Mai 8, 2021
Par CNT AIT Toulouse
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Le quartier de Sanya, à Tokyo, a toujours eu une connotation négative dans la conscience de la population japonaise. À l’époque Edo (1600-1868), c’était là que se déroulaient les exécutions capitales, là aussi qu’avaient été relégués tous les travailleurs exerçant les métiers liés au sang et aux cadavres d’animaux (boucherie, tannerie, maroquinerie). Les religieux bouddhistes avaient déclaré le lieu indésirable. Son destin fut de rassembler les pauvres et tous ceux qui ne trouvaient pas leur place dans la société japonaise, les exclus du rêve économique japonais. Situé au nord-est de Tokyo, Sanya est à quelques stations de Ginza, le quartier des affaires et du luxe à l’occidentale de la capitale. On quitte le monde familier de la ville pour entrer dans un lieu triste où Tokyo semble se terminer. L’impression générale est bien celle du vide  : il n’y a pas d’enseignes lumineuses, pas de banques, beaucoup de magasins ont fermé…

Le contraste entre l’activité frénétique du reste de la ville et la violente inertie de Sanya est frappant. Les grands axes portent à croire que l’endroit a été déserté. Mais très vite apparaissent des silhouettes, et il faut se glisser dans les petites ruelles pour y trouver des groupes d’hommes assis par terre, en train de boire, de jouer aux cartes, de parier… On découvre alors toute une vie sociale  : des petites échoppes, des salles de pachinko (jeu d’argent), des bars, des magasins spécialisés dans le matériel ouvrier… Sans doute au regard de Tokyo cette vie sociale semble-t-elle «  au ralenti  », mais elle existe. Sanya est une microsociété, «  un autre monde  » dans Tokyo. La plupart des Japonais ignorent l’existence même de ce quartier et de ces travailleurs et ils préfèrent ne pas le voir, ni ses habitants si loin des standards japonais. [1]

Aujourd’hui, c’est le quartier des travailleurs journaliers (yoseba), qui travaillent essentiellement dans la construction et dans les restaurants. Les travailleurs journaliers sont une main d’œuvre souvent mal payée et très précaire. Ils sont logés dans des chambres d’hôtels très bon marché (doya). Ils sont quasi exclusivement masculins, célibataires et sont souvent âgés, proche de la soixante. Après avoir été le moteur de l’enrichissement du Japon des années 70-90 (dans les années 90, les 3 personnes les plus riches sur terre étaient des promoteurs immobiliers japonais …), depuis l’effondrement de la bulle spéculative et la « décennie perdue » (1990-2000) les travailleurs journaliers sont aujourd’hui les « inadaptés » et les « laissés pour compte » du modèle Japonais.

La grande majorité des travailleurs journaliers sont exclus du système d’assurance maladie et de retraite de l’État, qui exige le versement de cotisations importantes pendant toute la vie active, ce qui est impossible quand vous êtes employés à la journée. Avec la récession économique, aggravée par le Corona, les travailleurs journaliers perdent toute chance de trouver du travail. Sans logement fixe ni assurance chômage, les liens avec leur famille étant souvent coupés, l’arrêt du travail journalier signifie le plus souvent la vie à la rue. Mais cette fatalité ne dépend pas uniquement des récessions économiques. Tout travailleur journalier est en théorie un sans-abri «  cyclique  »  : il suffit de deux jours sans travail pour qu’il ne soit plus en mesure de payer sa nuit dans une doya. C’est pour cela qu’au japon, tous les SDF se considèrent comme des travailleurs. C’est cette réalité de la vie du travailleur journalier que sous-entend l’expression abure jigoku, ou «  l’enfer du chômage  ».

Avec la crise économique sans fin que traverse le Japon depuis 20 ans, il est de plus en plus difficile pour les travailleurs journaliers de trouver du travail. Nombreux sont devenus des sans domicile fixes. La situation a encore empirée avec la crise du Covid, l’économie du Japon ayant chuté de 28% en un an. Les sans-domiciles fixes sont abandonnés par les systèmes sociaux. De plus, dans la perspective des jeux olympiques, le quartier est en pleine gentrification, de nombreux travailleurs journaliers ou SDF sont expulsés et chassés du quartier par les promoteurs.

Au Japon, sans travail, pas d’assurance maladie. Ainsi, les journaliers qui ne peuvent plus travailler même un tout petit peu pour subvenir à leurs besoins doivent se retourner vers l’assistance sociale. Elle est dispensée par le Johoku Welfare center, qui dépend de l’Agglomération de Tokyo et qui est une structure bureaucratique plutôt destinée à décourager les travailleurs et à les chasser de la ville.

À Tokyo comme dans toutes les grandes villes du Japon (à l’exception de Yokohama, où les travailleurs sociaux sont recrutés par un concours spécifique), tous les fonctionnaires municipaux, quel que soit leur futur emploi, sont recrutés selon le même concours. Un petit nombre sont alors envoyés dans le secteur social, sans qu’on leur demande leur opinion, que cela leur plaise ou pas. Pour la plupart, ça ne leur plait pas. : il s’agit d’un poste de faible prestige social. Donc quand un travailleur journalier se présente au Foyer, il y a de fortes chances qu’il soit reçu par un travailleur social qui voudrait avoir une autre fonction. La grande marge de décision laissée au travailleur social fait peser sur lui une énorme responsabilité, d’autant plus qu’il s’agit souvent d’un jeune travailleur social (ils ne restent pas plus de 3 à 5 ans en général). Ils sont amenés à prendre des décisions éthiques souvent impossibles, du fait de l’absence de moyens. Cette absence de moyens est délibérée : le Centre social de Johoku n’est là que pour dispenser une aide temporaire aux travailleurs dans le besoin. Ainsi par exemple le centre dispose de 60 lits, mais un travailleur ne peut pas rester deux nuits de suite, il doit partir après la première nuit [2]. Après 30 ans de récession, les moyens ont encore plus diminués et tout est organisé pour restreindre les droits des travailleurs et de SDF, alors que leur nombre a considérablement augmenté. Ainsi les Centre médicaux et les services du Foyer – qui auparavant étaient accessibles à tout le monde – ont d’abord été réservés aux travailleurs qui pouvaient prouver qu’ils résidaient dans le quartier, en montrant leur facture d’hôtel. Avec le Corona, le Foyer exige maintenant qu’en plus de la preuve de la résidence le travailleur démontre qu’il a un travail pour pouvoir accès aux services de santé ou autre.

C’est pour faire face à cette bureaucratie et pouvoir reprendre le contrôle de leur vie que des travailleurs journaliers et des SDF ont créé, avec le soutien de militants des droits des travailleurs, l’Association de San’ya pour les droits sociaux de travailleurs journaliers (山谷労働者福祉会館). Il s’agit d’une organisation autonome de travailleurs, basée à la Maison des travailleurs de Sanya (Sanya Workers Welfare center), qui organise un service d’aide juridique et médicale par les travailleurs, des distributions régulières de soupes populaires et de produits de première nécessité, et qui lutte pour obtenir les droits et la dignité pour les travailleurs journaliers. Ils organisent des rassemblements et des occupations devant le centre social officiel du Johoku Welfare Center, pour dénoncer leur politique de discrimination contre les SDF et exiger l’accès aux soins gratuits pour tous dans la clinique du centre.

L’expansion des infections corona est grave et l’effondrement médical est une réalité. La fermeture estivale du Centre d’aide sociale du travail de Tokyo Johoku, Déjà au mois d’avril 2020, la suspension temporaire des mesures sans mesures alternatives ont exclus les travailleurs SDF de toutes les prestations. Cela a entraîné des morts de certains SDF. Et le gouvernement parle de répéter ces mesures en 2021.

Le Collectif organise régulièrement des soupes populaires, des distributions de vêtements chauds. Il lutte aussi pour que la Clinique médicale du Foyer de Travailleurs accepte toutes les personnes, sans conditions de ressource ni de résidence. En effet, Bien que le Johoku labor Welfare Center est un centre d’assistance sociale de la ville de Tokyo, ils se sont arrangés pour exclure des soins médicaux les sans domicile fixes : seuls les résidents qui peuvent démontrer avoir un logement (doya) dans le quartier et disposant d’une carte « travailleur » ont désormais accès au service médical, ceux qui ne disposent que d’une carte « résident » (ou pas de carte du tout) sont désormais exclus du service de soin et de santé. Ils luttent également contre l’éviction des camps de SDF, qui s’est intensifiée avec la préparation des Jeux Olympiques.




Source: Cntaittoulouse.lautre.net