Février 28, 2022
Par Lundi matin
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« Que faire ? Tout d’abord provoquer un formidable champ de bataille où les images, les corps, l’écriture, la voix, les vagissements, des rires terribles, notre misérable intelligence sont convoqués pour détruire la logique économique redoutable qui gouverne nos existences ; afin que tout cela ne soit pas au service de l’entreprise de ceux qui valorisent toute chose ; y compris la maladie et la mort. » (p. 50)

Cet essai de Pierandrea Amato et Luca Salza pourrait être lu dans le prolongement de leur effort pour faire vivre une pensée de la destitution au sein de la revue trans-européenne K [1]. Dans ce livre, il est en effet question d’arpenter les voies qui se dessinent lorsqu’on met en œuvre une politique de la désertion. Le postulat de départ est donc celui-ci : un renversement dialectique symbolisé par la notion de résistance ne répond plus aux conditions actuelles de production du pouvoir. De ce point de vue, il ne faut pas se méprendre sur le titre. L’expression « la fin du monde » n’est pas un motif utilisé pour susciter une opposition frontale contre ceux qui seraient jugés responsables de cette fin. Ce n’est pas non plus un appel messianique à une reconstruction d’un monde nouveau sur de nouvelles bases, celles que proposeraient les forces résistantes. Il s’agit pour ces auteurs de « tenter d’en finir avec la fin et imaginer (…) un autre code (visuel) des relations » (p. 46). Cette proposition se reformule sous la forme d’un programme conforme aux objectifs de la revue K : « élaborer des théories et des pratiques de la catastrophe » (p. 47). La revue s’efforce d’inscrire ce programme dans un tracé généalogique des figures, gestes et pensées qui se sont placées au-delà du pouvoir, alors que cet essai relève davantage d’une forme d’expérimentation irruptive rendue nécessaire par la situation pandémique.




La référence à la pandémie apparaît explicitement dans la traduction française, alors qu’elle est absente de l’édition originale italienne (La fine del mondo. Visioni politiche e diserzione popolare, Il Glifo edizioni elettroniche). Il ne faudrait pas surinterpréter cette petite différence, mais on peut y voir l’indice de la difficulté dans laquelle se trouvent ceux qui veulent produire et partager une pensée politique dans le régime présentiste de l’actualité pandémique. Ce risque, celui de l’évanouissement dans le champ saturé du discours public sur la pandémie, Pierandrea Amato et Luca Salza en ont parfaitement conscience. Ils l’expriment sous la forme d’une interrogation : « comment rester inactuels » (p. 16) ? Tout d’abord, ils le restent en ne produisant pas un discours sur la pandémie. L’idée n’est pas d’offrir une interprétation de plus sur le phénomène planétaire, un point de vue supplémentaire qui serait sans doute amené à être révisé au gré des circonstances. Les réflexions générées par les conséquences de la pandémie ne visent pas à produire une vérité sur celle-ci ou à faire de cet événement planétaire la source d’une nouvelle vérité. Elles font plutôt office de rappel au réel, ce à quoi la démarche existentielle et politique mise en œuvre ne peut se soustraire, comme une limite que les auteurs imposent à eux-mêmes et à leurs lecteurs quand bien même ils invitent dans le même temps au rêve, au délire, au déraisonnement, en bref à l’impossible. En résumé, la référence au virus joue avant tout le rôle paradoxal d’inspiration pour l’imaginaire politique : il a bloqué l’ensemble de la planète alors qu’il est doté d’une force relativement faible. Il n’est pas question ici de donner son point de vue sur la pandémie et sa gestion, mais d’engager une réflexion politique sur les rapports de force et la manière dont des phénomènes de contagiosité peuvent les renverser.

Se soustraire de la logique dialectique du pouvoir, déserter, et en même temps ne pas se laisser emporter dans une fantasmagorie qui ne conduirait qu’à abandonner le réel à sa désolation. Il nous semble que ce livre tente de répondre à ces deux exigences en proposant l’invention d’un autre code pour penser ce réel. L’enchaînement des mots et des phrases conduit la réflexion de ces auteurs dans des impasses, ou plus précisément reconduit régulièrement au bord du désert, ce vide dont ils tentent précisément de s’extirper. Ce vide fascine, car il est la promesse d’un retour à la normalité, à la catastrophe comme fin seulement annoncée, à venir. Il faudrait donc proposer autre chose, une « autre fin du monde », dans laquelle « nous habitons la catastrophe ici et maintenant » (p. 44). Les auteurs explorent ainsi quelques pistes de désertion, des hypothèses qui sont autant de déclinaison de la proposition première et principale de cet essai, « la grève d’existence » : « aggraver la catastrophe », abandonner « la machine à elle-même », « lâchez tout ». Cependant, si ces hypothèses tentent bien de répondre à la question « que faire ? » et traduisent le désir d’un monde où cela vaudrait la peine de lutter, ce que les auteurs appellent « le rêve d’une Chose » (p. 26), il faut aussi souligner que ces derniers sont forcés de conclure qu’une telle proposition théorico-pratique, la « grève d’existence », pourrait être considérée comme une « bêtise », une « blague qui ne fait pas rire », une « parole suicidaire » (p. 46) par ceux et celles qui sont obligé.e.s de travailler malgré tout. Pierandrea Amato et Luca Salza abandonneraient-ils donc les lecteurs séduits par leur invitation initiale à leurs désarrois ? Faut-il conclure que cette tentative est un échec, et donc repenser l’ensemble de la logique destituante ?

En réalité, une « grève d’existence » a du sens justement car elle exprime quelque chose d’absolument inouï à imaginer, à pratiquer, un peu comme ces gestes de suspension du temps, de désertion, inventés durant la Première Guerre mondiale :

« Nous avons probablement en tête une opération politique et esthétique bolchevique, ou dada. En somme, nous devons faire appel à ce qui n’existe pas comme notre seule chance d’être ici, ensemble, autrement qu’avant » (p. 16).

Si, toutefois, le lecteur de cet ouvrage est à la recherche d’un arsenal théorique ou d’un manuel militant pour « détruire la logique économique redoutable qui gouverne nos existences », alors il ne pourra qu’être déçu ou frustré. Cet essai collectif se place explicitement dans la lignée de l’œuvre de James Joyce : work in progress. En lisant cet essai, on se rend compte qu’il s’agit en effet d’une réflexion en train de se faire, et qui par là même remet en cause la prétention d’un savoir maître de son discours, un savoir sans faille et sans faiblesse. Cependant, il ne nous reconduit pas à la désolation dans laquelle se trouve nos subjectivités désorientées et anesthésiées. Il tente d’ouvrir des brèches et d’inventer « un autre code (visuel) des relations », mais peut-être pas d’abord au travers des mots et de leurs significations. Les images/vidéos insérées tout au long du livre sont sans doute les vecteurs de contagiosité de cette puissance destituante « faible » que les auteurs cherchent à raviver. Elles ne fonctionnent pas seulement comme des pauses dans la lecture, car elles constituent autant d’échappatoires. Elles tracent les lignes de fuite là où les mots tendent à inhiber nos capacités inventives. En définitive, on peut même se demander si la forme livre est la plus adéquate pour une telle expérience de montage. Est-ce que cette forme convient véritablement à l’expérience que Pierandrea Amato et Luca Salza nous invitent à faire et à refaire avec d’autres images, d’autres sons, d’autres vidéos ? On rêverait d’une telle expérience à plus grande échelle, avec plus de participants, plus de temps, plus d’espace… C’est peut-être précisément ce rêve que cet essai évoque et nous invite à imaginer et à inventer.

Julien Quelennec

Pierandrea Amato et Luca Salza, La fin du monde : Pandémie, politique, désertion, traduction Melinda Palombi, L’Harmattan, collection « Quelle drôle d’époque ! », 2021.

Illutration :Giovanni Ambrosio, Ius soli, Campania Felix delenda est. Photo tirée du capitolo uno : attesa, passaggio, redenzione.




Source: Lundi.am