Dans La Critique des armes. Une histoire d’objets révolutionnaires sous la IIIe République (Libertalia, février 2019), l’historien Éric Fournier interroge le rapport à l’arme qu’entretiennent les divers courants révolutionnaires français, du lendemain de la Commune aux grèves insurrectionnelles de 1947-1948. Où l’on constatera que les choses sont plus complexes qu’il n’y paraît puisque l’artefact surchargé d’imaginaires et de potentialités peut se révéler émancipateur ou aliénant.

« Autodéfense et continuum des armes »

Au sein de la constellation révolutionnaire, tout le monde déteste la police, la gendarmerie et la cavalerie : face à elles, nulle fraternisation possible. L’antimilitarisme défensif, déjà mis à mal à Limoges, montre d’évidentes limites, tragiquement illustrées par les salves meurtrières de Narbonne, Raon-l’Étape et Draveil. Dans ce contexte, la fusillade de la salle Ranque entraîne immédiatement un appel à l’autodéfense armée chez les syndicalistes révolutionnaires. Lors des meetings des terrassiers parisiens, on conseille « ouvertement de porter des armes et de s’en servir contre les forces de l’ordre ». À Lorient, le 12 juin, le secrétaire général de la Bourse du travail exhorte, dès la prochaine grève, « à s’armer chacun d’un révolver ou d’un fusil pour riposter aux tirs ». Et lorsque, un an après, l’intraitable Ricordeau, meneur de la grève des carriers de Draveil, si véhément qu’il est soupçonné un temps d’être un agent provocateur, s’enflamme – « répondez aux balles par les balles » – il exprime en fait une opinion largement partagée, tant les syndicalistes-révolutionnaires s’estiment en état de légitime défense face aux différentes forces de l’ordre – seuls les conscrits de l’infanterie étant épargnés par ce constat. Cette légitime défense s’applique avec autant d’évidence contre les « jaunes », « renards » et autres briseurs de grève, figures honnies, presque systématiquement décrits comme des nervis révolver au poing. Quand, vers 1911, les « hommes de confiance » (les services d’ordre, ndlr) s’imposent progressivement face à la police, porter une arme contre les « jaunes » reste en revanche toujours d’actualité.

Cette légitime défense est entendue au sens strict du terme : une riposte proportionnée en cas d’agression. Il faut « leur en montrer autant » pour forcer les « apaches de la république » à s’éloigner, en déduisent par exemple des syndicalistes lyonnais après la manifestation Ferrer. Il est donc accordé une vive attention à la matérialité des armes, celles de l’adversaire d’abord – matraques, sabres, révolvers d’ordonnance – puis celles des militants, qui doivent pouvoir les égaler. « Quiconque ira à une manifestation sans armes, ou ce qui revient au même avec un méchant révolver à barillet […], n’aura pas volé les coups de sabre qu’il récoltera », affirme La Guerre sociale en 1910. Selon Gustave Hervé, « la besogne des insurrectionnels est d’abord de se procurer chacun un bon Browning, l’arme indispensable, disons, pour se protéger des chiens policiers et autres animaux féroces ». Lutter à armes égales interroge la dangerosité respective des différentes armes réglementaires et des armes légitimes à leur opposer. Or, indéniablement, les représentations révolutionnaires établissent un continuum allant de la matraque au révolver d’ordonnance. En d’autres termes, il est considéré comme légitime d’opposer un pistolet automatique à une matraque républicaine. Considérer ces deux armes comme d’une égale efficacité meurtrière pourrait aujourd’hui nous surprendre, à condition d’oublier Charonne et Malik Oussekine.

Mais, au XIXe siècle, la matraque policière est unanimement considérée comme une arme létale, au-delà des seuls milieux révolutionnaires. En 1905, un manuel de self-défense l’assimile à un « dangereux assommoir avec lequel il est conseillé de frapper l’avant-bras » avant de rappeler le souvenir funeste du « casse-tête si souvent reproché aux policiers du Second Empire ». Les mémoires révolutionnaires évoquent aussi la violence des « assommades » de cet Empire que perpétuent volontiers les significativement nommés « cognes » de la République. Or, comme le souligne le mot « casse-tête », le terme « assommade » (ou « assommage ») est loin d’être anodin. Il désigne moins le simple fait d’étourdir ou de rendre inconscient que la volonté de briser le crâne. En 1870, lors du massacre de Hautefaye, les meneurs invitent à « assommer » Alain de Moneys. Aux abattoirs, c’est le premier geste de la mise à mort, le mieux connu des profanes. Pendant l’affaire Dreyfus, quand des bouchers de La Villette forment les troupes de choc de la ligue antisémitique de Jules Guérin, la presse dreyfusarde s’inquiète de la présence des tueurs des abattoirs. Rapportant une de leurs exactions, un journaliste des Droits de l’homme écrit : « ils assomment, ils égorgent, ils éventrent », rappelant les trois étapes de l’abattage : le coup de merlin, la saignée, la découpe de la carcasse. La police elle-même peut à l’occasion être assimilée par la gauche à ces tueurs-assommeurs. En 1897, lors de la grève de La Villette, L’Aurore révélait que des policiers auraient remplacé des grévistes. C’est l’occasion de brocarder la brutalité policière : « Ils assomment et saignent comme les plus experts des garçons bouchers de La Villette. […] Un bœuf n’est pas beaucoup plus difficile à tuer qu’un Parisien. » « L’assommade » est donc clairement associée à une sauvage tentative de meurtre. Ainsi s’établit un continuum légitimant l’usage des armes de poing face aux forces de l’ordre dès qu’elles brandissent leurs matraques. La rupture du continuum ne s’opère que face aux Lebel, contre lesquels même les emblématiques Browning ne sauraient lutter, et alors la crosse en l’air redevient centrale. Notons enfin que les autorités établissent elles-mêmes un continuum aussi large, sinon plus. Il est ainsi signifié aux officiers qu’ils peuvent faire usage de leurs armes sans sommations « si des violences ou des voies de fait sont exercées contre la troupe. Par exemple si elle est assaillie à coups de fusils ou de projectiles de n’importe quelle espèce ».

Ainsi, porter une bonne arme apparaît souvent comme une légitime nécessité d’autodéfense. Ce faisant, les révolutionnaires entendent exercer aussi un droit républicain, un héritage de la Révolution française. Mais, au-delà de la loi, se doter d’une arme de qualité pose d’autres questions, comme celle, persistante, de l’attribution collective ou de la possession individuelle. Malgré ces facilités légales, l’arsenal effectif est rarement à la hauteur des attentes militantes.

La Critique des armes. Une histoire d’objets révolutionnaires sous la IIIe République, pages 168-171


La critique des armes. Une histoire d’objets révolutionnaires sous la IIIe République