Mikkel Bolt Rasmussen est historien de l’art et enseignant au Département Art et Culture de l’université de Copenhague.

Il a notamment publié Playmates and Playboys at a Higher Level – J. V. Martin and the Situationist International, sur l’ »étonnante trajectoire » du leader de la section scandinave de l’Internationale Situationnsite, ou encore Crisis to Insurrection – Notes on the ongoing collapse sur la crise comme moyen, pour le capitalisme, d’intensifier la « guerre de classe » et les révoltes qui y répondent.

Dans La contre-révolution de Trump qui a paru en France le mois dernier, il décrypte « la formation d’un nouveau type de fascisme : le fascisme capitaliste tardif, empêchant toute sorte de changement social » (pour reprendre les mots des éditions Divergences).

Dans cette interview il revient sur l’élection de Trump qu’il voit comme le symptôme de la « crise de légitimité » que connaît actuellement le néolibéralisme, et comme une réponse préventive aux inévitables soulèvements à venir. Il revient brièvement sur l’ « offensive fascisante » mondiale, la crise de fonctionnement de la démocratie et la politique de l’image, des thèmes développés dans son ouvrage.


Quelle est la situation aux États-Unis depuis l’élection de Trump ? Pourquoi parlez-vous de contre-révolution ?
J’analyse l’élection de Trump et sa présidence comme une contre-révolution préventive dont le but est d’empêcher la constitution d’un mouvement de protestation anticapitaliste aux Etats-Unis. Occupy et Black Lives Matter mais également, de manière plus ambiguë, #MeToo ainsi que Shooting Generation et We Believe Survivors, constituent un potentiel défi pour la classe dirigeante américaine. Trump est une protestation contre les protestations. Une tentative contradictoire de nationaliser et de racialiser une crise qui a débuté il y a 40 ans, au cours de laquelle l’économie américaine n’a cessé de se contracter alors qu’une part de plus en plus grande des richesses produites était captée par les grandes fortunes.

Trump est une solution de crise. Il admet — et il était le seul candidat à le faire — que l’économie américaine est en déclin depuis des décennies. C’est cet élément de « vérité » chez Trump qui explique qu’il ait pu se présenter comme quelqu’un de différent des dirigeants technocrates, les Bush, Clinton ou Obama. Trump proposait quelque chose de différent : protéger les entreprises et travailleurs américains.

Ses propositions politiques actuelles tournent autour du protectionnisme – la guerre commerciale avec la Chine en étant un cas d’espèce. Il représente cette partie de la classe capitaliste américaine qui a perdu avec la mondialisation : le capital industriel, les entreprises basées sur le territoire américain. Les grands projets d’infrastructures qu’il avait promis pendant la campagne s’avèrent difficiles à mettre en place, mais de toute façon, il y avait probablement très peu de gens qui croyaient que des grands travaux et plus de protectionnisme suffiraient à relancer l’économie.

Mais ce qu’on appelle, en dépit d’un meilleur terme, « mondialisation néolibérale » traverse une crise de légitimité idéologique, et Trump est un symptôme de cette crise. D’une certaine façon, il ne fait bien sûr qu’accélérer le processus et aggraver la crise, en mélangeant protectionnisme, ethno-nationalisme (« America First »), suprémacisme religieux et déni climatique, ce que je nomme capitalisme fasciste tardif dans le livre.

En tant que tel, Trump fait partie d’une offensive fascisante plus large qui est en train de balayer le monde, de Bolsonaro au Brésil à Salvini en Italie. Ils promettent tous de sauver une communauté nationale prétendument assiégée en restaurant la « loi et l’ordre », et en excluant les indésirables. Quand Trump parle de « Make America Great Again », il ne s’adresse qu’à une partie de la population américaine, une communauté imaginaire qu’il a promis de défendre. Il fera en sorte que la classe moyenne blanche garde son accès privilégié au travail salarié même si l’économie tend inexorablement vers l’effondrement.

Un phénomène que l’on remarque autour de Trump est qu’il a intégré sa propre critique : les médias dominants sont unanimes contre lui, mais il y a un phénomène de normalisation et d’acceptation. Trump, son racisme, son racisme, sa misogynie, son nationalisme, tout cela fait maintenant partie du paysage de la politique contemporaine. La critique est-elle toujours efficace contre Trump ?
C’était déjà le cas avec quelqu’un comme Berlusconi en Italie, je suppose. La politique est un spectacle au sens strict du terme : une compétition pour les votes au sein d’une sphère publique délabrée, où l’on peut se livrer sans aucune limite aux plus basses manoeuvres pour « se faire applaudir » et gagner des élections. C’est la nature des élections dans une démocratie nationale. C’est pourquoi il y a une opposition absolue entre les insurrections (et l’art au sens révolutionnaire) et la sphère publique. La critique de phénomènes tels que Trump ne peut rester dans le cadre de la sphère publique : elle devra se faire dans la rue.

Quant à Trump, il est important de comprendre que son racisme et sa misogynie font partie intégrante de l’empire américain. Les États-Unis commencent par l’esclavage, le vol de terres et la colonisation. Mais ce fait reste négligé, enfoui hors de notre vue. Si les nations survivent en oubliant, comme l’a écrit Renan, les Etats-Unis continuent à refouler leur passé violent. C’est dans ce contexte que Trump apparaît. Il représente une rupture avec la classe politique technocratique, mais se veut la continuation d’une histoire plus longue, caractérisée par le colonialisme, l’esclavage, et une alliance de classe violente entre la classe capitaliste blanche, la classe ouvrière blanche et l’impérialisme.

La normalisation des promesses délirantes et des déclarations insensées de Trump se produit dans une sphère publique où l’on parle rarement des guerres sans fin dans lesquelles les États-Unis sont engagés, de notre immense système carcéral ou des jeunes hommes noirs qui sont régulièrement tués par la police. Ajoutez à cela une infrastructure qui s’effrite et, à plus grande échelle encore, l’effondrement accéléré de la biosphère, et on commence à comprendre l’infantilisation générale de la sphère publique dans laquelle Trump peut prospérer. Il s’intègre parfaitement au sein d’une culture de corruption et de harcèlement que #MeToo a exposée, mais que ce mouvement est incapable de modifier tant qu’il reste dans le cadre du moralisme d’élite. La critique doit s’exprimer ailleurs.

En Europe, on parle de Trump principalement sous le prisme de l’influence des Russes dans son élection. Cette obsession vous semble-t-elle justifiée ?
L’accent mis sur l’ingérence russe dans les médias grand public en Amérique et en Europe est une tentative de contenir la crise et de présenter Trump comme une aberration dans un système politique qui fonctionne. Mais comme nous le savons tous, ce n’est pas le cas. Nous vivons le démantèlement lent du système démocratique national, vieux de deux cents ans, avec son spectre politique qui s’étale de la droite à la gauche, et qui n’a plus aucun sens. Ce système a fait son temps et a aujourd’hui de grandes difficultés à se reproduire.

En Europe occidentale, le bloc au pouvoir après la Seconde Guerre mondiale a été brisé dans la plupart des pays. La dévoration du système politique par le marché a réduit la politique à deux choses : des opérations de sécurité, et des tentatives pour sauver une communauté nationale imaginaire. La « démocratie réellement existante », comme l’appelle Mario Tronti, a été vidée de sa substance et montre maintenant sa capacité à exclure et à contrôler une population toujours plus mécontente.

En ce sens, la démocratie est un moyen d’administrer le chaos, ou l’état d’urgence comme norme, écrit Benjamin. Le spectre de l’ingérence russe est une tentative désespérée de faire oublier cette décomposition, comme si le problème principal était les trolls de Poutine.

2 ans après, Trump bénéficie-t-il d’un soutien large dans la population ? Quels sont les mouvements d’opposition à Trump aujourd’hui ? Te paraissent-ils prometteurs ?
Je ferais probablement mieux de demander à quelqu’un qui suit l’actualité de plus près que je ne l’ai fait au cours de la dernière année. Mais je pense que la récente grève des enseignants dans tout le pays a été intéressante. Les enseignants protestent contre les bas salaires et les restrictions budgétaires. Les grèves ont donné lieu à peu de concessions, la plupart du temps, mais il y a cela de remarquable que ces grèves sont rapidement devenues auto-organisées, de telle sorte que l’action des syndicats est donc au mieux apparue comme superflue, au pire, susceptible de faire le travail de l’Etat.

Il est important de se rappeler que les mouvements de protestation n’obtiennent jamais ce qu’ils veulent de l’État. L’État donne toujours quelque chose de différent de ce que veut un mouvement. Il faut donc qu’ils continuent, et restent à l’écart de toute forme de récupération politique. Le parti démocrate tentera bien sûr de canaliser l’énergie des grèves et des protestations vers la politique parlementaire. Il est très important de s’y opposer, de résister au chantage électoral, de résister à l’opposition entre Trump et la « normalité démocratique », ou même entre Trump et une sorte de possibilité socialiste ou social-démocrate, que ce soit Bernie Sanders, Elizabeth Warren ou autre. Il reste essentiel de ne pas se laisser avaler par la démocratie nationale et son interpellation de l’électeur.

Quel rôle jouent les réseaux sociaux dans la politique de Trump ? Vous parlez d’une « politique de l’image », pourquoi ?
La politique de l’image est une façon de parler à la fois de la façon dont les États ont toujours utilisé les images pour contrôler et gouverner, pour réactualiser et représenter leur pouvoir en tant que pouvoir visible ; mais aussi de la façon dont cette dimension est devenue de plus en plus importante à mesure que le mode de production capitaliste continue de détruire les formes de solidarité et de vie à un rythme toujours plus soutenu.

Après Benjamin et Debord, j’essaie d’analyser ce processus dans le but de cartographier les spécificités de la conjoncture actuelle, au sein de laquelle Trump a poussé la notion de politique de l’image à un nouvel extrême en se contredisant ou simplement en mentant. Cela a toujours été le cas, pensez à l’incident de Colin Powell à l’ONU présentant de fausses preuves d’armes de destruction massive en Irak.

Mais Trump semble avoir abandonné toute notion de rationalité politique pour laisser – je paraphrase Benjamin – la masse s’exprimer comme masse, c’est-à-dire exprimer ses désirs intérieurs les plus répugnants. Ce qui fait la nature contre-révolutionnaire de ce processus, c’est qu’il a pour but d’empêcher la masse de devenir une classe. Il substitue à une conscience de classe naissante le mépris et le racisme.


Article publié le 27 Mai 2019 sur Lundi.am