Juillet 11, 2021
Par Archives Autonomie
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Les syndicats, c’est-à-dire ces organisations qui se proclament les défenseurs des intérêts de la classe ouvrière, sont considérés aujourd’hui par nous comme des organes contre-révolutionnaires. Pourquoi ? Ce n’est pas difficile à démontrer. Les syndicalistes révolutionnaires proclament à haute voix, et avec eux les anarcho-syndicalistes, que seuls les syndicats sont révolutionnaires. Les bolcheviks disent : oui, les syndicats sont révolutionnaires parce nous sommes à leur tête. Les syndicalistes nous balancent la fameuse lettre de Marx à Kugelmann et disent : regardez, Marx était un syndicaliste à cent pour cent. Les bolcheviks nous balancent la théorie de la conquête de Lénine et disent : avec le Parti communiste, nous ferons des syndicats communistes. Nous pourrions, en pratiquant la scolastique marxiste, citer un passage qui conclut l’étude de Marx sur “Taux de profit et salaire” dans laquelle le dialecticien allemand se rend compte que les syndicats sur lesquels il avait placé tant d’espoirs ne remplissaient pas leurs tâches. Mais, en hommage à Marx et à sa dialectique matérialiste, nous ne ferons pas l’histoire du mouvement révolutionnaire à coups de citations, comme un professeur d’académie allemande, ou comme un élève de l’école bolchevique. Nous regarderons l’histoire en face et nous constaterons que ce mouvement syndical a cherché à s’opposer, en tant que simple résistance, à la tendance qu’ont les capitalistes à abaisser les salaires jusqu’au minimum possible, et qu’il a développé au sein de la classe ouvrière la conviction que, dans le cadre de la société bourgeoise, le prolétariat pouvait obtenir des améliorations réelles. Des augmentations de salaire ont bien été obtenues par eux et c’est de cette manière là que, au-dessus de la classe ouvrière, s’est formée ce que l’on a appelé l’aristocratie ouvrière, ce qu’Engels était déjà obligé d’admettre en 1892.

Au sommet de ces organisations, il s’est formé une caste de fonctionnaires qui a eu pour seule tâche de s’asseoir autour d’une table pour discuter avec les patrons et pour calmer les tendances séditieuses de la classe ouvrière. Ils ont été ces classiques pompiers, bien connus en Italie, qui, en faisant usage de démagogie effrontée, se sont opposés avec mille astuces à la victoire prolétarienne. Les prolétaires n’ont qu’à regarder dans tel ou tel pays, dans tel ou tel mouvement syndical, pour se rendre compte qu’il n’y a aucune différence entre les paisibles trade-unionistes anglais, australiens et américains, et les syndicats français excités de l’avant-guerre — ceux d’aujourd’hui sont plus calmes, même s’ils se font encore appeler révolutionnaires —, entre les raides bonzes allemands et nos beaux parleurs de confédéraux italiens. Même les syndicalistes-anarchistes à la Borghi n’échappent pas à cet examen, ils ont été seulement des concurrents des confédéraux. Dans toutes ces organisations, c’est la bonzocratie qui prévaut. Et c’est cette bonzocratie, cette corruption qu’elle a semée au sein de la classe ouvrière, ainsi que ces illusions d’une évolution idyllique vers la démocratie universelle, qui ont permis que, lorsque la guerre a éclaté, presque tous ces organismes se soient ralliés à la bourgeoisie en reniant la lutte de classe au nom de l’unité nationale. L’on dira que cela ne s’est pas passé comme cela en Italie : mais l’on ne niera pas non plus que ces organes n’ont rien fait pour saboter la guerre. Et l’on remarquera en outre que ceux-ci ont tout fait, en accord avec tous les partis, pour que l’occupation des usines se transforme en une défaite prolétarienne. Et ce n’est pas sans raison que la bonzocratie a agi de la sorte car, d’une certaine manière, elle défendait ses intérêts. Les occupations des usines, certain mouvements annonciateurs à Turin et l’épisode de la Miani et Silvestri à Naples, laissaient entrevoir les premières lueurs d’une nouvelle mentalité prolétarienne, les germes de nouveaux organismes qui annonçaient en soi le déclin de la bonzocratie. La classe ouvrière menaçait de retrouver par elle-même son unité et son autonomie, le chemin pour se débarrasser de l’État, des fonctionnaires syndicaux et de parti. Ce n’était plus, en Vénétie et dans les Pouilles, la masse que les syndicalistes et les confédéraux poussaient comme le castrateur pousse le taureau dans l’arène en leur faisant miroiter une augmentation de salaire de plus en plus importante, et ce n’était pas non plus la masse de manœuvre à laquelle on annonçait tous les jours la révolution pour le lendemain. Et c’est pourquoi les bonzes syndicaux, apercevant la menace à l’horizon, ont abandonné le mouvement ouvrier dans les bras de la réaction.

Ensuite, ce sont les communistes qui sont apparus en criant à tue-tête à la trahison, en proclamant que ces organisations avaient manqué à leur mission étant donné que leurs chefs étaient des réformistes et des syndicalistes. “Mettez donc des communistes à leur place et vous verrez”, disaient-ils et répétaient-ils aux ouvriers. Et effectivement l’on a vu que, quand les communistes étaient mis à la place des autres, ils faisaient la même chose, ils dilapidaient les caisses de grève, ils discutaient tranquillement autour d’une table avec les patrons et ils jouaient aux pompiers. Telle était l’application pratique de la théorie de Lénine de la conquête des syndicats, la politique révolutionnaire des ennemis déclarés des bonzes. Bordiga et les autres fouettaient les mandarins, le barnum réformiste, ils grinçaient des dents contre la bureaucratie et, en conclusion, ils créaient des bonzes bolcheviks, des pompiers bolcheviks. Comme conquête, c’est pas mal… Et il ne faut pas penser que la formation de nouveaux organismes syndicaux, soi-disant révolutionnaires, puisse guérir le mal à l’avenir. En effet, les dirigeants de ces nouveaux organismes deviennent eux aussi des mandarins, ils discutent aussi autour d’une table avec les patrons, jouent aussi aux pompiers, ni plus ni moins que les autres.

Mais pourquoi font-ils tous la même chose ? Camarade ouvrier, ce n’est pas difficile de t’en rendre compte : si ces gens-là t’amènent, dans le syndicat, à discuter avec le patron, c’est parce qu’ils ne croient pas à la lutte des classes, à la guerre civile et à la révolution. Si ces gens-là te proposent de faire la paix avec les patrons, c’est qu’ils ne désirent pas que tu battes ce patron. Et toi, camarade ouvrier, tu es trop faible, tu fais le jeu de cette politique erronée parce que tu te laisses pousser dans le syndicat pour que tu acceptes le compromis. Si tu t’étais rendu compte que ton patron est ton ennemi, ainsi que tous les patrons en général le sont, que ceux-ci, à cause de leur profit, empêchent le développement social de la production, que, à cause de leur jouissance, ils veulent la misère de toute la classe ouvrière, tu n‘adhèrerais pas aux syndicats de quelque couleur qu’ils soient, et tu dirais aux autres exploités comme toi qu’il faut les détruire. Mais alors, diras-tu, ils ne défendent pas mes intérêts ? Quels intérêts ? Le fait qu’une augmentation de salaire te soit même accordée se produit parce que tu grinces des dents, parce que la force de ta classe pèse, parce que l’on a peur de ta révolte. Les syndicats cherchent plutôt à te détourner de ton objectif de classe, de la révolution ouvrière.

Mais diras-tu encore : et les grèves ne sont-elles donc pas une bonne chose. Si, camarade ouvrier, les grèves sont une très bonne chose quand on commence à se battre, et très mauvaise quand on capitule. Regarde un peu, si nous, par exemple, au cours d’une grève, nous voulions rouer de coups un patron, assommer les sbires qui le défendent et qui nous provoquent, que font les représentants des syndicats ? Ils nous invitent au calme ! Quand ensuite nous aurions eu le petit sou d’augmentation, ils déclarent que nous avons remporté une magnifique victoire. Réfléchis bien, camarade prolétaire : quand nous nous mettons en grève, désirons-nous seulement l’augmentation ? N’y a-t-il pas a quelque chose de plus dans notre geste : un sentiment de révolte, un désir de liberté, d’amélioration réelle ? Eh bien, que font les représentants des syndicats : ils étouffent nos sentiments de révolte et dirigent notre attention vers la simple augmentation de salaire. Et pourtant, tu sais que cette augmentation de salaire est éphémère, que ta condition matérielle et morale demeure la même. Et tu sais bien qu’il n’y a pas seulement les grèves économiques, mais qu’il y a aussi les grèves de solidarité, les grandes grèves politiques. Eh bien, que font les représentants des syndicats : de beaux discours, invitant au calme, disant que demain nous lutterons pour le plus grand idéal, pour la nouvelle société. Ne t’est-il jamais venu à l’esprit de leur demander : et aujourd’hui ? Tu sais bien qu’ils ne feront rien, ni aujourd’hui, ni demain, et que dans l’orbite du syndicat toi non plus tu ne pourras rien faire

Mais que dois-je faire ? Eh bien, rapproche-toi de tes camarades de travail et communique leur tes idées, dis-leur que la classe ouvrière se suffit à elle-même, que les grèves sont justes, sont belles, si elles se transforment en révolte. Sabote la machine quand le patron t’écrase ou te met à la porte. Tire sur la flicaille quand elle vient défendre les intérêts du patron. Avec ton geste, tu entames la guerre civile.

Mais lorsque la révolution sera faite, il faudra bien des syndicats : eh bien, s’il y a une raison pour détruire les syndicats, elle réside précisément dans le fait de défendre la révolution. La classe ouvrière n’a pas besoin de bureaucratie, de bonzocratie : pourquoi devrait-elle constituer, défendre, des organismes qui, comme en Russie aujourd’hui, sont la tunique de Nessus du prolétariat ?

Il y a des gens qui pensent conquérir les corporations fascistes en Italie, il y en a qui veulent les détruire afin de récréer de nouvelles organisations syndicales. Pour quoi faire ? Que ferons-nous de ces organismes quand nous aurons abattu le capitalisme en Italie ? La production, c’est nous qui la gérons ; nous pensons à nos intérêts ; que devons-nous donc faire de cette chose inutile ? Certains pensent-ils que les syndicats doivent contrôler l’activité des soviets, des conseils ? Mais les conseils seront quelque chose qui est composé par la masse, par les ouvriers dans l’usine, et donc qu’est-ce que ce contrôle ? Un contrôle par des mandarins ? Par des bonzes ? Pour qu’ils nous fassent cadeau de brigades de choc et d’une nouvelle discipline de travail ? De directeurs rouges et d’un système de travail à la Ford ?

La théorie du contrôle syndical se transforme dans la réalité en tyrannie des bonzes. Et nous, nous tordrons le cou aux bonzes, avec ou sans leur approbation.




Source: Archivesautonomies.org