Août 29, 2021
Par Le Monde Libertaire
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Fin aoĂ»t. La GrĂšce, toujours la GrĂšce
 Le rat noir a dĂ©couvert un autre volume de Contes grecs ; il a Ă©galement reçu la rĂ©Ă©dition de l’histoire du procĂšs d’Alekos Panagoulis en 1968, vĂ©cue en direct par Denis Langlois, durant la Junte des Colonels grecs et racontĂ© avec de nombreux ajouts ; puis, petit saut Ă  HaĂŻti avec Emmelie ProphĂšte-MilcĂ©, dans le Village des dieux ; La pithye disparue, un polar de Jean-Louis Dubois-Chabert dont l’action se dĂ©roule dans un petit village de la France profonde ; pour terminer Tu ne tueras plus ! le nouveau livre de Thierry Guilabert qui nous invite cette fois-ci Ă  dĂ©couvrir l’anarchiste, pacifiste et sculpteur : Emile DerrĂ©.

Contes de la nuit grecque

Ce volume de Contes de la nuit grecque, (Ă©d. Corti, 23€) est diffĂ©rent de celui que nous avions prĂ©sentĂ© dans une prĂ©cĂ©dente rubrique. Ici, Anna Angelapoulos nous propose une anthologie rĂ©unissant soixante contes merveilleux, des plus apprĂ©ciĂ©s en GrĂšce (ainsi que d’autres, venant de la Turquie de la Bulgarie hellĂ©nophones), tous issus de la transmission orale, des annĂ©es 1881 Ă  2002 et dont nombre d’entre eux ont influencĂ© ou concurrencĂ© des contes similaires partout dans le monde. Richement commentĂ©s par Ianna AndrĂ©lis.
Contrairement Ă  notre habitude, pour ces contes, nous avons pris le parti de ne pas en tirer d’extraits, tant ils ont chacun leur charme et leur spĂ©cificitĂ©. Ils sont classĂ©s selon sept grandes catĂ©gories et ne citerons que ceux qui nous ont parus les plus significatifs pour chacune d’entre elles. La premiĂšre partie rassemble sous l’étiquette La jeune fille et sa mĂšre, des contes (tels La fille de Thalassa, Suceuse de cendres, La Gorgone ou La Tortue) tournant autour des difficultĂ©s pour une jeune fille grecque de se dĂ©barrasser de l’influence de sa mĂšre. Certains mettent en scĂšne des jeunes filles qui choisissent d’obĂ©ir Ă  leurs pulsions plutĂŽt qu’à celles de leur mĂšre, ce qui mĂšne en gĂ©nĂ©ral Ă  la rupture. D’autres Ă©voquent la domestication de la part sauvage d’une jeune fille, ou encore, sa mĂ©tamorphose en un animal issu des cycles antĂ©rieurs Ă  l’humain. Quelques variantes, tels La fille-chĂšvre, La Tortue, montrent comment des jeunes filles ensorcelĂ©es, une fois dĂ©barrassĂ©es de leurs sortilĂšges tombent entre d’autres griffes, notamment incestueuses.

Ce qui ne fait qu’introduire la deuxiĂšme partie du livre, vouĂ©e aux contes Ă©voquant l’inceste ou le cannibalisme. Strigla la sƓur cannibale met en scĂšne une « strigla » (sorte de vampire) dont l’un de ses frĂšres, rĂ©ussi Ă  se libĂ©rer de son emprise et du coup, Ă  se libĂ©rer de ses fantasmes incestueux envers les femmes de sa famille. Agerinos et Poulia pĂ©nĂštre, lui, dans le secret des fantasmes incestueux d’un frĂšre et d’une sƓur. Asternos et Poulio mĂ©langent, eux, inceste et cannibalisme. Dans d’autres de la mĂȘme catĂ©gorie comme Chagrin, le hĂ©ros est sauvĂ© par une intervention surnaturelle.

La troisiĂšme partie Ă©voque La fabrication du hĂ©ros masculin. Ainsi, Jean de larmes, nĂ© des larmes d’une orpheline qui, aprĂšs avoir combattu la Gorgone deviendra immortel. Un autre montre comment la naissance merveilleuse d’un hĂ©ros prĂ©figure un destin exceptionnel. Le magnifique conte, L’homme nu un couteau Ă  la main, met en scĂšne un boucher (rĂ©fĂ©rence au premiers « Ă©tripeurs » officiants dans les cultes grecs Ă  mystĂšre), tandis que la femme-serpent coupĂ©e en deux symbolise la prĂ©paration du hĂ©ros au mariage et l’établissement dĂ©finitif de la femme dans son sexe. Dans L’arbre serpent, c’est le soleil qui prend le parti du hĂ©ros. Enfin, les quatre contes, Petit-cul, Treize, Demi-cul et Grain de poivre, dĂ©clinent le cycle du hĂ©ros tout petit » persĂ©cutĂ© par des ogres ou des sorciĂšres, selon quatre variantes.

La quatriĂšme partie rassemble des contes Ă©voquant l’initiation amoureuse. Eros et PsychĂ©e est l’un des contes les plus anciens dont on dispose parmi ceux transposĂ©s dans l’écrit avec pour triptyque le mariage, la disparition et la mort. Il en existe plusieurs variantes. Le Tartare noir de la terre met en scĂšne une sorte de hĂ©ros idĂ©alisĂ© qu’une jeune femme finit par retrouver aprĂšs avoir subi moultes Ă©preuves. Dans Vryssivolos, le hĂ©ros est transformĂ© en ver de terre mais apparait en beau jeune homme uniquement Ă  l’hĂ©roĂŻne, sous rĂ©serve que celle-ci ne rĂ©vĂšle pas son secret. Dans une autre dĂ©clinaison, le hĂ©ros est prisonnier de fĂ©es qui enlĂšvent Ă  son tour l’hĂ©roĂŻne. Ars Arsino Raisin rouge est un hĂ©ros transformĂ© en crocodile, un autre montre un hĂ©ros transformĂ© en oiseau. Dans Le Seigneur du monde d’en bas, c’est une princesse que l’on travestie. Dans Le prince en lĂ©thargie, c’est l’hĂ©roĂŻne qui initialise la source de vie du hĂ©ros, principe mĂȘme de l’éros. PsychĂ© devient l’aide de camp d’Eros sous la baguette d’un Thanatos qui n’est jamais trĂšs loin. Dans le dernier conte de la sĂ©rie, L’herbe qui ressuscite, les deux hĂ©ros se dĂ©chirent en pulsion agressives et mortifĂšres mais qui, aprĂšs le passage de Thanatos se mĂ©tamorphosent en « affects conciliables ». Le Prince en lĂ©thargie prĂ©sente une hĂ©roĂŻne initiatrice, source de vie du hĂ©ros, principe de l’Eros. LĂ  encore, PsychĂ© aide Eros.

La cinquiĂšme partie de ce volume prĂ©sente des contes d’enfants fabriquĂ©s artificiellement. Muscambre fait allusion au mythe d’Adonis et de la naissance merveilleuse. Dans Le Prince du sommeil, un enfant nait du sommeil et des rĂȘveries d’une jeune fille. Dans Une jambe fut ma mĂšre, l’hĂ©roĂŻne doit subir beaucoup d’épreuves pour passer du mystique Ă  l’humain. La poupĂ©e de chiffon est un simulacre de fille qui sera remplacĂ© par la propre fille de Thalassa.

La sixiĂšme partie propose des histoires de fortune et de destin. La fille en garçon relĂšve du travestissement pour accomplir le destin. La Malchanceuse met en scĂšne le motif de l’onanisme – assez rare dans le conte populaire – mais qui sera transcendĂ©.

Enfin la derniĂšre partie relĂšve des contes Ă©nigmatiques. La fille qui allaitait son pĂšre est une parabole oĂč les relations de parentĂ© inversĂ©es et insolites remettent en question l’ordre des gĂ©nĂ©rations. Tous collĂ©s ensemble fait rĂ©fĂ©rence au mythe des amours clandestines d’ArĂšs et Aphrodite, dĂ©couverts et emprisonnĂ©s dans un filet invisible confectionnĂ© par HĂ©phaĂŻstos le boiteux, le mari trompĂ©. L’énigme du paresseux raconte l’histoire d’un hĂ©ros qui ne parvient Ă  se rĂ©aliser que lorsqu’il arrive enfin Ă  se « raconter lui-mĂȘme ». Dans MaĂźtre Pois chiche, contrairement aux autres contes de la sĂ©rie, l’énigme ne se rĂ©sout pas entre deux, mais trois personnages. Il met en scĂšne le hĂ©ros, un poseur d’énigmes et le personnage surnaturel qui donne les rĂ©ponses.

La Postface de l’ouvrage apporte un Ă©clairage sur ces contes qui en gĂ©nĂ©ral, doivent apporter la consolation. Notamment lors des veillĂ©es. « Fantasmes archaĂŻques, expression thĂ©ĂątralisĂ©e de reprĂ©sentations partageables par tous, mais tout aussi singuliĂšre pour chacun. » Les auteurs y traitent ensuite de la notion « d’humanisation nocturne », si prĂ©sente dans ces contes. Ils analysent ensuite leurs dĂ©veloppements particuliers, selon le contexte des rĂ©gions oĂč ils ont Ă©tĂ© transportĂ©s et ont Ă©tĂ© transformĂ©s. Tous ont un caractĂšre, un charme commun. Chacun dĂ©but par des situations souvent des plus improbables, par la transformation du hĂ©ros. Puis interviennent des personnages bien trempĂ©s, qu’ils soient bien ou malfaisants, et qui font alterner l’histoire dans de profondes abysses ou au-delĂ  d’inaccessibles sommets. Pour les auteurs, « Entrer dans le monde magique de ces contes c’est comme monter sur un manĂšge Ă  grande sensation et souhaiter plus ou moins consciemment qu’il nous transporte frĂ©nĂ©tiquement entre fĂ©Ă©rie et cauchemar. Le conte est comme un enfant en rĂ©bellion. MalgrĂ© la censure populaire, il reste toujours cet enfant incorrigible qui ne renonce jamais Ă  la quĂȘte de ses origines. »

Panagoulis, Le sang de la GrÚce de Denis Langlois, réédité

AprĂšs des Ă©tudes de droit, Denis Langlois s’engage dans le combat syndicaliste. Étudiant, il participe aux manifestations contre la guerre d’AlgĂ©rie et celle du Vietnam. Il Ă©crit ensuite des articles dans la revue de l’anarchiste pacifiste Louis Lecoin. Objecteur de conscience, il refuse de faire son service militaire et est emprisonnĂ©. Il Ă©crit son premier livre en prison, Le Cachot. Il devient ensuite conseiller juridique de la LDH et participe aux Ă©vĂ©nements de Mai 68 et prend la dĂ©fense des victimes des violences policiĂšres. Sa candidature est rejetĂ©e par le Conseil de l’Ordre mais il devient avocat au barreau de Paris, spĂ©cialisĂ© dans les affaires pĂ©nales, dĂ©nonce les erreurs judiciaires et Ă©crit des livres Ă  leur sujet. En novembre 1968, il suit le procĂšs d’Alexos Panagoulis, condamnĂ© Ă  mort pour un attentant contre le colonel Papadopoulos. Les annĂ©es suivantes, il s’engage contre la Guerre du Golfe et plus gĂ©nĂ©ralement, dĂ©nonce les consĂ©quences dramatiques des guerres sur le plan politique Ă©conomique et psychologique.

Denis Langlois a envoyĂ© au Rat noir, la rĂ©Ă©dition de Panagoulis, du Sang de la GrĂšce (Ă©d. Scup, 15€) que François MaspĂ©ro avait sorti en 1969 (Ă©puisĂ© depuis longtemps). Nous entrons dans le vif du sujet un 17 novembre 1968, en pleine dictature des Colonels grecs. Ce jour-lĂ , Alekos Panagoulis, jeune militant de 29 ans du groupe RĂ©sistance grecque est condamnĂ© Ă  mort pour avoir tentĂ© d’assassiner le Colonel Georges Papadopoulos. Son procĂšs est ouvert dĂ©but novembre 68, dans un climat de contestation gĂ©nĂ©rale dans le pays, au lendemain de la mort de Georges PapandrĂ©ou, l’ancien prĂ©sident Ă©vincĂ© par la Junte, qui a rassemblĂ©e dans la rue pas moins de 500 000 AthĂ©niens hostiles Ă  la dictature.
Nous accompagnons alors Denis Langlois, un des rares observateurs judiciaires Ă©trangers admis, tout au long de ce procĂšs qui va rapidement dĂ©voiler un aspect « kafkaĂŻen Ă  la sauce Tartuffe ». Car, rien ne colle. L’accusation ne fera paraĂźtre pas moins de quatre versions contradictoires de l’attentat, aucune ne tiendra la route. GrĂące Ă  Daniel Langlois, nous les suivons en dĂ©tail au jour le jour.
Mais, parallĂšlement au procĂšs, on assiste dans toute la GrĂšce Ă  une sĂ©rie d’arrestations massives de militants et leurs « complices » par la police, sous prĂ©texte d’éradiquer les groupes de rĂ©sistance Ă  la Junte.
Sans parler de la situation internationale (Coup de Prague, relations tumultueuses entre la GrĂšce, la Turquie et Chypre) qui influent Ă©galement.
Pour en revenir au dĂ©roulement du procĂšs lui-mĂȘme, Daniel Langlois en bon observateur, nous dĂ©crit l’ambiance tendue dans une salle d’audience bardĂ©e de policiers en uniformes et en civil. Avocats de la dĂ©fense intimidĂ©s et triĂ©s sur le volet. Journalistes grecs relayant en gĂ©nĂ©ral dans la presse nationale, l’unique version officielle du dĂ©roulement des faits. Panagoulis qui a entamĂ© une grĂšve de la faim dĂšs le dĂ©but du procĂšs, affaibli par ses conditions de dĂ©tention, lui, ne dĂ©sarme pas et revendique haut et fort son geste devant ses persĂ©cuteurs, au grand effroi de la « justice » et des membres de l’armĂ©e des Colonels. Le monde entier se demande alors si la mobilisation internationale massive rĂ©ussira Ă  lui faire Ă©viter la peine de mort et la prison Ă  vie Ă  ses soi-disant « complices ». Si c’est le cas, qu’adviendra-t-il d’eux et plus prĂ©cisĂ©ment de Panagoulis ? Sera-t-il trimballĂ© de cellule d’isolement en cellule d’isolement ? Comment la Junte rĂ©agira-t-elle face aux rebondissements internationaux provoquĂ©s par l’affaire ? Ce sont toutes ses questions que se posent quotidiennement Denis Langlois, face Ă  une Junte qui perd la face durant ces journĂ©es, mais ne stoppe pas pour autant une vague de rĂ©pression et d’arrestations tous azimuts.
Comment finira l’histoire de Panagoulis, ce jeune homme impassible qui crie Ă  la face de ses juges : « Condamnez-moi Ă  mort. Ma lutte contre la dictature n’en sera que justifiĂ©e » ? Phrase qui ne peut que nous rappeler celle prononcĂ©e par une Louise Michel durant le procĂšs des Communards, une centaine d’annĂ©es auparavant


La rĂ©Ă©dition de ce livre 55 ans aprĂšs les Ă©vĂ©nements, est un petit trĂ©sor d’histoire pour tous les amis de la GrĂšce et les ennemis des dictatures. Merci Denis, pour ce cadeau de rĂ©habilitation et de recherche de la vĂ©ritĂ© historique !

Emmelie ProphÚte-Milcé et les villages de dieu

Emmelie ProphĂšte-MilcĂ© est nĂ©e Ă  Port-au-Prince (HaĂŻti) en 1971. Elle fait ses Ă©tudes de lettres et de droit Ă  la Jackson State University. Enseignante, diplomate attachĂ©e d’ambassade Ă  HaĂŻti puis Ă  GenĂšve, elle dirige actuellement le Bureau HaĂŻtien du droit d’auteur. Son dernier roman, Les villages de Dieu est une peinture sans fausse pudeur ni concession de la vie des laissĂ©s pour compte dans les villages-bidonvilles de la banlieue d’HaĂŻti qui portent des noms de dieux mais qui ressemblent plutĂŽt Ă  des villages du diable !

MalgrĂ© son titre, Les villages de dieu (Ă©d. MĂ©moire d’encrier, 19€) ce roman n’a rien de religieux, c’est le moins que l’on puisse dire. Il raconte l’histoire de Celia. Jeune haĂŻtienne « trĂšs ordinaire » qui vit Ă  Port-au-Prince dans une citĂ©-bidonville, la CitĂ© de la Puissance divine ! On y grandit au bruit des armes, des rĂšglements de compte entre les diffĂ©rents gangs des quartiers voisins, les engueulades des voisins et les viols, sur un fond d’odeur de vieux rhum frelatĂ©. Y sillonne une police impuissante et dĂ©pravĂ©e, complice de ces gangs qui dĂ©tournent les camions et dont les chefs changent au fil de leurs exĂ©cutions. C’est dans ce contexte glauque que Celia a Ă©tĂ© Ă©levĂ©e par Grand Ma, sa grand-mĂšre, contre vents et marĂ©es. Grand Ma, la volontaire qui pour garder son commerce doit se soumettre au contrĂŽle des chefs de gang.
Le roman commence quand Grand Ma meurt d’une crise cardiaque, tandis qu’épuisĂ©e par la vie, elle s’éteint alors que deux gangs s’affrontent devant chez elle. C’est alors que Celia dĂ©cide de remonter le fil de son histoire. Sa mĂšre Rosie, junkie, morte du sida alors qu’elle n’avait que deux ans. Son oncle Fredo, feignant et alcoolique. L’école oĂč on la force Ă  apprendre le Français « qui ne sert Ă  rien ». Puis le collĂšge, cet « Ă©gout Ă  ciel ouvert, qui sent le fatras, les dĂ©chets mĂ©nagers pourris, terrain vague » d’aprĂšs le tremblement de terre de 2010. Nous allons donc suivre cette Celia « ordinaire » qui, une fois Grand Ma disparue doit bien faire bouillir la marmite pour elle et Fredo qui sont l’un pour l’autre « des Ă©trangers trĂšs proches » et confie : « Je n’avais pas grand succĂšs dans mon entreprise, je n’avais pas le physique appropriĂ©, la concurrence Ă©tait rude. » Oui, la concurrence est rude Ă  Port au Prince, ce grand marchĂ© de « seconde main » oĂč l’on trouve de « tout recyclĂ© » et mĂȘme des objets jetĂ©s transformĂ©s en Ɠuvre d’art. OĂč tous les ados rĂȘvent d’ĂȘtre un jour chef de gang, « l’un des rare rĂȘves accessibles ». Petit Ă  petit nous dĂ©couvrons ce monde de cauchemar, au fil des mots et des rĂ©flexions de Celia. Nous y croisons entre beaucoup d’autres, ce pasteur qui introduit des Blancs dans la communautĂ© aprĂšs un terrible tremblement de terre « toujours heureux dans notre paysage dĂ©solĂ©. Ils nous offraient beaucoup de priĂšres en souhaitant que rien ne change pour nous, afin qu’ils ne manquent pas de bonnes missions pour sauver leurs Ăąmes Ă  eux ! ». Ces journalistes occidentaux qui payent 200 dollars « pour acheter des images de la misĂšre ». CĂ©lia, dĂ©brouillarde et aussi volontaire que sa grand-mĂšre va trouver une solution pour se sortir de cette cacophonie. Car Ă  HaĂŻti, il faut survivre ou mourir, sinon comme le dit Celia : « Nous allons tous perdre dans ce pays. » Pays dans lequel les Ă©lus de la RĂ©publique « Pour faire oublier qu’ils ne font rien de leur mandat se donnent pour mission de lĂ©gifĂ©rer contre les homosexuels », proie idĂ©ale pour satisfaire la vindicte populaire. « Que d’énergie gaspillĂ©e », constate une CĂ©lia rĂ©signĂ©e mais toujours rĂ©aliste. « L’avenir il n’y en a plus beaucoup, du passĂ©, il ne reste rien. La vie c’est du sable mouvant, par ici. »

Il est des romans qui frappent comme des ouragans. Gifles salutaires pour nous rappeler que la misĂšre n’est jamais loin, ici ou dans les soi-disant pays du soleil ! Il se dĂ©gage de ce roman une telle puissance que l’on ne peut que se demander s’il ne contient pas une partie autobiographique. Mais, aprĂšs tout est-ce important de la savoir ? Pourquoi chercher les racines de cette fresque grandiose, dantesque, au rĂ©alisme « cru et aigre comme une banane plantain », difficile Ă  digĂ©rer. Peinture sans concession, jour le jour, entre deux renvois d’espoir illusoire « C’est vrai que l’on aime sans raison. Pour rien du tout. » Magistral, terrifiant. A signaler la photo de couverture absolument magnifique. Amateurs de grandes sensations, de sanglots d’humanitĂ©, lecteurs affranchis des illusions et qui n’ont pas peur de connaitre la rĂ©alitĂ© du monde oĂč nous vivons : PrĂ©cipitez-vous chez votre petit libraire prĂ©fĂ©rĂ©.

Jean-Louis Dubois-Chabert et la pythie disparue

Le rat noir a rencontrĂ© Jean-Louis Dubois-Chabert, il y a une quinzaine d’annĂ©es, lors d’une rĂ©union des auteurs des Editions libertaires, dans le Limousin. A cette Ă©poque, aprĂšs vingt annĂ©es passĂ©es en tant que journaliste de la presse rĂ©gionale, Jean-Louis ne trouvant plus aucun sens Ă  son mĂ©tier s’était engagĂ© dans la lutte sociale. Il avait parrainĂ© une famille de demandeurs d’asile au sein du RĂ©seau Ă©ducation sans frontiĂšres et en avait tirĂ© un magnifique tĂ©moignage frappĂ© d’une grande humanitĂ©, DĂ©lit de solidaritĂ©, qui venait de paraitre, donc aux Editions libertaires. Durant cette rĂ©union, Jean-Louis Chabert, sa compagne de l’époque et le rat noir organisĂšrent une dĂ©lirante chasse aux fantĂŽmes dans les caves de la demeure. Non : le rat ne vous raconte pas sa vie ! Il Ă©voque simplement un souvenir immĂ©morial et une rencontre digne de Jean-Louis Dubois-Chabert qui, aprĂšs cet intermĂšde, reprit du sĂ©rieux et rĂ©alisa un film tout en sensibilitĂ© sur les « souffrances du peintre poitevin Pascal Audin » et qui vient de sortir son premier « polar fantastique ».

PitiĂ© pour la Pythie (Ă©d. Annick Jubien, 18€) dĂ©marre trĂšs fort, lors d’une cĂ©rĂ©monie nocturne qui a lieu dans la forĂȘt de NĂšgre-Bois Ă  cĂŽtĂ© de Chabrac, un petit village de la France profonde. OĂč une « prĂȘtresse mal intentionnĂ©e » utilise les dons d’une jeune fille aveugle mais douĂ©e d’une facultĂ© divinatoire, Ă  des fins pas trĂšs claires. Paolo, le simple d’esprit qualifiĂ© d’idiot du village, cachĂ©, assiste Ă  la scĂšne. Aussi, lorsque les habitants apprennent dans le journal local que « la Pythie a disparue », Paolo, dans son langage trĂšs approximatif, essaye de faire comprendre aux villageois que « c’est trĂšs grave ». Et ça l’est, puisque le commissaire Voubril est chargĂ© de l’enquĂȘte, accompagnĂ© par son inĂ©narrable adjointe, Sylvie Vieng. Leur mission est de comprendre si vraiment « la pythie a disparu » et dans ce cas, pour quelles raisons ? L’investigation commence au cafĂ© du village, lieu de brassage oĂč nous allons dĂ©couvrir la « crĂšme » de la population interlope de Chabrac, ses commĂ©rages et suivre l’enquĂȘte en compagnie du commissaire -qui prend tellement sa mission Ă  cƓur qu’il en a des migraines-, et de son adjointe. Si la pythie a disparu, pour quelle raison ? En savait-elle trop ? Quelles seront alors, les consĂ©quences pour le village ? Apocalyptiques ?
DĂ©tail : pourquoi le commissaire a des migraines ? Il me semble me souvenir qu’au lendemain de la fameuse chasse aux fantĂŽmes, ce mĂȘme Jean-Louis Dubois-Chabert fut incapable de se lever, lui aussi atteint de migraine. C’est Ă©trange comme parfois des hĂ©ros de polars peuvent ressembler Ă  leurs auteurs ! A moins que cela ne soit la marque des pouvoir d’une pythie ?

Thierry Guilabert, le chasseur de mémoires

Thierry Guillabert est nĂ© en 1965 Ă  Casablanca, au Maroc. Il habite aujourd’hui dans l’üle d’OlĂ©ron oĂč il travaille en tant que conseiller d’éducation scolaire. Amoureux de la vie insulaire, il est l’auteur de poĂ©sie et de nouvelles. Il est Ă©galement historien, passionnĂ© de ces libertaires souvent laissĂ©s de cĂŽtĂ© par l’histoire acadĂ©mique. Ainsi le sculpteur Emile DerrĂ©.

Lorsque l’on s’embarque dans Tu ne tueras plus ! Emile DerrĂ© anarchiste, pacifiste et sculpteur, le nouveau livre de Thierry Guilabert (Ă©d. Libertaires, 12€) c’est comme si l’on dĂ©couvrait un petit musĂ©e bien cachĂ© au fond de sa province. Dans un de ces lieux qui revĂȘtent souvent un cĂŽtĂ© austĂšre d’à priori, un peu laissĂ© pour compte. Un de ces lieux oĂč, les premiĂšre minutes passĂ©es en compagnie d’un guide Ă©clairĂ© et passionnant, on ne peut plus rĂ©sister au charme de l’endroit. Or, ici, le guide n’est autre que Thierry Guilabert, toujours passionnĂ© par ses sujets et qui n’a que l’envie de transmettre ses passions. C’est un peu sa spĂ©cialitĂ©. Ici, il nous fait entrer Ă  petits pas, dans l’histoire du sculpteur Emile DerrĂ©. Le livre s’ouvre sur un portrait de lui, exĂ©cutĂ© entre 1906 et 1909, par le cĂ©lĂšbre photographe Nadar. Thierry nous explique la rencontre peu banale entre le photographe et le sculpteur tandis que ce dernier travaillait sur un buste du gĂ©ographe communard anarchiste, ElisĂ©e Reclus, aprĂšs avoir rĂ©alisĂ© celui de Louise Michel et sa fameuse Grotte d’amour, cette derniĂšre lui ayant crĂ©Ă© quelques animositĂ©s de la part du monde « culturel ». AgrĂ©ment notable, au dĂ©tour des pages de ce passionnant ouvrage, on peut apprĂ©cier des photos-portraits et des photos des Ɠuvres, plus ou moins bien conservĂ©es d’Emile DerrĂ©. Celle qui intĂ©resse plus particuliĂšrement Thierry Guilabert c’est sa sculpture (ou groupe) nommĂ©e RĂ©conciliation, pivot de ce livre. Il s’agit d’une Ɠuvre pacifiste, rĂ©alisĂ©e aprĂšs la guerre de 14-18. Elle montre une femme « qui porte sur ses genoux deux soldats nus, mais casquĂ©s, l’un français et l’autre allemand, enlacĂ©s comme un couple amoureux en un baiser de cinĂ©ma », nous commente Thierry. Avant de nous expliquer que bien sĂ»r la sculpture non seulement sera refusĂ©e Ă  l’exposition du Grand Palais de 1924. Et nous rĂ©vĂ©ler encore beaucoup d’autres choses Ă  son sujet. En autres, que cette sculpture « Ă  connotation Ă©rotique, sexuelle » n’était pas prĂšs d’achever son histoire rocambolesque parfois digne d’un polar, dans une France cocardiĂšre qui la regardait plus que de travers

Dans les chapitres suivant, Thierry Guilabert nous fait dĂ©couvrir la vie en creux et en dĂ©liĂ©s, ainsi que l’Ɠuvre magnifique et peu connue de ce sculpteur engagĂ©. Fruit d’un travail de recherche long et minutieux rĂ©alisĂ© par Thierry sur un nombre impressionnant d’archives. Magnifique promenade sur les traces d’un homme libre qui commença sa vie comme apprenti boucher pour la terminer, solitaire et oubliĂ©, « dans un long dĂ©clin » 
 Seules quelques-unes de ses Ɠuvres ont survĂ©cu Ă  la censure. On peut en admirer une Ă  Montmartre, d’autres sur quelques immeubles parisiens ou encore une derniĂšre dans un parc de Levallois Perret dans lequel trĂŽne, contre vents et marĂ©es, le « groupe » Louise Michel, dit « Ă  l’enfant et au chat ». Vous trouverez la localisation prĂ©cise de tous ces petits trĂ©sors, parfois proche d’un « kitch flamboyant », leur origine et leur description dans ce petit livre bien documentĂ©, sympathique et plaisant Ă  lire 


Patrick Schindler, individuel FA AthĂšnes




Source: Monde-libertaire.fr