Avril 28, 2020
Par Marseille Infos Autonomes
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Ce texte se veut une contribution au dĂ©bat sur ce qui est en train de se passer. Il tente de comprendre un peu mieux ce que le rĂ©cit officiel de l’épidĂ©mie nous raconte, ce qu’il nous cache, et la maniĂšre dont les institutions le mettent en pratique. Il s’agit de contribuer Ă  la crĂ©ation d’une perspective critique qui puisse servir Ă  affronter ce qui nous attend.

Ce que nous racontent les mĂ©dias sur l’épidĂ©mie ressemble Ă  une histoire d’horreur, et ce qui se passe dans le voisinage et dans les hĂŽpitaux semble en confirmer l’authenticitĂ©. L’histoire officielle de cette Ă©pidĂ©mie dirige notre attention vers certains aspects de la rĂ©alitĂ© tout en occultant d’autres. Cette histoire paraĂźt familiĂšre et semble simplifier trop les choses : une menace, des gentils, des mĂ©chants et la promesse d’une fin rassurante. À condition de bien suivre les directives, Ă©videmment ! Les mesures prises par les institutions publiques vont dans le mĂȘme sens que ce rĂ©cit et donnent lieu Ă  des situations graves en matiĂšre sanitaire et sociale.

Au milieu de la confusion, le rĂ©cit officiel donne un visage aux agents qui interviennent dans la crise et apporte ainsi un sens concret aux Ă©vĂ©nements. Il indique les voies Ă  suivre pour la gestion sanitaire, sociale et punitive de la crise. Il convient de prĂȘter attention Ă  ce que disent, ce que font et ce que cachent les institutions pour mieux comprendre ce qui se passe. La forme littĂ©raire permet aux autoritĂ©s de mĂ©langer le social avec le policier, le malade avec les institutions et le virus avec l’indiscipline. Le rĂ©cit permet l’emprunt de mots et de mĂ©taphores entre des sphĂšres diffĂ©rentes, ce qui facilite la gouvernance.

Un virus sauvage

Selon les mĂ©dias, l’épidĂ©mie vient d’Orient, prĂ©cisĂ©ment d’une zone oĂč la civilisation et le progrĂšs cohabitent avec le primitif. Il est curieux que la plupart des rĂ©cits sur les Ă©pidĂ©mies situent leurs origines loin d’Europe et des États-Unis. Ils prĂ©sentent le virus comme une manifestation de la nature sauvage. On dit de lui qu’il est fĂ©roce, rusĂ©, Ă©goĂŻste, destructeur
 des traits Ă  mi-chemin entre l’animal et l’humain. Curieusement, ce sont les mĂȘmes attributs avec lesquels les Romains dĂ©crivaient les Barbares. Pour l’Empire romain, Ă©taient barbares celles et ceux qui menaçaient la stabilitĂ© de Rome depuis l’extĂ©rieur (les peuples voisins) ou depuis l’intĂ©rieur (la plĂšbe rebelle et les esclaves).

Le rĂ©cit officiel relie le degrĂ© de civilisation d’un endroit donnĂ© Ă  la force des institutions chargĂ©es de la sĂ©curitĂ© et de la santĂ© ; un État fort serait synonyme de civilisation. Quand les mĂ©dias signalent un territoire comme origine de l’épidĂ©mie, ce qu’ils annoncent c’est l’imposition dans cette zone de nouvelles mesures de contrĂŽle sanitaire et policier, que ce soit au niveau national ou international. L’alibi le plus frĂ©quent pour justifier la colonisation a toujours Ă©tĂ© le dĂ©sir de civiliser l’autre.

Ce qui n’est pas dit, c’est que beaucoup de ces maladies apparaissent dans des territoires rĂ©cemment urbanisĂ©s et industrialisĂ©s. Les processus brusques d’urbanisation et d’entassement de la population favorisent la transmission d’agents pathogĂšnes. L’urbanisation intensive des Ă©cosystĂšmes naturels accule la faune dans des espaces rĂ©duits. L’industrie agroalimentaire entasse les animaux et introduit des produits chimiques, des antiviraux, des antibiotiques, etc. En gĂ©nĂ©ral, la transformation soudaine de l’habitat humain et animal favorise l’apparition de maladies. On en a pour exemples la grippe porcine, la grippe aviaire, la maladie de la vache folle, etc. Le Capitalisme a sens cesse besoin de s’étendre et de coloniser des territoires mais il n’apparaĂźtra jamais comme responsable d’aucune Ă©pidĂ©mie. Il est beaucoup plus facile d’accuser un peuple lointain et Ă©tranger aux mƓurs prĂ©tendument peu civilisĂ©es.

Le virus incarné

Le rĂ©cit officiel nous suggĂšre qu’en franchissant la barriĂšre des espĂšces, le virus nous transforme, mais pas tous Ă  la mĂȘme enseigne. À celles et ceux qui se soumettent Ă  la discipline sanitaire et au contrĂŽle social, malades ou pas, on attribue le rĂŽle de victimes. Les personnes indisciplinĂ©es, quant Ă  elles, sont dĂ©signĂ©es comme Ă©tant complices du virus, par Ă©goĂŻsme ou par irresponsabilitĂ©, et deviennent des boucs Ă©missaires. La pĂ©riode d’incubation du virus facilite l’apparition de la figure du porteur sain, inconscient de sa propre infection. Le rĂ©cit officiel accorde beaucoup d’attention Ă  cette figure du porteur sain, le culpabilisant, et gĂ©nĂšre ainsi une atmosphĂšre de mĂ©fiance gĂ©nĂ©rale proche de la paranoĂŻa.

Selon la version officielle, la guĂ©rison exige une soumission totale aux normes sanitaires et la rĂ©alisation d’une sorte de sacrifice. Les sacrifices du et de la malade sont l’isolement et la soumission au traitement mĂ©dical (quand il a la chance d’en recevoir), pour les autres le sacrifice est le confinement. Dans la Bible, lorsque JĂ©sus soigne un lĂ©preux, il lui recommande d’expier ses pĂ©chĂ©s par le sacrifice pour guĂ©rir complĂštement. Le lien entre maladie et pĂ©chĂ© vient de loin sauf qu’aujourd’hui on ne parle plus de rĂ©demption mais de soumission aveugle comme forme de responsabilitĂ© sociale.

Cette maniĂšre moralisatrice de prĂ©senter l’épidĂ©mie culpabilise les personnes tandis qu’elle exempt de toutes responsabilitĂ©s le commerce et la gestion publique. Mais les maladies ne deviennent pas des Ă©pidĂ©mies par la faute d’une ou plusieurs personnes. Il faut pour cela un contexte favorable qui soit Ă  la fois environnemental, social, Ă©conomique, infrastructurel, etc. Affronter cela impliquerait de rentrer en collision avec le commerce capitaliste, et ce n’est pas ce que veulent les autoritĂ©s. Toute personne est susceptible d’ĂȘtre porteuse du virus, c’est pour cela qu’a Ă©tĂ© dĂ©crĂ©tĂ© notre confinement Ă  la maison, au quartier ou au village, dans le pays. Les autoritĂ©s nous assurent que c’est pour Ă©viter la contagion, mais en verbalisant les gens qui sortent dans la rue, seul·e·s ou accompagné·e·s d’un·e cohabitant·e, la justification mĂ©dicale semble laisser place Ă  celle de l’ordre public. On nous informe mal et on nous dit, avec un ton paternel et un langage infantilisant, que nous devons rester Ă  la maison pour notre bien et celui des autres. L’urgence contraint Ă  ne pas questionner les dĂ©cisions des experts, et encore moins Ă  envisager une autre forme de gestion de la crise ; il n’y a rien Ă  discuter. Le problĂšme c’est que l’urgence devient de plus en plus la norme. En outre, notre totale dĂ©pendance au systĂšme de santĂ© public, l’absence d’alternatives de base dans ce domaine, fait qu’il est mĂȘme difficile d’envisager d’autres maniĂšres d’affronter l’épidĂ©mie.

Le confinement encourage la surexposition aux mĂ©dias et aux rĂ©seaux sociaux. La combinaison d’isolement et de communication tĂ©lĂ©matique gĂ©nĂšre une culture du confinement dont l’ingrĂ©dient principal est le syndrome de Stockholm. De plus, le virtuel se normalise comme substitut aseptisĂ© au rĂ©el et aux relations de proximitĂ©. Cette culture naturalise le contrĂŽle social, commence Ă  percevoir la rue comme un espace Ă  risques, et la maison comme un refuge serein. Dans ce contexte, l’isolement s’annonce comme une forme d’hygiĂšne sociale qui doit ĂȘtre complĂ©tĂ©e par la discipline et le maintien de l’ordre. La culture du confinement reproduit les traits de la culture, des valeurs et des habitudes de la classe dominante. La propagande officielle nous dit que nous devons ĂȘtre solidaires et rester Ă  la maison, mais en Ă©change elle fomente Ă  tout instant une culture de l’individualisme, de l’indiffĂ©rence pour l’autre, du calcul sans Ă©motions, des Ă©motions sans rĂ©flexion, une culture qui s’infiltre Ă  domicile par l’intermĂ©diaire des mĂ©dias et des rĂ©seaux cybernĂ©tiques. Parce que la majeure partie de la population dĂ©pend au quotidien de rĂ©seaux informels d’entraide et de solidaritĂ©, adopter la culture de l’élite est non seulement frustrant mais aussi suicidaire. Le rĂ©cit officiel de l’épidĂ©mie est le principal promoteur de cette culture du confinement, et c’est le seul qu’on entend pour le moment.

Les rues sont rĂ©duites Ă  des lieux de passage pour les travailleur·se·s et les consommateur·rice·s, la ville est pacifiĂ©e. Cela ressemble au rĂȘve des premiers urbanistes du XIXe siĂšcle devenu rĂ©alitĂ©. C’est Ă  cette Ă©poque qu’est apparu le terme « contrĂŽle social Â» pour parler du travail des urbanistes qui incorporaient dĂ©jĂ  la logique sanitaire Ă  leurs projets. La planification urbaine devait ordonner l’espace, la mobilitĂ© et les interactions entre les individus pour prĂ©venir l’apparition de pathologies mĂ©dicales (maladies) et sociales (rĂ©voltes, mutineries, etc.). Certaines de ces transformations ont eu des effets positifs sur la santĂ©, mais en contrepartie elles ont accru le contrĂŽle social. À l’époque comme aujourd’hui, la soumission et le contrĂŽle social sont le prix Ă  payer en Ă©change de la promesse d’une bonne santĂ©. Quand on transpose le rĂ©cit officiel de l’épidĂ©mie au territoire, il se convertit en un mĂ©canisme de gouvernance en Ă©troite relation avec les processus de gentrification. Ce que cache la version officielle c’est qu’en Ă©tant isolé·e·s, nous sommes plus vulnĂ©rables aux effets de n’importe quelle crise et du Capitalisme en gĂ©nĂ©ral.

Ce qu’elle Ă©vite de dire aussi, c’est que le verbiage mĂ©dical sert Ă  maquiller la domestication sanitaire de la population.

Selon le rĂ©cit officiel, la maison est un espace sĂ»r qui sert de refuge contre la menace extĂ©rieure. Cette logique s’applique aussi au domaine institutionnel, et ainsi la fermeture des frontiĂšres cherche Ă  immuniser le pays face Ă  la menace extĂ©rieure, mĂȘme si celles-ci Ă©taient dĂ©jĂ  fermĂ©es Ă  la majoritĂ© des humains. Ce transfert du personnel au public prĂ©tend, entre autres, stimuler l’identitĂ© nationale entendue comme collectivitĂ© immunitaire. Les crises sont des moments dĂ©licats et les institutions ont besoin de prĂ©server leur lĂ©gitimitĂ©. Les phĂ©nomĂšnes biologiques ne respectent pas les limites des frontiĂšres ni les contrĂŽles douaniers, et mettent en Ă©vidence leur caractĂšre arbitraire, artificiel. De plus, le manque de moyens et le manque de prĂ©vision face Ă  la probabilitĂ© d’épidĂ©mies, montrent que l’État ne tient pas sa promesse de protĂ©ger la santĂ© de la population. Tout envelopper dans le drapeau national permet d’éviter que la lĂ©gitimitĂ© des institutions soit atteinte.

La guerre sanitaire

Ces derniers jours, la plupart des dĂ©cisions gouvernementales ont suivi une logique Ă  mi-chemin entre le mĂ©dical et le militaire. En principe, voir des militaires et des mĂ©decins rĂ©unis dans une mĂȘme confĂ©rence de presse peut paraĂźtre Ă©trange, mais lĂ  non plus il n’y a rien de nouveau [1]. Durant la PremiĂšre Guerre mondiale, les Ă©pidĂ©mies avaient tendance Ă  occasionner beaucoup de pertes, elles reprĂ©sentaient une menace aussi importante que les armĂ©es ennemies. Pour les mĂ©decins militaires, la patrie Ă©tait un corps social menacĂ© par les ennemis aussi bien humains que microbiens. Le style belliqueux de la lutte contre l’épidĂ©mie, que l’on retrouve autant dans le rĂ©cit que dans sa mise en pratique, suit cette mĂȘme logique. Ce qui ne se dit pas c’est que la santĂ© des institutions et celle de la population sont deux choses diffĂ©rentes. On n’explique pas non plus pourquoi la plupart des mesures gouvernementales prises pendant et aprĂšs la crise ont tendance Ă  empirer les conditions de vie des secteurs les plus opprimĂ©s et les plus exploitĂ©s.

L’ambiance de guerre a converti les mĂ©dias et les rĂ©seaux sociaux en une espĂšce d’aspirateur de l’attention. Chaque jour les pales (mĂ©dicale, politique, militaire et policiĂšre) de la machine de l’État se mettent Ă  tourner, et gĂ©nĂšrent un courant de statistiques, de donnĂ©es et d’émotions qui nous emporte dans la logique institutionnelle. Ce courant statocentrique prĂ©tend renforcer le lien entre individus et institutions, en prĂ©sentant ces derniĂšres comme les seules intermĂ©diaires entre la population et l’épidĂ©mie (ou l’incendie, le tremblement de terre, l’inondation, etc). Selon leurs porte-paroles, la guerre sanitaire comporte deux fronts principaux : celui microbien du ressort du personnel sanitaire et scientifique, et celui territorial du ressort de la police. Il est fort probable que la suractivitĂ© dans le domaine rĂ©pressif cherche Ă  dissimuler la faiblesse d’un systĂšme sanitaire dĂ©jĂ  effondrĂ© avant l’épidĂ©mie et avant les coupes budgĂ©taires successives. La harangue militaire ne reconnaĂźt pas non plus que ce sont les transformations politiques, Ă©conomiques et sociales du Capitalisme qui rĂ©pandent les Ă©pidĂ©mies. Le discours officiel Ă©clipse le fait que la logique militaire ne fait que contribuer Ă  aggraver les problĂšmes provoquĂ©s par la maladie.

Le courant statocentrique a tendance Ă  affaiblir les liens sociaux qui ne sont pas axĂ©es sur les institutions. Ces liens sont nĂ©cessaires Ă  la vie, et plus on est dans une situation de vulnĂ©rabilitĂ© plus on en dĂ©pend. La logique immunitaire est un luxe que tout le monde ne peut pas se permettre. Les systĂšmes de santĂ© public et privĂ© monopolisent la gestion de notre santĂ©, et les dĂ©cisions se prennent entre experts et gestionnaires. Compte tenu de la situation du systĂšme public de santĂ© dĂ©jĂ  avant la crise, il est probable qu’il n’y avait pas tellement d’autres alternatives que le confinement, mais de toute maniĂšre la population n’est pas appelĂ©e Ă  donner son avis sur la question. Comme ce fut le cas dans d’autres crises, l’État reprend la main pour gĂ©rer les catastrophes produites par le Capitalisme et garantir sa continuitĂ©. La gestion publique de cette Ă©pidĂ©mie semble suivre le modĂšle chinois, surtout dans le domaine rĂ©pressif.

Le couronnement des héros

Le rĂ©cit officiel fonctionne parce qu’il promet une fin rassurante : l’endiguement de l’épidĂ©mie. Il nous indique Ă  l’avance qui seront les artisans de la victoire ; les hĂ©ros seront les institutions sanitaires, scientifiques et punitives, et le gouvernement. En deuxiĂšme lieu il y aurait les citoyen·ne·s discipliné·e·s, puis viendraient les porteur·se·s inconscient·e·s du virus et enfin, au fond des enfers, une minoritĂ© indisciplinĂ©e atteinte par le virus. Cette Ă©chelle est parfaitement reconnaissable par le traitement mĂ©diatique diffĂ©renciĂ© que reçoit chaque Ă©chelon. Le rĂ©cit officiel fait bien la distinction entre le rĂŽle des hĂ©ros et des simples soldats qui accomplissent leur devoir, comme le personnel soignant (rĂ©munĂ©rĂ© ou non), et le reste des travailleur·se·s qui continuent de travailler. Ceci dit, le couronnement des hĂ©ros ne sera qu’une pause, jusqu’à la prochaine apparition du virus ou de son cousin. Si ce sont des contextes sociaux, Ă©conomiques ou gĂ©opolitiques Ă  long terme qui provoquent l’apparition des Ă©pidĂ©mies, alors la prochaine crise nous attend dĂ©jĂ  au coin de la rue. Les hĂ©ros servent de modĂšles de conduite, ils sont la jonction qui permet aux personnes confinĂ©es de pouvoir s’identifier avec les autoritĂ©s aux commandes. Quand, malgrĂ© les hĂ©ros, le lien sujet-État se fragilise, apparaissent la critique et l’indiscipline, ce qui est la pire des maladies pour une institution.

La nĂ©cessitĂ© d’une approche critique

Les analystes militaires disent que le langage doit ĂȘtre employĂ© pour confondre l’ennemi, rallier et motiver les amis, et gagner le soutien des spectateur·rice·s hĂ©sitant·e·s, et ils ajoutent que la guerre est davantage un duel de narrations que de raisons ou de donnĂ©es. Dans cette guerre sanitaire, l’ennemi est a priori le virus. Ce virus semble avoir pour alliĂ©s les relations interpersonnelles non mĂ©diĂ©es par l’État, et la population indisciplinĂ©e. Le rĂ©cit officiel gĂ©nĂšre la panique, il court-circuite la capacitĂ© critique et renforce la culture de la classe dominante. Il oriente ainsi les axes de travail scientifiques, mĂ©dicaux et policiers, aggravant la situation dĂ©jĂ  dĂ©licate de nombreuses personnes. Le rĂ©cit encourage la soumission aveugle Ă  l’autoritĂ© et stigmatise des secteurs prĂ©cis de la population. Il serait bon de sortir du cloisonnement militaro-sanitaire dans lequel on cherche Ă  nous confiner pour avoir une perspective plus large, c’est-Ă -dire meilleure.

Crise structurelle, non exceptionnelle

Cette Ă©pidĂ©mie n’a rien d’un Ă©vĂ©nement singulier et soudain, nous en avons dĂ©jĂ  connu d’autres semblables auparavant, quoique Ă  des degrĂ©s diffĂ©rents. L’émergence d’épidĂ©mies et de guerres dĂ©pend de facteurs sociaux, et en cela elles sont en lien avec les formes de la domination. La forme actuelle est le Capitalisme et cela faisait dĂ©jĂ  longtemps qu’on nous annonçait qu’il allait de nouveau entrer en crise ; il semblerait que ce soit en train d’arriver. L’épidĂ©mie accĂ©lĂšre des processus Ă©conomiques et de contrĂŽle social. Certains de ces processus s’annonçaient dĂ©jĂ  depuis longtemps, comme le retour de la crise Ă©conomique, d’autres en revanche n’étaient encore testĂ©s qu’à une plus petite Ă©chelle, comme les technologies de contrĂŽle social. C’est maintenant la crise du coronavirus, comme ce fut en 2008 la crise des subprimes, comme il y eut avant celle de la bulle Internet et celle du pĂ©trole. Toutes ces crises sont diverses manifestations d’un Capitalisme en crise permanente, depuis au moins cinquante ans. Sauf que l’originalitĂ© de celle-ci est de conduire Ă  la paralysie d’une grande partie de l’économie.

En 2008, le rĂ©cit officiel dĂ©crivait la crise comme une catastrophe naturelle, avec ses tremblements de terre financiers, ses tempĂȘtes sur les marchĂ©s, sa sĂ©cheresse du crĂ©dit, etc. Le Capitalisme se prĂ©sentait comme un fait naturel, et le remettre en question reviendrait Ă  remettre en question la brise marine. Cette crise tendait aussi Ă  ĂȘtre dĂ©crite comme une maladie qui attaquait la santĂ© de l’économie, et Ă  laquelle on injectait de la liquiditĂ© pour assainir les comptes. ReprĂ©senter la crise comme une pathologie occulte la possibilitĂ© d’un autre type de diagnostic, comme le fait que la maladie soit le Capitalisme lui-mĂȘme.

Les épidémies répondent à des causes structurelles, elles sont en lien avec le modÚle social dans lequel elles se développent, qui dans ce cas précis est le Capitalisme. Chaque crise que nous vivons répond aux nécessités de transformation du modÚle capitaliste.

Le rĂ©cit sur l’épidĂ©mie qu’on nous conte aujourd’hui n’a rien de nouveau, il en existe des versions antĂ©rieures. Tandis que la Bible faisait le lien entre maladie et pĂ©chĂ©, les thĂ©ologiens mĂ©diĂ©vaux en raffinĂšrent l’argument. Dans leurs Ă©crits ils accusaient les hĂ©rĂ©tiques, les juifs, les gitans et les maures de provoquer des Ă©pidĂ©mies et d’ĂȘtres eux-mĂȘmes un flĂ©au contagieux. La diffusion de ces idĂ©es poussa au confinement et Ă  la persĂ©cution des populations entiĂšres.

Les chroniques des Ă©pidĂ©mies du XIXe siĂšcle accusaient les personnes migrantes d’ĂȘtre porteuses de maladies, d’autant plus si elles rĂ©sistaient contre la perte de leur culture d’origine. Les premiĂšres femmes qui luttĂšrent contre les rĂŽles assignĂ©s par le Patriarcat furent aussi l’objet de cette accusation. Dans leur cas, on les accusait de propager une maladie au cƓur mĂȘme du corps social, la famille. Le traitement qui leur fut administrĂ© fut, une fois encore, de les confiner au foyer. Pendant la Guerre Froide, les porteurs de maladies devinrent plus sinistres. Dissident·e·s et agitateur·rice·s s’infiltraient en catimini dans la population et contaminaient par leurs idĂ©es les citoyen·ne·s honorables. Dans ces mĂȘmes annĂ©es, la lutte anticoloniale amena les mĂ©tropoles Ă  accuser leurs colonies d’ĂȘtre des territoires dangereux sur le plan sanitaire et prĂ©disposĂ©s Ă  la maladie communiste.

Dans tous ces cas, le rĂ©cit de l’épidĂ©mie a eu une structure similaire, des hĂ©ros et des vilains comparables, et une fin analogue. Finalement, le rĂ©cit se termine toujours par le renforcement de la culture des Ă©lites comme culture dominante, et par la criminalisation de secteurs entiers de la population.

Un virus qui chevauche le Capitalisme

Les agents pathogĂšnes ont besoin d’écosystĂšmes favorables pour se reproduire, c’est Ă  dire qu’il faut qu’il y ait une relation adĂ©quate entre le virus et les processus sociaux, environnementaux, technologiques, etc. L’industrialisation et l’urbanisation intensives constituent des Ă©cosystĂšmes favorables pour l’émergence d’épidĂ©mies, comme toute transformation brutale de l’habitat animal et humain. Le Capitalisme est l’authentique patient 0, tandis que les institutions Ă©tatiques s’en lavent les mains et se limitent Ă  gĂ©rer les consĂ©quences de l’épidĂ©mie. Le modĂšle social capitaliste repose sur la compĂ©tition et l’inĂ©galitĂ©, c’est la raison pour laquelle il a besoin de structures qui puissent garantir la sĂ©curitĂ© de son commerce et la paix social. L’état d’urgence actuel ne fait qu’intensifier des mesures rĂ©pressives dĂ©jĂ  existantes auparavant, mais il les Ă©tend surtout Ă  une grande partie de la sociĂ©tĂ©. Le confinement est une mesure qui prĂ©tend Ă©viter le contact entre les personnes et entrave les rĂ©seaux informels d’amitiĂ© et d’entraide. La distance sociale qu’on nous impose nous touche tou·te·s sans exception, mais il y a celles et ceux dont la survie dĂ©pend totalement de ces rĂ©seaux tel·le·s que les migrant·e·s, les dĂ©tenu·e·s, les mĂšres cĂ©libataires, etc. Et mĂȘme lorsque on est pas directement concerné·e par ces situations, le confinement aggrave le malaise provoquĂ© par l’exploitation et la domination dĂ©jĂ  prĂ©sentes depuis longtemps. Il y a confinements et confinements.

La « Ley Mordaza Â» [2] a Ă©tĂ© conçue pour rĂ©primer les protestations durant la crise prĂ©cĂ©dente et elle est devenue un outil fondamental pour punir l’indiscipline Ă  cette pĂ©riode. Il est fort probable que, comme cela s’est passĂ© ailleurs, certaines des mesures exceptionnelles prises aujourd’hui finissent par s’inscrire de maniĂšre permanente dans nos vies. DĂ©sormais le bĂąillonnement a une utilitĂ© sanitaire.

Agresser la vie

Le Capitalisme nuit Ă  la vie en polluant l’environnement et en dĂ©truisant les milieux naturels. Les inĂ©galitĂ©s et l’exploitation rendent difficile le maintien de la vie collective. La logique capitaliste dĂ©coupe la vie, elle la divise entre travail productif et travail reproductif, et la convertit en une course suicidaire. L’État attaque la vie avec son systĂšme punitif et les guerres. De surcroĂźt, le Capitalisme sacrifie de temps en temps une partie de la population en favorisant la survenue d’épidĂ©mies.

La structure du rĂ©cit officiel est semblable Ă  celle des rites de passage ancestraux, ceux-lĂ  mĂȘmes en usage autrefois pour marquer les diffĂ©rentes Ă©tapes de la vie (de l’enfance Ă  l’ñge adulte, du cĂ©libat au couple, etc.). Ces cĂ©rĂ©monies servent Ă  prĂ©parer les membres de la communautĂ© aux changements qui les attendent. Ces rites de passage avaient l’habitude de se structurer en trois phases, la premiĂšre Ă©tant la sĂ©paration du reste de la communautĂ©. Venait ensuite une pĂ©riode de transformation personnelle. Enfin, l’individu rĂ©intĂ©grait le groupe en tant que personne nouvelle.

Le rĂ©cit officiel de l’épidĂ©mie et ses applications pratiques prĂ©tendent transformer la culture, les valeurs et les habitudes de la population pour les adapter aux besoins du Capitalisme. À cette fin, ils font la promotion d’identitĂ©s collectives, comme celle du citoyen responsable ou celle du patriote, et ils encouragent des formes dĂ©terminĂ©es de relations entre les personnes, et entre celles-ci et le milieu naturel. Certains aspects de cette transformation sont dĂ©jĂ  perceptibles, comme l’utilisation du foyer comme un espace multi-usages (travail, consommation, Ă©ducation, gestion domestique). DorĂ©navant, la distance sociale est prĂ©sentĂ©e comme une habitude saine, alors que la rencontre qui n’est pas mĂ©diĂ©e par les institutions gĂ©nĂšre de la suspicion.

Les processus de transformation du Capitalisme constituent des situations dĂ©licates pour les institutions Ă©tatiques. Ils mettent en jeu la lĂ©gitimitĂ© des États, qui mobilisent alors beaucoup de ressources et intensifient la violence structurelle et la violence plus visible. Les consĂ©quences de cette maniĂšre d’affronter la crise commencent dĂ©jĂ  Ă  se voir, et ce n’est que le dĂ©but.

DĂ©fendre la possibilitĂ© de vivre dignement, de vivre tout simplement, requiert la capacitĂ© de crĂ©er une perspective critique sur ce qui est en train de se passer, et sur ce que le rĂ©cit officiel de l’épidĂ©mie dit qu’il se passe. Cela doit se traduire dans la pratique, comme par exemple avec les tentatives de crĂ©er des rĂ©seaux d’entraide. Ces rĂ©seaux constituent une rĂ©ponse cohĂ©rente face Ă  l’attaque des relations entre les personnes et les groupes, et c’est la raison pour laquelle l’État est dĂ©jĂ  en train d’essayer de les rĂ©cupĂ©rer pour en faire un exemple de citoyennetĂ© responsable. L’entraide est une bonne base Ă  partir de laquelle dĂ©passer la logique de guerre sanitaire, mais pour Ă©viter qu’elle soit rĂ©cupĂ©rĂ©e elle doit aussi marquer clairement la ligne entre les camps. De l’entraide, il faut faire Ă©clater la colĂšre, il faut contribuer Ă  ce qu’émerge son essence anticapitaliste.

Pour y parvenir, nous devons prendre soin de nous-mĂȘmes, et c’est peut-ĂȘtre le meilleur moment pour reconsidĂ©rer le fait que laisser allĂšgrement notre santĂ© et notre sĂ©curitĂ© aux mains de l’État et du MarchĂ© n’est pas la chose la plus sensĂ©e. Les rĂ©seaux d’entraide, les assemblĂ©es de quartier, les collectifs de soutien aux personnes migrantes et dĂ©tenues, etc. pourraient constituer une bonne base pour tisser de nouveaux liens de solidaritĂ©. Ces tissus collectifs pourraient arracher au Pouvoir des espaces d’autonomie, Ă  partir desquels faire face aux agressions de l’État et du MarchĂ© et vivre plus dignement.

Biblioteca Social Contrabando, le 3 avril 2020

Texte original : https://www.grupotortuga.com/La-cri…




Source: Mars-infos.org