Cet extrait de courrier nous vient d’un marxiste antiautoritaire américain investi dans les luttes depuis la guerre du Vietnam. Un jour, John en a eu marre de passer son temps à faire des livraisons dans les rues de New York. Il a fini par prendre sa retraite de camionneur et vit désormais dans une cabane qu’il a construite dans les bois, entre le Vermont et le Massachusetts. Il continue à lutter au côté de toutes celles et tous ceux qui s’insurgent contre l’état du monde et la destruction écologique. Les mobilisations françaises contre la réforme des retraites lui donnent l’occasion d’évoquer la situation sociale aux États-Unis.

« Ce qui m’a le plus marqué dans cette lutte [contre la réforme des retraites], c’est ce que l’on pourrait appeler son esprit d’ouverture. À savoir qu’il s’agit d’une grève appelée ou soutenue par les syndicats, mais dont le contrôle leur a échappé. Désormais, toute lutte devrait être ouverte à tous ceux qui veulent y participer. C’est une nouvelle étape très prometteuse, selon moi. Ajoutons à cela l’influence des Gilets jaunes et des nouveaux jeunes travailleurs des banlieues – on comprend que les syndicats soient largués !

Bien sûr, je vois tout cela depuis les États-Unis, depuis notre réalité ici. Dans une certaine mesure, les jeunes conducteurs de bus d’origine immigrée, les chauffeurs et les mécaniciens me rappellent qu’ici aussi, la classe ouvrière est en grande partie noire, d’origine latino, immigrée [et/ou] féminine. Cela renouvelle l’espoir de renverser la politique raciste, xénophobe et misogyne qui rend Donald Trump si populaire. J’espère que cette ultime tentative de réinventer un paradis imaginaire de travailleurs masculins blancs est vouée à l’échec. Si nous avons suffisamment d’énergie pour résister, la suprématie blanche pourra être défaite. »

La race divise plus que la classe

« D’un autre côté… nous sommes tellement, tellement loin de cette conscience de classe qui affleure en France. Et cela en raison de l’emprise de nos préjugés raciaux et nationalistes.

On pourrait s’imaginer que les États-Unis possèdent la classe ouvrière la mieux armée du monde (si les travailleurs espagnols [en 1936] avaient eu la moitié des armes qui sont dans les mains des Américains, Franco aurait été écrasé). Pourtant, la classe ouvrière blanche américaine n’est pas organisée en syndicats anarchistes, ni même socialistes… Elle préfère se constituer en milices, en groupes suprémacistes blancs, en Tea Party, tout cela au plus grand bénéfice du Parti républicain.

Hélas encore, si un réformiste comme Bernie Sanders était élu président et décidait de s’attaquer à Wall Street, s’il était confronté à une paralysie de l’économie orchestrée par le grand Capital comme à l’époque d’Allende au Chili [1], et que les travailleurs commençaient à perdre leur emploi, alors ces milices de la classe ouvrière blanche soutiendraient Wall Street et se retourneraient certainement contre les travailleurs noirs et latinos. Ici, sauf à quelques exceptions historiques près, la race divise plus profondément que la classe. »

Donnez-moi juste mon argent

« Trump est l’incarnation d’une réalité profonde et sombre de ce pays de pionniers et de colonisateurs, mais il n’est, bien sûr, pas le problème principal. Les politiques néolibérales du Parti démocrate ont bel et bien préparé le terrain de son élection. Les “réformes” macronistes, nous les connaissons par cœur ! Les Américains pensent qu’il est “normal” que tu sois pénalisé si tu prends ta retraite à 62 ans… Et l’âge pivot à taux plein continue d’augmenter : c’était 65, puis 66, maintenant tu dois avoir 67 ans ! Ce sera encore plus tard pour les prochaines générations. Et tout cela est considéré comme normal, parce que “ça a toujours été comme ça” ! Idem pour le régime de pensions privées que l’on vend aux travailleurs américains depuis des décennies, et l’idéologie individualiste qui va avec : “C’est votre argent, personne ne peut vous l’enlever…”

Derrière cette mentalité, on retrouve un racisme implicite : “La Sécurité sociale est possiblement un meilleur système, mais… est-ce qu’elle va aussi profiter aux Noirs ? Alors dans ce cas-là, non, je n’en veux pas, je ne veux pas qu’un seul centime aille aux Noirs, donnez-moi juste mon argent, je suis blanc, je le mérite !” Le travailleur blanc part en retraite avec dix cents au lieu de dix dollars, mais au moins il garde son sentiment de supériorité, il est satisfait parce que le Noir n’a rien. C’est ainsi que ça fonctionne.

Voilà pourquoi nous n’avons toujours pas de soins de santé socialisés et pourquoi les travailleurs blancs pauvres rejettent l’Obamacare [2], même si ce système leur vient en aide. Il n’y a qu’en Amérique que les Blancs pauvres préfèrent rester sans dents plutôt que de soutenir une proposition de loi pour des soins dentaires gratuits pour tous… Parce que ce “tous” inclurait les Noirs. Hélas oui, on en est à ce niveau de stupidité, de méchanceté et de racisme. C’est pourquoi ils aiment Trump, qui est le parfait reflet de tout cela. Tout le jeu électoral est construit autour des mots codés du racisme, non ouvertement exprimés, mais qui signifient : “Je vais m’assurer que les Noirs n’obtiennent rien.” Et on voit bien combien plus les politiques de Trump sont cruelles et stupides, plus il devient populaire : séparer les enfants migrants de leurs parents à la frontière, supprimer la protection environnementale de l’eau et l’air, autoriser les pesticides, etc., tout cela est très populaire.

Cela étant dit, rien n’est écrit par avance. Ce que l’on a vu en France me donne du courage, tout comme le soulèvement indigène au Canada [3]. Et les jeunes d’ici me redonnent confiance ! Il y a deux jours, j’ai accompagné deux amis à une audience du tribunal du New Hampshire. Ils avaient été arrêtés, avec 64 autres personnes, pour avoir bloqué la dernière centrale à charbon de la Nouvelle-Angleterre. Et d’autres avaient été arrêtés pour avoir bloqué le train qui tentait de réapprovisionner la centrale. À l’exception de mes deux amis et de quelques autres plus âgés que moi, les personnes arrêtées sont très jeunes : elles défient le système et sont déters, elles cherchent de nouvelles idées et sont courageuses, sérieuses, dévouées à leur cause. C’est de bon augure pour l’avenir. »

John Marcotte (Massachusetts, le 15 février) / Traduction Mathieu Léonard

Article publié le 02 Août 2020 sur Cqfd-journal.org