Juillet 28, 2021
Par Archives Autonomie
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La France ne peut pas être sujette à une crise — telle était la conviction du capitalisme français, de ses intermédiaires parasitaires et de la majeure partie des ouvriers. Les colonies, le marché intérieur, la bonne organisation du système de production et aussi le manque de main d’œuvre nationale, garantissent à la France un certain équilibre économique. Il semblait qu’en France le malthusianisme remportait un juste triomphe, dans cette France qui était tout cela obligée d’ouvrir à deux battants ses frontières pour laisser entrer un flot immense d’ouvriers étrangers. Dans un moment où les États-Unis bloquaient les portes de l’immigration, où le chômage commençait à pointer en Allemagne et en Angleterre, l’oasis française a été une espèce de soupape de sécurité pour les pays dans lesquels les masses tombées dans la misère représentaient un sérieux danger pour le régime fasciste italien, polonais, etc. Si l’on considère sans émettre de réserves ce phénomène particulier, il faut reconnaître qu’il a éloigné pour quelque temps les masses ouvrières d’objectifs plus radicaux. Ceux qui restaient dans leur pays respectif, comme c’est le cas de l’Italie et de l’Espagne, étaient eux aussi victimes du mirage de l’émigration. D’une part, ils voyaient dans l’émigration une issue, une dernière bouée de sauvetage, et, de l’autre, ils espéraient que le mouvement qui donnerait le coup décisif au régime fasciste ou militaire viendrait des masses émigrées. Le début de l’émigration politique italienne, par exemple, a été précisément caractérisée par une certaine prolifération sur le sol français des organisations bolcheviques, anarchistes à l’eau de rose, cela va de soi, antifascistes en général. Il émanait de ces organismes un certain romantisme du type années 60, l’espoir de reconquérir l’Italie ou l’Espagne à partir de la France. Mais les centuries prolétariennes et les légions garibaldiennes se révèleront bien vite être des parades peu sérieuses au bout desquelles étaient prêtes des embuscades de grand style. Ce qui par conséquent a prévalu, ce n’a pas été l’esprit héroïque, mais plutôt le sens pratique consistant à rester en France pour y tenter sa chance. Certes, nombreux furent les éléments qui ont été victimes de ce mouvement antifasciste qui a enflammé particulièrement les cœurs à l’époque de l’assassinat de Matteotti. Beaucoup qui étaient retournés en Italie ont disparu, qui dans les prisons de la patrie, qui même dans les rangs fascistes. Mais une grande partie s’est adaptée à l’ambiance démocratique française, et de nombreux ouvriers se sont aristocratisés dans cette démocratie.

Naturellement, la corruption des masses émigrées ne s’est pas arrêtée à ce point-là. Les émigrés étaient des millions, ils ne pouvaient pas être un élément négligeable pour la bourgeoisie française. Dans la période de développement florissant de l’industrie française, elle a même absorbé une grande partie des éléments politiques, après avoir naturellement expulsé la fraction la plus rebelle de ces éléments. Et elle les a pris dans tous les rangs, sociaux-démocrates, bolcheviks, anarchistes, sans exception. C’est de cette manière qu’ont prospéré des coopératives dans le bâtiment ou bien des coopératives rurales dans lesquelles les noms de Baldini, Salvi et Campolonghi, sont désormais consacrés. Ces coopératives, ignobles entreprises d’exploitation, sont bien connues des ouvriers qui doivent, transitoirement pour certains, durant une longue période pour d’autres, en subir le régime impitoyable. Mal payés, volés par les éléments mêmes qui les commandent et les soumettent à des frais de bouche obligatoires, ces ouvriers ont subi et subissent aussi l’impôt forcé prélevé par l’organisation confédérale, et les sous-sections ad usum delphini. Naturellement, les dirigeants de ces infâmes entreprises d’exploitation font partie de cette main d’œuvre hautement qualifiée que la presse française déclare vouloir conserver en France. À ce ramassis de sbires, d’argousins, se joignent les éléments les plus connus de la social-démocratie et de la “concentration”, et à lui se lie aussi l’entreprise confédérale des Caporali, Buozzi, etc. Aux côtés des coopératives, ont surgi d’innombrables tâcherons [1], venant de tous les partis et de tous les courants. Ces maîtres-tyrans, qui parfois deviennent entrepreneurs, c’est-à-dire des super-maîtres-tyrans, proviennent en nombre des rangs bolcheviks dans lesquels ils restent même aux côtés des pauvres brebis dont ils effectuent quotidiennement la tonte.

Et ceci n’est pas le cas des seuls organismes bolcheviks officiels : même dans les rangs du pur prométhéisme [2] quelques tâcherons galeux peuvent se permettre d’attendre la gloire de jours meilleurs à l’ombre du nom désormais quelque peu démodé de Bordiga et de ses propriétés qui s’élèvent à des centaines de milliers de francs. Certes, il s’agit là aussi d’une main d’œuvre hautement qualifiée que le capitalisme français se propose de conserver. Et il y a un dicton dans les rangs prolétariens de l’émigration qui dit : voilà des gens qui doivent remercier le fascisme ! À côté de cette équipe d’oppresseurs, de spéculateurs, de joueurs de courses de chevaux, qui malheureusement imitent des ouvriers, de ces figures dégoûtantes qui profitent de la politique socialiste, communiste et anarchiste, à côté des Zeli, des Zaberoni, des Angelini et des Topi Tosca, nous voyons des ex-délégués du Parti Communiste Italien pratiquer le commerce de gros et contribuer par un autre chemin à la tonte des brebis prolétariennes, en bons émules des bons Caporali et compagnie. D’autres qui ont pris le chemin de l’usine ou qui n’ont pas eu trop de chance (?) se sont contentés de devenir des chefs ou des monstres-maîtres. Et il est caractéristique de noter que ces gens-là, en majorité absolue, ont milité ou militent encore dans des partis d’avant-garde. C’est ainsi qu’ils font partie des socialistes réformistes, maximalistes, fusionnistes et anti-fusionnistes, bolcheviks, prométhéistes, etc. Naturellement, beaucoup de ces gens-là justifient leur proposition en invoquant leurs qualités techniques. Sur ce terrain, les capitalistes peuvent eux aussi justifier leur exploitation par leurs qualités techniques (Bastiat, l’économiste réactionnaire français, n’avait-il pas dit que la qualité technique de la bourgeoisie était ses capacités à économiser ?). Les autres oppresseurs techniques ont eux aussi cette qualité développée au degré maximal.

Beaucoup d’ouvriers qualifiés ont eux aussi trouvé l’ambiance démocratique française extrêmement avantageuse, ils ont donc pris l’air français et se pavanent dans une toilette quelque peu empruntée, dans un style maniéré, qui donne la chair de poule (cet élément est très commun dans les cercles anarchistes).

Et, dans ces milieux d’aristocratie prolétarienne, est répandue la conviction que de bien s’habiller est aussi un droit prolétarien. Hélas, ces ouvriers oublient qu’il est surtout le reflet, c’est-à-dire le droit et le devoir des ouvriers aujourd’hui, du fait que les plumes de paon dénotent une absence absolue de pensée. Il est vrai que beaucoup de politiciens ont défendu ce droit de l’ouvrier à la vanité, à l’imitation du bourgeois. Mais il faut dire franchement à ce propos que ces manifestations qui sont par exemple très répandues dans le prolétariat féminin français, sont un symptôme du manque et non pas du développement de la mentalité ouvrière.

Pour conclure cette longue mais nécessaire digression sur les aspects de l’émigration, revenons par conséquent à la crise en France. Il est certain que beaucoup d’ouvriers étrangers, qui s’étaient laissé absorber par l’ambiance française, voyant avec effroi arriver la crise, sont enclins à accepter la thèse capitaliste de la reprise et non pas celle de la chute vers le chômage de masse. Et en conséquence, il court aussi dans la bouche de ces ouvriers la vieille légende du manque de population et du marché colonial. Les journaux bourgeois (ce que sont en fait tous les journaux) ont tous été quelque peu déboussolés ces jours-ci. Ils déclarent aujourd’hui que la crise ne peut pas faire des ravages en France, et, un autre jour, ils parlent de l’expulsion en grand style des étrangers, de périodes de vaches maigres. Le gouvernement est naturellement optimiste, mais les industriels en général sont pessimistes. Il est certain que le développement industriel français ne pouvait pas durer, étant donné ce que nous avons déjà dit dans l’article sur la crise mondiale. Si le traité de Versailles, l’annexion de l’Alsace et de la Lorraine, ainsi que de nombreuses colonies, ont permis ce développement, ces éléments ne pouvaient pas représenter une garantie absolue et éternelle pour le développement économique du capitalisme français. La thèse du manque de population ne tient naturellement pas parce que les pays de grande absorption migratoire finissent eux aussi par tomber dans la crise, et la thèse de la bonne organisation de la production ne tient pas elle non plus. Le marché intérieur est saturé, y compris le marché colonial. Un coup particulier s’ajoute pour affaiblir le pouvoir d’achat du marché intérieur. L’aggravation de la crise mondiale a coupé nettement les ailes au tourisme, lequel représente pour la France un poids décisif de plusieurs milliards destiné à rétablir l’équilibre de la balance commerciale qui est déficitaire. Si le marché intérieur français est saturé et affaibli, les possibilités de concurrence sur le terrain des débouchés internationaux sont elles aussi diminuées. Le protectionnisme et le dumping (l’exportation des marchandises à faible prix) en particulier de la part des États-Unis, brisent les ailes du fameux développement, garanti éternel, du capitalisme français. Tôt ou tard, le chômage atteindra des proportions alarmantes, et l’exode des émigrants s’imposera. À ce sujet, la presse française ne cache pas ses convictions et elle laisse deviner cela du bout des lèvres. D’autre part, que fera la majeure partie des 4 millions d’émigrés si les usines, les chantiers, ferment leurs portes ? Si le travail est refusé aux ouvriers étrangers ? Resteront-ils en France ? Pour pouvoir profiter des allocations de chômage, ainsi que l’insinue déjà l’organe consulaire fasciste ? Évidemment, cela serait possible pour quelques mois, mais si la crise est définitive, peut importe le chômage.

La préoccupation de la presse fasciste n’est pas dépourvue de base. En Italie, le total des chômeurs officiels s’élève à plus d’un demi-million, la situation économique est grave (la collaboration russo-italienne ne peut avoir de grands effets), et cette masse qui dépasse largement le million, on ne peut plus l’envoyer ailleurs. Le Brésil, l’Argentine, se prémunissent eux aussi contre l’immigration. C’est du reste la même chose pour la Pologne où le chômage augmente de semaine en semaine. Il en est de même pour tous les pays d’immigration. Le chômage modéré que la presse fasciste attribue naturellement à la politique du duce et de ses satellites, deviendrait le chômage immodéré, la catapulte, la pression démographique contre lesquels la politique du duce ne peut rien. Déjà aujourd’hui où le chômage est modéré, les agitations de chômeurs commencent à se faite turbulentes. Qu’est-ce que ce sera demain quand l’avalanche commencera à descendre de la France, une avalanche d’hommes habitués à tout le moins à se nourrir ?

L’espoir que la bourgeoisie française laisse aux immigrés la possibilité de rester en France pour servir de masse de réserve et de manœuvre afin de réaliser plus facilement une diminution des salaires, espoir qui berce encore certainement les bourgeoisies des pays d’émigration, repose sur un terrain très faible. En effet, la bourgeoisie française considère les éléments ouvriers étrangers comme les plus turbulents et elle craint par conséquent une révolte plus de leur part que de celle des éléments nationaux. Elle fera donc son possible pour s’en débarrasser. C’est en suivant aussi en cette matière les conseils de la presse fasciste qu’elle procèdera certainement d’abord à l’expulsion des irréguliers qui, comme la même voix consulaire l’affirme, sont des centaines de milliers, que ce soit directement au moyen de son contrôle policier, ou que ce soit indirectement en leur interdisant d’être embauchés pour un travail. Si ce conseil de la bourgeoisie italienne à la bourgeoisie française est mis en œuvre, il a cependant un côté complètement négatif pour le capitalisme italien étant donné que ces centaines de milliers d’irréguliers ne pourront trouver refuge dans aucun pays et qu’ils retourneront en Italie où les prisons fascistes ne pourront sûrement pas les contenir tous, et où, unis aux chômeurs qui y résident, ils formeront une masse imposante, incontrôlable, une masse privée de domicile, de secours. En prohibant l’embauche de la main d’œuvre étrangère, elle pourra obliger des masses encore plus énormes d’immigrés à retourner dans leur pays d’origine.

D’autre part, la campagne pour l’élimination des irréguliers du marché du travail français n’est pas une chose future : elle est déjà en marche. De nombreux journaux, y compris de gauche, ne dissimulent pas la perspective de cette expulsion complète. Il serait stupide de vouloir nier que les partisans de cette mesure radicale ne sont pas peu nombreux et que le mot d’ordre du nationalisme français : “la France aux Français” trouve un écho dans beaucoup de partis démocratiques, chez les sociaux-démocrates et peut-être encore chez les bolcheviks et les anarcho-bolcheviks.

Ce qui est par conséquent certain, c’est que l’heure du retour au pays d’origine de grandes masses a sonné, que la France ne voudra pas s’astreindre à ses dépens à une pression démographique pour en soulager d’autres pays. La menace de la guerre est aussi un facteur qui entraînera peut-être des mesures ultra-radicales concernant l’exode des ouvriers étrangers.

Que feront ces ouvriers ? Subiront-ils les conséquences de ces mesures ? Ou bien se révolteront-ils contre elles ? Il est certain qu’une révolte de leur part qui ne serait pas également une révolte des ouvriers français ne pourrait pas connaître le succès, car elle revêtirait un caractère dispersé et elle permettrait à la bourgeoisie française de dresser les prolétaires français contre les prolétaires étrangers. Si une révolte des ouvriers français était possible, alors sûrement le problème changerait complètement d’aspect étant donné que le triomphe de la révolution prolétarienne en France ouvrirait de vastes horizons à l’offensive révolutionnaire.

Il faut cependant dire à ce point que cette dernière perspective semble très hypothétique non seulement à nous, mais même aux éléments ouvriers français les plus extrémistes. Par conséquent, il ne restera aux ouvriers étrangers qu’à subir ces mesures et à retourner dans leurs pays d’origine. Il est certain que si les prolétaires avaient déjà dépassé le sentiment de la mesquinerie nationale, s’ils avaient complètement appris à haïr les frontières de ces patries, l’exode ne serait pas nécessaire étant donné qu’alors les ouvriers de n’importe quel pays chasseraient de leur sein les véritables étrangers, les capitalistes, les exploiteurs, lesquels jouissent eux en tous les points du globe terrestre des profits de leurs privilèges. Et ils les chasseraient de la société, de l’histoire, en les détruisant comme une nuée de criquets mortels. Mais malheureusement, ces préjugés pèsent encore sur le cerveau des ouvriers et l’organisation du monde capitaliste les tient encore liés, au moyen d’une fiction juridique, à un pays donné, à une patrie donnée. Certes, cette nouvelle expérience donnera cependant ses fruits, et le cerveau de l’ouvrier constatera qu’il n’y a pas de patrie pour les travailleurs quand, ballotté d’occident en orient et vice-versa, il reste toujours l’esclave du capital.

L’exode des émigrés en France est le début de nouvelles tempêtes en Europe, lequel repose aujourd’hui sur une zone volcanique. Et il n’est pas improbable que, devant la simple menace de guerre, mille cratères se mettent à éjecter des torrents de lave enflammée dans lesquels la bourgeoisie sera engloutie. À condition que, au cours de ce cataclysme, l’esprit des ouvriers s’éveille et empêche pour toujours le retour de l’exploitation et du parasitisme.




Source: Archivesautonomies.org