Mars 14, 2016
Par Le Poing
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Pollice Verso *oil on canvas *97,4 x 146,6 cm *1872

Pollice Verso, 1872

« L’important, c’est de participer. » Certes, le plaisir du jeu, sportif ou non, passe avant tout par le simple fait de « jouer ». On peut définir le jeu comme une « activité d’ordre physique ou mental à laquelle on s’adonne pour se divertir ». Mais la notion de jeu comme « loisir soumis à des règles conventionnelles portant gagnants et perdants »* est de fait souvent associée à celle de compétition dans le sens où le joueur essaye d’être performant et de donner de son mieux. De la finale de la coupe du monde au scrabble du dimanche contre mamie, le but c’est de terminer dans le camp des gagnants, pas des perdants ! La compétition est-elle pour autant l’ennemi du jeu ? Le débat est vieux et le Poing s’en mêle.

La compétition comme conditionnement biologique et sociétal

La compétition fait partie intégrante de notre société depuis l’enfance. Que ce soit dans le cadre de la fratrie, des groupes de pairs, de la concurrence scolaire ou professionnelle, l’esprit de compétition semble être un comportement normalisé car assimilé et indispensable à la survie dans la société capitaliste. Il n’est pas nécessaire ici de développer les effets néfastes de la généralisation de la compétition et de l’individualisme comme mot d’ordre pour l’épanouissement personnel, mais bien de se concentrer sur la notion de jeu. En effet, la plupart des formes de compétition ne sont pas des jeux, mais une bataille à mort à l’issue de laquelle les plus faibles ne survivent pas.

Une recherche de la performance synonyme d’aliénation

Le mécanisme de financiarisation du sport et l’avènement de la société de spectacle sont deux éléments permettant d’affirmer que le sport professionnel tend à s’éloigner de la notion de jeu. Au vu des enjeux financiers colossaux et de la compétitivité exacerbée par la concurrence et le culte du record, dire qu’un athlète « joue » est un abus de langage. A l’instar du joueur de poker passant dix heures par jour sur son écran, peut-on dire qu’un sportif s’entrainant tous les jours dans la souffrance, avec la pression d’un entraineur, d’un sponsor et d’une compétition à venir, soit un « joueur » ? Non, c’est un compétiteur, un professionnel de la performance et du spectacle. Jean Marie Brohm, ancien professeur d’EPS et sociologue du sport va même plus loin : « De même que Marx a dénoncé sans cesse les effets du machinisme capitaliste sur l’ouvrier, il nous faut aussi critiquer les effets sur l’individu de la pratique sportive telle qu’elle tend à s’établir de manière dominante : la compétition. Le sportif est enchainé à son activité, le sport l’aliène, le rive à ses mécanismes »(1)..

La compétition comme moyen de domination

Les pratiques du sport professionnel déteignent sur les pratiques amateures. Si l’on accepte que les mécanismes de la concurrence sportive soient des prolongements de la concurrence du marché, et que la société tend à s’uniformiser autour de ces mécanismes, on comprend mieux que « l’esprit de Coubertin » soit de moins en moins la préoccupation des structures sportives. En effet, de nombreux enfants découvrent le sport et l’effort physique à travers les notions de performance et de compétition, sans que cela ne soit perçu comme une limite à l’épanouissement personnel. Pour Jean-Marie Brohm, « Le sport est une donnée culturelle, une production historiquement datée (l’Angleterre de la fin XVIIIesiècle puis et surtout l’Europe du XIXesiècle), il prend son essor avec l’avènement de la société capitaliste industrielle. Ainsi, dès sa naissance, le sport est politiquement et idéologiquement déterminé par le mode de production capitaliste »(2). Les mécanismes de compétition sont aussi fortement corrélés à la violence qui peut exister dans le milieu sportif, au niveau amateur ou professionnel, où les valeurs de domination et de virilité sont omniprésentes, malgré le voile factice de la tolérance tentant de l’aseptiser.

Vouloir gagner est-il opposé à la notion de jeu ?

La volonté de gagner un jeu est-elle donc une intégration de la notion de performance et de la concurrence ou une simple volonté de divertissement ? Chercher la performance est-il incompatible avec le plaisir du jeu ? La réponse est personnelle. En effet, nous n’avons pas tous le même rapport au jeu. S’il est évident que les limites du sport professionnel et son aliénation sont indéniables, il n’est pas pertinent de généraliser la critique de la compétition et de la performance à chaque forme de jeu. En effet, jouer sans chercher à gagner peut être nocif au jeu lui-même et au divertissement collectif. Et réciproquement, chercher à gagner ne s’oppose pas nécessairement à des valeurs « positives ». La compétition et la recherche de la performance dans la pratique ne sont pas automatiquement synonymes de violence et d’individualisme. Un adversaire n’est pas un ennemi, mais un partenaire avec qui nous sommes en concurrence temporaire. C’est une conception minoritaire dans un monde sportif dominé par le capitalisme, mais qu’il n’est pas inutile de rappeler à l’heure où les matchs de foot de la récré se transforment souvent en combat de coqs.

RC

* Dictionnaire Larousse 2016. (1) BROHM, Jean-Marie. « Sociologie politique du sport » in Partisans, Nº sport culture et répression, Maspero, p. 17. (2) BROHM, Jean-marie. « Le sport : l’opium du peuple ? ».(2) BROHM, Jean-marie. « Le sport : l’opium du peuple ? ».

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