Thomas Piketty, c’est cet économiste français, directeur d’études à l’EHESS,  très médiatisé depuis la parution en 2013 de son ouvrage central : Le capital au XXIème siècle – succès d’édition en France comme aux Etats-Unis. Aujourd’hui, un film documentaire éponyme sort en salles, dans le but de mettre en images le propos de ce livre.

A l’heure où l’homme multiplie les prises de position politiques, un tel documentaire permet d’appuyer son propos en diffusant des idées plus largement que ne le permettrait un livre d’économie. Est-ce que le but est atteint ? Permettons-nous d’en douter.

Disons le tout de suite : il s’agit d’un (long) cours d’Histoire, plus centré sur le siècle dernier que sur les vingt dernières années. Les images sont belles, les musiques et les extraits de films bien choisis, les interventions courtes et plutôt pertinentes – du côté de la forme, il n’y a pas grand-chose à relever, quoi qu’elle soit finalement très classique. Les deux heures que duret le documentaire passent assez vite.

Mais le fond est plus problématique. Déjà car il est difficile de comprendre à qui s’adresse le film. A des lycéens, des élèves de bac pro, des jeunes salariés ? On les imagine mal débarquer en masse dans les salles pour le voir. Aux personnes déjà politisées, aux bobos ? Ils n’apprendront pas grand-chose. Tout au plus, cela les confirmera dans leurs choix. Aux décideurs politiques ? Peut-être : après tout, Thomas Piketty propose quelques mesures (axées autour de la taxation des très hauts revenus), présentées comme seules options pour garantir la stabilité politique…

Au-delà des rappels habituels sur l’accumulation des richesses en Occident, les guerres mondiales et la crise financière, que nous dit ce documentaire ? Qu’il y a des dominants et des dominés, et que les inégalités s’aggravent depuis les années 70. Ah, méchants néolibéraux, on était heureux dans les années 50 avant que Thatcher et Reagan ne brisent tout ! Oui mais non. Les années 50 et 60, ce sont aussi celles de la décolonisation, de la guerre froide, de l’accumulation de capitaux au détriment des pays placés sous domination des puissances impérialistes. Sans cela, pas de confort matériel en métropole…

La notion même de capital est floue. La définition donnée dans le générique est vite balayée pour être remplacée par d’autres (par exemple, celle de Bourdieu, plus vaste que les simples questions économiques). Il en va de même concernant les classes sociales, le capitalisme (et son dépassement)… : Piketty et les intervenants semblent naviguer à vue entre des bouts de théorie marxiste mal assimilés, des propositions keynésiennes, et quelques références à la sociologie française ou à la psychologie américaine.

Voilà un film qui soulève plus de questions qu’il ne propose de réponses. Alors que l’aggravation de la crise du capitalisme pourrait conduire à une révolution – et cela est dit très clairement -, la conclusion est bien différente : il faudrait quelques mesures interventionnistes pour revenir au « bon » capitalisme d’après-guerre, et potentiellement le dépasser (comment, pourquoi, pour le remplacer par quoi ? Mystère).

Ce documentaire a au moins le mérite de présenter les impasses et contradictions des discours de la gauche interventionniste, dont les bonnes intentions initiales face aux inégalités conduisent à bâtir des châteaux de sable sur des mythes historiques. Tout cela pour finalement tenter de sauver un bateau qui coule.


Article publié le 26 Juin 2020 sur Lepoing.net