Septembre 26, 2022
Par Lundi matin
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Lionel

Qu’est-ce qu’il en avait Ă  foutre de leurs rĂȘves Ă  la con ? Si les flics se mettaient Ă  raconter dans le commissariat central ce qui leur passait par la tĂȘte quand ils Ă©taient au pieu, tout foutait le camp. Lui aussi Ă©tait passĂ© par lĂ . Deux ans auparavant, comme les autres, il s’était mis Ă  se souvenir parfaitement de toutes ces saloperies de rĂȘves qu’il faisait la nuit. Au fil des mois, ces histoires sans queue ni tĂȘte avaient commencĂ© Ă  le marquer de plus en plus sĂ©rieusement au rĂ©veil. Qu’est-ce qu’il en avait Ă  foutre d’avoir pris la peau de saletĂ©s de rongeurs ? C’était une vraie kermesse dans son crĂąne : souris, rats, Ă©cureuils, chiens de prairies, porcs-Ă©pics, mĂȘme un castor une fois. Des conneries, tout ça. L’écusson de leur brigade Ă©tait le serpent Ă  lunettes, il ne fallait pas l’oublier. Mais cette saloperie de peur s’était progressivement immiscĂ©e en lui, alors qu’il n’était plus un gamin depuis belle lurette. Et quand il se faisait canarder Ă  la kalachnikov dans une course poursuite la nuit, ce n’était pas dans sa tĂȘte, c’était lĂ , dehors. Il risquait rĂ©ellement sa peau et celle des autres de la brigade.

Fred, le benjamin de son Ă©quipe, avait Ă©tĂ© déçu en dĂ©couvrant au fil des mois, que les arrestations musclĂ©es de la BAC ne faisaient plus la une des journaux. C’était le monde Ă  l’envers. Les magazines faisaient leur putain de buzz autour de ces dĂ©lires de rĂȘves symboliques, de rĂȘves physiologiques, de rĂȘves libidinaux. Que des conneries. A cause de tout ça, toute l’équipe Ă©tait affectĂ©e. MichĂšle buvait encore plus qu’avant et JosĂ© Ă©tait toujours rivĂ© sur son smartphone Ă  multiplier les conquĂȘtes d’un soir, il allait finir par choper des MST, ce couillon.

Quant Ă  lui, il avait rapidement sollicitĂ© l’aide d’une mĂ©decin complaisante. Elle lui avait bricolĂ© un cocktail de mĂ©dicaments pour ne plus ĂȘtre emmerdĂ© pendant son sommeil. Ça faisait huit mois que Lionel le prenait scrupuleusement et ça marchait du tonnerre de Dieu. La docteure Corvisard Ă©tait une poivrote notoire Ă  Brest qui trainait un certain nombre de casseroles. GrĂące Ă  un Ă©change de bons procĂ©dĂ©s, Lionel obtenait ses ordonnances sur mesure et la docteure Corvisard n’avait plus aucun problĂšme avec la justice. Le lieutenant conseillait cette recette et partageait ses cachets avec toute personne qui l’abordait pour lui raconter ses dĂ©lires nocturnes.

« Pour une journĂ©e au top, tu as la fameuse Ritaline en 20 mg, un comprimĂ© au petit dĂ©jeuner, deux comprimĂ©s le midi. Si ça te file trop la diarrhĂ©e ou que tu te mets Ă  avoir des envies de suicide, tu remplaces direct par du Modafinil en 100 mg. Un comprimĂ© le matin, un comprimĂ© le midi. Pas plus. Avec ce truc, bouffe autant que tu veux, tu verras tu prends pas un gramme ! Le Modafinil rend un peu bipolaire et peut filer quelques tics mais on peut pas tout avoir. Commence en douceur, ces mĂ©docs, c’est du costaud. Pour la nuit, Zolpidem Arrow en 10 mg, pour pioncer comme il faut, un comprimĂ© magique au couchĂ©. C’est mon cousin qui est pilote dans l’armĂ©e de l’air qui m’en a parlĂ©, il en prend aprĂšs les missions. Moi j’associe le Zolpi avec du Paroxetine en 20 mg, deux comprimĂ©s le soir, c’est bon contre les troubles post-traumatiques, ça fait une paye que j’en prends. Finis les rĂȘves, finis les cauchemars. Avec cette recette, t’auras les pieds bien sur terre, pas comme tous ces crĂ©tins qui se prennent pour des Indiens. Â»

Le lieutenant de la Brigade Anti-criminalitĂ© allait patrouiller toute cette nuit. Il Ă©tait 21h et il avait hĂąte d’arpenter les quartiers avec ses collĂšgues. Le commissaire Bertin avait insistĂ© pour qu’ils fassent des rondes prĂšs du Moulin Blanc, sur une commune voisine de la ville. Ce n’était pas vraiment lĂ©gal, Ă©tant donnĂ© que c’était en dehors de leur secteur de patrouille mais le commissaire avait ses raisons.

Le petit maire de cette bourgade en bord de rade, s’était bien fait rouler dans la farine par les organisateurs d’une prĂ©tendue rencontre nationale autour de l’écologie. Les Ă©lections municipales approchaient, Jacques MazĂ© avait dĂ©jĂ  briguĂ© deux mandats et il essuyait de nombreuses critiques sur la bĂ©tonisation de la commune. Il fallait donc au plus vite qu’il colore de vert toutes ses prochaines actions municipales. Les jeunes militants l’avaient baratinĂ© sur la croissance verte, le dĂ©veloppement durable et la transition Ă©cologique alors que c’était surtout un millier de gauchistes qui allaient se retrouver Ă  comploter lĂ . Cette bonne poire avait donc acceptĂ© l’installation d’un gigantesque chapiteau sur le parking de la piscine du Spadiumparc mais ce n’était pas tout. Il avait aussi prĂȘtĂ© gĂ©nĂ©reusement plusieurs salles communales, celles de l’Astrolabe et du MMA pour que les participants puissent dormir au chaud. Rien que ça !

Lionel Ă©tait convaincu qu’il y aurait des militants qui iraient taguer les environs pendant la nuit ou casser des panneaux publicitaires. Il n’y a pas d’alternative, ces gamins n’ont toujours pas compris, peut-ĂȘtre qu’un bon coup de matraque et un petit tour en prison leurs remettront les idĂ©es au clair. Leurs parents sont vraiment des cons. Lionel avait envie que ça castagne cette nuit, il adorait l’adrĂ©naline, il n’avait pas peur des coups. Quand il avait mal, il se sentait plus vivant que jamais. Ça lui manquait mĂȘme ces derniers temps, il ne se passait pas grand-chose pendant leurs patrouilles.

Marie

Quand Marie et le vigile arrivĂšrent Ă  la porte ouest des remparts, ils retrouvĂšrent les quatre policiers en civil de la Brigade Anti-CriminalitĂ©. Ils s’apprĂȘtaient Ă  repartir dans leur vĂ©hicule banalisĂ©, une Ford Mondeo noire aux vitres teintĂ©es. Visiblement, il n’y avait eu aucune arrestation, les intrus s’étaient volatilisĂ©s. Alors que le vigile du parc allait saluer les forces de l’ordre, Marie se figea en dĂ©couvrant un tag Ă©trange sur le mur en face du portail de l’entrĂ©e. Elle s’approcha de l’esquisse grossiĂšre. Elle n’avait jamais vu de dessin pareil sur les murs de Brest. Elle pensa aux monstres des enfers des dessins prĂ©paratoires de Bruegel ou de Bosch. C’était une bĂȘte avec une tĂȘte de sanglier, avec le buste et les bras d’une femme et avec deux grandes pattes de rapace se terminant par de larges serres. De ses bras au-dessus de sa gueule, la bĂȘte s’apprĂȘtait Ă  jeter dans un trou noir un soldat qui hurlait. Le soldat Ă©tait identifiable Ă  son casque, Ă  son armure rudimentaire et Ă  sa lance-Ă©tendard brisĂ©e. Le tag n’était fait que de quelques traits, une simplicitĂ© de virtuose. D’oĂč sortait cette reprĂ©sentation moyenĂągeuse ? Elle se souvint de ses rĂȘves de mĂ©tamorphose animale. Dans ces moments nocturnes, elle Ă©tait entiĂšrement une autre, elle ne conservait aucun attribut humain, il n’y avait pas de mĂ©lange. Mais lĂ , c’était diffĂ©rent, cette figure hybride qui avait Ă©tĂ© peinte au mur, rassemblait plusieurs espĂšces au sein du mĂȘme corps. Marie prit plusieurs clichĂ©s du tag avec son tĂ©lĂ©phone. Il Ă©tait forcĂ©ment en lien avec les Ă©vĂ©nements de la soirĂ©e. Qui Ă©taient ces intrus ? Manifestement, ils Ă©taient eux aussi Ă  la recherche de la laie furieuse. La journaliste se dirigea vers le chef de la BAC accoudĂ© Ă  sa portiĂšre. Elle le connaissait depuis des annĂ©es mais c’était devenu un fou furieux et il ne valait mieux pas s’en faire un ennemi.

« Bonjour Lieutenant, que se passe-t-il ?

— Bonjour Marie, c’est une foutue soirĂ©e bizarre. D’abord, un sanglier vivant qui s’attaque Ă  un flic Ă  St Martin, puis d’autres bĂȘtes qui dĂ©barquent de nulle part et maintenant ces couillons de Sentinelle Ethique Animal qui sont de sortie, j’ai envie de les choper ceux-lĂ . Regarde ce tag dĂ©bile. C’est des mystiques maintenant ? Ils cherchent aussi ces saloperies de bĂȘtes. Je te prĂ©viens, ne fous pas la merde avec tes articles. On maĂźtrise la situation, t’écris ça, et pas autre chose. Â»

Tout en l’écoutant, Marie Ă©crivit la suite de sa chronique sur son tĂ©lĂ©phone. Elle reçut une notification. Un animal avait Ă©tĂ© vu du cĂŽtĂ© de la fac de mĂ©decine mais ce n’était pas la laie. C’était un mĂąle solitaire de plus de deux cent kilos selon l’article. La bĂȘte Ă©tait rentrĂ©e dans un tramway Ă  l’arrĂȘt Malakof, s’était attaquĂ©e aux siĂšges et aux passagers tout en remontant jusqu’à la conductrice qui avait fini par s’enfuir. L’animal avait dĂ©truit toutes les commandes, faisant dĂ©railler le tram sur la route. Il y avait une photo de la scĂšne, prise par une des occupants du tramway. C’était spectaculaire. Le long vĂ©hicule Ă©tait renversĂ© sur le flanc, dĂ©voilant tout un ventre mĂ©canique incomprĂ©hensible : des systĂšmes Ă©lectriques, des Ă©normes cĂąbles de diffĂ©rentes sections, des suspensions, des grilles, des soufflets, des disques, des blocs. Marie dĂ©couvrit sur la photo que les roues Ă©taient entourĂ©es de gros moteurs. Elle n’avait jamais vu un tramway sous cet angle. L’avant du vĂ©hicule avait arrachĂ© dans sa chute un feu de circulation, la carrosserie s’était ouverte comme une boĂźte de conserve. La route Ă©tait couverte de bris de glace, les vitres avaient visiblement toutes explosĂ©es lorsque le tram avait dĂ©raillĂ©. Marie reçut une autre notification… D’autres sangliers Ă©taient intervenus sur la RN12 produisant un carambolage monstre. Il y avait plusieurs morts et un camion citerne en feu qui projetait un Ă©norme nuage de fumĂ©e noire. La circulation allait sĂ»rement ĂȘtre bloquĂ©e jusqu’au lendemain.

C’était quoi tout ça ? Elle ne pouvait pas s’empĂȘcher de faire le lien avec la grande rencontre d’écolos radicaux de cette semaine. Sentinelle Ethique Animal Ă©tait dans le coup. Ils auraient dressĂ© des sangliers pour semer la pagaille ? C’était peu probable. Elle n’y comprenait rien. Elle n’avait jamais rĂȘvĂ© de ces bĂȘtes-lĂ , elle connaissait beaucoup mieux les chevreuils.

Lionel

Ils allaient voir ces petits salopards. Ils voulaient la guerre ces gamins. Ils allaient l’avoir. Pas de pitiĂ© pour ces enfants de bourgeois pourris gĂątĂ©s. Le lieutenant de police avait reçu un carreau d’arbalĂšte dans la cuisse alors que l’émeutier Ă©tait Ă  80 m de lui. Lionel n’y croyait pas. Il n’avait jamais vu ça. Ce n’était pas une flĂšche d’arc, mais bien un carreau d’arbalĂšte. Ces armes atypiques Ă©taient habituellement utilisĂ©es pour la chasse d’animaux sauvages et ces activistes osaient les retourner contre des humains ! Ces machines Ă©taient sacrĂ©ment puissantes pour avoir une portĂ©e pareille. Les forces de l’ordre avaient essuyĂ© des dizaines de tirs des Ă©meutiers qui les avaient obligĂ©es Ă  se replier Ă  d’innombrables reprises. Ces imbĂ©ciles allaient dĂ©couvrir le sens des mots « morfler Â», « en baver Â», « agoniser Â». Depuis 2016 et les mesures Cazeneuve, la BAC de Brest avait dans le coffre sĂ©curisĂ© de la Ford Mondeo de nouvelles armes en cas de situations extrĂȘmes : fusils Ă  pompe, pistolets mitrailleurs et fusils d’assaut. Lionel avait hĂąte de recevoir l’autorisation de tirer Ă  balles rĂ©elles et de faire feu, mitrailler, shooter, abattre ces tarĂ©s.

Qu’est-ce que foutaient les renforts ? D’autres groupes de gens s’étaient mĂȘlĂ©s Ă  ce dĂ©sordre. Ils Ă©taient peut-ĂȘtre maintenant trois cents Ă©meutiers. Des gilets jaunes. Des Ă©tudiants. Des chĂŽmeurs. Des gauchistes de toutes sortes. On reconnaissait les diffĂ©rentes tendances aux tags qui parsemaient les murs.

TRAVAILLER PLUS POUR MOURIR PLUS

NOUS SOMMES LA NATURE QUI SE DEFEND

OBLIGEE D’ÊTRE PUTE POUR ETUDIER ?

EXTINCTION DE LA REPUBLIQUE POLE EMPLOI, PAUL ENTUBE LEUR TÊTE SUR UN PIQUE

REVOLUTION

FLIC TU PUES‹

IL N’Y A QUE DES ALTERNATIVES

LA GRANDE SOUILLE

VOTRE FIN COMMENCE

Selon les observations du lieutenant de la louveterie, il y avait au moins trois hardes de sangliers qui s’étaient rĂ©parties le saccage du centre-ville. Les bĂȘtes Ă©taient passĂ©es dans le commissariat Colbert, la galerie marchande de JaurĂšs et la sous-prĂ©fecture. Bordel de merde. Elles avaient tout retournĂ©. En lisant le rapport, Lionel avait appris que chaque harde comptait une trentaine d’individus et Ă©tait rĂ©partie de la mĂȘme maniĂšre. Six Ă  huit laies ĂągĂ©es et expĂ©rimentĂ©es qui menaient la troupe dans des hurlements stridents, des bousculades, n’hĂ©sitant pas Ă  mordre les plus indisciplinĂ©s. Putain de bestiaux de l’enfer. Une vingtaine de mĂąles et femelles d’ñge adolescent mais suffisamment robustes pour dĂ©truire individuellement une vitrine de magasin. Saloperie de saloperie. Enfin, de maniĂšre assez exceptionnelle, le reste du groupe Ă©tait composĂ© de vieux mĂąles Ă©normes, pesant autour de deux cents kilos, qui normalement Ă©taient toujours solitaires dans la nature, ne rĂ©intĂ©grant les hardes que provisoirement lors des pĂ©riodes de ruts. Des monstres. Des putains de monstres.

La suite du rapport, Lionel la connaissait dĂ©jĂ , ayant assistĂ© de ces propres yeux aux destructions. Les Ă©meutiers suivaient les animaux, mettaient le feu aprĂšs leur passage et n’hĂ©sitaient pas Ă  tirer avec leurs arbalĂštes sur les policiers, les pompiers, les vigiles qui tentaient de les arrĂȘter. Des fous furieux.

Pour le moment, il n’y avait eu aucun mort dans les deux camps et ça tenait du miracle.

Il Ă©tait dĂ©jĂ  8h30. Le jour avait fait place Ă  la nuit depuis plus d’une heure. La ville Ă©tait en feu et au milieu de ce chaos, il y avait tout de mĂȘme de la circulation. Des automobilistes, des cyclistes et des piĂ©tons tentaient malgrĂ© tout d’aller au travail. Ils finissaient par rebrousser chemin devant l’ampleur de la situation. Ce n’était pas un canular, ce qu’ils entendaient aux infos Ă©tait bien rĂ©el. Que se passait-il ? La Grande Souille. Qu’est-ce que c’était ? Partout sur les murs de la ville, il y avait ce tag. Et toutes ces bandes de sangliers qui passaient en trombe, qui montaient sur les vĂ©hicules, qui mordaient, piĂ©tinaient les conducteurs en hurlant. Ils Ă©taient une centaine. C’était un mauvais film de sĂ©rie B.

Pour l’instant, les forces de l’Ordre n’étaient pas assez nombreuses pour arrĂȘter les Ă©meutiers mais elles s’étaient bien dĂ©fendues pendant la nuit. Les diffĂ©rentes brigades de police s’étaient adaptĂ©es Ă  la situation, employant un comportement de guĂ©rilla urbaine similaire Ă  leurs adversaires. Par petits groupes, ils avaient cherchĂ© le contact le plus proche possible avec les Ă©meutiers. Les grenades de dĂ©sencerclement et les grosses balles de caoutchouc des LBD40 pouvaient faire de beaux dĂ©gĂąts Ă  faible distance : traumatisme crĂąnien, Ɠil crevĂ©, fractures multiples au visage, perte d’audition, brĂ»lures et mĂȘme mains ou pieds arrachĂ©s quand ceux-ci Ă©taient en contact avec la grenade au moment de l’explosion. Ces mĂ©thodes Ă©taient illĂ©gales mais qui viendrait vĂ©rifier ?

BientĂŽt, les gendarmes mobiles, les CRS, les forces spĂ©ciales allaient entrer dans la ville. Lionel le savait, il faisait partie des plus forts, ils vaincraient tĂŽt ou tard. Cette pensĂ©e lui permit d’accepter son impuissance face au spectacle des violences qui se dĂ©roulaient toujours sous ses yeux.

Les chasseurs-archers professionnels s’étaient bien dĂ©ployĂ©s Ă  7h pour abattre les sangliers mais aux premiĂšres flĂšches qu’ils avaient tirĂ©es, et aux premiĂšres bĂȘtes qu’ils avaient abattues, ils avaient eux-mĂȘmes Ă©tĂ© pris pour cibles par des militants armĂ©s. Pour chaque sanglier tuĂ©, il y avait eu un archer gravement blessĂ©. C’est-Ă -dire deux hommes et une femme pour l’instant. On avait frĂŽlĂ© le drame. Les chasseurs-archers s’étaient donc eux aussi repliĂ©s, laissant le champ libre aux bĂȘtes qui continuaient leur pĂšlerinage incomprĂ©hensible dans la ville. Ces militants qui les protĂ©geaient Ă©taient devenus dingues. Ce n’était plus une Ă©meute mais une insurrection armĂ©e, des animaux et des humains contre l’ordre de la nation. Un mauvais film de sĂ©rie B. Vraiment.

Sur son tĂ©lĂ©phone, Lionel reçut enfin une rĂ©ponse directe du prĂ©fet Michel Ardouin. L’autorisation de tirer Ă  balle rĂ©elle pour toutes les patrouilles serait dĂ©livrĂ©e et effective dĂšs la fin de l’évacuation gĂ©nĂ©rale Ă  15h. 15h. Ils allaient devoir attendre encore 6h30 sans rien faire, Ă  regarder le spectacle de la destruction de la ville. 6h30. Lionel Ă©tait abasourdi par la nouvelle. Bordel, bordel, bordel.

L’ordre de la hiĂ©rarchie Ă©tait limpide. Les forces de sĂ©curitĂ© en place devaient absolument Ă©viter toute confrontation avec les Ă©meutiers pour l’instant. L’évacuation d’urgence des habitants du cƓur de la mĂ©tropole ocĂ©ane venait d’ĂȘtre promulguĂ©e. 120 000 habitants allaient ĂȘtre dĂ©placĂ©s dans les heures Ă  venir par plusieurs couloirs sĂ©curisĂ©s. 120 000. Impossible. Tous les transports collectifs Ă©taient rĂ©quisitionnĂ©s. La sirĂšne d’alerte hurlait dĂ©jĂ  en continu dans toute la ville. Les habitants des communes limitrophes Ă©taient, quant Ă  eux, confinĂ©s. Putain de bordel de merde.


« Allez-y les gars ! Pas de quartier ! Â» Lionel avait exultĂ© en voyant les policiers du RAID s’approcher de l’immense mairie. La journĂ©e avait Ă©tĂ© terrible mais il en voyait enfin le bout. La stratĂ©gie commune qu’avaient adoptĂ©e les diffĂ©rentes sections de police, de gendarmerie et de forces spĂ©ciales portait enfin ses fruits. Il faudrait un miracle pour que les terroristes s’en sortent. Ces malades avaient visiblement rĂ©ussi Ă  droguer et Ă©lever des meutes de sangliers et de laies sanguinaires mais ça ne suffisait pas Ă  renverser le rapport de force avec l’Etat. Pour gagner, il aurait fallu qu’ils aient le monde sauvage entier avec eux. Autant rĂȘver. Il prit un troisiĂšme comprimĂ© de Ritaline pour rester concentrĂ©.

Un cri s’échappa du haut de la mairie mais ce n’était pas un cri de dĂ©sespoir, ni un cri de souffrance. C’était un cri de guerre. Un hurlement sauvage lui rĂ©pondit de l’extĂ©rieur, tout aussi terrible. Lionel eut un frisson dans tout le corps. Il se sentit de nouveau dans la peau d’un rongeur en situation de prĂ©dation. Cela faisait des mois que ça ne lui Ă©tait pas arrivĂ©. Cette peur primitive qui foudroie les tripes. Saloperie. Il serra les dents pour qu’elles cessent de claquer entre elles et saisit en tremblant ses jumelles pour voir qui Ă©tait l’imbĂ©cile qui osait les dĂ©fier.

Une petite femme trapue montĂ©e sur une Ă©norme laie hurlait depuis le toit d’un immeuble au-dessus des forces de l’ordre. Elle Ă©tait entourĂ©e d’autres militants cagoulĂ©s qui se mirent Ă  hurler Ă  leur tour. Puis une centaine de sangliers apparut dans toutes les rues adjacentes. La panique gagna Lionel. Ils sortaient d’oĂč ? Un carreau d’arbalĂšte le frĂŽla. D’un bond, il se jeta sous sa voiture. Son arme n’était pas rechargĂ©e. Les flĂšches pleuvaient autour de lui. Encore d’autres terroristes, c’est impossible ! Il entendit le pare-brise au-dessus de lui exploser, puis le pneu Ă  sa gauche. Ses oreilles bourdonnaient. Ses collĂšgues Ă©taient fauchĂ©s les uns aprĂšs les autres. Son tour allait venir s’il ne rĂ©agissait pas. Lionel prit son talkie-walkie :

« A toutes les unitĂ©s, repliez- vous ! Tireurs d’élites, qu’est-ce que vous foutez ? Tirez bon sang ! Â»

Il tremblait Ă  un tel point qu’il mit plusieurs minutes Ă  introduire les balles dans le magasin de son fusil Ă  pompe. La sueur de son front commença Ă  dĂ©gouliner et Ă  brĂ»ler ses yeux. Il gĂ©missait comme une bĂȘte traquĂ©e. Une salive chaude et mĂ©tallique remontait dans sa bouche mais son doigt pressa enfin la dĂ©- tente, une fois, deux fois, trois fois. Les dĂ©tonations le sortirent d’un seul coup de son Ă©tat second. Les forces de l’ordre perdaient le contrĂŽle de la situation. Encore une fois.


D’un seul coup, il sentit le carreau d’arbalĂšte lui rentrer profondĂ©ment dans le haut du bras gauche. C’était la deuxiĂšme fois qu’il Ă©tait blessĂ©. Lionel hurla de douleur en lĂąchant le fusil Ă  pompe sur le sol. C’est absurde, c’est un cauchemar. Il se dĂ©gagea du dessous de la voiture pour se rĂ©fugier dans une agence bancaire qui n’avait plus de vitrine, ni de porte d’entrĂ©e. Miraculeusement, le local n’avait pas encore Ă©tĂ© incendiĂ©. Lionel se traĂźna jusqu’au fond d’une des piĂšces et se cacha derriĂšre un bureau renversĂ©. Il ne pouvait pas se reposer. La Ritaline lui faisait ressentir de maniĂšre aigĂŒe toutes les douleurs de son corps, il Ă©tait Ă©puisĂ© et survoltĂ© Ă  la fois. La fureur avait pris le pas sur la peur mais il Ă©tait coincĂ©. Il savait qu’il ne pouvait rien faire. Pour l’instant.

Toute la nuit, il entendit la bataille faire rage de- hors. Plusieurs fois, il distingua le bruit caractĂ©ristique du verre pilĂ© de la vitrine en morceaux qu’écrasaient des personnes en rentrant dans l’agence – mais elles ne restaient pas. Qui serait venu Ă  sa rescousse ?

Lionel finit par se retrouver dans un Ă©tat de conscience modifiĂ©. Il flottait au-dessus de la bataille nocturne. Il voyait ses collĂšgues fuir, se faire tuer, mĂȘme les forces spĂ©ciales n’arrivaient pas Ă  tenir tĂȘte Ă  ces sauvages. Les membres du RAID fuyaient. Qui avait dĂ©jĂ  vu ça ? Personne ne le voyait. Il n’entendait aucun son. Il n’avait plus mal. Son corps Ă©tait lĂ©ger…

Soudain, il ressentit une douleur foudroyante, sa chaussure commençait Ă  brĂ»ler, il revint violemment dans son corps, ses orteils et le dessus de son pied Ă©taient en train de griller. Toute l’agence prenait feu. L’adrĂ©naline se rĂ©pandit d’un trait dans ses veines. Lionel se leva d’un bond et courut vers l’extĂ©rieur, Ă©chappant de justesse Ă  l’effondrement du faux-plafond en feu. A l’extĂ©rieur, il tomba Ă  la renverse sur des cadavres qui jonchaient le trottoir. Il se releva comme il put, en essayant d’éviter de voir le visage des victimes mais l’incendie de la banque Ă©clairait toute la scĂšne.

Il vit d’abord MichĂšle. Celle qui avait toujours une flasque de whisky Ă  partager. Continuellement ivre mais tellement drĂŽle. MichĂšle n’avait peur de rien, premiĂšre Ă  taper dans les interventions musclĂ©es. Une vraie copine.

Puis Lionel trouva ce qui restait de son autre collĂšgue de la BAC, JosĂ©, le visage mutilĂ© de toutes parts par les becs d’oiseaux. JosĂ© le mĂ©ticuleux. Toujours habillĂ© et rasĂ© parfaitement. Ses vestes de cuir superbes. Ses histoires de cul qu’il partageait avec eux.

Lionel devint comme fou en dĂ©couvrant le corps de Fred. Fred, le petit dernier de la brigade.‹

Fred, le fils qu’il n’avait pas eu.‹

Fred, ses doutes, ses questions et son sourire.

Lionel se mit debout, exposĂ© Ă  tous les tirs, les yeux injectĂ©s de sang. Le sol trembla d’un seul coup sous ses pieds. Il se tourna vers les Ă©toiles.

« C’EST UN CAUCHEMAR ! EST-CE QU’IL FAUT EN APPELER AU CIEL POUR QUE CES FOUS FURIEUX S’ARRÊTENT ? LES SANGLIERS, LES OISEAUX SE LIENT CONTRE NOUS. MAIS NOUS SOMMES LES FORCES DE L’ORDRE ! L’ORDRE ! C’EST… Â»

Lionel n’eut pas le temps de finir sa phrase. Une bĂȘte rousse le percuta et le projeta dans les airs. En tombant, une douleur monstrueuse mordit toute sa poitrine et remonta dans sa mĂąchoire. Sa clavicule droite venait de se fracturer. Il n’avait plus aucune force. Il se roula en boule pour se protĂ©ger, les dĂ©charges de douleur s’entremĂȘlaient Ă  des vertiges et une nausĂ©e terrible. Il avait l’impression que le sol basculait de gauche Ă  droite, et de haut en bas. L’animal allait lui dĂ©chiqueter la gorge. C’était fini. Lionel perdit brutalement connaissance.

Quelques heures aprĂšs, il se rĂ©veilla en vomissant sur l’asphalte. La nausĂ©e et les vertiges se calmĂšrent aussitĂŽt. Pas la douleur. Le visage dĂ©formĂ© par la souffrance, il regarda autour de lui mais tout Ă©tait flou. Il faisait jour. Il ne savait pas combien de temps il Ă©tait restĂ© inconscient. Le sol tremblait bizarrement par Ă -coup sous ses pieds mais il n’y avait plus de combats. Plus d’oiseaux. Plus de sangliers. Plus de terroristes. Que s’est-il passĂ© ?

Une dizaine de soldats de l’armĂ©e de terre arrivĂšrent d’un coup autour de lui. Un mĂ©decin en tenue militaire s’agenouilla et regarda ses blessures. Lionel se sentit soulagĂ© un instant, avant d’entendre un bruit assourdissant. PaniquĂ©, il releva la tĂȘte vers le ciel.

Un Ă©norme hĂ©licoptĂšre de guerre PUMA se posait Ă  une vingtaine de mĂštres de lui. Le mĂ©decin lui toucha le bras. « On va vous soigner, tout va bien, vous ĂȘtes en sĂ©curitĂ©. Â»

Dieu l’avait entendu.


L’hĂ©licoptĂšre PUMA dĂ©colla dans un vrombissement assourdissant. Lionel ne s’était pas trompĂ©, malgrĂ© tous les rebondissements et tous ces morts, c’était bien eux les vainqueurs. Il n’était pas le seul blessĂ© grave Ă  profiter de l’évacuation par les airs. Dans l’habitacle, ils Ă©taient une dizaine de gradĂ©s avec de sĂ©vĂšres hĂ©morragies : membres et peaux arrachĂ©s, yeux crevĂ©s, plaies bĂ©antes, brĂ»lures au quatriĂšme degrĂ©.

Lionel avait la tĂȘte tournĂ©e vers le cockpit de l’appareil. Quelques instants aprĂšs avoir dĂ©collĂ©, il vit dans son champ de vision le haut de la mairie qui basculait vers le bas. Il crut qu’il dĂ©lirait mais le mĂ©decin militaire Ă  ses cĂŽtĂ©s se leva d’un coup en hurlant et en pointant du doigt le sol. Dans un sursaut de panique, Lionel rassembla ses derniĂšres forces pour s’accrocher au hublot Ă  sa portĂ©e et regarder vers le bas. Ce qu’il vit l’épouvanta. Des crevasses gigantesques s’ouvraient dans le sol de la place. Un sĂ©isme. Des canalisations Ă©ventrĂ©es crachaient des gerbes d’eau Ă©normes. Les bĂątiments autour de la place commençaient Ă  s’effondrer. Un nuage de dĂ©bris monstrueux fondit sur eux.

Avant que tout ne soit plus que poussiĂšre, Lionel vit la foule de militaires, dont il avait bĂ©ni l’arrivĂ©e, qui couraient dans tous les sens comme des souris piĂ©gĂ©es. La plupart Ă©taient Ă©crasĂ©s ou enterrĂ©s vivants par les Ă©boulis, les autres Ă©taient avalĂ©s par les fissures immenses qui s’ouvraient dans le sol. Personne Ă  terre ne survivrait. C’était l’apocalypse. Qu’avaient-ils fait pour ĂȘtre punis ainsi ?

L’hĂ©licoptĂšre s’envola Ă  toute vitesse, talonnĂ© par le nuage de poussiĂšre qui s’élevait du sol. En moins d’une minute, ils furent en sĂ»retĂ© dans le ciel, sur-plombant la ville Ă  plusieurs centaines de mĂštres de hauteur. Sur terre, c’était l’enfer. Les quartiers disparaissaient les uns aprĂšs les autres sous des marĂ©es de dĂ©bris, de particules et de cendres.

Toute la ville Ă©tait en train de s’effondrer.

Cette derniĂšre vision acheva Lionel. Il perdit connaissance encore une fois, tombant violemment Ă  la renverse sur son brancard.

Damiens Meaudre





Source: Lundi.am