Novembre 8, 2021
Par Lundi matin
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Cette note de lecture est extraite de la Bibliothèque Fahrenheit.

Illustration : LL de mars

Mathieu Rigouste établit une généalogie de la police, depuis son origine coloniale, analyse l’évolution des figures de l’ennemi intérieur, depuis les « fellaghas  » jusqu’aux « sauvageons de banlieue », l’élaboration et la légitimation idéologique de ce système coercitif jusqu’à sa mise en œuvre sur le terrain, pour assurer « la reproduction de la domination raciste, patriarcale et capitaliste  ».


Il raconte l’apparition de la police moderne dans le contexte du développement urbain, pour protéger le commerce et l’approvisionnement, encadrer la massification de la population urbaine, contrôler les travailleurs pauvres et les « indésirables ». Dans les colonies, tandis que les plantations étaient les « laboratoires du travail à la chaîne et de l’usine  », un régime de police des esclaves était expérimenté et institué, étendu aux « libres de couleur  » « pour conjurer toute alliance entre “nègres“ et “mulâtres“ » et contrôler « tous les corps considérés comme noirs ». Le principe du sol libre, établi au XIVe siècle, qui permettait de rendre sa liberté à toute personne qui posait le pied sur le territoire français métropolitain où l’esclavage était proscrit, fut aboli au XVIIIe siècle, afin que les esclavagistes puisse se rendre en métropole avec leurs esclaves sans que ceux-ci soient affranchis, transférant « les fondements d’une colonialité interne au droit français ». « Les racines de la domination policière contemporaine puisent dans un mélange de techniques de dressage, de captures, de coercition, d’enfermement, de bannissement et d’élimination pratiquées sur les corps des Noirs, des paysans insurgés, des femmes paysannes et esclaves, des homosexuels et des prostituées, des étrangers et des misérables. » L’émergence de la police moderne trouve sa raison d’être dans la volonté des classes dominantes de soumettre tout ce qui freinait l’extension du monde moderne. Au début du XIXe siècle, la France apporte ses pratiques coloniales en Afrique, notamment en Algérie, dans le cadre de son expansion impérialiste, renforçant « la militarité policière » et accentuant « la structuration raciste du pouvoir policier ». La police se transforme « pour encadrer les masses misérables engendrées par l’industrialisation  », expérimentant « un régime de violence contre-révolutionnaire  » face au développement du mouvement ouvrier, en s’appropriant les dispositifs de police coloniale. « Les sociétés impérialistes occidentales, et la société française en particulier, se sont structurées autour de différents régimes de colonialité, extra et intra-métropolitains, combinés au quotidien avec les autres rapports de domination. L’histoire du pouvoir policier est inséparable de cette combinaison des rapports de domination dont il est l’instrument.  »


« La grande ville capitaliste s’est développée en mettant à disposition, près de ses usines et de ses chantiers, des masses de travailleurs dépossédés qu’il lui fallait contrôler et dominer par un système de bannissement social et policier. » Dans les années 1930, toujours en s’inspirant des modes de gestion des populations et des technologies de pouvoir expérimentés dans les colonies, la police passe d’une logique de ségrégation à une « logique d’éradication  ». Mathieu Rigouste nomme « ségrégation endocoloniale  » la « forme de pouvoir qui développe et réagence des dispositifs coloniaux à l’intérieur du territoire national  ». La brigade nord-africaine (BNA) est créée en métropole pour y encadrer les colonisés, et sera mise, par le régime de Vichy, au service du IIIe Reich. En octobre 1940, le maréchal Pétain crée la « Carte d’identité de français » obligatoire pour tous, la « Police nationale » et les Groupes mobile de réserve, prototype des futurs CRS.
Trop explicitement raciste, la BNA est dissoute à la Libération, remplacée en 1953 par la Brigade des agressions violentes (BAV) pour lutter contre une prétendue « criminalité nord-africaine  », dépolitisant ainsi les luttes des colonisés, faisant systématiquement feu sur tous les Algériens qui leur semblaient menaçants. À partir de décembre 1959, Elle est coordonnée avec les forces de police auxiliaires (FPA), les fameuses unités des « harkis de Paris  ». Pour soumettre « la subversion nord-africaine à Paris », selon l’expression du préfet Maurice Papon, il s’agissait de paralyser la vie sociale dans les 89 bidonvilles de la région parisienne, au moyen d’un régime de violence d’état qui a culminé lors de la répression de la manifestation du 17 octobre 1961. « À la suite du bidonville et de la cité de transit, le quartier de type “grand ensemble“ a permis de restructurer la ségrégation des strates les plus exploités et les plus dominés du prolétariat. » À mesure que s’y développent « des illégalismes de survie et des résistances populaires face à la ségrégation socio-raciste et policière », les « damnés du néo-libéralisme » s’approprient ces urbanismes pour y créer des « formes de vie collectives, solidaires et villageoises ». Ces « cités sensibles », délaissées par les bailleurs publics et privés, deviennent les « lieux privilégiés du déferlement et de la transformation de la violence d’État à l’intérieur des métropoles impériales, au pied des grands centres d’accumulation du capital ». L’auteur présente les principaux concepteurs de la doctrine « du criminel au crime » et du développement des unités mobiles en civil, dressées pour surveiller et traquer les jeunes des classes populaires, « les provoquer pour mieux faire apparaître “le crime“ caché dans leur corps suspectés », comme le commissaire François Le Mouel, inventeur du concept d’ « anticriminalité ». La BAC 93 est crée en 1971, composée d’ « unités policières particulièrement rentables et productives, susceptibles de mener une guerre de basse intensité ». La notion de « seuil de tolérance aux étrangers » justifiait le racisme par une présence d’étrangers supposés trop nombreux, susceptible de provoquer une « réaction quasi biologique » des « vrais français », « supercherie intellectuelle  » qui légitima les comportements racistes des policiers : les « étrangers » devenant responsables du racisme.
La médiatisation d’une cité comme « émeutière » permet de générer des marchés de « rénovation urbaine ». « La fabrication médiatique de la “banlieue“comme “problème d’intégration ethnique et culturel“ devient un appareillage idéologique fondamental pour masquer les structures politiques, économiques et sociales de la ségrégation policière.  » L’auteur passe également en revue l’émergence des expériences de « contre-attaques collectives », ainsi que la fabrication des « fictions de masse  » pour criminaliser les révoltes des habitants des quartiers populaires. « L’enclave endocoloniale désigne cette forme particulière de domination qui a émergé dans les puissances impérialistes : elle assure la ségrégation socioraciste des prolétaires issus de la colonisation, des travailleurs étrangers et plus généralement des couches les plus pauvres des classes populaires. Elle croise les répertoires de la guerre et du contrôle colonial avec les répertoires historiques de la domination des misérables, des indésirables et des résistants.  »

« Les doctrines de contre-insurrection sont des régimes de violence d’État conçus comme “guerre dans et contre la population“. Elles reposent sur la militarisation de la surveillance, du contrôle et de la répression de groupes sociaux, désignés comme “subversifs“. Mises en pratique, industrialisées pour soumettre les résistances populaires et les mouvements révolutionnaires aux colonies, elles influencent continuellement l’encadrement des prolétaires ségrégués et des mouvements jugés “subversifs“ en métropole. » Mathieu Rigouste revient sur l’origine de la doctrine française de contre-insurrection, dont la « bataille d’Alger » fut la vitrine, abolie officiellement au début des années 1960, mais dont l’emploi à l’intérieur fut réassumée au milieu des années 1990, notamment grâce à l’activation interrompue du plan Vigipirate. « L’expérimentation d’une contre-insurrection médiatique et policière a mis en œuvre une tactique de la tension : un programme de renforcement autoritaire basé sur “la provocation“, c’est-à-dire l’agression délibérée, la fabrication médiatique, politique et policière d’une menace et son attribution à un ennemi de convenance.  » L’auteur détaille les législations successives, portant sur « la lutte contre l’insécurité  », ponctuant son exposé des récits de multiples décès impliquant des policiers et des révoltes qui suivirent, notamment celles de novembre 2005, suite à la mort de deux adolescents poursuivis par la police à Clichy-sous-Bois, qui contraint le gouvernement Villepin à décréter l’état d’urgence, en application d’une loi conçue en 1955 pour permettre la répression des colonisés en Algérie, « sorte de déclaration de guerre partielle  ». « D’Alger à Villiers-le-Bel, la contre-insurrection et les tactiques de tension ne produisent pas de paix sociale comme le proclame leurs promoteurs. Elles alimentent plutôt leur propre extension en intensifiant les conditions d’oppression qui déterminent les révoltes. Incapables d’obtenir le consentement de la “population“ opprimée, elles ont tendance à enliser et étendre les dimensions de la violence, à engendrer des conflits militaro-policiers de longue durée.  » L’application de la contre-insurrection aux quartiers populaires a été industrialisée au début des années 2000 sous forme d’un « socio-apartheid  », « un ensemble de discriminations sociales, économiques et politiques ainsi que des frontières symboliques et sociologiques fluctuantes mises en œuvre par l’action combinée de la police de la justice, des médias et des institutions publiques ».

Mathieu Rigouste consacre ensuite un chapitre au « marché de la coercition » qui émergea, en France comme aux États-Unis, après 1968 : matériels militaires reconvertis en instruments de contrôle, notamment les gaz toxiques interdits dans le droit international de la guerre mais pas en situation de « maintien de l’ordre », les « armes non létales  », flash-ball, grenades dites « de désencerclement » mais employées pour attaquer et blesser, le pistolet à impulsion électrique dont l’usage normalise un système de contrôle politique dans les quartiers populaires basé sur la peur d’être électrocuté, l’ensemble constituant « un véritable appareillage de torture sociale ». « Le camp d’internement pour étrangers illégalisés est un espace d’exception permanente, un laboratoire où toutes sortes de matériel et de techniques de violence peuvent être testées et combinées sur les corps des internés : des corps sans droit en attente d’être déportés. »

Il revient ensuite sur les BAC, « unité de police proactive », c’est-à-dire qui crée les menaces qu’elle est censé réduire pour mieux « capturer les corps suspectés », « police d’abattage », « conçue pour obtenir un rendement maximal » mais dont l’ « efficacité » dont elle se revendique consiste à « produire des désordres gérables ». « L’industrialisation des BAC participe d’une expansion générale de la férocité policière. » Celle-ci est le « produit d’un système de techniques expérimentées, légitimées et soutenues par des protocoles rationalisés. Les BAC sont formées pour produire certaines formes de violence susceptibles d’assurer la reproduction des rapports de domination de classe, de race et de genre, en étant elle-mêmes le produit de ces rapports sociaux, économiques et politiques  ». Mathieu Rigouste montre comment est fabriqué le « psychisme féroce » des baqueux, par la frustration, par une « obsession pour la capture et la coercition  », leur corps formé par une addiction à l’adrénaline et à la peur. « Loin de produire de “l’ordre public“, les polices de choc provoquent de l’humiliation et de la colère partout où elles passent.  »

Les résistances collectives, les ripostes et les contre-attaques de ceux qui sont censés être soumis au socio-apartheid, dans les quartiers populaires, les prisons, les camps, les campements et les territoires colonisés par l’État français, fournissent de nouveaux champs d’expansion à l’industrie de la coercition et permet d’engager de vastes programmes de destruction et de restructuration sécuritaires. « Ce processus dépossède les classes populaires pour permettre l’extension de la très grande ville capitaliste et de ses dépendances “néo-petites-bourgeoises“.  » L’objectif affiché de « mixité sociale » fournit « l’appareillage idéologique pour sélectionner et repartir des populations sur des critères socio-ethniques, favorisant en particulier l’installation de classes privilégiées, blanches ou néo-petites-bourgeoises, à la place des damnés de la ville refoulés plus loin. » Mais la transformation sécuritaire des cités est autant un marché qu’un projet politique. Toute une ingénierie sociale conjuguée à un nouvel urbanisme sécuritaire, vise à mettre fin à tous les espaces réappropriés par les habitants. À la fin des années 2000, un véritable système de terreur et de brutalité quotidiennes renforce également la domination et la ségrégation des sans-papiers, par l’industrialisation des formes de traque et de capture des « personnes illégalisées  », le développement de « l’industrie concentrationnaire et de la déportation ». L’État veille à maintenir le socio-apartheid, ponctuellement menacé après la « rupture fondatrice » du printemps 2006, lorsque les étudiants en lutte contre le CPE abandonnent leurs revendications réformistes, se radicalisent et sont rejoints dans les manifestations par les jeunes des quartiers populaires, fissurant les « fictions dépolitisantes ». « Dès le début des années 1990, des moyens répressifs employés dans les quartiers populaires ségrégués ont été reconditionnés pour neutraliser des luttes sociales ingérables dans le monde du travail.  » « Au début des années 2010, l’expérimentation d’une contre-insurrection médiatico-sécuritaire suscite des formes d’autonomisation et de radicalisation […] dans la police française. La mise en scène de ces insubordinations et ces revendications semblent bien relever d’une mécanique par laquelle l’État sécuritaire tente de se renforcer en instrumentalisant l’enférocement des policiers.  »

Vingt-cinq ans après la mise en place du plan Vigipirate, l’ « opération Sentinelle  » est déclenchée suite à l’attentat contre la rédaction de Charlie Hebdo en janvier 2015, puis l’état d’urgence est décrété le 14 novembre, prolongé plusieurs fois avant d’entrer dans le droit commun le 3 octobre 2017. Mathieu Rigouste décrit la structuration d’un mouvement de collectifs et de luttes locales contre « les institutions de l’État qui ne cesse de protéger les crimes policiers », souvent portés par des familles de victimes, qui s’opposent aux stratégies des organisations politiques antiracistes et de la gauche de gouvernement, pour s’organiser par eux-mêmes. Il décrit parallèlement « la montée en puissance de la collaboration historique entre l’extrême droite et la police  », laquelle obtient l’autorisation de tirer sur des personnes en fuite, par la loi du 28 février 2017. À partir de novembre 2018, un régime de férocité répressive d’une intensité inédite en dehors des quartiers populaires s’abat sur le mouvement des Gilets jaunes, encadré par les hiérarchies internes de la police, les états-majors politiques, les institutions juridiques et judiciaires. L’auteur analyse aussi « l’état d’urgence sanitaire », décrété le 24 mars 2020, la mobilisation contre les violences policières et le racisme d’État, suite au meurtre de George Floyd, les projets de loi qui ne cessent de s’empiler, dite de « sécurité globale » ou contre le séparatisme notamment.

En conclusion, s’il reste évasif sur les perspectives envisageable après ce rude constat, il insiste sur les rapports sociaux expérimentés dans nos luttes, fondés sur l’entraide, la solidarité et la mise en commun, « pistes concrètes dont nous pouvons nous inspirer pour fonder d’autres sociétés ».

Mathieu Rigouste fournit avec cet essai une analyse minutieuse et rigoureuse de l’évolution des législations sécuritaires, des techniques de « maintien de l’ordre » et de ses instruments, véritable « mécanique historique de gouvernement des opprimés, des exploités, des misérables, des indésirables et des révolutionnaires  ». Cette étude socio-historique confirme qu’il ne peut y avoir de réforme des institutions policières, puisque celles-ci n’existent que pour « distribuer la violence que les classes dominantes estiment nécessaire au maintien de l’ordre social, économique et politique ». Lecture indispensable !

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier




Source: Lundi.am