Avril 12, 2021
Par Contrepoints (QC)
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Cet article est tiré de La force des forêts, quatrième journal du Comité de défense et de décolonisation des territoires. L’ensemble du journal est disponible en version web ici. Si vous voulez l’avoir papier, ou en distribuer dans votre coin de monde écrivez-nous sur à [email protected] pour avoir vos exemplaires (journal et livraison gratuite!).

Le Ya’nienhonhndeh (forêt du lac à Moïse) contient le dernier vestige de forêt intacte au sud du 52e pa-rallèle. En langue wendat, le nom de ce territoire signifie « là où l’on cueille les plantes médicinales ». Le Ya’nienhonhndeh contient un massif de forêts vierges de 320 km2 où se trouvent plus de 100 lacs. Selon la cartographie coloniale, la forêt du lac à Moïse se situe à l’ouest de la réserve faunique des Laurentides et au nord de la réserve faunique de Portneuf. 

 

Depuis plusieurs années, les coupes se sont intensifiées dans la forêt vierge du Ya’nienhonhndeh et aux alentours, menaçant ce lieu essentiel de biodiversité. En 2018, une entente entre le Conseil de bande de Wendake et le gouvernement du Québec a permis l’instauration d’un moratoire pour interdire le déboisement. Cependant, des coupes ont tout de même eu lieu dans la zone visée par ce moratoire en 2019. Selon le gouvernement et le Conseil de bande de Wendake, certaines zones avaient déjà été cédées à des forestières avant la signature du moratoire, ce qui justifiait qu’elles soient exclues de l’entente. Ce moratoire a pris fin en avril 2020. Depuis, le flou règne et les abattages prévus n’ont pas encore été annulés.

 

Une grande partie de la forêt, laquelle s’étend sur un territoire de 800 km2 et contient plus de 200 lacs en amont des rivières Batiscan, à Moïse, aux Éclairs et Métabetchouane, a déjà été rasée. Le peuple wendat veut préserver ce territoire pour les générations futures, mais la CAQ (Coalition Avenir Québec), par l’intermédiaire de son ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs, a autorisé dans son plan d’aménagement forestier 2018-2023 des coupes dans la forêt vierge. 

 

Depuis sa prise du pouvoir par la CAQ en 2018, le plan d’aménagement forestier de l’État autorise la déforestation partout : aires protégées, parcs nationaux, réserves naturelles, etc. Sans surprise, la CAQ veut ainsi contourner son engagement à atteindre 17 % d’aires protégées au Québec pour 2020 en y autorisant des « activités durables »… une nouvelle illustration de la manière dont les forces destructrices ont non seulement exproprié les milieux de vie, mais également détourné les mots de leur signification.

 

Les Wendat rapportent que jusqu’aux années trente du siècle dernier, à l’occasion de la chasse menée sur leurs territoires familiaux du lac à Moïse, ils et elles fraternisaient avec les Innus, dont les territoires de chasse sont avoisinants. Depuis, ces territoires ont été volés à mesure de l’avancée de la colonisation du Nord. Au-delà de sa richesse naturelle, la Nation wendat affirme l’importance historique du Ya’nienhonhndeh comme étant possiblement le seul lieu encore intact, c’est-à-dire un lieu intouché depuis l’arrivée de l’envahisseur européen. En 2016, des relevés effectués par l’archéologue Michel Plourde et son équipe de l’Université Laval ont permis de découvrir des peintures rupestres sur une falaise ainsi que plusieurs autres vestiges d’occupation millénaire des lieux par le peuple wendat. 

 

La continuité écologique d’une forêt intacte lui confère des attributs exceptionnels lui permettant d’abriter une grande diversité de microhabitats et d’espèces d’oiseaux, de végétaux et de mammifères. Parmi les formes de vie les plus importantes, on retrouve les micro-organismes — bactéries, champignons et lichens — qui jouent un rôle crucial au sein de l’écosystème en participant au recyclage des matières organiques, lequel assure la vie dans toute la forêt. La mixité agit également comme régulatrice des incendies, des rongeurs et des maladies. 

 

Reprenant un discours devenu habituel, le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs ainsi que les compagnies forestières prétextant qu’une forêt devient mature autour de 80 ou 90 ans justifient sa coupe par le risque de « perdre le bois ». Cette logique extractiviste est également invoquée dans le contexte de la forêt du lac Moïse.

 

 

Ses tenants utilisent également la présence de la tordeuse des bourgeons de l’épinette, une chenille ravageuse, pour justifier l’abattage de la forêt, soutenant que l’écosystème, déjà décimé par l’épidémie, n’est plus intact. Selon leur logique, il faudrait couper les arbres rapidement pour réduire l’infestation et récupérer le plus de bois possible.

 

En août 2019, la communauté de Wendake a obtenu un financement du gouvernement fédéral pour poursuivre ses travaux de recherche au cours des quatre prochaines années, réclamant une suspension de toute coupe durant la réalisation de ces études. On désire également vérifier la présence du caribou forestier de Charlevoix, ainsi que la composition de certains lacs encore vierges de coupes forestières. 

 

Depuis deux ans, un groupe constitué de Protecteurs et protectrices de la terre et de l’eau de la communauté de Wendake et d’allochtones se rend régulièrement dans la forêt du lac à Moïse pour faire des relevés GPS des coupes et signaler l’étendue de la destruction du territoire. Malgré les moratoires, il faut faire preuve de la plus grande vigilance pour empêcher la destruction du Ya’nienhonhndeh. Seule une présence physique sur ce territoire nous a permis de constater les coupes à blanc et de voir les énormes troncs de bouleaux jaunes centenaires abattus pour le simple profit. 

 

 

En s’enfonçant dans le Ya’nienhonhndeh, le long de cours d’eau creusés depuis des millénaires entre les montagnes, on peut encore emprunter des portages entretenus pendant des siècles. D’une ampleur inimaginable, les formations de mousses et de lichens laissent présager les traces de vies animales abondantes. Outre sa splendeur et son histoire aux racines profondes, ce lieu est un véritable sanctuaire pour de nombreuses espèces et se présente comme un territoire unique où peuvent s’exercer les pratiques traditionnelles wendat. Affirmer que la destruction effrénée de ces derniers milieux de vie inaltérés est un crime. serait trop peu dire. au sud du 52e parallèle ne soit pas passé sous silence Difficile de décrire l’émotion que l’on ressent en constatant sur place l’action immémoriale de ces gardien∙ne∙s du territoire.

 

Les protecteurs et protectrices de la terre et de l’eau comptent assurer une présence sur ce territoire pour veiller à ce que le projet de destruction complète de la dernière forêt vierge au sud du 52e parallèle ne soit pas passé sous silence.

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Source: Contrepoints.media