La conscience comme appropriation et hominisation du besoin

Matériaux pour une émission (27)
 






   Marx
transporte dans le domaine de
la psychologie sociale les conclu
sions
auxquelles il était arrivé dans la

critique
des conditions de l’autonomie de la conscience à l’égard de
l’instinct.

   Il
existe, en effet, des instincts sociaux comme il existe des instincts
naturels et ces instincts sociaux s’appellent les besoins. Ces
besoins, dont l’origine est surtout économique, ne satisfont que
l’individu, que la subjectivité [
1]
: la conscience est d’abord

une
réaction à l’égard de la brutalité du monde social comme elle
l’est à l’égard du monde sensible [2].

  Semblablement,
le caractère limité des apparences subjectives doit être dépassé
au profit de la prise de conscience de l’objectivité rationnelle de
la société, c’est-à-dire des rapports humains [3]. Et, parlant de
l’homme, Marx déclare sans ambiguïté : « chacun de ses rapports
humains avec le monde : voir, entendre, flairer, goûter, toucher,
penser, regarder, sentir, vouloir, agir, aimer, bref tous les organes
de son individualité, qui sont immédiats dans leur forme d’organes
communs sont dans leur rapport objectif ou dans leur comportement
vis-à-vis · de l’objet, l’appropriation de cet objet,
l’appropriation de la réalité humaine ; la façon dont ils se
comportent vis-à-vis de l’objet est la manifestation de la réalité
humaine. Cette manifestation est aussi multiple que les
déterminations et les activités humaines, l’activité et la
souffrance humaine, car les souffrances prises au sens humain sont
une jouissance propre de l’homme » [4].

   La
description de cette fameuse « appropriation de la réalité humaine
» est un approfondissement remarquable des thèses soutenues par
Marx dans sa thèse de doctorat sur Démocrite et Épicure. Les
insuffisances d’Épicure, Marx fait comme s’il les reconnaissait
nettement comme telles : et il montre, d’une part, comment la prise
de conscience des rapports d’homme à homme permet ce que nous
appellerions volontiers une véritable spiritualisation des sens ;
et, d’autre part, comment se réalise progressivement pour l’homme,
dans sa vie concrète, l’avènement de la conscience rationnelle.

   La
spiritualisation des sens se réalise en corrélation avec la
perception d’autrui. Nous nous contenterons d’indiquer, ici, le thème
fondamental de Marx sans entrer dans le détail : lorsque l’objet des
sens est non plus l’immédiateté des phénomènes purement
subjectifs, mais un rapport d’homme à homme, la conscience « ne se
perd pas dans son objet » [5] mais reconnaît dans ces rapports
effectifs une « objectivation d’elle même » [6] : elle n’est plus
étonnée, elle n’est plus étrangère, elle n’est plus aliénée :
elle se retrouve chez elle. Ainsi « l’oeil est devenu humain quand
son objet est devenu un objet social humain » [7]. Bref, « ce n’est
pas seulement par la pensée, mais par
tous les sens que l’homme est affirmé dans le monde objectif » [8]
. La première tâche que nous ayons à accomplir est de retrouver
l’acte, ou la série d’actes, par lesquels nous avons pu, nous-mêmes,
ou grâce aux générations antérieures, passer de la représentation
immédiate à la rationalité de l’objet social ; et, dans ces
conditions, « on le voit, ce n’est que dans l’état social que le
subjectivisme et l’objectivisme, le spiritualisme et le matérialisme,
l’activité et la passivité perdent leur opposition et par suite
leur existence » [9], texte qui est en parfait accord avec celui de
la Sainte
Famille

Marx déclare dépassée et
définitivement — l’époque où l’on opposait matérialisme et
spiritualisme [10], et la raison en est claire : le propre de l’homme
est, sous le naturalisme apparent de la sensibilité ou des formes
d’organisation sociale, de reconnaître le produit de sa propre
activité : le communisme traite
sciemment toutes les présuppositions naturelles comme des créations
des hommes passés

[11]. Histoire et industrie sont « le livre ouvert des forces de
l’être humain » [12] et le sens même de tout le marxisme est
dégagé dans
le passage de l’utilité subjective que représentent ces forces à
la connexion rationnelle qu’elles ont, dans leur genèse, avec l’être
même de l’homme

: « une psychologie pour laquelle ce livre… est fermé ne peut pas
devenir une science réelle et substantielle » [13]. Ainsi, nature
et société n’ont de sens que pour l’homme parce que, en définitive,
le dynamisme de la conscience est là pour saisir dans toute la
clarté nécessaire du progrès rationnel de la connaissance le
passage de l’immédiat à l’objectif, du matérialisme grossier au
rationalisme critique et cette formule de Marx prend alors la
plénitude de son sens : « l’histoire est la transformation de la
nature en homme » [14].

   Rien
n’illustre mieux l’idée de ce progrès rationnel que la page de
l’Idéologie
allemande

où Marx décrit les degrés de la conscience [15]. Ces degrés sont
au nombre de quatre : en premier lieu, conscience sensible qui saisit
le caractère immédiat de ses sensations ; puis opposition à la
nature ; ensuite conscience grégaire qui partage sans personnalité
les vues de la communauté sociale à laquelle elle appartient, enfin
émancipation de la conscience, que favorise d’ailleurs, dans une
certaine mesure, la division du travail (à condition que le travail,
bien entendu, comme il arrive malheureusement chez le prolétaire, ne
fasse pas retomber le sujet conscient dans l’aliénation effective
d’une tâche avilissante).

   Ainsi,
fondé sur son originalité, l’approfondissement de la conscience
chez Marx rend possible l’avènement d’une méthode
rationnelle, non point dogmatique, mais critique. Voilà ce que
l’étude des textes qui s’y rapportent permet de conclure. Que l’on
nous permette de souligner une distinction : montrer l’existence chez
Marx d’une méthode d’analyse rationnelle ce n’est pas du tout en
faire un idéaliste, au sens kantien du terme. Autre
chose est affirmer la possibilité qu’a l’esprit humain de saisir des
rapports rationnels par une connaissance vérifiable et progressive ;
autre chose, déclarer que la conscience est à l’origine de la
matière
.
Notre thèse se ramène donc à ceci seulement: en
prenant nettement position contre un matérialisme

naturaliste
(comme celui de Démocrite) et
en montrant d’une part l’originalité de la conscience humaine, et
d’autre part le progrès rationnel dont elle porte en elle-même le
dynamisme, Marx
,
contrairement à ce que certains de ses interprètes et même de ses
fidèles pensent,
a donné un fondement théorique suffisant à sa méthode d’analyse
et cette méthode est le discernement critique.

Extrait de La conscience chez Marx, ANDRÉ FIOLE-DECOURT, Esprit Nouvelle série, No. 145 (5/6) (MAI-JUIN 1948), pp. 852-869.



NOTES

[1
]
Économie politique et philosophie, p. 29.

[2].
Idéologie
allemande,

1 le partie, p. 164 sq.

[3].
Économie
politique et philosophie
.
p. 29.

[4].
Ibid

[5].
Ibid
.,
p. 31.

[6].
Ibid.

[7].
Ibid.,
p.
30.

[8].
Ibid.,
p. 32.

[9].
Ibid., pp. 33-34.

[10].
Sainte-Famille : Marx : Oeuvres philosophiques, t. II, p. 167.

[11].
Idéologie
allemande, ire partie, p. 231. .

[12].
Economie politique et philosophie, p. 34.

[13].
Ibid.,
p. 35.

[14].
Ibid., p. 77.

[15].
Ibid., p. 159.




Article publié le 21 Nov 2019 sur Vosstanie.blogspot.com