Après deux semaines de présentiel intégral sur le campus, la faculté Paul-Valéry (Montpellier) a fait le choix du passage des cours en semi-distanciel depuis le lundi 28 septembre. L’objectif est de réduire les effectifs présents, et donc les risques de contamination. Selon le numéro de carte d’étudiant, les élèves ne peuvent – en théorie – assister qu’à une semaine de cours sur deux. Un procédé vanté par la présidence de l’université et mis en valeur par un reportage dans le journal de 20 heure sur TF1, oscillant entre journalisme fallacieux et propagande pro-gouvernementale à peine dissimulée. Au Poing, nous faisons le choix de nous placer du côté des étudiants : avec leurs témoignages, enquête sur la réalité universitaire montpelliéraine.

La rentrée sur le campus de Paul-Valéry avait déjà eu son florilège de controverses : amphithéâtres bondés, manque de moyens mis en œuvre pour garantir le respect des mesures barrières, surcharge des groupes de travaux dirigés… Pour la plupart des étudiants ce sont en réalité des problématiques bien connues, pour ne pas dire les mêmes, années après années. Mais depuis le début de la crise sanitaire, ces difficultés sont exacerbées par les restrictions mises en place afin de lutter contre la pandémie. Jusqu’à verser dans le burlesque, parfois. Comme ces panneaux affichés sur la porte de chaque salle de cours indiquant la jauge maximale de la salle en temps normal et celle en cette période de Covid, impossible à ne pas dépasser. Seule solution ? Aller chercher une chaise vacante dans la salle voisine, ou bien assister au cours à même le sol. Rien d’étonnant jusqu’ici pour les étudiants du campus, mais une source d’inquiétude sur le risque sanitaire encouru, dont on préfère rire (nerveusement).

A la faculté, l’impression demeure que les moyens mis en œuvre pour se prémunir du risque de contamination se résument à des distributeurs de gel hydro-alcoolique et des panneaux de prévention à l’esthétique soignée. On ne liste plus les aberrations, les non-sens, les absurdités qui semblent avoir infusé des déclarations gouvernementales jusque dans la réalité universitaire montpelliéraine : ainsi, vous pourrez bien attendre quarante minutes dans une foule compacte en lieu clos pour entrer dans la cafétéria, mais vous vous ferez vertement rappeler à l’ordre sur les distances de sécurité une fois le portique du self franchi ; vous pourriez être agréablement surpris par la mise en quarantaine des livres rendus à la bibliothèque universitaire pour une durée de trois jours, avant de réaliser avec dépit que les salles d’enseignement ne sont pas désinfectées entre deux cours.

Quant aux partiels, rien n’a été fixé : un conseil des étudies et de la vie universitaire tranchera au cours du mois de novembre entre des modalités d’évaluation en présentiel, distanciel ou hybride, faisant planer l’incertitude sur la fin du semestre.

Au-delà de ces problématiques inhérentes au campus, l’angoisse des étudiants qu’on interroge sur leurs conditions d’étude est palpable, à rebours des discours officiels.

Le semi-distanciel, un fossé entre le réel et les discours

Il y a deux semaines, un sujet diffusé dans le journal du 20h de TF1 dressait un portrait flatteur des outils mis en place pour permettre aux étudiants d’étudier à distance. On pouvait y voir un cours en amphithéâtre se déroulant sans encombre, tout en « distanciation », et une enseignante prenant le temps de répondre aux questions des élèves suivant le cours depuis chez eux. Seule une étudiante interrogée à la fin du sujet venait vaguement nuancer la version officielle. Après quelques jours d’enquête, force est de constater que la réalité se rapproche bien plus de cette prise de parole que de celle proposée par la présidence de l’université.

Valentine, étudiante en deuxième année de sciences du langage témoigne : « La plupart des professeurs ne mettent pas les cours en ligne, et personnellement je n’ai pas vraiment de contact avec ma classe. C’est compliqué d’être à jour, pour les cours qui sont mis en ligne ça va, pour les autres c’est plus dur. » Un problème partagé par la plupart des étudiants qu’elle connait sur le campus, livrés à eux-mêmes et sans possibilité d’accéder aux contenus d’enseignement. Fait consternant, après avoir contacté les services de la faculté : nous apprenons que la mise à disposition des cours en ligne n’est pas une obligation pour les enseignants, qui peuvent en décider selon leur bon vouloir. Lorsqu’on demande à Valentine si elle a pu avoir un contact avec la faculté, et donc possibles solutions, sa réponse est sans équivoque : « Non, je n’ai pas vraiment cherché à en avoir. Je n’attends pas grand-chose de la faculté, c’est un peu bête de ma part, mais je n’ai pas l’impression que cela les préoccupe, vu le nombre de personnes qui se plaignent. Après, le fait de faire les cours à la maison me fait perdre beaucoup de motivation. C’est très compliqué. J’essaye de me faire des horaires et de m’y tenir, mais c’est dur. »

Cette problématique autour des études à domicile refait surface, déjà exprimée pendant le confinement : que reste-t-il d’un enseignement, de son aspect pédagogique et de la possibilité d’échanger avec un professeur lorsque l’on se retrouve assis toute une journée devant un écran LCD ? La question mérite d’être posée. Car si la situation actuelle implique des mesures restrictives, il est nécessaire de prendre en compte les conséquences durables de la crise sanitaire : en d’autres termes, comment parvenir à concilier mesures sanitaires et acquisition solide de connaissances ?

Pour Elena, étudiante de troisième année en sciences de l’éducation, le problème diffère. « Je n’ai aucune vidéo des cours, juste les diapositives, les exercices, les documents, et éventuellement les liens vers des sites internet transmis par des enseignants. Les seuls contacts que j’ai avec nos professeurs ce ne sont pas des cours à proprement parler mais des échanges que l’on est censé faire chaque samedi quand on est en enseignement à distance ». Ayant fait le choix de l’enseignement à distance pour sa dernière année, elle relativise sa situation, mais fait part de ses inquiétudes concernant les autres étudiants de son cursus : « Pour ma part, ça va. Pour ceux qui n’ont pas fait la L1/L2 en présentiel, les choses sont plus compliquées. »

Les témoignages recueillis sont essentiellement ceux d’étudiants en deuxième ou troisième année de licence. En ce qui concerne les nouveaux arrivés sur le campus, les restrictions modifiant les modalités d’enseignement s’ajoutent aux difficultés de l’entrée dans un cursus d’études supérieures.

Si deux problématiques peuvent être relevées dans les témoignage recueillis, au-delà du fait que certains enseignants ne mettent pas à disposition leurs cours, elles concernent la plateforme de d’enseignement à distance, « BigBlueButon », et la structure des cours délivrés au premier semestre. Sur la plateforme d’enseignement, le volume de données important qui y sont déposées et le nombre d’utilisateurs – environ 1500 cours mis en ligne et plus de 14 000 utilisateurs quotidiens sur la première semaine d’octobre – sont à l’origine de bugs réguliers, que ce soit pendant les cours diffusés en direct, ou bien à postériori, sur l’accès aux enregistrements des cours magistraux.

Un étudiant témoignant de manière anonyme nous confirme cet état de fait. « Sur une dizaine de cours dispensés à distance, j’ai pu avoir accès à un seul enregistrement. J’ai souvent des problèmes de connexion car je n’ai pas d’accès WIFI, du coup quand je veux reprendre mon cours (car des parties entières sont inaudibles), je ne peux pas le faire. Pour d’autres professeurs c’est carrément l’inverse, ils ne viennent même plus faire cours en présentiel : dans une de mes matières je n’ai jamais pu voir l’enseignant. »

Lorsque l’on pose la question à un autre élève en licence de philosophie et psychologie, qui témoigne également sous couvert d’anonymat, il répond : « C’est très simple : dans un cours j’étudie Lacan. J’ai ouvert ma boîte mail étudiante où j’ai pu trouver plusieurs liens de ses conférences, avec un mot de l’enseignant : “débrouillez-vous” », tout en nuançant la responsabilité des enseignants dans cette situation, « Je ne jette pas forcément la pierre aux enseignants. Les trois quarts nous donnent des bouts de connaissances, du contenu, mais le distanciel ne permet pas d’étudier un programme structuré et cohérent. Pour beaucoup d’enseignements, je n’ai même pas de cours à proprement parler en ligne, cela se résume donc à des bribes de connaissances, pas vraiment un cours. En plus de cela, mon problème c’est la connexion : je n’ai pas de modem, donc une fois que les données internet de mon smartphone sont épuisées, je ne peux plus me connecter »

Ressurgit de facto la question de la pertinence d’un enseignement par le biais du numérique – ainsi que l’inégalité d’accès qu’il implique – avec des objectifs quasi-inexistants et une pédagogie hasardeuse, pour finalement déboucher sur un bagage de connaissances d’une qualité douteuse. Bien sûr, on pourrait faire fi de ces difficultés et considérer que les élèves, évidemment passionnés par leurs sujets d’étude, peuvent aussi bien acquérir leur savoir à partir des documents proposés à la bibliothèque universitaire, sans pour autant décrocher. Mais lorsqu’on interroge cet étudiant sur l’atmosphère générale de sa licence, la réponse est édifiante : « C’était déjà compliqué avant, aujourd’hui les problèmes liés à la crise sanitaire amènent les étudiants à décrocher. En ce qui me concerne je décroche totalement, comme d’autres personnes dans ma licence. »

Entre risque de contamination et décrochage scolaire : un dilemme cornélien

Dès lors que l’on prend conscience de cette situation vécue par une grande partie des étudiants, surgit une question évidente : quels seront les effets pervers de ce passage catastrophique au semi-distanciel ? Pas besoin d’aller chercher bien loin. D’un côté, des étudiants de première année qui semblent décrocher à une vitesse consternante (de manière bien plus précoce que le tri habituel effectué aux partiels du mois de décembre) ; de l’autre, des élèves soucieux d’assister à leurs cours coûte que coûte, quitte à braver les restrictions sanitaires sur le campus (en venant les semaines où ils sont censés être en cours à distance). La peur du virus et l’angoisse de l’échec scolaire forment désormais les deux faces d’une même pièce. Mais, la crise s’étant durablement installée dans le temps, quel avenir s’offre-t-il aux étudiants ?

Une élève de première année en sciences de l’éducation et de l’enseignement – qui témoigne anonymement – nous fait part des difficultés scolaires qu’elle rencontre depuis le début de la pandémie. « C’est un peu rude comme rentrée, déjà qu’avec le BAC cela a été compliqué. Nous, les premières années, qui nous ne connaissons pas l’université et son fonctionnement, le distanciel complique encore notre situation, surtout qu’il n’y a qu’un cours sur cinq qui fonctionne sur BBB (BigBlueButton). »

Pour l’étudiante interrogée, les deux semaines de présentiel du début de l’année ont été l’occasion de prendre quelques repères sur le campus. Mais désormais, sa position sur le semi-distanciel est claire, tant les difficultés qu’elle rencontre l’empêchent de suivre correctement ses cours : « Je suis une élève qui aime avoir des cours bien structurés. Mais le distanciel ne nous permet pas d’avoir cette structure : les deux premières semaines se sont bien passées, mais après, le fait d’avoir cours par exemple le mardi de 17h à 20h avec le visionnage à distance qui ne marche pas, cela représente tout de même trois heures de cours qui sautent. J’ai donc pris la décision de venir assister au cours en présentiel, en essayant de rester discrète. Malgré le fait que je ne suis pas censée être présente sur le campus à cause des mesures sanitaires, je n’ai pas le choix. (…) En ce qui me concerne, je viens à tous les cours, même les semaines où je suis censée être en distanciel (hormis les travaux dirigés où ils font l’appel). Je ne me pose même pas la question. Avec une amie on enregistre tous nos cours au dictaphone, et on se les partage sur un espace de stockage en ligne. Je ne veux pas rater une seule seconde de mes enseignements. »

Dans le cas où une partie croissante des étudiants venaient à assister à la totalité de leurs cours en présentiel, les mesures sanitaires préventives prises par la présidence n’auraient de fait plus aucune utilité (aucun contrôle des cartes étudiantes n’est réalisé sur le campus, la présidence préférant faire appel « à la responsabilité individuelle »). Contactés par un étudiant désireux de faire part de cette problématique, les services de son département d’étude lui ont simplement répondu : « faites ce que vous voulez, mais nous ne voulons pas en être informés ». Une réponse qui peut paraître sidérante, ou du moins surréaliste, mais qu’il est possible de nuancer après avoir parcouru le campus durant quelques jours, tant l’ensemble des acteurs de l’enseignement et du personnel universitaire semblent démunis face à la situation.

Sur le plan des solutions concrètes et immédiates, la faculté a mis place un dispositif de prêt de matériel numérique – déjà utilisé durant le confinement – permettant aux étudiants d’avoir accès à un ordinateur. Une possibilité peu connue sur le campus, qui gagnerait à bénéficier d’un renfort en termes de communication. D’autre part, des syndicats étudiants de lutte dont le SCUM (Syndicat de combat universitaire), sont en lien avec le vice-président de la faculté, dans le but de faire remonter les problèmes autour de la mise à disposition des cours sur internet : « Nous rappelons que la mise en ligne des supports de cours par les enseignants constitue une obligation légale, et nous vous invitons à nous signaler les problèmes rencontrés sur notre formulaire spécifique de contact (en indiquant le code ECUE du cours) ».

L’université du monde d’après ?

Les causes de cette situation sont bien connues : les réformes successives de l’université, réduisant les budgets, le personnel, le matériel – en somme la qualité de l’enseignement. Etudiants et professeurs sont depuis longtemps habitués au « bricolage » pour permettre la tenue des cours dans de (plus ou moins) bonnes conditions. La crise sanitaire n’a fait qu’exacerber les symptômes d’un mal préexistant, de la même manière que dans le milieu hospitalier. Les mesures prises par les autorités manquent cruellement de sens et sont davantage subies que comprises, dans un désarroi général. En résulte un fonctionnement universitaire au bord du gouffre, où d’aucuns tentent de s’entraider, sur la base d’initiatives personnelles et collectives.

Car si certains professeurs ne jouent pas le jeu du distanciel, l’immense majorité met un point d’honneur à permettre aux étudiants d’avoir accès à leurs cours, dans la mesure du possible au regard de l’état des plateformes numériques. Mais que reste-t-il de la transmission de connaissances entre un enseignant et ses élèves dans un cadre pareil ? Est-ce la seule chose que nous avons à proposer à ces bacheliers, pour qui l’enseignement se résume désormais à un environnement numérique ? Pourtant, plus de six mois se sont écoulés depuis le début de la pandémie en France, laissant suffisamment de temps pour se préparer à cette rentrée.

Un moment présent qui rappelle la situation critique qu’ont connue certains étudiants pendant la période du confinement. Leur statut, déjà précaire, a été aggravé par ces restrictions, même nécessaires : quid des solutions ? Pour certains, avant de penser à réussir son cursus, il faut déjà manger – le chômage, déjà massif auparavant, va exploser avec la crise économique en cours. La solution elle, ne viendra pas « d’en haut », un constat sur lequel semble s’accorder une grande partie des étudiants.

Pour répondre à ces problématiques universitaires, il faudrait une augmentation considérable des budgets alloués, une embauche massive de personnels et la mise à disposition de moyens adaptés à la gravité de la situation dans laquelle se trouve cette institution. Autant attendre un miracle divin qu’une inflexion de la politique gouvernementale en matière économique et sociale. Pour rappel, au moment du confinement, la faculté Paul-Valéry faisait l’objet d’un mouvement de protestation simultané avec la lutte contre la réforme des retraites, contre le contre le projet « Nexus » – visant à étendre l’enseignement en numérique – et la loi LPPR (loi de programmation et de la recherche). Ces deux réformes de l’enseignement supérieur ont pour principales caractéristiques d’étendre la précarité déjà alarmante des étudiants, du corps enseignant, des chercheurs et des conditions d’étude.

Face à ces attaques en règle contre l’université, l’opposition s’organisait partout en France avant la chape de plomb du confinement. Désormais, dans le monde cynique et arbitraire de l’après, cet « avant » passerait presque pour une époque plus douce. Face à cet état de fait, une société qui demeure passive, désemparée par des vagues d’absurdités quotidiennes. Le pouvoir oscille, entre stratégie de la peur et culpabilisation constante, tandis que corps social semble regarder ailleurs : mais pour combien de temps encore ?

Samuel Clauzier


Article publié le 17 Oct 2020 sur Lepoing.net