On fait partie du réseau Alarmphone. Alarmphone, c’est un numéro d’appel d’urgence pour les personnes qui traversent la frontière méditerranéenne et qui se retrouvent en détresse en mer. Une sorte de legal team de la mer qui fonctionne 24/24 et 7/7. Alarmphone, c’est aussi tout un tas de gens en lutte contre le monde des frontières, de part et d’autre de la mer Méditerranée.

On était en permanence la semaine dernière. On a reçu les appels de détresse du bateau. On a assisté à l’organisation du naufrage par les états européens, par Frontex, par les soi-disant garde-côtes libyens. On a constaté le silence des medias français, qui ont mis plusieurs jours à rendre ce naufrage public.

Alors on a eu envie de traduire le rapport en anglais publié par Alarmphone. Un rapport qui raconte en détails ce qui s’est passé en Méditerranée les 21 et 22 avril 2021. Un rapport qui montre la responsabilité des états européens dans ce naufrage et dans bien d’autres.

Parce qu’on veut continuer à lutter contre le silence des frontières. Parce qu’on veut continuer à lutter contre l’oubli de celleux qui sont mort.es. Parce que toutes les vies comptent et que se souvenir de celleux qui sont tué.es par la forteresse européenne nous semble primordial. Parce que ce naufrage n’est pas un hasard, ni une exception. Parce qu’on veut continuer à nourrir nos rages et nos solidarités.



Pour plus d’infos sur l’Alarmphone et les politiques de frontières en Méditerranée, vous pouvez consulter le site https://alarmphone.org/fr/

Le rapport traduit et retouché sur les bords :

Alarm Phone rapporte un nouveau massacre au large des côtes libyennes : 130 personnes ont perdu la vie. Ces personnes auraient pu être secourues mais toutes les autorités “compétentes” les ont laissées mourir en mer. Alarm Phone a été en contact avec le bateau en détresse pendant 10 heures, le 21 avril, et a transmis de manière répétée les positions GPS aux autorités européennes et libyennes, leur a fait part de la situation désastreuse à bord, et a rendu public l’urgence d’un sauvetage. La seule action effectuée a été l’envoi d’un avion de surveillance de Frontex, sept heures après la première alerte, pour survoler la zone. Rien d’autre.

En dépit de la localisation du bateau par l’avion de Frontex, les autorités européennes ont refusé de prendre la responsabilité de coordonner les opérations de recherche et ont préféré définir les autorités libyennes comme autorités “compétentes”.

Les soi-disant garde-côtes libyens ont à leur tour refusé de lancer ou de coordonner une quelconque opération de sauvetage, laissant les 130 personnes dans une mer déchaînée toute la nuit.

A 20h15 le 21 avril, nous avons eu notre dernier contact avec les personnes à bord, qui étaient alors désespérées. En dépit de leurs efforts sans relâche pour chercher le bateau, le navire ONG de sauvetage OCEAN VIKING ainsi que trois navires marchands sont arrivés trop tard.

Dans la journée du 22 avril, ils ont seulement pu trouver des bouts de l’embarcation ainsi que des corps sans vie.

Dans ce rapport, nous fournissons une chronologie des évènements, dans le but d’expliquer clairement comment ce naufrage est arrivé, quelles actions et inactions ont été menées par les autorités européennes, et comment ce massacre aurait pu être empêché. Nous montrons comment toutes les autorités étatiques concernées ont refusé de prendre la responsabilité de coordonner une opération de recherche et de sauvetage rapide.

Nous rappelons également que les soi-disant garde-côtes libyens ne peuvent pas être considérés comme une autorité compétente, non seulement parce qu’ils font des arrestations massives violentes, emmènent les gens dans des centres de détention où ils et elles sont torturés, mais aussi parce qu’ils échouent régulièrement à secourir des personnes en train de se noyer. Le 21 avril, ils sont intervenus pour intercepter un second bateau. Ils étaient alors à seulement 5 miles nautiques du bateau en détresse avec les 130 personnes à bord, mais ils ont décidé de quitter les lieux et d’abandonner ce dernier en mer. Un troisième bateau avec environ 40 personnes à bord reste à ce jour porté disparu.

Au lieu d’envoyer une équipe de sauvetage ou d’ordonner aux navires marchands présents dans la zone d’intervenir, les autorités européennes se sont contentées d’envoyer un avion de reconnaissance, Osprey 3. Frontex nous a dit avoir repéré le bateau en détresse et avoir informé toutes les autorités concernées. Cependant, Frontex n’a pas encouragé d’opérations de recherche et de sauvetage ; Osprey a quitté les lieux puis est revenu, mais trop tard. En l’absence de coordination officielle par un MRCC, OCEAN VIKING et trois navires marchands ont alors mené des recherches, couvrant un large périmètre. Lorsqu’Osprey 3 a resurvolé la zone, des corps sans vie ont été découverts.

Une fois de plus, ces évènements montrent que mourir en mer n’est pas un accident mais le résultat d’actions et d’inactions des acteurs européens et libyens.

Une fois de plus, ces évènements prouvent qu’il est nécessaire de mettre en place des couloirs sécurisés de migration, d’abolir les frontières et les régimes qui les protègent. Les autorités maritimes européennes et libyennes ont à nouveau démontré leur incompétence.

Chronologie des faits

Le matin du 21 avril 2021, Alarm Phone a été alerté par un pêcheur local qu’un bateau était en détresse au large des côtes libyennes. Nous avons reçu un appel d’un téléphone satellite et avons été informé·es de la présence d’environ 120 personnes à bord d’une embarcation ayant quitté Al-Khoms en Libye aux alentours de 22 heures, le 20 avril 2021. Ce bateau est parti en convoi, au côté d’une autre embarcation de personnes migrantes, interceptée plus tard par les autorités libyennes.

Nous avons essayé de joindre les personnes à bord mais sans succès. Compte tenu des mauvaises conditions météorologiques, nous avons alerté les autorités compétentes par email à 09h51, bien que nous n’ayons pas réussi à joindre les personnes en détresse directement. Cela signifie que depuis ce moment-là, les autorités suivantes, étaient informées de la situation de ce bateau en détresse : MRCC Italie, MRCC Malte, les soi-disant garde-côtes libyens, l’UNHCR, ainsi que différentes ONG.

Peu de temps après, à 10h03, nous avons réussi à joindre le bateau en détresse pour la première fois, mais en raison d’une mauvaise connexion, il n’a pas été possible d’échanger d’informations. A 10h22, nous avons rétabli un contact où nous avons entendu difficilement “appelez les secours”.

A 11h, nous avons pu les joindre à nouveau. Ils et elles nous ont transmis une nouvelle position GPS (N33114519 E014074476) et nous ont indiqué être autour de 130 personnes à bord, parmi lesquelles 7 femmes dont une était enceinte. Ils et elles étaient sur un bateau pneumatique et nous ont dit que la mer était agitée. Nous avons immédiatement informé les autorités compétentes et rendu la situation publique.

Durant les heures suivantes, nous avons eu les personnes en détresse plusieurs fois au téléphone et immédiatement transmis leurs nouvelles positions GPS et leurs témoignages sur l’état du bateau aux autorités. La situation à bord s’était nettement détériorée et les personnes en détresse étaient dans une immense panique, nous racontant que les vagues étaient très hautes et que le bateau commençait à prendre l’eau. Nous avons transmis toutes ces informations aux autorités par email et nous les avons à nouveau contactées par téléphone.

Aux environs de midi, nous avons informé le MRCC italien qu’un navire marchand, le BRUNA, était proche du bateau en détresse et qu’il pouvait intervenir. Néanmoins, le BRUNA a continué son trajet.

A 14h11, le MRCC italien nous a dit durant une conversation téléphonique que nous devions informer les “autorités compétentes” de cette situation de détresse. Ces supposées “autorités compétentes”, les autorités libyennes, n’ont pas été joignables pendant plusieurs heures. C’est seulement à 14h44 que nous avons été en mesure de rentrer en contact avec un officier libyen qui nous a expliqué qu’ils étaient au courant de trois bateaux en détresse et qu’ils les cherchaient avec leur UBARI, un navire de patrouille.

Durant les heures qui ont suivies, nous sommes resté·es en contact régulier avec les personnes en détresse et nous avons relayé leur position GPS mise à jour à 16h15, 17h16 et 19h15. Nous avons aussi informé les autorités de la panique à bord et du fait que des navires marchands étaient à proximité du bateau en détresse.

A 17h53, nous avons reçu un email du bateau ONG OCEAN VIKING dont les autorités étaient également destinataires, informant qu’il changeait de cap pour chercher l’embarcation en détresse.

A 19h15, nous avons informé les autorités que les personnes en détresse pouvaient voir un avion, que nous pensons être l’avion Frontex Osprey, qui conduisait une opération aérienne dans la zone de détresse.

A 20h15, nous avons pu joindre les personnes en détresse pour la dernière fois mais l’appel a été coupé avant que l’on ne puisse échanger une quelconque information. Ils et elles nous ont répété lors de nos précédentes conversations que la batterie de leur téléphone satellite était presque vide.

A 20h52, nous avons à nouveau échangé avec le MRCC italien et expliqué que nous avions beaucoup de difficultés à joindre les autorités libyennes. Les officiers italiens nous ont répondu : “Nous faisons notre boulot, appelez si vous avez de nouvelles informations.”

A 22h22, nous avons à nouveau réussi à joindre les autorités libyennes. L’officier libyen nous a dit qu’ils n’iraient pas chercher le bateau en détresse parce que les conditions météorologiques étaient trop mauvaises. Nous avons alors aussi appris que les soi-disant garde-côtes libyens avaient intercepté un autre bateau, qui avait lui aussi alerté Alarm Phone, avec environ 100 personnes à bord. Lors de leur interception une femme et son bébé sont mort.es.

A 22h55, nous avons informé le MRCC italien que les soi-disant garde-côtes libyens ne comptaient pas lancer d’opération de recherche.

Le lendemain, le 22 avril 2021, à 07h30, nous avons recontacté le MRCC de Rome pour leur demander d’agir immédiatement. L’officier italien nous a répondu : “Appelez-nous si vous avez de nouvelles informations, nous sommes déjà au courant de la situation de ce bateau.”

A 07h35, nous avons à nouveau informé les autorités par email, dont Frontex, demandant un soutien aérien et de l’aide pour guider les navires à proximité du bateau en détresse : les navires commerciaux VS LISBETH, ALK, et MY ROSE, ainsi que le navire ONG OCEAN VIKING.

A 08h30, nous avons également envoyé un email adressé directement à Frontex, demandant des informations à propos de l’opération aérienne ayant eu lieu la veille, dans la zone de détresse. A 08h49, nous avons reçu la réponse suivante de Frontex :

“Cher·e Monsieur/Madame, Merci pour votre email. Veuillez noter que Frontex a immédiatement relayé le message aux autorités italiennes et maltaises.”

A 10h42, nous avons à nouveau été en contact avec les autorités libyennes qui ont nié être informées du bateau en détresse.

A 11h31, les autorités libyennes ont répété qu’elles n’avaient aucune information sur le bateau à propos duquel Alarm Phone les avaient alertées à de multiples reprises par email et par téléphone. Elles ont également affirmé que l’Italie leur avait demandé d’autoriser les navires marchands à procéder à une opération de sauvetage, ce qu’elles ont accepté. Elles ont répété qu’elles n’avaient pas pris part à cette opération et qu’elles n’y participeraient pas en raison des mauvaises conditions météorologiques.

A 17h08, Alarm Phone a reçu un email d’OCEAN VIKING, adressé aux autorités et à nous, indiquant qu’ils avaient cherché le bateau en détresse avec l’aide de MY ROSE, ALK et VS LISBETH, et qu’ils avaient trouvé l’épave du bateau avec plusieurs corps sans vie, et pas de signe de survivants.

Parce que des milliers de gens traversent la Méditerranée ;

Parce que la mer méditerranée est une frontière ;

Parce que les frontières perpétuent le racisme et colonialisme ;

Parce que le racisme et le colonialisme tuent.

Parce qu’en 2020 1760 pers sont mortes en traversant – 147 personnes par mois, 34 par semaines, près de 5 personnes par jour – et bien bien plus dont on ne sait rien ;

Parce que des histoires existent derrières les chiffres ;

Parce que ces histoires doivent être racontées ;

Parce qu’on ne veut pas oublier ;

Parce qu’on veut continuer à lutter ;

Parce qu’on ne veut pas s’habituer ;

Parce qu’on savait …

Parce qu’ils savaient et ils n’ont rien fait.

Notre colère et notre tristesse sont immenses. Crève ce monde.




Source: Iaata.info