Juillet 14, 2021
Par CQFD
331 visites


Kabuga, Rwanda, avril 2019. Derrière la palissade se trouvait un charnier. Un an plus tôt, les confidences d'un génocidaire avaient permis la découverte de nombreuses fosses communes dans cette ville ordinaire de la périphérie de Kigali. D'après les associations de rescapés, près de 40 000 corps y gisaient / Photo d'Alexis Huguet {JPEG}

« Nous étions parvenus à nous échapper en passant par le Burundi. Une autre partie de ma famille a pris un autre chemin, tous se sont fait tuer. J’ai pu rejoindre la région de Bordeaux où vivait déjà ma sœur. Tout de suite, j’ai compris que j’arrivais dans un pays qui était de l’autre côté. À la télévision, on ne parlait pas de génocide, mais de conflits interethniques ou tribaux. Il y avait une volonté évidente que ça reste une violence de là-bas. »

Adélaïde Mukantabana, une « survivante » comme elle se présente, l’admet : lorsqu’elle atterrit en France peu après avoir fui les massacres, elle ne mesure pas encore à quel point sa terre d’accueil est en effet « un pays de l’autre côté ». Bien sûr, depuis l’opération Noroît [1], elle sait que l’État français appuie avec force le régime raciste du dictateur Juvénal Habyarimana. Mais elle n’apprendra que bien plus tard la profondeur de ce soutien aux extrémistes hutus qui a duré tout au long du génocide, et se poursuivra même longtemps après [2]. Cette réalité atroce et stupéfiante, déjà connue à l’époque des faits, archidocumentée depuis, sue du monde entier, la France va s’acharner à la dissimuler pendant plus de vingt-cinq ans.

C’est dire l’événement qu’a représenté la publication ce 26 mars du rapport de la commission présidée par l’historien Vincent Duclert et chargée par l’Élysée « d’analyser le rôle de la France durant cette période ». De nombreuses interrogations entouraient cette commission, mise en place par un Macron que l’on sait adepte des coups marketing, hébergée au ministère des Armées, bousculée par des polémiques autour de sa composition, amenée à ne travailler qu’à partir d’archives [3]… De quoi faire craindre une nouvelle tentative d’absoudre la France de ses fautes et de prolonger encore un négationnisme d’État. Elle aura finalement permis d’ouvrir une « brèche dans le déni français [4] ». Membre de l’association Survie [5], l’une des premières organisations à avoir dénoncé dès 1994 le rôle de la France dans le génocide des Tutsis [6], Martin David admet « une énorme avancée, permettant à cette vérité de devenir audible, notamment auprès du grand public. Pendant vingt-sept ans, on nous a traités d’extrémistes ou de falsificateurs  ! »

Une complicité inassumable

L’opération restait cependant à haut risque et il ne fait aucun doute que les conclusions du rapport Duclert ont été encadrées et validées au sommet de l’État. Avec cette problématique : comment avouer tout en essayant de limiter les dommages collatéraux ? « La sortie du rapport s’est accompagnée d’une com’ bien huilée qui a martelé deux idées principales : responsabilité de la France, mais absence de complicité. La commission le justifie par le fait qu’elle n’a pas trouvé trace d’une intention génocidaire chez les responsables français. Mais si les Français avaient eu une intention génocidaire, ils n’auraient pas été des complices, ils auraient été eux-mêmes des génocidaires ! Pour nous, insiste Martin David, cet argument ne résiste pas, pas plus qu’il ne résiste à la jurisprudence Papon [7]. »

Adélaïde Mukantabana, elle, déplore surtout que le rapport Duclert ne nomme pas les personnes derrière cette complicité : « S’il y a responsabilité, c’est qu’il y a des responsables. On a tout mis sur le dos de celui qui n’est plus là [François Mitterrand]. C’est évident qu’il a beaucoup à se reprocher, c’était lui le président de la République, mais un président n’agit pas seul : de nombreuses personnes qui ont été impliquées sont encore vivantes. »

Martin David confirme : « Le rapport évite soigneusement de creuser des aspects qui pourraient incriminer des responsables français. Et bien des aspects très incriminants pour la France en général. » Et d’énumérer une longue liste de manques malgré les quelque 1 200 pages du texte final : « Il n’y a rien sur les livraisons d’armes que la France a poursuivies même pendant le génocide, alors qu’un embargo avait été décrété par l’ONU. Rien non plus sur la “stratégie indirecte”, le rôle de mercenaires français comme Paul Barril ou Bob Denard. Le rapport Duclert évacue en un paragraphe le fait que l’opération Turquoise avait pour but premier de ralentir l’avancée du Front patriotique rwandais (FPR) face aux Forces armées rwandaises (FAR), alliées des Français. Alors que c’est le FPR qui met fin aux massacres des Tutsis… Rien non plus sur la fuite des génocidaires, couverte par la France qui les a laissés s’installer au Zaïre voisin où ils ont pu aller reconstituer leurs forces en vue de la reconquête. » Ou comment éviter de trop nourrir l’idée d’une complicité française…

L’art de ne pas s’excuser

Pour Paris, le rapport Duclert servait d’abord à préparer le terrain à Emmanuel Macron avant sa visite officielle au Rwanda et son discours au Mémorial du génocide à Kigali. Sans surprise, lui aussi a rejeté l’accusation d’une complicité française, ce qui fait bondir Martin David : « Macron raconte l’horreur des tueries pour tout de suite préciser que le sang coulé n’a pas déshonoré les armes et les mains de nos soldats… Là où le rapport Duclert écartait la complicité par absence d’intention, Macron le fait par absence de commission, c’est d’un cynisme absolu ! Tout le monde sait pertinemment que ce ne sont pas les Français qui ont perpétré les massacres. »

Surtout, on attendait des excuses officielles de la France par la bouche de son président. Macron s’y est refusé, préférant une formule alambiquée sur « le don de […] pardonner » qui appartiendrait aux victimes [8]. Pour Martin David, « reconnaître ainsi une responsabilité accablante et en même temps ne présenter aucune excuse, c’est une position odieuse. Le discours de Macron s’adressait pour beaucoup aux Français et on sent le jeu d’équilibriste auquel il se prête pour éviter d’apparaître trop repentant, au risque de s’attirer les foudres de la droite. »

Si des associations de rescapés ont elles aussi déploré cette absence d’excuses, Adélaïde Mukantabana dit ne pas en être choquée : « Je suis d’accord avec Macron lorsqu’il dit qu’un génocide ne s’excuse pas [9]. De toute façon, il faudra beaucoup plus qu’un discours pour que l’on pardonne. Si on nous demande de pardonner, il faut d’abord nous donner la force de le faire. Cela passe par des actes. En faveur de la mémoire, en faveur de la justice. »

Apathie judiciaire

Illustration saisissante du déni de l’État français, la justice précisément est à ce jour au point mort, ou presque. On estime qu’une centaine de génocidaires vivent actuellement dans l’Hexagone. Grâce en particulier au patient travail du Collectif des parties civiles pour le Rwanda (CPCR), trente-deux plaintes ont pu être déposées à ce jour. Seulement trois ont débouché sur un jugement. « Cela va à une lenteur dramatique, s’indigne Martin David. Justice n’est toujours pas rendue alors que les victimes comme les accusés vieillissent. Macron a fait des annonces, attendons de voir, mais jusqu’à présent, ils ont tout fait pour que ça aille le moins vite possible : le pôle “Crimes contre l’humanité” du tribunal de Paris est sous-doté, la justice a refusé d’auditionner des personnages clés dans plusieurs affaires visant des responsables français… »

Symbole de cette criante apathie judiciaire, Agathe Habyarimana, la veuve de l’ancien président rwandais, soupçonnée d’avoir été une des têtes pensantes du Hutu Power, coule des jours plutôt paisibles en France depuis 1998. Sans statut légal, sa demande d’asile refusée à plusieurs reprises, la septuagénaire n’a pourtant jamais été ni expulsée ni extradée vers le Rwanda qui la réclamait. Pas plus qu’elle n’a été jugée, ni même mise en examen, comme le permettrait la loi française [10]. Le CPCR a pourtant déposé une plainte contre elle pour « complicité de génocide et de crimes contre l’humanité » il y a maintenant quatorze ans.

L’autre volet judiciaire, c’est la quête de responsables français. « Nous avons avec Survie déposé cinq plaintes contre des responsables civils et militaires français, explique Martin. Des plaintes contre des personnes physiques, au pénal, ou contre X – car on ne peut pas porter plainte contre l’armée dans ce pays. Aucune n’a abouti pour l’heure. »

Citons là aussi un cas emblématique : l’affaire Bisesero, du nom d’une chaîne de collines dans l’ouest du Rwanda où furent assassinés plusieurs dizaines de milliers de Tutsis. Le 27 juin 1994, les rescapés crurent être sauvés quand l’armée française arriva sur les lieux. Malgré leurs supplications, cette dernière les abandonna sur place, à la merci des sinistres milices hutues Interahamwe. Quand un groupe de militaires, enfreignant les ordres, revint enfin trois jours plus tard, près d’un millier de Tutsis supplémentaires avaient été massacrés. Une plainte contre X a été déposée en 2004. Début mai, le parquet de Paris a requis un non-lieu général. Survie ne baisse toutefois pas les bras : l’association a fait une demande d’actes complémentaires, espérant porter au dossier des archives révélées par la commission Duclert et ainsi relancer la procédure.

La dignité des Rwandais

« Il faut tenir compte de la dignité des Rwandais, nous dit Adélaïde Mukantabana. Si le Rwanda ne s’était pas tenu debout et n’avait pas demandé des comptes à la France durant toutes ces années, jamais Macron n’aurait fait tout ça. Pas plus qu’il ne l’aurait fait si le Rwanda ne s’était pas relevé, s’il ne s’était pas imposé sur la scène africaine. » Stable, sûr, régulièrement cité en exemple (en dépit des dérives autoritaristes de ses dirigeants), le Rwanda est certes un petit pays, mais il est en effet devenu un acteur incontournable de la région. Ainsi qu’une vraie force économique, affichant un taux de croissance impressionnant. On notera d’ailleurs qu’une dizaine de chefs d’entreprise accompagnait la délégation présidentielle à Kigali.

« Maintenant que la séquence est terminée, analyse Martin David, on voit bien quel en était l’objectif : renouer des relations diplomatiques mais aussi économiques entre les deux pays. Les entreprises hexagonales vont pouvoir refaire des affaires là-bas, la France y retrouver une assise. C’est terrible, mais les raisons qui motivent aujourd’hui Macron dans son rapprochement avec le Rwanda de Paul Kagame sont les mêmes que celles qui ont poussé Mitterrand à l’époque à soutenir Habyarimana : développer la zone d’influence de la France. »

Le militant anticolonial va plus loin : « C’est la structure même de l’État dans la Ve République qui a permis à un président, à l’écart de tout contrôle démocratique, d’engager des moyens militaires et financiers auprès d’un régime qui préparait, puis commettait un génocide. Or, ce système reste présent à l’identique  ! On appuie toujours des régimes totalement antidémocratiques, au nom des intérêts supérieurs de la France. » Et de faire le lien avec l’actualité récente : « Quand Macron est le seul chef d’État occidental présent aux funérailles d’Idriss Déby [11], on est dans la même affligeante logique. Déby n’avait pas de projet idéologique génocidaire, mais c’était un despote qui a fait torturer et massacrer des gens. »

Via l’association Cauri qu’elle préside, Adélaïde Mukantabana réalise aujourd’hui un important travail de transmission de la mémoire et de prévention des génocides [12]. Malgré tout le chemin qui reste à parcourir, elle ne cache pas sa satisfaction après ce moment « tant attendu » de mise au jour de la vérité. Et savoure la normalisation des relations entre son pays d’origine et son pays d’accueil. Mais elle non plus n’oublie pas que le système françafricain est à l’origine de tout : « L’État français a soutenu bien des fois des dictatures sur le continent africain, comme il l’a fait chez nous. Maintenant, nous savons jusqu’où cela peut conduire. Le Rwanda de 1994 servira-t-il de leçon  ? Je le souhaite. Voilà ce qui représenterait de vraies excuses. »

Benoît Godin

Légende de la photographie d’Alexis Huguet illustrant l’article : Kabuga, Rwanda, avril 2019. Derrière la palissade se trouvait un charnier. Un an plus tôt, les confidences d’un génocidaire avaient permis la découverte de nombreuses fosses communes dans cette ville ordinaire de la périphérie de Kigali. D’après les associations de rescapés, près de 40 000 corps y gisaient.



La une en PDF

- Cet article a été publié dans le numéro 200 de CQFD, en kiosque du 2 juillet au 2 septembre. Son sommaire peut se dévorer ici.

  • Ce numéro est disponible chez près de 3 000 marchands de journaux partout en France. Pour retrouver les points de vente près de chez vous, cliquez ici.
  • Pour recevoir les prochains numéros dans votre boîte aux lettres, vous avez la possibilité de vous abonner.



Source: Cqfd-journal.org