Novembre 25, 2020
Par ZEKA
285 visites


Il est aujourd’hui essentiel de tenir Ă  distance Ă  la fois la doxa et le complotisme. Ces deux Ă©cueils menacent en effet la comprĂ©hension libre et dĂ©sintĂ©ressĂ©e de la « crise sanitaire Â» en cours et ils fonctionnent en miroirs.

Il n’est pas Ă©tonnant que la plĂšbe n’ait ni vĂ©ritĂ© ni jugement, puisque les affaires de l’Etat sont traitĂ©es Ă  son insu, et qu’elle ne se forge un avis qu’à partir du peu qu’il est impossible de lui dissimuler. La suspension du jugement est en effet une vertu rare. Donc pouvoir tout traiter en cachette des citoyens, et vouloir qu’à partir de lĂ  ils ne portent pas de jugement, c’est le comble de la stupiditĂ©. Si la plĂšbe en effet pouvait se tempĂ©rer, suspendre son jugement sur ce qu’elle connaĂźt mal, et juger correctement Ă  partir du peu d’élĂ©ments dont elle dispose, elle serait plus digne de gouverner que d’ĂȘtre gouvernĂ©e » (Spinoza, TraitĂ© politique, VII, 27)

Le complotisme pour les nuls

Deux dangers guettent la vie des idĂ©es de nos jours. Et il n’est pas facile de les tenir tous deux Ă  distance. Le premier est la doxa, le second le complotisme. Tous deux consistent en des raisonnements reposant sur une prĂ©misse erronĂ©e, sur la base de laquelle se dĂ©ploient ensuite des constructions plus ou moins informĂ©es ou plus ou moins sophistiquĂ©es. Tant que la prĂ©misse n’est pas questionnĂ©e, la personne ne peut pas changer fondamentalement d’avis. La prĂ©misse opĂšre comme un filtre, un classement et une hiĂ©rarchisation des informations parvenant Ă  la conscience. Elle filtre les informations disponibles afin de privilĂ©gier celles qui confortent la prĂ©misse et d’évacuer le plus possible les autres. Ces derniĂšres constituent des « dissonances cognitives » comme disait LĂ©on Festinger , et elles sont Ă©vacuĂ©es ou minimisĂ©es. S’il ne parvient pas totalement Ă  les Ă©vacuer, le raisonnement va les considĂ©rer comme secondaires pour sauvegarder la prĂ©misse et la cohĂ©rence globale du raisonnement qui est construit dessus. Il va en somme hiĂ©rarchiser l’information pour complexifier le tableau tout en maintenant la cohĂ©rence globale de sa construction logique, jusqu’au jour oĂč ce ne sera Ă©ventuellement plus tenable .

Quiconque prĂ©tend rĂ©flĂ©chir rationnellement aux problĂšmes qui nous sont posĂ©s Ă  propos de la « crise sanitaire mondiale de 2020 » doit parvenir Ă  identifier ces deux dangers et Ă  comprendre leur logique de construction. Pour ce faire, il faut Ă©galement comprendre que ces deux systĂšmes de pensĂ©es progressent en rĂ©alitĂ© de concert car ils sont les deux cĂŽtĂ©s d’une mĂȘme piĂšce de monnaie. Ils sont la norme et la dĂ©viance. C’est la doxa qui qualifie de complotisme tout ce qui n’adhĂšre pas Ă  ses prĂ©misses, et le complotisme prolifĂšre Ă  mesure que la doxa se durcit et empĂȘche de questionner ses prĂ©misses. Il faut enfin comprendre que, derriĂšre le clivage intellectuel, se cache aussi en partie un clivage social (les « Ă©lites » versus le « peuple ») dont la rigidification n’est pas une bonne nouvelle pour la dĂ©mocratie. On commencera par traiter de la doxa avant de passer Ă  l’examen du complotisme.

La doxa : il faut avoir peur

Commençons par dĂ©finir la doxa comme la norme de pensĂ©e dominante parmi les Ă©lites dirigeantes (on complexifiera un peu par la suite). En France comme dans la majoritĂ© des pays occidentaux, elle pose une prĂ©misse de raisonnement consistant Ă  croire que « la situation est dramatique, une pandĂ©mie menace l’humanitĂ© toute entiĂšre ». Il s’agit en rĂ©alitĂ© d’une Ă©motion, en l’occurrence l’émotion peut-ĂȘtre la plus puissante car une des plus ancestrales chez l’ĂȘtre humain (comme probablement chez la totalitĂ© des animaux qui vivent sous la menace permanente de prĂ©dateurs) : la peur. C’est sur cette prĂ©misse que se construisent ensuite tous les raisonnements et les systĂšmes de dĂ©cryptage et d’interprĂ©tation des informations disponibles. Par exemple, la personne qui raisonne consciemment ou inconsciemment sur la base de cette prĂ©misse adhĂ©rera spontanĂ©ment Ă  l’idĂ©e que l’épidĂ©mie de coronavirus constitue un danger mortel pour l’humanitĂ© toute entiĂšre, ce qui est pourtant faux. Elle acceptera Ă©galement volontiers que ce danger mortel guette potentiellement et de façon imprĂ©visible toutes les catĂ©gories d’ĂȘtres humains, ce qui est Ă©galement faux. Elle interprĂ©tera toute augmentation du nombre de personnes dĂ©cĂ©dĂ©es ou hospitalisĂ©es Ă  un instant T comme le signe et la confirmation d’une catastrophe avĂ©rĂ©e ou imminente et acceptera donc comme logiques des modĂ©lisations mathĂ©matiques annonçant des hĂ©catombes Ă  venir (ce qui est encore faux). Parmi les innombrables messages diffusĂ©s de toutes parts (par l’Organisation Mondiale de la SantĂ©, par tel ou tel organisme gouvernemental, par tel ou tel groupe de mĂ©decins, par tel ou tel laboratoire pharmaceutique), la doxa privilĂ©giera ceux qui vont dans son sens et elle contestera, minimisera ou s’efforcera de rendre invisible les autres.

RĂ©pĂ©tons-le : la peur est une Ă©motion humaine ancestrale et fondamentale. Il est normal qu’elle soit partagĂ©e consciemment ou inconsciemment par un trĂšs grand nombre de personnes, aux positions sociales les plus diverses, que l’on retrouve jusque dans le milieu mĂ©dical et le milieu scientifique. Toutefois, ce fonctionnement humainement normal devient socialement et politiquement trĂšs problĂ©matique lorsqu’il concerne les diffuseurs de l’information Ă  destination de l’ensemble des populations. Il devient alors une doxa diffusĂ©e par des gouvernements et des mĂ©dias qui en font la logique fondamentale de leur communication. La prĂ©misse n’est plus seulement un jugement commun ou une perception trĂšs rĂ©pandue, elle devient la doxa c’est-Ă -dire qu’elle Ă©nonce ce qu’il faut penser si l’on veut ĂȘtre considĂ©rĂ© comme lĂ©gitime pour s’exprimer dans le dĂ©bat public.

Enfin, cette doxa dispose d’une puissance de suggestion considĂ©rable lorsqu’elle devient la base de la communication politique et mĂ©diatique. Du cĂŽtĂ© politique, elle peut en effet s’appuyer sur l’accĂšs privilĂ©giĂ© Ă  l’information statistique et le quasi-monopole de la diffusion de ces chiffres dont disposent les gouvernements. Du cĂŽtĂ© mĂ©diatique, la puissance formidable de suggestion provient non pas des contenus des discours mais des images fournies par les chaĂźnes de tĂ©lĂ©vision (et reprises ensuite sur les rĂ©seaux sociaux). En effet, l’image provoque directement l’émotion, elle suscite en particulier l’effroi, le dĂ©goĂ»t, la tristesse ou la colĂšre, autant de rĂ©actions qui sont insĂ©parablement psychologiques et physiologiques. L’image « donne un visage Ă  la peur », elle permet de l’incarner et de la fixer dans la mĂ©moire. Et cette peur sera bien entendu d’autant plus forte chez l’individu que 1) le visionnage de ces images et les Ă©motions qu’elles provoquent sont rĂ©pĂ©tĂ©s (en particulier sur les chaĂźnes d’information continue), 2) ce visionnage et ces Ă©motions sont partagĂ©es socialement (en famille, entre amis, entre collĂšgues, entre personnes Ă©changeant rĂ©guliĂšrement sur les rĂ©seaux sociaux, etc.).

La doxa : il faut protĂ©ger l’ordre Ă©tabli

La doxa est en rĂ©alitĂ© plus qu’une norme de pensĂ©e, elle est aussi une vision du monde qui concourt Ă  un moment donnĂ© Ă  protĂ©ger l’ordre social et politique Ă©tabli . Elle contient en effet une deuxiĂšme prĂ©misse qui consiste Ă  penser que « le gouvernement fait ce qu’il peut, il n’y a pas grand-chose d’autre Ă  faire », voire mĂȘme Ă  en dĂ©duire que « c’est une obligation morale que de soutenir l’action du gouvernement dans ce moment exceptionnellement difficile ». Et autres variantes. La doxa conduit donc, lĂ  encore, Ă  la soumission consciente ou inconsciente Ă  cette propagande de la part des Ă©lites ayant accĂšs Ă  la parole publique : Ă©lites Ă©conomiques, journalistes, intellectuels. L’objectif Ă©tant, in fine, de minimiser ou de rendre invisible tout ce qui remettrait en cause le message gouvernemental.

Acteurs-clefs du dĂ©bat public, les rĂ©dacteurs en chef qui dirigent les employĂ©s-journalistes vont bien relever certaines contradictions, erreurs ou mensonges d’un ministre ou d’un directeur gĂ©nĂ©ral d’administration lorsqu’ils sont flagrants (ainsi l’affaire des masques a Ă©tĂ© bien couverte par les mĂ©dias au printemps dernier). Mais ils les traiteront factuellement, ils feront souvent un article de fact checking (c’est Ă  la mode), ils n’en tireront pas d’hypothĂšse gĂ©nĂ©rale qui risquerait de remettre en cause l’ordre Ă©tabli . De mĂȘme, ils vont jeter un Ɠil sur le travail des commissions parlementaires en guettant la petite phrase sulfureuse, mais ils n’en feront pas une Ă©tude minutieuse ou le point de dĂ©part d’une vĂ©ritable investigation. Jamais ils n’oseront mettre en question la compĂ©tence de ces personnes, ou leur capacitĂ© Ă  exercer l’emploi et remplir la mission qui leur ont Ă©tĂ© confiĂ©s dans l’intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral. Autre exemple : quel titre de presse a rĂ©ellement enquĂȘtĂ© sur le rĂŽle des industries pharmaceutiques dans la gestion de toute cette « crise sanitaire » ? Qui a sĂ©rieusement creusĂ© l’affaire du Remdesivir ou le scandale du Lancet ? Quel journaliste, Ă  une exception prĂšs , a pris au sĂ©rieux et tirĂ© tous les fils de la question des liens d’intĂ©rĂȘts reliant les industries pharmaceutiques avec les mĂ©decins intervenant le plus frĂ©quemment sur les plateaux de tĂ©lĂ©vision ou encore avec les membres du Conseil scientifique Covid-19 ?

Le complotisme : un mot fourre-tout qui provoque de dangereux amalgames

De nos jours, il n’est sans doute pas de meilleure façon de tenter de discrĂ©diter un discours dĂ©viant de la doxa que de le traiter directement ou indirectement de « complotiste ». La lecture de la presse depuis quelques mois est Ă  cet Ă©gard Ă©difiante. C’est pourtant un argument trĂšs faible, pas trĂšs diffĂ©rent du « point Godwin » consistant Ă  tenter de discrĂ©diter l’opposant par le recours Ă  un argument moral aussi indiscutable que hors sujet. Évoquer le complotisme, dire qu’on risque de « tomber dedans », qu’on le « frĂŽle », et autres variantes, vise Ă  couper court Ă  la discussion en signifiant Ă  l’interlocuteur qu’il est rejetĂ© hors du groupe. A certains Ă©gards, cela fonctionne comme un tabou au sein d’un groupe social. On ne doit pas dire ceci ou cela sous peine d’ĂȘtre complotiste. Et cette rhĂ©torique n’est pas propre aux journalistes mainstream ou aux politiques de la macronie puisqu’on la retrouve aussi dans plusieurs milieux militants. Cela fonctionne comme un chiffon rouge agitĂ© sous les yeux du taureau pour faire monter son excitation. Dans certains groupes, il suffit de prononcer certains mots ou certains noms propres pour susciter une rĂ©probation qui n’est pas non plus trĂšs Ă©loignĂ©e du blasphĂšme religieux. Dire par exemple que « Raoult n’a pas tort quand il dit que
 », remettre en question les chiffres officiels ou le simple fait de citer une certaine tribune du journal Regards est interdit et provoque automatiquement une grande poussĂ©e Ă©motionnelle !

Dans son simplisme destinĂ© aux bien-pensants, la doxa crĂ©Ă©e ainsi un monde binaire, manichĂ©en, qui amalgame dans une commune dĂ©viance tout ce qui contrevient Ă  la norme. Or, derriĂšre le rejet de la doxa se cachent deux choses totalement diffĂ©rentes qu’il est au contraire essentiel de savoir distinguer.

Dire que l’on n’adhĂšre pas Ă  tel ou tel aspect d’une histoire prĂ©sentĂ©e comme la vĂ©ritĂ© officielle n’a rien de complotiste. Questionner les liens d’intĂ©rĂȘt de tel ou tel mĂ©decin ou haut fonctionnaire avec les industriels pharmaceutiques n’a rien de complotiste. S’interroger sur la façon d’exercer le pouvoir d’un prĂ©sident de la RĂ©publique ou d’un gouvernement n’a rien de complotiste. Se demander si le port du masque dans l’espace dans la rue est utile ou n’est qu’un symbole, ou si son port Ă  l’école par des enfants de 6 ans est une bonne ou une mauvaise idĂ©e, n’a rien de complotiste. Dire qu’il faut, pour des raisons tant sanitaires que financiĂšres, se mĂ©fier grandement des annonces prĂ©maturĂ©es concernant les vaccins n’a rien de complotiste (ni d’« anti-vaccin »). Tout cela s’appelle le libre exercice de son esprit critique, c’est-Ă -dire tout Ă  la fois de son intelligence et de sa libertĂ© de pensĂ©e et d’expression.

Continuons. La gestion de la « crise sanitaire » s’apparente par moment Ă  du story telling et mĂȘme du data story telling si l’on considĂšre la place centrale des chiffres dans la communication gouvernementale . Critiquer une communication et un gouvernement par la peur n’a rien en soi de complotiste. S’interroger sur le mode de production des chiffres et discuter de leur interprĂ©tation est mĂȘme au contraire la base de toute discussion Ă  caractĂšre scientifique dans n’importe quel domaine de la vie sociale.

Pourquoi tout d’un coup ces principes fondamentaux de l’analyse critique devraient-il disparaĂźtre si ce n’est parce que la doxa interdit toute remise en cause de ses prĂ©misses ? Ces accusations de complotisme que tant de conseillers politiques, tant de journalistes, certains mĂ©decins, certains savants, certains intellectuels et certains militants de gauche ont Ă  la bouche en permanence ne sont que le reflet de leur dĂ©mission intellectuelle.

Le complotisme (ou conspirationnisme), c’est autre chose. Il consiste dans la proposition d’interprĂ©ter telle ou telle donnĂ©e factuelle comme autant de signes d’une histoire mĂ©connue et inĂ©luctable en train d’advenir, d’un complot dissimulĂ© de la vue gĂ©nĂ©rale. Il suppose donc la croyance en une vision globale et exclusive de l’histoire comme mue par des forces cachĂ©es, quelle que soit la nature de ces forces (gĂ©nĂ©ralement politiques, militaires, Ă©conomiques ou religieuses). DerriĂšre tel ou tel signe, il y aurait en rĂ©alitĂ© un « grand projet » en train de s’accomplir, sous l’action d’un groupe de personnes agissant en secret. L’antisĂ©mitisme est un complotisme. La thĂ©orie islamophobe du « grand remplacement » est un complotisme. La « cinquiĂšme colonne » est un complotisme. Et caetera.

Le complotisme est donc un contre-rĂ©cit, qui emprunte le schĂ©ma ancestral de la pensĂ©e magique : les vraies forces agissantes du monde se situent dans un monde parallĂšle cachĂ©, soustrait Ă  nos sens ; derriĂšre des actes apparemment anodins se cachent en rĂ©alitĂ© des intentionnalitĂ©s (le complotisme pratiquant ainsi couramment le procĂšs d’intention). Toutes les mythologies, toutes les religions et certaines idĂ©ologies politiques reposent sur cette division du monde entre le sensible et l’extra-sensible, toutes prĂ©tendent rĂ©vĂ©ler aux naĂŻfs qu’il n’y a pas d’accident ni de hasard mais au contraire une signification qu’il suffit de savoir dĂ©crypter pour comprendre les Ă©vĂ©nements qui marquent le cours de l’Histoire.

Conclusion : ni doxa ni complot, l’étroit chemin de la comprĂ©hension du rĂ©el

La vision du monde, telle que proposĂ©e par un certain film rĂ©cemment diffusĂ© sur Internet est grossiĂšre, Ă  tel point qu’elle en devient dĂ©jĂ  un argument de poids pour les tenants de la doxa qui s’en sont immĂ©diatement emparĂ© dans les mĂ©dias et sur les rĂ©seaux sociaux. Et pour beaucoup d’entre eux, c’est une occasion rĂȘvĂ©e de rĂ©gler au passage leurs comptes ou de redire leur adhĂ©sion Ă  la doxa du moment. Ainsi tel journaliste de « fact checking » critiquera Ă  juste titre ce film, mais en profitera au passage pour suggĂ©rer que le confinement est nĂ©cessaire et le port du masque dans l’espace public indispensable, ce qui n’est en rĂ©alitĂ© que son opinion personnelle . Tel scientifique se moquera Ă  juste titre du film mais s’en servira presque comme d’un prĂ©texte pour mieux Ă©taler en retour sa petite haine anti-raoultiste personnelle . En rĂ©sumĂ©, il semble Ă©vident que ce film servira surtout Ă  la doxa pour asseoir mieux encore sa domination intellectuelle en se posant en rempart contre le complotisme. DĂ©monstration d’un phĂ©nomĂšne analysĂ© il y a dĂ©jĂ  plusieurs annĂ©es par FrĂ©dĂ©ric Lordon : « il y a deux faces au dĂ©bat, et s’il y a lieu de comprendre le mĂ©canisme qui fait voir des complots partout, il y a lieu symĂ©triquement de comprendre celui qui fait voir du complotisme partout. Or ni l’existence – rĂ©elle – de dĂ©lires conspirationnistes ni l’intention disqualificatrice, quoique massive, ne rendent entiĂšrement compte de l’obsession non pas pour les complots, mais pour les complotistes — un complotisme anticomplotiste, si l’on veut. »

Ce jeu de miroirs est stĂ©rile. Pire : il ne cesse de dĂ©grader la qualitĂ© du dĂ©bat public. Il serait urgent que les journalistes – principaux acteurs du dĂ©bat public – comprennent ce jeu, admettent que le complotisme est l’envers de la doxa, qu’il croĂźt en proportion et que l’existence mĂȘme d’un film comme Hold-Up traduit leur incapacitĂ© Ă  mettre rĂ©ellement en discussion le rĂ©cit du monde que constitue la doxa. « Jamais l’information n’a Ă©tĂ© aussi dĂ©centralisĂ©e (
), mais en mĂȘme temps jamais elle n’a Ă©tĂ© aussi uniformisĂ©e », constataient il y a quelques annĂ©es deux journalistes plus qu’expĂ©rimentĂ©s (Philippe Merlant et Luc Chatel) dans un livre oĂč ils documentent de l’intĂ©rieur la « faillite d’un contre-pouvoir ». Et de prĂ©ciser : « les sommaires de la presse parisienne dite ‘nationale’ Ă©tant fixĂ©s par quelques dizaines de rĂ©dacteurs en chef qui rencontrent les mĂȘmes personnes, frĂ©quentent les mĂȘmes lieux et discutent des mĂȘmes sujets, il est difficile d’en attendre de la diversitĂ© » . Ce n’est que dans l’organisation de rĂ©els dĂ©bats contradictoires, respectant l’éthique de la discussion, excluant tout argument d’autoritĂ© des processus d’administration de la preuve et ne prĂ©jugeant jamais de la « vĂ©ritĂ© », que l’on pourrait rĂ©duire la fracture dangereuse entre les Ă©lites dominantes et une partie croissante des peuples.

Sources & références


  1. L. Festinger, Une théorie de la dissonance cognitive, Paris, Dunod, 2011 (premiÚre éd. en Anglais 1957). []
  2. Dans le champ des thĂ©ories scientifiques et de l’histoire des sciences, et dans le langage de Thomas Kuhn, cela conduit Ă  ajouter des « modifications ad hoc » Ă  une thĂ©orie afin de sauver le « paradigme » central (T. Kuhn, La Structure des rĂ©volutions scientifiques, Paris, Flammarion, 1983 (premiĂšre Ă©d. en Anglais 1962). []
  3. P. Bourdieu, La Distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Minuit, 1979, p. 549-550. []
  4. Dans tout ce paragraphe, nous rĂ©sumons trop rapidement des questions qui font l’objet de trĂšs nombreuses recherches fondamentales en psychologie et en neurosciences depuis la fin du 19Ăšme siĂšcle. Cf. notamment J. Cosnier, Psychologie des Ă©motions et des sentiments, Paris, Retz, 1994 ; O. Luminet (dir.), Psychologie des Ă©motions. Nouvelles perspectives pour la cognition, la personnalitĂ© et la santĂ©, Bruxelles, De Boeck, 2013 ; F. Fernandez, S. LĂ©zĂ©, H. Marche (dir.), Les Ă©motions. Une approche de la vie sociale, Paris, Les Éditions des Archives Contemporaines, 2014. []
  5. Le fonctionnement hyper-hiĂ©rarchisĂ© des entreprises de presse a Ă©tĂ© trĂšs bien expliquĂ©, de l’intĂ©rieur, par deux journalistes : P. Merlant, L. Chatel, MĂ©dias. La faillite d’un contre-pouvoir, Paris, Fayard, 2009. Page 84, ils concluent : « dans des rĂ©dactions de plus en plus taylorisĂ©es, nombre de journalistes sont cantonnĂ©s au rĂŽle d’exĂ©cutants. Le public peut-il se reconnaĂźtre dans des journaux dont la majoritĂ© des sujets sont choisis par une poignĂ©e de rĂ©dacteurs en chef, portant Ă  peu prĂšs tous le mĂȘme regard sur le mĂȘme monde ? Et si le malaise des lecteurs trouvait sa source dans le malaise, sinon la souffrance, des rĂ©dacteurs ? ». []
  6. Comme l’a Ă©crit trĂšs justement Marc Rameaux : « Assimiler une vĂ©rification Ă  une ‘check-list’ de points supposĂ©e ĂȘtre plus objective est profondĂ©ment fallacieux : une telle ‘vĂ©rification’ dissimule qu’elle est elle-mĂȘme une thĂšse, afin de se soustraire Ă  des interprĂ©tations concurrentes » (Pourquoi toute loi sur les fake news sera nĂ©cessairement nuisible, European Scientist, 31 juillet 2018). []
  7. Étienne Campion dans Marianne : « AmbiguĂŻtĂ© gouvernementale, liens d’intĂ©rĂȘts au sommet de l’Etat : enquĂȘte sur la guerre secrĂšte de la chloroquine » (9 avril 2020) et « Discovery : les experts français qui cherchent un traitement contre le Covid sont-ils sous l’influence des labos ? » (18 mai 2020). []
  8. Le confinement constitue un remÚde pire que le mal pour nos sociétés, Regards, tribune du 29 oct. 2020 []
  9. C. Salmon, Storytelling la machine Ă  fabriquer des histoires et Ă  formater les esprits, Paris, La DĂ©couverte, 2007. []
  10. Jean-Mathieu Pernin, « Comment le documentaire « Hold-Up Â» est devenu une affaire politique », RTL, 13 novembre 2020. []
  11. Alain Trautmann, « Un Hold Up sur la pensée », Les blogs de Mediapart, 13 novembre 2020. []
  12. P. Merlant, L. Chatel, MĂ©dias. La faillite d’un contre-pouvoir, Op.cit., p. 115 et 131. []
  13. F. Lordon, « Le complotisme de l’anticomplotisme », Le Monde Diplomatique, octobre 2017, p. 3. Lire aussi son article « Conspirationnisme : la paille et la poutre », Les Blogs du Diplo, 24 aoĂ»t 2012, d’oĂč est tirĂ©e la citation de Spinoza placĂ©e en exergue de cet article. []



Source: Zeka.noblogs.org