La confusion que l’on ne peut admettre sans se fracasser la tête jour et nuit contre le mur de béton armé qui l’érige, tient en deux mots : la démocratie confondue avec la représentation. La représentation est bien un régime de gouvernement, en France depuis la révolution de 1789. Mais la démocratie, au Ve siècle avant JC à Athènes, et bien que les femmes et les esclaves en furent écarté(e)s, est l’instauration au sein de la cité du conflit, nerf de la politique, la « cité divisée » dont l’oubli fut fatal aux athéniens, ainsi que Nicole Loraux put le décrire avec force dans un livre portant ce titre (on aimerait savoir pourquoi cet ouvrage majeur publié en 1997 n’est toujours pas réédité à l’heure qu’il est !).

La cité divisée, au risque de la stasis, de la guerre civile, voilà la démocratie. Ce que Jacques Rancière a d’une certaine manière réactualisé au cœur de la mésentente, mais en resituant l’enjeu au sein de la politique de l’être parlant, par l’expression d’un tort (plus ou moins absolu) et le partage du sensible. Dans les deux cas, il ne s’agit pas de sauver un mot, ou un concept de son naufrage, mais de garantir par cet écart le pouvoir de déjouer l’opération de capture à l’œuvre dans les formes de la gouvernementalité.

Si l’on oublie l’écart manifeste, constant bien que constamment refoulé, entre démocratie (conflit) et représentation (ordre), alors on tombe dans tous les panneaux, ceux que la confusion exhibe entre les deux termes pour asseoir l’évidence à la fois théorique et sensible, politique et esthétique, du bien fondé de la domination. On accepte de fait, à notre corps défendant, la définition de la démocratie telle que détournée par les libéraux, et la démocratie-dernier opium du peuple devient alors notre ennemie. De là l’assertion courante largement gobée chez les « radicaux » que « le fascisme n’est pas une anomalie, mais une possibilité inhérente à tous les régimes démocratiques » (Rasmussen), ou que « la démocratie est parfaitement soluble dans l’État d’exception » (Comité invisible).

Or ce n’est pas la démocratie qui est soluble dans l’État d’exception, mais l’État de droit, ce qui est tout différent. Bien sûr que le fascisme est cette possibilité inhérente à une démocratie confondue avec la représentation, car non seulement la plupart des dirigeants d’extrême droite ont en effet été élus « « démocratiquement » (mais avec parfois toute la menace inscrite dans leur propagande en cas d’opposition à leur marche inexorable, ou l’achat des voix, ou le bourrage des urnes, perçus aujourd’hui comme vices de forme par les démocrates libéraux qui à l’étranger envoient leurs observateurs lors des élections) ; mais la violence des formes de vie capitalistes génère « naturellement » le ressentiment et la haine – des nantis envers les pauvres comme des pauvres envers les nantis, en jeux de miroirs inversés, et nul ne peut prédire dans quel sens ira la haine, vers le fascisme (haine pure de l’autre, « viva la muerte ! ») ou la révolution (haine de classe mais amour de l’autre, « vive la vie affranchie ! »).

C’est bien pour cette raison qu’au sein du mouvement des Gilets jaunes, des bastons ou au moins de sévères empoignades ou altercations ont eu lieu entre militants d’extrême droite et Gilets jaunes antifascistes ou dans le refus sans concession de la mouvance fascisante. C’est sur le terrain de la lutte que le fascisme apparaît le moins naturel du monde, tandis que dans le ronflement des institutions de la république il apparaît – corps et image – comme une donnée admise parmi d’autres (ce qui change désormais, c’est que le jeu de rôle délétère où l’extrême droite servait de faire valoir aux libéraux qui prétendent nous en protéger depuis toujours, implose au profit d’une possibilité réelle, déjà inscrite dans les faits et lois de la gouvernementalité, pour l’extrême droite d’accéder au pouvoir, un pouvoir qui lui est servi sur un plateau).

Qui ne voit que la démocratie assimilée à la représentation est le leurre absolu que les gouvernants ne cessent de retaper, replâtrer, vouloir sauver dès qu’un mouvement surgit qui refuse la représentation ou s’en prend au minimum aux représentants en place ? Ainsi les Gilets jaunes avec force au début, mais plus vraiment en ce moment, il faudrait au moins se demander pourquoi. On a déjà relevé l’équivoque autour de la notion dans les différentes expressions du mouvement. Si la démocratie pour eux, c’est plus de représentation du peuple, la position est faible car démocratie égale encore représentation et ne modifie rien dans le fond ; si la démocratie est la persistance du conflit avec la part d’anarchie préservée au cœur de toute instance de délégation, alors la démocratie ne se confond plus avec la représentation et attaque la nature même du gouvernement capitaliste partout où il agit par représentation ou commandement. Car le capitalisme ne gouverne pas qu’au smartphone, mais aussi avec des chefs, d’autant plus omniprésents et impitoyables qu’ils semblent absents (Uber alles).

Le pouvoir du négatif est au prix de cette dissociation entre les deux termes, tout l’enjeu de nombreux débats parmi les Gilets jaunes. Seule la dissociation assumée entre démocratie et représentation permettrait au RIC notamment d’assumer la négativité, le pouvoir de dire Non, sinon il est bien plutôt un instrument d’acquiescement à toutes les scélératesses de gouvernement : Oui au Frexit, au refoulement des étrangers aux frontières, au rétablissement de la peine de mort, à l’abolition du mariage entre époux du même sexe, etc. Macron, brandissant cette menace du pire pour justifier son refus d’instituer le RIC, joue sur le velours de la confusion entre démocratie et représentation, ou entre démocratie et république, confusion au sein de laquelle le référendum serait pour lui l’impossible pratique de la démocratie directe : « on ne gouverne pas à coups de référendums ».

Rancière a précisé qu’il importe en outre de ne pas se complaire dans la critique technique de la démocratie comme représentation en revendiquant la démocratie directe qui fait encore de la démocratie un régime de gouvernement, une forme de gouvernementalité du peuple par lui-même aussitôt empêtrée dans le mauvais infini des procédures (ainsi présente-on ici ou là les outils d’organisation de l’Assemblée citoyenne des Gilets jaunes : « Les rôles des gardiens ont été précisés par rapport aux AC précédentes. Leur utilité est à prendre au sérieux, ils sont garants d’une assemblée constructive, pouvant se dérouler dans un climat de sécurité relationnelle. Les cinq gardiens incarnent :- la parole (grand kivoitou)- le sujet (M./Mme le juge)- le temps ( le lapin blanc)- la paix (Maître Yoda)- la transparence ( scribe) »).

« Sortir » de la démocratie, comme on sort des formes de vie capitalistes, risque alors d’être le leurre correspondant strictement au leurre dominant qui confond démocratie et représentation. On reste ainsi collé au constat chaque fois réitéré et accablant de la faiblesse des mouvements révolutionnaires qui n’arrivent pas à « (s’)en sortir », et pas seulement des réflexes citoyennistes démocrates de la vieille gauche. Mouvements qui butent toujours sur l’introuvable consistance de l’organisation dans le temps face aux extrêmes droites qui, elles, savent non seulement organiser la révolte pour la détourner, mais jouer le jeu des images, de toutes les médiations aliénantes, et des élections comme elles se doivent d’y participer, quitte une fois élues à les anéantir ou les contrôler de la manière la plus antidémocratique qui soit, c’est-à-dire dans l’étouffement violent de tout ferment de conflit.

Il y a quelques temps, des collaborateurs de lundimatin suggéraient que la seule grande question, pour un mouvement révolutionnaire aujourd’hui, est la contruction d’un nouveau Parti, que l’on osait même qualifier Parti des communistes. La question semble totalement refoulée en ce moment, de fait inabordée et bien absente du mouvement des Gilets jaunes depuis le début, tout aussi refoulée que la dissociation vitale entre démocratie et représentation ou république.

Ce dont il faut sortir, c’est du cycle des formes de la gouvernementalité républicaine, lesquelles de la 1re à la 5e ont peu à peu vidé ce que la République naissante avait d’affirmation conflictuelle dans sa pratique démocratique plus que dans ses institutions constituantes.

Ce dont il faut sortir, c’est de cette confusion mortelle qui faisait dire encore hier, sur France musique, à un compositeur contemporain : « c’est une honte que le service public décide maintenant, en supprimant les émissions consacrées à la création (d’œuvres de musique contemporaine), de ne plus {}assumer la part de désir et d’inconnu nécessaire à l’auditeur évéillé, et de tout sacrifier à la supposée demande de déjà connu de la part du consommateur, travers typique de nos démocraties capitalistes ».

La décision de France musique n’est pas l’embryon d’une forme fascisante de restriction et de contrôle des capacités créatrices du moment au sein d’une « démocratie capitaliste ». Elle signifie plutôt le contrôle institutionnel tendant vers l’absolu de ce que représente la musique pour la France d’aujourd’hui, par un retour au socle des valeurs patrimoniales, national et/ou mondial, dans la droite ligne du mythe de Notre Dame de Paris recuit et réapproprié à la sauce des grandes fortunes françaises non imposables. Ce qui n’empêche pas les architectes, dans leurs projets « fous (mais sérieux) » pour la reconstruction du toit de de la nef de Notre Dame, de recourir à une science des matériaux les plus modernes – verre, acier, aluminium, plastique…, non pas en artistes dégénérés mais en ingénieurs des plus grandes mises en valeur délirantes de l’imaginaire comme des dépenses somptuaires du capital financier. De même que les arts contemporains (dont la musique) deviendraient exclusivement le dada privé et raffiné, le grand frisson des mécènes ; ceux-ci dans leur idolâtrie continueront à craquer des sommes folles pour leurs Oeuvres. Qu’y a-t-il de démocratique là-dedans ?

La sous-caporal Zapat


Article publié le 17 Juin 2019 sur Lundi.am