Après le mot d ordre de reprise, la grève a seulement commencé à se développer dans les Flandres. A tel point que les briseurs de grève de la Commission Syndicale furent obligés de faire de la nécessité une vertu : se trouvant devant de grandes portions de la classe ouvrière qui refusaient de suivre leurs mots d’ordre, les chefs syndicaux se virent obligés d’annoncer que si la grève générale était terminée, la lutte ne devait pas moins continuer dans les branches d’industries où le patronat se refusait à céder et que ces grèves seraient soutenues par la Commission Syndicale.

Dans de très nombreuses branches, les résultats ne satisfont pas la classe ouvrière. Ensuite, il faudra attendre la réalisation des promesses gouvernementales. Il s’agit surtout de savoir l’effet que sortira la loi sur la semaine de quarante heures. La loi qui vient de sortir du Parlement porte les marques de la situation originale qui s’est développée dans le pays. Pendant la grève, le patronat n’a pas eu le verbe haut. Cela ne voulait pas dire qu’il restait inactif ou qu’il acquiesçait à tout ce qui se faisait. A propos des quarante heures, le Comité Central Industriel signifia un non possumus très clair, mais il n’y eu dans son geste aucune inutile ostentation. Le patronat comprit que dans la situation qui venait de se créer, il n’était pas possible de ne pas faire des promesses. La liquidation du conflit était à ce prix. La bourgeoisie se borna à déclarer par la suite que pour les quarante heures, elle s’en remettait à l’action gouvernementale. Ce n’était pas simplement fait pour égarer les travailleurs, cela avait aussi la valeur d’un ordre au gouvernement : l’ordre de faire des promesses, et rien de plus. Le gouvernement a fait voter une loi de cadre, qui tranche le principe de la réduction du temps de travail, mais qui en laisse l’application à l’exécutif. C’est la nouvelle manière de légiférer au Parlement. Ce que nous connaissons des engagements des ministres nous permet de dire que cette loi restera lettre morte pour 80 p. c. de la classe ouvrière. On se bornera, somme toute, à faire ce que Van Zeeland proposait déjà de faire lorsqu’il tenta la première fois de constituer son gouvernement : faire quelques “essais”. A moins, bien entendu, que la classe ouvrière ne bouge.

La bourgeoisie attend que la classe ouvrière se soit quelque peu calmée pour reprendre son ancienne arrogance. L’unanimité des partis se trouve derrière le cabinet Van Zeeland. On peut ajouter pour l’instant. Mais la grande bourgeoisie n’attend que le moment propice pour harceler, reprendre sa position de combat. Le mouvement rexiste se charge d’entretenir l’agitation pendant la période d’interrègne qui permettra à la bourgeoisie de reprendre ouvertement son action pour une orientation plus à droite. La durée de cet intermède dépendra de la volonté des luttes des travailleurs. A ce propos, on semble bien qu’on ne soit pas tout à tait rassuré dans le P.O.B. Dame, c’est que ce n’est pas bien facile de servir deux maîtres à la fois. La colère du prolétariat a grondé à la vue du déploiement des forces de gendarmerie et de la rapacité de la bourgeoisie. C’est le P.O.B. et le gouvernement qui se trouvent entre le marteau et l’enclume qui écopent. Il se pourrait qu’une prochaine fois une combinaison Van Zeeland-Vandervelde-Spaak ne suffise plus pour brouiller les cartes ouvrières et pour assurer l’ordre. La figure d’une combinaison plus à gauche s’est déjà profilée au cours de cette grève au travers de l’alliance communisto-socialiste réalisée pour liquider le mouvement sur les points névralgiques, dans le Borinage, à Verviers et ailleurs. La Commission Syndicale dans cette grève a pris figure de gauche. Voilà tous les éléments réunis d’une équipe de rechange de liquidateurs de grève au cas où le feu devrait se rallumer. Il n’est point besoin de dire que cette équipe serait plus dangereuse encore que celle qui nous gouverne.

La puissance de la classe ouvrière ne peut résider dans de telles combinaisons. Elle ne doit attendre son salut d’aucun gouvernement quel qu’il soit. La classe ouvrière puise sa force dans la rue, à l’usine,, dans ses organisations. A ce point de vue, on ne peut se cacher que nous arrivons à un tournant excessivement décisif. Toute la lutte s’est déroulée en dehors et contre les organisations syndicales. Les masses mises en action débordaient et de beaucoup les cadres de ces organisations. La Ligue s’est toujours attachée à développer au sein des organisations syndicales un courant d’opposition à la politique réformiste. Elle doit continuer à le faire. Mais ce serait se cacher la réalité que de prétendre que c’est à cela que doit se limiter le travail d’organisation de la classe ouvrière. Un esprit nouveau a soufflé sur la classe ouvrière. Elle a rompu sa torpeur des dernières années. Elle s’est levée spontanément en masse. Et pour faire aboutir son mouvement elle a dû bousculer, piétiner les plates-bandes du train-train d’affaires réformistes des organisations. Plus, elle a, en maints endroits, briser le cloisonnement corporatif qui est le propre de l’action syndicale. Certes elle n’a pas pu encore donné une forme organisée à cette poussée élémentaire. Mais l’esprit dans laquelle elle a agit est neuf, tout à fait neuf, et c’est la négation même du vieux mouvement ouvrier dont l’organisation syndicale actuellement représente encore l’expression la plus nette. Il n’appartient à personne de créer artificiellement des organisations neuves. C’est la classe ouvrière elle-même qui les tirera de son sein, les forgera au feu de ses expériences. Mais c’est incontestablement notre devoir de marquer que par son esprit, la lutte de ces derniers mois diffère entièrement des autres mouvements, qu’elle pose des problèmes plus vastes. La grève générale a démontré qu’elle ne peut pas rester longtemps générale, dans l’exacerbation actuelle des antagonismes sociaux, sans poser rapidement le renversement du régime. Mais parce qu’ici le capitalisme est encore solide, la bourgeoisie très expérimentée dans l’art de tromper la classe ouvrière et de manœuvrer, il semble que de part et d’autre on tarde à découvrir ses positions. C’est parce qu’une fois engagée à fond, la lutte doit se déchaîner, terrible, sans possibilité de s’arrêter à un palier intermédiaire. C’est peut-être une des raisons qui font que de nouvelles formes d’organisation tardent à éclore. C’est incontestablement notre tâche de poser le problème, d’aider les travailleurs à comprendre que le contenu de leur lutte dépasse les anciennes batailles. Pour continuer et approfondir la lutte qui vient de commercer, la classe ouvrière a besoin d’organisation — en dehors du parti, de l’organisation d’avant-garde, donc — unitaires, totalitaires où elle forge sa puissance. La meilleure façon d’aider à en dégager les contours, c’est de montrer combien la lutte qui vient de se dérouler, dépassait, tant par la force qu’elle dégageait, les méthodes mises en œuvre, que par son contenu réel, l’ancien mouvement que les temps ont irrémédiablement condamné.




Source: Archivesautonomies.org