Juin 9, 2021
Par Dijoncter
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« L’ñge des dĂ©sordres Â» est devant nous et « voir l’avenir en prolongeant les courbes passĂ©es pourrait constituer votre plus grave erreur Â». Telle est la vision du monde d’un acteur majeur du capitalisme financier, rĂ©vĂ©lĂ©e par la fuite d’un rapport privĂ© de la Deutsche Bank Ă  l’usage de ses principaux « clients Â». Un parcours Ă©clairant en forme de dystopie pour les possĂ©dants.

En cette Ă©poque de fantasmes complotistes, il est toujours utile d’entrer dans ce que pensent les militants du capital Ă  partir de leurs propres Ă©crits, quand ils se parlent entre eux. Comment ils analysent le dĂ©rĂšglement Ă©cologique et climatique en cours et ses dĂ©gĂąts asymĂ©triques sur les sociĂ©tĂ©s, comment ils envisagent les gagnants et les perdants de la pandĂ©mie et comment ils entendent traverser les transformations gĂ©opolitiques et politiques du monde pour dĂ©fendre leurs intĂ©rĂȘts supĂ©rieurs.

Ce rapport de septembre 2020 de la Deutsche Bank (en intĂ©gralitĂ© ici), initialement rĂ©servĂ©, Ă  prix d’or, Ă  ses clients, a fuitĂ© sur les rĂ©seaux et nous nous permettons d’enfreindre la propriĂ©tĂ© intellectuelle afin de le verser au dĂ©bat dans le monde francophone. [1]

Ces quatre derniĂšres dĂ©cennies de globalisation, avec le recul de tous les obstacles dĂ©mocratiques Ă  la circulation des capitaux et des marchandises, ont connu la plus forte croissance du capital de tous les temps historiques, ainsi que d’excellents rendements des actifs financiers dans tous les domaines. Ce fut, lit-on, un systĂšme optimal pour la croissance globale, un monde de « gagnants-gagnants Â», un « sweet spot for the globalisation era Â». VoilĂ  l’ancien « ordre Â» que regrette maintenant la Deutsche Bank. Celle-ci prophĂ©tise la fin de cette Ăšre de la mondialisation sans entrave et l’avĂšnement d’une « Ăšre du dĂ©sordre Â», qui menace les valorisations financiĂšres et les Ă©quilibres conquis par le capital dans les dĂ©cennies prĂ©cĂ©dentes. Cette fin annoncĂ©e a Ă©tĂ© prĂ©cipitĂ©e par la survenue de la pandĂ©mie de Covid-19. Les intĂ©rĂȘts du capital financier se prĂ©parent ainsi Ă  dĂ©fendre leurs positions menacĂ©es sur plusieurs fronts ainsi que leur vision du monde.

Le rapport dĂ©veloppe quelques thĂšses clefs que nous rĂ©sumons simplement ici. La revue Terrestres sera heureuse de recevoir, Ă  la suite de cette premiĂšre publication, d’autres contributions analysant plus avant ce document.

Une nouvelle donne géopolitique défavorable à la mondialisation des échanges.

La dĂ©tĂ©rioration des relations entre les États-Unis et la Chine, une « guerre froide Â», un « choc des civilisations Â» pourrait a minima approfondir les guerres commerciales et mettre fin Ă  la mondialisation sans entraves des dĂ©cennies passĂ©es. Dans cette nouvelle bipolarisation, l’Europe perd du terrain et a moins de chances de s’en sortir aprĂšs le choc Ă©conomique de Covid-19. Des forces de dĂ©sordre sont Ă  l’Ɠuvre, qui pourraient par exemple instituer une taxe carbone aux frontiĂšres, avec des gĂ©nĂ©rations plus jeunes et sensibles au rĂ©chauffement climatique, qui s’engagent et arrivent au pouvoir.

Les privilÚges menacés de la bourgeoisie mondiale

AprĂšs l’ouverture « de la boĂźte de Pandore du financement public Â» avec la crise sanitaire, la classe bĂ©nĂ©ficiaire du capitalisme financiarisĂ© et mondialisĂ© qui a profitĂ© depuis 40 ans d’une mise en concurrence gĂ©nĂ©ralisĂ©e et d’un monde inĂ©galitaire devra dĂ©sormais faire face Ă  :

  • une Ă©volution dĂ©mographique dĂ©favorable Ă  l’accumulation du capital. AprĂšs une croissance jusque dans les annĂ©es 2010, la contraction du nombre de personnes en Ăąge de travailler dans le monde va rendre le travail low-cost moins disponible et rĂ©duire les taux de profit (pic mondial du nombre de travailleurs).
  • un risque d’inflation (terreur Outre-Rhin). Contrairement Ă  la pĂ©riode prĂ©cĂ©dente, caractĂ©risĂ©e par des politiques de dĂ©sinflation par baisse des salaires rĂ©els, rĂ©alisĂ©es sans trop d’encombre grĂące Ă  la pression de la concurrence et la mise au pas des travailleurs, le dĂ©sordre de la nouvelle Ăšre viendra selon la Deutsche Bank de l’impossibilitĂ© de telles politiques. La dĂ©flation ou la dĂ©sinflation estime-t-elle, ne seront plus acceptĂ©es du fait d’un « ressentiment accumulĂ© Â» par les plus pauvres et, ce qu’elle nomme les « populismes Â». Contrairement aux possĂ©dants, les jeunes gĂ©nĂ©rations, nĂ©es aprĂšs 1990, bien plus pauvres que les populations plus ĂągĂ©es et potentiellement plus contestataires, sont notamment bien moins rĂ©ticentes Ă  l’inflation, et pourraient mĂȘme y voir une option pour allĂ©ger les dettes futures. VoilĂ  de quoi inquiĂ©ter la DB qui espĂšre alors que « l’intĂ©rĂȘt personnel de la gĂ©nĂ©ration plus ĂągĂ©e garantira le statu quo Â», avant que les gĂ©nĂ©rations plus jeunes n’arrivent au pouvoir ;
  • des mobilisations populaires demandant plus de justice fiscale (la fiscalitĂ© des entreprises, du revenu et du patrimoine, qui avait chutĂ© depuis 1980 pourrait remonter), rĂ©sultant de la hausse des inĂ©galitĂ©s, de plus en plus intolĂ©rable avec la massification de la misĂšre au cƓur de l’OCDE dans les mois et annĂ©es Ă  venir ;

L’affrontement entre la vie et le monde de l’économie

Le dĂ©rĂšglement climatique s’aggravant et accroissant ses dĂ©gĂąts Ă©cologiques et humains, nous allons vers « des annĂ©es de conflit agressif entre ceux qui priorisent l’économie et ceux qui luttent pour l’environnement Â». Le conflit entre Ă©conomie et Ă©cologie est explicitement reconnu. La DB a donc la sincĂ©ritĂ© de ne plus croire au mythe du dĂ©veloppement durable et de la croissance verte ?

La situation Covid a montrĂ© certains avantages Ă  vivre plus sobrement, ce qui est inquiĂ©tant pour l’impĂ©ratif de la croissance et donc pour la profitabilitĂ© du capital, que la banque juge nĂ©cessaire pour les investissements verts et les mĂ©canismes de marchĂ© supposĂ©s sauver la planĂšte via les « Ă©nergies renouvelables Â» 
 la croissance verte reste finalement le logiciel idĂ©ologique de la DB !

Pendant les confinements du dĂ©but 2020, les Ă©missions ont diminuĂ© en moyenne dans les pays confinĂ©s de 27% par rapport aux mĂȘmes pĂ©riodes en 2019. Conclusion de la banque : « le monde a expĂ©rimentĂ© une baisse des Ă©missions de 26% cette annĂ©e et les sociĂ©tĂ©s ne peuvent aller plus loin Â». Il n’est pas possible de recommencer cela et les objectifs de l’Accord de Paris ne sont pas atteignables.

Face Ă  « l’agressivitĂ© Â» des mesures environnementalistes conduisant selon elle Ă  un accroissement des inĂ©galitĂ©s, la banque compte sur le refus des classes populaires dĂ©jĂ  affectĂ©es par le COVID, pour rĂ©duire la portĂ©e des politiques Ă©cologiques. Bref, ce que propose le rapport, c’est une alliance populiste (que l’on a dĂ©jĂ  pu observer avec Trump, Bolsonaro mais aussi en Europe) autour de l’idĂ©ologie de croissance entre les intĂ©rĂȘts du capital et ceux des couches populaires. S’oppose ainsi, en termes presque gramsciens, une stratĂ©gie du capital financier Ă  ce qui pourrait ĂȘtre une autre stratĂ©gie alliant Ă©cologie et conquĂȘte de l’égalitĂ©.

Conclusion de la Deutsche Bank

« L’ñge des dĂ©sordres est probablement devant nous. Dans les annĂ©es qui viennent, voir l’avenir en prolongeant les courbes passĂ©es pourrait constituer votre plus grave erreur Â».

Nous vous laissons lire en dĂ©tail ce rapport, Ă©crit dans des termes « experts Â», lisses et apparemment neutres
 Mais avec comme horizon une guerre sociale et Ă©cologique pour la survie du capital financier et un retour de « l’ordre Â», en contrant les aspirations des pauvres et des jeunes. L’avenir de la dĂ©mocratie ? « Naturellement, la dĂ©mocratie a toujours un cĂŽtĂ© perdant Â» (Of course, democracy always has a losing side). Le libĂ©ralisme autoritaire n’est pas trĂšs loin.

G. Morris remercie M. Dobruska d’avoir attirĂ© son attention sur ce rapport.

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Source: Dijoncter.info