Juin 17, 2021
Par CQFD
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Illustration de L.L. De Mars

J’ai travaillĂ© pendant plus de quarante annĂ©es en usine. Une usine de l’industrie chimique de la rĂ©gion de Rouen (Seine-Maritime). Gasp  ! Quarante ans dans la mĂȘme usine ! Quelque chose qu’on ne peut plus imaginer aujourd’hui. Je vous en ai dĂ©jĂ  parlĂ©, il y a quelques annĂ©es, Ă  travers ma chronique « Je vous Ă©cris de l’usine [1] Â».

Et, ce n’est pas pour jouer au vieux con mais, pendant tout ce temps, j’en ai vu des usines fermer, des rĂ©gions sinistrĂ©es, des ouvriers qui se battent pour leur survie, des suicides lors de licenciements, des chĂŽmeurs… Dans la rĂ©gion rouennaise, dĂšs les annĂ©es 1970, j’ai commencĂ© Ă  voir plier boutique les usines de filature et de mĂ©tallurgie. AprĂšs, ce furent les usines chimiques – notamment d’engrais, nombreuses dans le coin â€“, suivies des sous-traitants de l’automobile. Cela a toujours entraĂźnĂ© des conflits, souvent durs et longs, rarement victorieux.

À chaque fermeture son lot de chĂŽmeurs mais aussi un brassage. Dans l’usine oĂč je pointais, ce sont des ouvriers licenciĂ©s de papeteries ou d’usines d’engrais, des chaudronniers, des Ă©lectriciens, qui arrivaient pour remplacer nos collĂšgues partant en retraite. C’était une bonne chose pour nous : chacun amenait ses expĂ©riences de travail mais Ă©galement de rapport Ă  la hiĂ©rarchie voire de bagarres sociales.

Dans mon usine aussi, nous avons connu des restructurations ; des arrĂȘts d’ateliers pour cause de vĂ©tustĂ© ou d’obsolescence ; des produits qui se vendent moins bien, aux yeux des actionnaires. Ce qui fait que, de rachats en changements de nom, l’effectif de l’usine, en quarante annĂ©es, est passĂ© de 2 000 Ă  350.

De trĂšs nombreuses fois, nous avons pensĂ© que la boĂźte allait fermer. À chaque annonce de plan « social Â», nous Ă©tions convaincus que ce serait le dernier. Quand nos usines sont passĂ©es sous le giron de Total, nous savions que c’était pour se dĂ©barrasser d’un secteur jugĂ© pas assez rentable. La catastrophe d’AZF, Ă  Toulouse en 2001, a obligĂ© Total Ă  ralentir ses vellĂ©itĂ©s. Les fermetures ont tout de mĂȘme eu lieu et prĂšs de dix usines ont disparu, annĂ©e aprĂšs annĂ©e. En 2013, Ă©chaudĂ© par un des procĂšs de la catastrophe, Ă  l’issue duquel la responsabilitĂ© d’une de ses filiales avait Ă©tĂ© pointĂ©e, Total a vendu ce qui restait : ses trois derniers sites de fabrication d’engrais (se situant dans des zones fortement agricoles et surtout cĂ©rĂ©aliĂšres) Ă  Borealis, boĂźte autrichienne aux capitaux venant d’Abu Dhabi. Une 4e situĂ©e Ă  Mazingarbe (Pas-de-Calais) a Ă©tĂ© cĂ©dĂ©e Ă  Maxam. Aujourd’hui, Maxam ferme l’usine et Borealis cherche Ă  revendre ses sites français depuis deux ans. Ça continue.

Les restructurations et les dĂ©localisations font partie de l’histoire industrielle. Les fabriques, ateliers, usines ont rĂ©guliĂšrement connu des mutations, parfois brutales. Cela commença sans doute lorsque la vapeur et les turbines remplacĂšrent les moulins le long des fleuves et riviĂšres. Ensuite il y eut le gaz puis l’électricitĂ©, le taylorisme, le toyotisme, l’automatisation, la robotisation, l’informatisation…

À chaque bouleversement technique son lot de changement de façon de travailler, mais aussi ses fermetures d’usines ou ses constructions de nouveaux sites.

Outre les modifications de produits et Ă©volutions des techniques, outre les modes, outre les ateliers trop vieux, c’est dĂ©sormais surtout une guerre Ă©conomique qui se joue Ă  coups de dividendes jugĂ©s toujours trop faibles par les actionnaires. Et si, devant les camĂ©ras, les PDG se tapent dans le dos, c’est pour mieux s’écharper sur les marchĂ©s. Chacun d’entre eux ne visant qu’à faire couler ou acheter le concurrent.

Évidemment, ceux qui trinquent sont celles et ceux qui travaillent dans ces boĂźtes. Aussi bien les salariĂ©s qui sont virĂ©s que ceux qui les remplacent dans un autre pays oĂč l’usine a Ă©tĂ© rĂ©implantĂ©e et oĂč l’on bosse pour des salaires de misĂšre.

En Europe, il semblerait qu’il y ait eu une certaine inertie dans les restructurations, notamment par rapport au continent amĂ©ricain oĂč, pourtant, le tissu industriel s’amenuise aussi.

En moins de quarante ans, le nombre d’ouvriers en France, rĂ©pertoriĂ© par l’INSEE, est passĂ© de 6,9 millions Ă  5,3 millions… Ce n’est pas rien. Et c’est surtout dans l’industrie que ça s’est vidĂ©.

Pour autant, au niveau mondial, le nombre d’ouvriers est en progression. Ils se trouvent maintenant en Asie, oĂč l’agriculture intensive a vidĂ© les campagnes et offert une main-d’Ɠuvre pas cher aux entreprises qui prospĂšrent dĂ©sormais en Inde, au Pakistan, en Chine, en CorĂ©e…

Aujourd’hui, la situation sanitaire et Ă©conomique contribue Ă  amplifier le mouvement vers une industrie connectĂ©e, dĂ©jĂ  entrepris depuis quelques annĂ©es. L’industrie asiatique a pris les devants mais, dans les pays occidentaux, pour ceux et celles qui ne se retrouvent pas sur le carreau, cela entraĂźne la casse des collectifs : tĂ©lĂ©travail et ubĂ©risation des mĂ©tiers. Ainsi que la fin du salariat (c’est autre chose que l’abolition du salariat revendiquĂ©e jadis) par la mise en concurrence de chacun, sommĂ© de devenir autoentrepreneur.

La rĂ©gion de Rouen a Ă©tĂ© trĂšs touchĂ©e par ces restructurations. Le nombre d’usines a fondu comme neige au soleil. Le seul avantage, c’est qu’on y respire mieux (sauf quand Lubrizol s’est enflammĂ©e en septembre 2019). Le dernier gros bastion historique Ă  avoir fermĂ©, c’est la Chapelle Darblay, une papeterie historique de la rĂ©gion qui fabriquait du papier recyclĂ© de qualitĂ©. Pour l’instant, il n’y a pas de repreneur.

Lorsque l’on suit les mĂ©andres de la Seine autour de Rouen, on ne voit plus que de gigantesques hangars en taule avec des plateformes de chargement pour semi-remorques. BollorĂ© et consorts ont pris la relĂšve et livrent Ă  prĂ©sent par la route les contenus de containers arrivant par gros tankers, bourrĂ©s de big bags d’engrais ou de produits chimiques qui Ă©taient fabriquĂ©s aux mĂȘmes endroits avant.

Une autre usine historique de la rĂ©gion, la raffinerie Shell-Petroplus de Petit-Couronne, a Ă©tĂ© fermĂ©e il y a plus de six ans. VoilĂ  qu’on apprend, aprĂšs la dĂ©pollution du site, que, dans les grands hangars en cours de montage, c’est Amazon qui s’installe. CarrĂ©ment. Un mouvement s’est crĂ©Ă© pour empĂȘcher cette implantation, avec pĂ©titions et manifestations Ă  la clĂ©. Seul le maire de la ville milite pour que ça se fasse, « pour l’emploi Â». Et quel emploi ! Des exploitĂ©s en CDD qui doivent aller chercher les produits d’une allĂ©e Ă  l’autre en vitesse (faisant jusqu’à 20 bornes par jour) et des livreurs, au statut imposĂ© de micro-entrepreneurs, qui doivent livrer au plus vite et dans n’importe quelles conditions. Sans compter tout ce qu’implique Amazon dans la consommation.

Autre exemple de cette fin d’un monde industriel, Ă  quelques kilomĂštres de ce site, en lisiĂšre de Rouen, juste aux portes de l’usine Lubrizol, la MĂ©tropole a lancĂ© en 2011 la crĂ©ation d’un Â« Ă©coquartier Â», ce qui est tendance. L’objectif Ă©tant en partie d’y faire venir vivre celles et ceux qui bossent Ă  La DĂ©fense (une heure de route ou de train quand il n’y a pas de bouchon ou de parpaing sur les voies). Le hic, c’est que sur ce terrain se trouvaient auparavant des usines chimiques et mĂ©tallurgiques. Il y a dans ces sols des hydrocarbures, des mĂ©taux lourds et j’en passe. PlutĂŽt que de sdĂ©polluer, il a Ă©tĂ© dĂ©cidĂ© de faire venir des tas de terre par trains et camions pour remonter le sol de plus de six mĂštres.

Bienvenue dans le meilleur des mondes.

Jean-Pierre Levaray


- Cet articlea Ă©tĂ© publiĂ© dans le dossier « AprĂšs l’usine Â» du numĂ©ro 199 de CQFD, en kiosque du 4 juin au 2 juillet.

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Source: Cqfd-journal.org