Ă€ l’aube des sixties, alors que les grands pionniers du rock’n’roll sont dĂ©jĂ  morts en bagnole ou en avion, ou mis en taule, ou partis au service militaire, ou revenus Ă  Dieu et au gospel, ou injustement passĂ©s de mode, que la Tamla Motown se monte doucement, et que les Beatles n’ont pas encore dĂ©boulĂ©, la meilleure musique populaire amĂ©ricaine se fabrique en grande partie au Brill Building Ă  New York, oĂą sont employĂ©es des Ă©quipes de « composers Â» et de « lyricists Â» qui deviendront lĂ©gendaires, comme Leiber & Stoller, Mann & Weil, Gerry Goffin & Carole King, Jeff Barry & Elie Greenwich. Beaucoup sont juifs, tous ont la vingtaine Ă  peine, et ils produisent en binĂ´me, mari et femme ou pote et pote, des mĂ©lodies magiques et des paroles simples, qui ne parlent Ă  peu près que d’adolescence et d’amour – en anglais : de teenagers et de love. De manière quelques fois idiote, quelques fois poignantes, quelques fois entre les deux.

Teenagers in love

Ces hymnes sont Ă  chaque fois enregistrĂ©es par une dizaine de chanteurs ou de groupes diffĂ©rents, noirs ou blancs, souvent excellents, parfois sublimes, qui se nomment Ben E. King, les Drifters, les Shirelles, les Chiffons, les Shangri-Las, puis les Ronettes ou les Crystals. C’est lĂ  que ne s’invente peut-ĂŞtre pas, mais que se systĂ©matise, me semble-t-il, un principe d’écriture imparable, consistant Ă  marier des paroles tragiques et une musique joyeuse : par exemple dans « It’s my party and I cry if I want to Â» de Gold, Gluck, Weiner et Gottlieb pour Lesley Gore (et Quincy Jones Ă  la production) – ou I count the tears des Drifters. Et l’inverse, le bonheur et la joie chantĂ©s sur des airs graves et mĂ©lancoliques : par exemple dans Will you still love me tomorrow ? de Goffin-King pour les Shirelles (puis cent autres) ou Ecstasy de Ben E King. Beaucoup de ces productions restent, soixante ans plus tard, des merveilles sans âge, mille fois reprises et adorĂ©es Ă  nouveau Ă  chaque nouvelle dĂ©cennie, comme Will you still love me tomorrow ? justement, ou encore Save the last dance for me.

Cette dernière chanson, tout comme « Ecstasy Â», tout comme I count the tears, tout comme l’emblĂ©matique et programmatique A teenager in love, est l’oeuvre d’une des meilleurs Ă©quipes du building, qui offrira aussi au King Elvis une de ses plus splendides chansons : His latest flame. Je veux parler de l’équipe formĂ©e par le parolier Doc Pomus et le compositeur Mortimer Shuman, dit Mort Shuman. Avant d’honorer la mĂ©moire de l’immense et adorable Mortimer en solo, voici donc dĂ©jĂ  un premier top 10 personnel, celui de cette dream-team Pomus-Shuman : A teenager in love (Dion & the Belmonts), This magic moment (Drifters), Save the last dance for me (Drifters), I Count the Tears (Drifters), Spanish lace (Drifters), Ecstasy (Ben E. King), First taste of love (Ben E. King), Sweets for my sweet (Drifters), His latest flame (Elvis Presley), Viva Las Vegas (Elvis Presley), I can’t get used to losing you (Andy Williams).

Sha la la la lee

En 1964, Mortimer a 25 ans, et déjà plusieurs vies derrière lui. Après avoir écrit avec Doc Pomus quelques classiques pour Ben E. King, les Drifters, Elvis et quelques autres, l’enfant de réfugiés juifs polonais s’expatrie à son tour en Europe, à Paris, puis Londres, puis Paris, où il s’associe à de nouveaux paroliers pour mettre en mots sa musique lyrique et mélancolique, de plus en plus fortement teintée d’Europe de l’Est et de Soul. La synthèse se réalisera à la fin de la décennie 60, avec un premier album comme interprète, mêlant dans une même marmite brûlante les airs de son enfance, le délire symphonique à la Phil Spector (réminiscence des débuts au Brill Building) et l’avant-garde de la soul moderne, 50% Motown, 50% Stax, avec quelque chose d’écorché qui rappelle Otis Redding et Ray Charles.

Avant cela le Mortimer offre Ă  Hugues Auffray une mĂ©lodie splendide pour sa chanson la plus triste, qui porte le prĂ©nom de CĂ©line, et Ă  quelques-uns des meilleurs groupes anglais quelques rocks bien saignants, et enfin Ă  Janis Joplin un de ses plus magnifiques classiques. Par ordre Ă  peu près chronologique, voici donc un second top ten de Mort Shuman, sans Doc Pomus cette fois : CĂ©line (Hugues Auffray), Follow Me (Drifters), Here I go again (Hollies), Sha la la la lee (Small Faces), My baby (Yardbirds), What good am I  ? (Cilla Black), What’s It Gonna Be ? (Dusty Springfield), Get It While You Can (Janis Joplin), She ain’t nothing but a little child oh my (Mort Shuman), Mademoiselle (Mort Shuman).

Songs of old lovers

En dĂ©cembre 1967, Otis Redding meurt dans un accident d’avion, alors qu’il est au sommet de son art et que, bouleversĂ© par l’écoute du Sgt Pepper des Beatles, il cherche Ă  s’ouvrir Ă  de nouvelles formes d’écriture et d’orchestration. De cette Ă©volution nous ne connaissons que les tous premiers pas, essentiellement une chanson merveilleuse devenue tout de suite fameuse : Sittin’ on the dock of the bay. Ce qu’Otis aurait fait après, on ne peut que l’imaginer, donc on ne peut pas, puisque cela aurait Ă©tĂ© tout simplement inouĂŻ, comme toute son oeuvre l’a finalement Ă©tĂ© depuis toujours, y compris dans ses plus rĂ©vĂ©rencieuses reprises de Sam Cooke ou de Little Richard. Mais je ne peux m’empĂŞcher de penser Ă  ce qu’il aurait assez probablement pu faire s’il avait eu connaissance, quelques mois plus tard, en 1968, des formidables adaptations de Jacques Brel par Mort Shuman, pour un spectacle intitulĂ© « Jacques Brel Is Alive and Well and Living in Paris Â» (« Jacques Brel est vivant, se porte bien et vit Ă  Paris Â»).

Ce musical avait dĂ©butĂ© en 1966 pas loin de Broadway, au Greenwhich Village, mais la version sur disque ne sort qu’en 1968, et c’est avec ces adaptations (textes en anglais, arrangements soul) que quasiment tou.te.s les artistes anglophones, de Nina Simone Ă  Marc Almond en passant par David Bowie, Scott Walker et Dusty Springfield, vont dĂ©couvrir le grand Jacques – et c’est dans la « version Mort Shuman Â» qu’ils la mettront Ă  leur rĂ©pertoire. Les reprises enregistrĂ©es par Mort Shuman et sa troupe en 1968 restent toutefois parmi les meilleures, et en les Ă©coutant je ne peux pas m’empĂŞcher de penser Ă  Otis Redding. Quand Mort Shuman chante Brel, il rĂ©vèle une parentĂ© entre les deux artistes, Jacques et Otis, qui Ă©tait lĂ  depuis le dĂ©but, mais qu’on ne n’entendait, qu’on ne mesurait, qu’on ne rĂ©alisait pas bien, et il nous fait rĂŞver Ă  ce que le vrai Otis, Ă  son tour, aurait pu en faire.

Bref : en plus de son rĂ´le historique immense, de passerelle entre un auteur francophone mĂ©connu dans l’espace anglophone et tout un nouveau monde d’artistes (de Nina Simone Ă  Marc Almond en passant par Scott Walker et David Bowie), le travail de Mort Shuman sur Brel est tout simplement, en lui-mĂŞme, de la grande musique. Voici donc un autre top ten, celui de « Mort Shuman sings Jacques Brel Â» : Mathilde, Fanette, Next, Jacky, If we only had love, Song of old lovers, Amsterdam, The desperate ones, Mon enfance, Caramels. Sept titres issus du grand show et trois du disque suivant, qui ouvre une nouvelle dĂ©cennie et une nouvelle vie pour le grand Mortimer : celle de chanteur Ă  succès – mais ça, c’est encore une autre histoire…

Brooklyn by the sea, dimanche après-midi…

Après une vie de jeune prodige faiseur de tubes au Brill Building, une autre au service du rock anglais, une troisième comme intercesseur entre Jacques Brel et l’AmĂ©rique, et un splendide et poignant acte de naissance en solo intitulĂ© My death, le Mortimer se pose Ă  Paris et se lance dans une carrière de chanteur en français. Il fait appel Ă  un jeune parolier gĂ©nial alors acoquinĂ© avec Julien Clerc, et pour les arrangements Ă  un musicien gĂ©nial tout juste trentenaire lui aussi, sorti il y a peu du Conservatoire de Paris avec les premiers prix d’harmonie, de fugue et de contrepoint, qui s’est frottĂ© Ă©galement Ă  quelques grands jazzmen comme Dexter Gordon, Johnny Griffin ou Kenny Clarke – et qui a officiĂ© enfin comme arrangeur pour Michel Magne et Sylvie Vartan : le dĂ©nommĂ© Jean-Claude Petit. La fine Ă©quipe produit, en 1973, 1974 et 1975, une trilogie injustement oubliĂ©e, qui figure pourtant parmi les plus grandes oeuvres musicales en français des annĂ©es 70, aux cĂ´tĂ©s disons des meilleurs disques de Nino Ferrer, Christophe ou Aznavour.

Le premier des trois, surtout, bouleverse, avec ses histoires Ă©tranges d’étrangers, d’émigrants, de fantĂ´mes ou de vampires paumĂ©s dans le monde moderne. Roda-Gil, pourtant prodigue en chefs d’oeuvres, a rarement Ă©tĂ© aussi tranquillement barrĂ© et poĂ©tique, la voix Ă©corchĂ©e de Shuman est splendide, poignante, quant Ă  la musique… Ă€ l’aube des seventies, Aretha Franklin avait dĂ©clarĂ© que l’Europe avait essentiellement un grand chanteur soul : Charles Aznavour. C’est de ce cĂ´tĂ© que nous emporte la trilogie, avec un petit grain de folie en plus, et une rage aznavourienne mariĂ©e aux dĂ©lires symphoniques spectoriens de ses vingts ans, si bien qu’on n’est pas très loin non plus du River deep Mountain’ High de Spector enregistrĂ© avec Ike & Tina Turner. Disons qu’Aznavour a produit la soul des ArmĂ©niens de Paris (Ray Charles meets Komitas) et que Shuman a produit la soul des Juifs ashkĂ©nazes de Brooklyn (Ray Charles meets le Klezmer), et que comme Aznavour il a fait avec ça une musique d’une puissance telle qu’elle a pu toucher tout un monde, bien au-delĂ  de ces villes et de ces peuples.

Les trois albums sont Ă  Ă©couter en entier, en se laissant happer par mille dĂ©tails littĂ©raires, sonores, vocaux, je me contenterai ici de lancer cinq pistes : Le lac majeur, Brooklyn by the sea, Tout arrive, Écoute ce que je vais te dire, VoilĂ  comment m’as laissĂ©, puis cinq autres pour les annĂ©es suivantes, avec des textes et des arrangements un peu moins gĂ©niaux mais toujours les splendides mĂ©lodies et la voix poignante de Mort Shuman : le cĂ©lèbre Papa tango Charly bien entendu, et quatre splendides ballades mĂ©lodramatiques : Imagine, Sorrow, Comme avant, Un Ă©tĂ© de porcelaine [1]. Si l’on devait n’en retenir qu’une, ce serait bien sĂ»r Le lac majeur, archi connue mais pas assez reconnue, ou bien l’autre merveille du monde : Brooklyn by the sea, rĂŞverie bouleversante sur le Little Odessa de son enfance, celui des rĂ©fugiĂ©s avec leurs accents et leurs histoires, toute une humanitĂ© de survivant.e.s en train de s’effacer, et ces mots terribles :

« cette race va disparaĂ®tre Â».


Article publié le 18 AoĂ»t 2020 sur Lmsi.net