Septembre 20, 2021
Par Demain Le Grand Soir
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Pour une histoire stratégique des gauches

Au cours des derniĂšres dĂ©cennies en Occident, la situation des travailleurs et travailleuses n’a cessĂ© de se dĂ©grader, en dĂ©pit des percĂ©es parfois importantes des camps de gauche. L’espoir de l’arrivĂ©e au pouvoir de Syriza en GrĂšce en 2015, le leadership de Jeremy Corbyn au sein du Labour anglais de 2015 Ă  2020, les scores Ă©levĂ©s de Jean-Luc MĂ©lenchon au premier tour de l’élection prĂ©sidentielle française de 2017 ou de Bernie Sanders au cours des primaires d’investiture dĂ©mocrate de 2016 puis 2020 n’ont enrayĂ© que partiellement le retour au business as usal et la progression d’une mĂȘme tendance politique nĂ©olibĂ©rale. Un nĂ©olibĂ©ralisme qui s’exprime de maniĂšre plus ou moins autoritaire chez des dirigeants « sociaux-dĂ©mocrates Â» et « rĂ©publicains Â», Ă  la rhĂ©torique libĂ©rale teintĂ©e d’humanisme social ou aux accents violemment rĂ©actionnaires. Le cas français est particuliĂšrement exemplaire, chaque gouvernement depuis prĂšs de 20 ans poursuivant toujours davantage le mĂȘme cap, sous la direction successive de Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, François Hollande et Emmanuel Macron. À l’horizon les lois du libre-marchĂ©, paradoxalement encouragĂ©es et permises par la puissance de l’État (1).

Comment penser l’objet « gauche Â» alors que les deux derniers prĂ©sidents ont largement renforcĂ© et accĂ©lĂ©rĂ© les politiques entreprises par leurs prĂ©dĂ©cesseurs de droite – François Hollande se revendiquant de la gauche contrairement Ă  Emmanuel Macron pourtant issu des flancs d’un gouvernement formĂ© par le Parti socialiste ? Est-il mĂȘme possible de penser la « gauche Â» alors que la plupart de ses reprĂ©sentants partisans les plus puissants – Ă  l’exception de ceux de l’extrĂȘme-gauche et de Jean-Luc MĂ©lenchon pour la France insoumise – ont rĂ©cemment participĂ© Ă  la manifestation illĂ©gale de policiers sur des thĂšmes de droite et d’extrĂȘme-droite ? À cette derniĂšre question, on tentera de dĂ©montrer qu’on peut rĂ©pondre par l’affirmative, avec plus d’intĂ©rĂȘt encore dans un contexte de perte de repĂšres politiques et historiques.

Quant Ă  la question du « comment Â», cette fresque collective reviendra selon un ordre chronologique linĂ©aire sur un ensemble de pĂ©riodes ayant marquĂ© la riche histoire de la gauche, ou plus prĂ©cisĂ©ment des gauches qui ont toujours Ă©tĂ© multiples en France (2). En tĂ©moigne le terreau fertile d’un pays oĂč est nĂ© le clivage gauche-droite, oĂč s’est inventĂ© le socialisme rĂ©publicain, oĂč se sont produits de nombreux soulĂšvements et changements de rĂ©gimes entre la RĂ©volution de 1789 et la Commune de 1871, oĂč deux forces politiques majeures, socialiste et communiste, se sont concurrencĂ©es de 1920 aux annĂ©es 1980, oĂč a Ă©tĂ© crĂ©Ă©e la SĂ©curitĂ© sociale, oĂč s’est levĂ© l’étendard de la rĂ©volte Ă©tudiante et des idĂ©es libertaires en Mai 68
 pour n’en citer que les Ă©pisodes les plus marquants.

Il nous a semblĂ© opportun d’aborder cette histoire des gauches en France par un angle stratĂ©gique, sous la forme de l’interrogation : « La gauche peut-elle encore changer les choses ? Â». La gauche a bien changĂ© les choses par le passĂ©, tout au moins Ă  certains moments de sa longue histoire. Reste Ă  savoir ce qu’il en est de son destin contemporain et comment pourrait se traduire concrĂštement cet « encore Â» qui l’invite Ă  poursuivre son projet historique. En commençant peut-ĂȘtre par regarder en arriĂšre, vers les divergences et dĂ©bats stratĂ©giques passĂ©s de la gauche en France et vers les devenirs effectifs concrets de certains de ses acteurs.

Le choix de l’angle stratĂ©gique permet d’éviter deux Ă©cueils interdĂ©pendants : le moralisme et l’excĂšs d’abstraction consistant Ă  s’épancher sur de grandes notions (la dĂ©mocratie, la RĂ©publique, la justice sociale, l’intĂ©rĂȘt populaire ou national, etc) et Ă  les Ă©clairer au seul prisme d’une norme jugĂ©e comme le seul bon Ă©talon. Une de ces notions apparaĂźt nĂ©anmoins moins plus clivante politiquement, tout au moins entre la droite et la gauche, car plus ancrĂ©e matĂ©riellement : l’égalitĂ© (3), comme « passion Â» qui n’a cessĂ© de nourrir la gauche. L’angle stratĂ©gique contraint Ă  penser ensemble les valeurs et les pratiques au sein de programmes, que ces derniers prennent la forme de plans vers la prise de pouvoir ou de perspectives gouvernementales elles-mĂȘmes.

Depuis la RĂ©volution française, les gauches poursuivent le dĂ©bat de mĂ©thodes : rĂ©formisme ou rĂ©volution, centralisme ou fĂ©dĂ©ralisme, ou encore rĂ©gulation ou abolition de la propriĂ©tĂ©. Mais elles achoppent aussi sur l’idĂ©e de RĂ©publique, qui apparaĂźt comme un combat au dix-neuviĂšme siĂšcle, puis comme un conquis partagĂ© par l’ensemble des tendances de la gauche, bien qu’elles continuent de s’opposer quand il s’agit de mettre cette idĂ©e en pratique et en discours. Afin de mener Ă  bien cette fresque historique, il convient de poser le plus clairement possible ce que nous entendrons par ce concept de gauche, en revenant successivement sur son origine, ses contours historiques et en esquissant, Ă  partir de ces Ă©lĂ©ments, une dĂ©finition du terme.

De la gauche et de la droite : force de changement face Ă  la conservation de l’ordre ?

L’histoire est connue : le mot « gauche Â» serait nĂ© en septembre 1789 en France, lors du vote sur le veto royal Ă  l’AssemblĂ©e constituante, alors rĂ©unie dans la salle des Menus Plaisirs Ă  Versailles. Les adversaires du veto royal (Barnave, Robespierre) se seraient placĂ©s Ă  la gauche du prĂ©sident de sĂ©ance, Clermont-Tonnerre, quand les partisans de l’absolutisme se seraient placĂ©s Ă  sa droite (4). Si la gĂ©nĂ©alogie de l’apparition d’une gauche en politique a pu ĂȘtre discutĂ©e, ce rĂ©cit fondateur semble pertinent. Il tĂ©moigne de ce que la gauche est aussi bien affaire de position (dans l’espace politique) que de fonction.

Les dĂ©bats entourant le terme ont toujours butĂ© sur cette double dĂ©finition de la gauche. La premiĂšre, la dĂ©finition topologique, plus discursive et symbolique que pratique, insiste davantage sur la fidĂ©litĂ© de telle ou telle formation Ă  des cultures politiques ou traditions de gauche – c’est ce qui a pu conduire certains observateurs Ă  considĂ©rer que François Hollande, en tant que candidat du Parti Socialiste, Ă©tait quand mĂȘme de gauche. La deuxiĂšme dĂ©finition Ă©tudiait davantage la fonction dĂ©volue Ă  la formation politique dans le champ de la dĂ©libĂ©ration dĂ©mocratique. En 1789, par exemple, la gauche se composait des partisans d’un encadrement du pouvoir royal par l’affirmation de la souverainetĂ© du peuple.

Tout au long du XIXe siĂšcle, la gauche, par-delĂ  ses multiples ramifications, s’est Ă©galement identifiĂ©e Ă  la notion de « progrĂšs Â», bien qu’ait Ă©mergĂ© une forte remise en cause de ce dernier, notamment dans la deuxiĂšme moitiĂ© du siĂšcle. Le clivage majeur est cependant restĂ© celui opposant le camp de l’ « Ordre Â» Ă  celui du « Mouvement Â» (5). LĂ  rĂ©side sans doute la dĂ©finition la plus adĂ©quate de ce qu’est la gauche : en opposition aux droites, qui engloberaient l’ensemble des forces de conservation, les gauches regrouperaient tous les mouvements partisans d’une transformation sociale.

« En opposition aux droites, qui engloberaient l’ensemble des forces de conservation, les gauches regrouperaient tous les mouvements partisans d’une transformation sociale. Â»

Ce clivage est par consĂ©quent trĂšs englobant et permet de poser des repĂšres lisibles : au dĂ©part de tout questionnement politique vient un jugement totalisant concernant le fonctionnement de la sociĂ©tĂ©. Il s’agit de se demander si le fonctionnement politique que l’on observe rend possible un plein Ă©panouissement de l’individu et du collectif ou s’il semble plutĂŽt l’entraver. Qui estime que la sociĂ©tĂ© ne permet pas d’accroĂźtre le bien-ĂȘtre individuel et collectif dĂ©sirera la transformer, il serait donc de gauche. Qui estime au contraire que le systĂšme contemporain permet d’accĂ©der au bien-ĂȘtre individuel et collectif cherchera au contraire Ă  le conserver – quitte Ă  ce qu’il faille, pour maintenir dans ses principes l’ordre politique, le rĂ©former (6).

Il est alors possible de prĂ©ciser notre clivage : en fonction de l’ampleur de la transformation sociale revendiquĂ©e, on pourrait distinguer la gauche modĂ©rĂ©e (celle qui prĂŽne une transformation superficielle) de la gauche radicale (celle qui prĂŽne une transformation d’ampleur, qui attaque Ă  la racine les principes fondateurs d’un systĂšme social et politique) et de l’extrĂȘme-gauche, qui vise Ă  renverser absolument la table. Cette partition devrait ensuite ĂȘtre complexifiĂ©e : couper le politique entre dĂ©sir de transformation et dĂ©sir de conservation n’est Ă©videmment pas satisfaisant. Il n’est pas question de rĂ©duire le champ politique Ă  cette sĂ©paration en faisant l’économie de toutes les pensĂ©es qui peuvent traverser chacun des deux camps et qui les recoupent parfois. À gauche, par exemple, il ne saurait ĂȘtre question de nier l’existence de traditions – Ă©cologiste, communiste, libertaire, rĂ©publicaine –, dont la typologie modĂ©rĂ©e/radicale/extrĂȘme ne rend pas compte. Les conflits qui sont au coeur du monde politique ne rĂ©pondent pas Ă  des logiques binaires, mais se structurent en des sous-ensembles poreux.

Par ailleurs, l’opposition entre camp de la transformation et camp de la conservation n’est pas parfaite. L’historien Zeev Sternhell a par exemple mis Ă  jour l’existence d’une « droite rĂ©volutionnaire Â», indiscutablement de droite du point de vue des valeurs, de la rhĂ©torique ou du rĂ©pertoire d’action, mais porteuse d’une volontĂ© de transformation profonde fondĂ©e sur l’obsession de la rĂ©gĂ©nĂ©ration nationale6. On ne saurait affirmer que le fascisme ou le nazisme ont cherchĂ© Ă  conserver l’ordre social et politique, sans pour autant que ces idĂ©ologies puissent ĂȘtre qualifiĂ©es de gauche. Car par-delĂ  la mĂ©thode discriminante proposĂ©e plus haut, droite et gauche doivent ĂȘtre corrĂ©lĂ©es Ă  des valeurs, d’ailleurs aussi formĂ©es par la posture d’accompagnement ou de rejet des normes dominantes des sociĂ©tĂ©s qu’elles ont traversĂ©es. La gauche semble ainsi s’identifier aux valeurs d’égalitĂ© et de justice, que l’on ne saurait associer aux idĂ©ologies fasciste ou nazie (7). Les termes de gauche et de droite, dans leur capacitĂ© englobante et totalisante, invitent Ă  penser la politique comme vision du monde et intĂšgrent l’apprĂ©ciation des thĂšmes cruciaux de l’organisation de la vie collective (travail, logement, environnement, etc).

Cette bipartition du champ politique semble donc particuliĂšrement efficace. Penser la gauche comme camp de la transformation sociale ne signifie pas gommer les divergences qui animent les forces qui la composent, ni que cette dĂ©finition Ă©puise la complexitĂ© des rapports de forces internes au champ politique. Aussi la revalorisation des termes de « gauche Â» et de « droite Â» n’est qu’une premiĂšre Ă©tape dans un processus de clarification du champ politique, destinĂ©e Ă  mettre de la vivacitĂ© dans une sociĂ©tĂ© dĂ©politisĂ©e, oĂč le brouillage des repĂšres est entretenu par une profusion de discours contradictoires. Penser en termes de dyade gauche-droite (au sens oĂč l’un ne fonctionnerait pas sans son antagoniste) constituerait de la sorte un point de dĂ©part, un outil de positionnement politique et, par consĂ©quent, de politisation.

Critiques et limites du concept de gauche

Si les enquĂȘtes d’opinion ne sont pas les seules rĂ©vĂ©latrices des tendances qui traversent les sociĂ©tĂ©s, une dynamique lourde semble nĂ©anmoins se dessiner en 2021 : l’identification de la population française Ă  la gauche connaĂźt une baisse historique. Au dĂ©but de cette annĂ©e 24% des citoyens se reconnaĂźtraient dans cette Ă©tiquette politique contre 38% pour la droite, selon les donnĂ©es du baromĂštre de la confiance politique du Cevipof. Cet Ă©tat de fait n’a rien d’évident : le rapport de force entre gauche et droite a longtemps Ă©tĂ© inversĂ© en France. Dans la seconde moitiĂ© du vingtiĂšme siĂšcle, si le gaullisme domine le champ Ă©lectoral, l’affirmation d’une identitĂ© de droite reste minoritaire lĂ  oĂč les idĂ©es, symboles et thĂšmes associĂ©s Ă  la gauche façonnent progressivement le dĂ©bat public. La pĂ©riode post-68 lui est particuliĂšrement favorable, jusqu’à la dĂ©ception des annĂ©es Mitterrand, Ă  la conversion des socialistes aux recettes nĂ©olibĂ©rales et Ă  l’effondrement de l’URSS.

La perte des repĂšres traditionnels donnant une substance Ă  la gauche ouvre un boulevard Ă  ses adversaires pour lui donner une nouvelle signification nĂ©gative. Une droite « dĂ©complexĂ©e Â» peut alors ĂȘtre promue durant les annĂ©es 2000, ses figures de proue comme Nicolas Sarkozy se prĂ©sentant en pourfendeurs d’une intelligentsia gauchiste et dĂ©passĂ©e face au bon sens populaire. Le dĂ©clin Ă©lectoral dans le monde du travail s’accompagne d’une rĂ©duction des horizons, d’un dĂ©faut de projet collectif capable d’incarner une alternative solide.

Un paradoxe toutefois demeure : malgrĂ© l’extrĂȘme fragmentation des courants et organisations de la gauche française, malgrĂ© son affaiblissement sur presque tous les plans, les demandes traversant la sociĂ©tĂ© brossent un autre tableau. Les articles prophĂ©tisant une disparition de la gauche s’arrĂȘtent souvent Ă  son expression Ă©lectorale. Pourtant, les demandes touchant Ă  la justice sociale, Ă  la prĂ©servation de l’environnement ou Ă  l’encadrement de l’économie restent trĂšs majoritaires. Elles tendent mĂȘme Ă  progresser dans les classes populaires. Comment expliquer alors que les Français soutiennent massivement des politiques marquĂ©es Ă  gauche tout en plĂ©biscitant Ă©lectoralement des figures de droite ? Ce dĂ©calage invite Ă  rĂ©flĂ©chir avec d’autres grilles d’analyse, permettant de dĂ©passer les limites propres Ă  l’axe droite-gauche.

Critique marxiste de la gauche bourgeoise

La pensĂ©e marxiste est souvent considĂ©rĂ©e comme un fondement historique de la gauche. Apparaissant dans la seconde moitiĂ© du dix-neuviĂšme siĂšcle, cette doctrine aux multiples branches progresse avec le dĂ©veloppement du mouvement ouvrier et fournit les clĂ©s d’une comprĂ©hension globale du monde, Ă  travers l’antagonisme fondamental qui le traverse : force de travail contre puissance du capital, prolĂ©taire contre bourgeois. Le marxisme ne peut pourtant pas ĂȘtre rĂ©duit Ă  une simple courant Ă©conomique remettant en cause l’inĂ©gale possession des richesses. Il met en effet Ă  disposition une grammaire philosophique, Ă©conomique et culturelle, capable de dĂ©crire les rapports de force d’une sociĂ©tĂ© donnĂ©e et de promouvoir leur renversement. Il se construit dans, avec, et parfois contre la gauche Ă©lectorale. Cette derniĂšre dynamique se retrouve Ă  travers l’Histoire de l’écrasement des grĂšves ouvriĂšres et des rĂ©voltes viticoles par Georges ClĂ©menceau au dĂ©but du vingtiĂšme siĂšcle jusqu’aux politiques rĂ©pressives du socialiste Manuel Valls. Une certaine gauche de gouvernement – radicale, socialiste ou social-dĂ©mocrate – s’est dĂ©marquĂ©e par sa fĂ©rocitĂ© vis-Ă -vis des rĂ©voltes populaires. Cette « gauche du capital Â» a construit sa lĂ©gitimitĂ© sur sa capacitĂ© Ă  pacifier les relations sociales et Ă  encadrer toute contestation.

En parallĂšle se dĂ©veloppe un mouvement ouvrier entretenant des rapports complexes avec la gauche française. Le poids du syndicalisme-rĂ©volutionnaire jusqu’à la PremiĂšre guerre mondiale, influencĂ© par un socialisme français nourri des idĂ©es de Proudhon, de Sorel ou de Blanqui, converge Ă  certains moments clĂ©s avec une bourgeoisie libĂ©rale dĂ©fendant l’hĂ©ritage des LumiĂšres. C’est notamment le cas lors de l’affaire Dreyfus, sĂ©quence durant laquelle les camps politiques se redessinent. Mais le dĂ©veloppement des luttes de classe au cours des dĂ©cennies suivantes creuse un fossĂ© entre les partisans d’une rĂ©volution prolĂ©tarienne et les forces politiques dĂ©fendant des rĂ©formes modĂ©rĂ©es dans un cadre institutionnel. Les partis socialistes et ouvriers français Ă©mergeant dans la premiĂšre moitiĂ© du vingtiĂšme siĂšcle tentent de concilier ces deux tendances, au prix de la reprĂ©sentation d’intĂ©rĂȘts de classe parfois opposĂ©s. MalgrĂ© l’épreuve de la Grande guerre, la diffusion du marxisme et la rĂ©volution d’Octobre 1917 semblent un instant tracer une voie intermĂ©diaire synthĂ©tisant les aspirations rĂ©volutionnaires et l’action parlementaire. La jonction opĂ©rĂ©e lors des grĂšves de juin 36, l’expĂ©rience du Front populaire et de l’unitĂ© Ă  la base, constituent autant de mythes fondateurs d’une jonction des forces de gauche incarnant les demandes du prolĂ©tariat et de ses alliĂ©s.

« Le marxisme existe Ă  la fois comme rĂ©fĂ©rence idĂ©ologique structurant une partie de la gauche au cours du dernier siĂšcle et comme critique de celle-ci. Â»

Mais les Ă©vĂšnements de Mai 68 bouleversent les acteurs traditionnels et la lente dĂ©composition du communisme français ainsi que du socialisme converti aux recettes nĂ©olibĂ©rales durant les annĂ©es 80 rappellent les tensions toujours vives entre les demandes des classes populaires et les forces politiques qui prĂ©tendent les reprĂ©senter. En cela, le marxisme existe Ă  la fois comme rĂ©fĂ©rence idĂ©ologique structurant une partie de la gauche au cours du dernier siĂšcle et comme critique de celle-ci. En proposant une grille d’analyse et de transformation de la rĂ©alitĂ© sociale, les diffĂ©rents courants du marxisme s’opposent Ă  l’idĂ©alisme sans concret comme aux politiques libĂ©rales tentant de pacifier la lutte des classes. Qu’elle soit de gauche ou de droite, la bourgeoisie comme classe bĂ©nĂ©ficie aujourd’hui d’une hĂ©gĂ©monie totale sur le politique et ne peut donc ĂȘtre un agent de transformation d’un systĂšme dont elle est la principale bĂ©nĂ©ficiaire. Pour autant, la gauche historique n’a jamais Ă©tĂ© homogĂšne en termes sociologiques : de ses penseurs Ă  ses militants en passant par ses reprĂ©sentants, elle a constituĂ© une alliance plus ou moins fragile d’intĂ©rĂȘts divers rĂ©unis par un mĂȘme horizon politique, autour de rĂ©fĂ©rences communes.

Populisme et dépassement du clivage gauche-droite

Les dĂ©faites que connaissent les gauches française et europĂ©enne Ă  partir des annĂ©es 80 nourrissent un autre courant thĂ©orique se proposant de dĂ©passer l’analyse marxiste tout en faisant piĂšce Ă  la montĂ©e d’une extrĂȘme droite Ă©lectorale. Il s’agit des partisans du populisme de gauche, stratĂ©gie thĂ©orisĂ©e notamment par Ernesto Laclau et Chantal Mouffe, puis mise en pratique par divers parties Ă©mergents Ă  partir de la crise de 2008. Le terme « de gauche Â» est ici paradoxal puisque le populisme (qui n’est ni une idĂ©ologie, ni un programme) se propose justement de dĂ©passer le clivage gauche-droite au profit d’une nouvelle opposition entre le peuple et des Ă©lites. Pour ce courant, il s’agit alors d’investir le populisme d’un contenu progressiste, articulant des demandes sociales diverses portĂ©es par un sujet politique : le peuple, construit de maniĂšre inclusive et positive, comme signifiant discursif plutĂŽt que comme pure Ă©manation d’une rĂ©alitĂ© matĂ©rielle.

Les thĂšmes et symboles traditionnellement associĂ©s Ă  la gauche sont rejetĂ©s au profit de rĂ©fĂ©rences pouvant agrĂ©ger plus largement les classes populaires : drapeau national, logos neutres ou encore figures charismatiques. Si cette stratĂ©gie n’est pas pour autant exempte de limites structurelles, elle propose un bilan critique de l’échec des expĂ©riences passĂ©es. Le fossĂ© existant aujourd’hui entre des demandes majoritaires de justice sociale et des acteurs de gauche fragmentĂ©s et dĂ©crĂ©dibilisĂ©s oblige Ă  repenser les termes de l’équation. Certaines forces de gauche ont pu incarner les espoirs des classes populaires pour accĂ©der au pouvoir. Les ayant souvent déçus malgrĂ© d’incontestables succĂšs, ces mĂȘmes forces existent aujourd’hui avant tout pour se reproduire, comme vestiges d’un passĂ© trop lourd Ă  porter. Ces institutions et ce qu’elles charrient constituent alors un frein Ă  une recomposition d’un camp populaire capable de faire piĂšce Ă  l’hĂ©gĂ©monie des classes dominantes dans tous les domaines de la vie.




Source: Demainlegrandsoir.org