Mai 20, 2021
Par Paris Luttes
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Le soulĂšvement du 18 mars doit ĂȘtre retenu pour ce qu’il fut : la rĂ©volte en armes du prolĂ©tariat parisien. C’est ce que rappelle LĂ©o FrĂ€nkel, militant hongrois de l’Internationale Ă©lu au Conseil de la Commune auquel il fut Ă©lu par le peuple du 13e arrondissement : « Nous ne devons pas oublier que la rĂ©volution du 18 mars a Ă©tĂ© faite par la classe ouvriĂšre. Si nous ne faisons rien pour cette classe, je ne vois pas la raison d’ĂȘtre de la Commune. Â»

On ne saurait trop insister sur la nature de classe de l’insurrection, ni sur sa dimension militaire. La Commune appartient au mouvement ouvrier rĂ©volutionnaire international, pour qui elle constitue encore aujourd’hui une rĂ©fĂ©rence incontournable – et ce qu’on se rĂ©clame de Bakounine, de Marx ou de LĂ©nine. La Commune fut aussi l’Ɠuvre d’un peuple en armes, organisĂ© militairement dans sa Garde nationale et confrontĂ© aux difficiles mais nĂ©cessaires Ă©preuves propres Ă  la formation d’un pouvoir armĂ© en rupture avec l’ordre et la discipline militaires traditionnelles.

N’en dĂ©plaise Ă  la gauche lĂ©galiste et opportuniste, toujours si prompte Ă  neutraliser l’histoire et Ă  dĂ©sarmer la mĂ©moire, on ne peut pas prĂ©tendre comprendre la Commune – en encore moins lui rendre hommage – sans honorer le choix du prolĂ©tariat parisien de s’armer. De mĂȘme qu’on ne peut expliquer sĂ©rieusement la dĂ©faite militaire des enfants de la Commune sans admettre que leur premiĂšre – et en dĂ©finitive leur ultime – erreur fut de ne pas avoir marchĂ© sur Versailles immĂ©diatement, et d’avoir laissĂ© leurs ennemis organiser leur armĂ©e.

Cette gauche légaliste et opportuniste, qui ne manquera pas de monter au Mur des Fédérés la semaine prochaine, ferait sans doute mieux de se replonger dans le programme de la Commune, duquel elle a tout à apprendre.

Tout est Ă  tous, rien n’est Ă  l’exploiteur : reprendre l’outil et la machine

Le 16 avril 1871, la Commune dĂ©crĂšte la rĂ©quisition des ateliers abandonnĂ©s par leur patron. ImmĂ©diatement, la Commission du Travail charge les chambres syndicales de recenser ces ateliers, et d’organiser leur remise en route en les confiant Ă  des associations coopĂ©ratives de salariĂ©s. Les travailleurs laissĂ©s sans emploi par la fuite de leurs patrons peuvent reprendre l’outil et la machine, et travailler dans de dignes conditions sur la base de la libre association.

Le dĂ©cret du 16 avril prĂ©voit Ă©galement la crĂ©ation dans chaque mairie d’un registre permettant aux travailleurs sans emploi de renseigner leurs offres de travail et aux employeurs leurs besoins en main d’Ɠuvre. Cette mesure est en quelque sorte une rĂ©ponse Ă  la devise « Vivre en travaillant ou mourir en combattant Â», cri de rĂ©volte des Canuts qui s’insurgĂšrent en 1831 et en 1834 pour rĂ©clamer le droit de vivre dignement de leur travail. La Commune, en tant que gouvernement populaire – d’aucuns diraient « du peuple, par le peuple, pour le peuple Â» – considĂšre le travail comme un droit et se donne comme prĂ©rogative d’assurer Ă  la population l’accĂšs Ă  un salaire. De quoi donner des cauchemars au liquidateur Fabien Roussel.

Le 27 avril, le gouvernement de la Commune supprime par dĂ©cret les amendes et les retenues sur salaire, dont le patronat avait l’habitude d’abuser pour rĂ©duire le coĂ»t du travail. La dĂ©cision est rĂ©troactive : toute amende infligĂ©e entre le 18 mars et le 27 avril doit ĂȘtre restituĂ©e au travail amendĂ©. Cette rĂ©forme fait Ă©cho Ă  d’autres efforts en faveur des droits des travailleurs et de la dĂ©mocratie au travail, comme par exemple une dĂ©cision permettant aux travailleurs d’élire leurs contremaĂźtres – et donc de les rĂ©voquer Ă  tout moment.

Cette dĂ©cision fait Ă©cho aux proclamations du ComitĂ© central de la Garde nationale qui, Ă  l’approche des Ă©lections du 26 mars, affirmait : « Les membres de l’assemblĂ©e municipale, sans cesse contrĂŽlĂ©s, surveillĂ©s, discutĂ©s par l’opinion, sont rĂ©vocables, comptables et responsables. Â»

Une matrice programmatique

Sans chercher Ă  ĂȘtre exhaustif, il importe de rappeler quelques rĂ©formes entreprises par la Commune en faveur de l’égalitĂ© salariale. Beaucoup de ces efforts furent partiels et insuffisants dans l’absolu, mais traduisaient une rĂ©elle volontĂ© de transformation radicale de la sociĂ©tĂ©. Elles ne manqueront pas de faire rougir de honte certaines organisations progressistes qui, une fois installĂ©es au pouvoir (ou du moins Ă  certains postes de pouvoir, dans les municipalitĂ©s ou dans des gouvernements de coalition), s’avĂ©rĂšrent incapables de rĂ©aliser un dixiĂšme des efforts entrepris par la Commune, alors mĂȘme que nul Versaillais ni Prussien ne les menaçait de leurs canons.

Parmi ces efforts, nous retenons en vrac :

  • L’égalitĂ© salariale entre instituteurs et institutrices, accompagnĂ©e d’une hausse des salaires dans l’enseignement, qui aurait pu constituer la base d’une Ă©galitĂ© salariale totale sans distinction de genre.
  • La rĂ©duction de la journĂ©e de travail Ă  10h dans les ateliers de rĂ©paration d’armes du Louvre, afin de permettre aux ouvriers de dĂ©velopper leur vie sociale et de s’impliquer davantage dans la vie de la citĂ©.
  • L’interdiction du travail de nuit dans les boulangeries, qui traduit clairement une volontĂ© d’amĂ©lioration des conditions de travail et une reconnaissance de la pĂ©nibilitĂ© de certains mĂ©tiers.
  • L’instauration d’un salaire minimum et d’un salaire maximal, ainsi que le plafonnement des salaires des reprĂ©sentants Ă©lus.
  • L’établissement d’un moratoire sur les loyers et la rĂ©quisition des logements vides pour y loger les victimes des bombardements versaillais et les sans-abris. De quoi donner des cauchemars Ă  l’incapable Ian Brossat.
  • L’instauration d’une marge de profit maximale sur la vente de produits alimentaires, et la possibilitĂ© pour les municipalitĂ©s d’arrondissement d’intervenir dans l’organisation du commerce afin d’assurer l’approvisionnement des habitants. On ne parle pas d’abolition de la propriĂ©tĂ© privĂ©e, mais on est dĂ©jĂ  convenablement loin des sociaux-dĂ©mocrates contemporains.
  • La crĂ©ation d’ateliers de femmes auto-organisĂ©es (TW non-mixitĂ©) et d’écoles professionnelles mixtes, marquant Ă  la fois la volontĂ© de ne pas dissocier l’enseignement selon le genre des enfants, et celle de rendre aux femmes la libertĂ© de s’organiser et de vivre sans se subordonner Ă  un mari ou Ă  un patron. Car pour la Commune, la distinction de genre a Ă©tĂ© « crĂ©Ă©e et maintenue par le besoin de l’antagonisme sur lequel reposent les privilĂšges des classes gouvernementales Â». C’est en suivant cette logique que le gouvernement de la Commune reconnaĂźt le divorce par consentement mutuel, l’union libre et les enfants nĂ©s hors mariage, qu’il dĂ©cide de verser des pensions aux compagnes et aux enfants des fĂ©dĂ©rĂ©s tuĂ©s au combat, ou encore d’interdire la prostitution – non pas pour criminaliser les travailleuses du sexe, mais pour lutter contre l’exploitation sexuelle imposĂ©e Ă  la quasi-totalitĂ© d’entre elles.
  • La suppression de l’armĂ©e permanente et l’armement du prolĂ©tariat, organisĂ© dans la Garde nationale, que tout citoyen pouvait choisir d’intĂ©grer – dans le cadre d’une citoyennetĂ© Ă©largie aux Ă©trangers, dont la participation Ă  la Commune est saluĂ©e et encouragĂ©e.
  • La rĂ©vocabilitĂ© de tous les reprĂ©sentants et responsables dans l’administration publique, la justice, l’enseignement et la Garde nationale. Elle s’accompagne de la recherche d’une vĂ©ritable reprĂ©sentativitĂ©, comme en tĂ©moigne l’appel du ComitĂ© central de la Garde nationale placardĂ© la veille des Ă©lections du 26 mars : « Ne perdez pas de vue que les hommes qui vous serviront le mieux sont ceux que vous choisirez parmi vous, vivant de votre propre vie, souffrant des mĂȘmes maux. Â»
  • La sĂ©paration des Églises et de l’État, l’instauration de l’éducation obligatoire et gratuite – ce qui n’est pas acquis compte tenu du coĂ»t de la cantine, des fournitures scolaires et des autres dĂ©penses indispensables Ă  la scolarisation des enfants.

Autant de rĂ©ponses directes Ă  des problĂšmes immĂ©diats qui n’ont malheureusement pas pris une ride. Autant d’efforts qui servirent d’exemple aux conquĂȘtes sociales des dĂ©cennies suivantes. Autant de dĂ©crets qui font du programme de la Commune une matrice potentielle – et souhaitable – Ă  tout programme de politique digne de ce nom, qu’il soit rĂ©formiste ou extra-parlementaire.

À l’assaut du ciel !




Source: Paris-luttes.info