Juin 2, 2021
Par Contretemps
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À l’occasion des 150 ans de la Commune de Paris, Contretemps publie du 18 mars au 4 juin une lettre quotidienne rĂ©digĂ©e par Patrick Le Moal, donnant Ă  voir ce que fut la Commune au jour le jour

***

L’essentiel de la journĂ©e

Présentation du rapport Appert

Alors que l’état de siĂšge est toujours en application, le gĂ©nĂ©ral Appert a prĂ©sentĂ© Ă  l’AssemblĂ©e un rapport de toutes les dĂ©cisions « relatives Ă  l’insurrection de 1871 Â» prises par la  justice militaire. Les insurgĂ©.e.s ont tous.tes Ă©tĂ© jugĂ©.e.s par cette justice d’exception dans le cadre de l’état de siĂšge par vingt-six conseils de guerre (vingt-deux crĂ©Ă©s spĂ©cialement). Et d’autres continuent Ă  ĂȘtre jugĂ©.e.s encore aujourd’hui.

Il reste le bilan des morts de la rĂ©pression versaillaise : des milliers d’inconnu.e.s, enterrĂ©.e.s dans des fosses communes lors de la semaine sanglante et des jours qui l’ont suivie.Versailles ne l’a pas fait, n’ose pas le faire. Ce sont 15 000, 20 000, 25 000 parisien.ne.s qui ont disparu.e.s ainsi, un massacre de masse d’une ampleur et d’une sauvagerie sans pareille.

Les arrestations de masse ont commencĂ© dĂšs les premiers combats, trois mille cinq cent gardes fĂ©dĂ©rĂ©s ont Ă©tĂ© faits prisonniers entre le 2 avril et le 20 mai, des dizaines de milliers en mai, et elles ont continuĂ© en juin, juillet, et encore les mois suivants dans une moindre mesure, dans des quartiers ouvriers Ă©troitement contrĂŽlĂ©s par la police. La police affirme avoir reçu prĂšs de 400 000 dĂ©nonciations du 22 mai au 13 juin
 Un bourbier d’ignominies !

L’appel au meurtre des journaux et auteurs versaillais a Ă©tĂ© indigne.

Figaro 8 juin 1871

La rĂ©pression doit Ă©galer le crime
 Les membres de la Commune, les chefs de l’insurrection, les membres des comitĂ©s, cours martiales et tribunaux rĂ©volutionnaires, les gĂ©nĂ©raux et officiers Ă©trangers, les dĂ©serteurs, les assassins de Montmartre, de la Roquette et de Mazas, les pĂ©troleurs et les pĂ©troleuses, les repris de justice, devront ĂȘtre passĂ©s par les armes
 La loi martiale devra s’appliquer dans toute sa rigueur aux journalistes qui ont mis la torche et le chassepot aux mains de fanatiques imbĂ©ciles
 Une partie de ces mesures ont dĂ©jĂ  Ă©tĂ© mises en vigueur. Nos soldats ont simplifiĂ© la besogne des cours martiales de Versailles en fusillant sur place ; mais il ne faut pas se dissimuler que beaucoup de coupables ont Ă©chappĂ© au chĂątiment


Paul de Saint Victor, Barbares et bandits

L’internationale, cette franc-maçonnerie du crime [
] trĂŽnait et rĂ©gnait Ă  l’HĂŽtel de ville. Elle avait recrutĂ© les routiers et les malandrins de l’Europe entiĂšre. Des faussaires polonais, des bravis garibaldiens, des pandours salves, des agents prussiens, des flibustiers yankee, cavalcadaient en tĂȘte de ses bataillons [
] Paris Ă©tait devenu l’égout collecteur de la lie et de l’écume des deux mondes


En tout, 38 614 personnes ont Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©.e.s, 36 909 hommes, 1 054 femmes et 651 enfants de moins de 16 ans. PrĂšs d’un millier, 967, dont 101 enfants sont morts en dĂ©tention, du fait des conditions dans lesquelles Ă©taient gardĂ©.e.s les communeux.ses, dans les prisons, les camps et les pontons qui ont concernĂ© 28 000 prisonnier.es. Manifestement ce chiffre de dĂ©cĂšs n’intĂšgre pas les centaines et peut-ĂȘtre les milliers de morts des premiers jours.

*

Prosper-Olivier Lissagaray, 33 ans, journaliste

La prison la plus cruelle fut celle de Saint-Marcouf. Les prisonniers y restĂšrent plus de six mois, privĂ©s d’air, de lumiĂšre, de conversation, de tabac, n’ayant pour nourriture que des miettes de biscuit noir et du lard rance. Ils furent tous atteints du scorbut.

La justice des vainqueurs a été impitoyable

1090 ont été remis en liberté, et 212 à la justice civile.

Il y eut 46 835 personnes jugées, certaines par contumace, et certaines plusieurs fois.

Pour 9 291, pas de jugement car les charges Ă©taient insuffisantes.

Pour 23 727, ordonnance de non-lieu, ce qui signifie qu’elles ne sont pas considĂ©rĂ©es innocentes.

10 137 personnes ont Ă©tĂ© condamnĂ©es :

95 Ă  mort (43 membres de la Commune) dont 23 exĂ©cutĂ©es, plus 175 par contumace. 251 aux travaux forcĂ©s plus 159 par contumace. 1169 Ă  la dĂ©portation en enceinte fortifiĂ©e plus 2820 par contumace. 1247 Ă  la rĂ©clusion. 3359 Ă  des peines d’emprisonnement et 55 enfants sont envoyĂ©s en maison de correction.

Les condamnĂ©s Ă  la dĂ©portation ont Ă©tĂ© concentrĂ©.e.s Ă  Ford Boyard, Saint-Martin-de-RĂ©, l’üle d’OlĂ©ron, l’üle d’Aix, le fort de QuĂ©lern, etc. Le transfert des condamnĂ©.e.s vers la Nouvelle-CalĂ©donie, un voyage de cinq mois dans un ponton en marche, a commencĂ© le 3 mai 1872[1] et durĂ© pendant trois ans, au rythme des condamnations.

 

En Août 1871, le premier grand procÚs

Il a Ă©tĂ© le prĂ©lude dramatique Ă  cette vague rĂ©pressive sans pareille, qui a refusĂ© aux accusĂ©.e.s le statut de prisonnier.es politiques. Il se voulait un procĂšs modĂšle, concernant quinze membres de la Commune, et deux membres du ComitĂ© central de la Garde nationale arrĂȘtĂ©s Ă  ce moment : FerrĂ©, Assi, Jourde, Grousset, RĂ©gĂšre, Billioray, Courbet, Urbain, ClĂ©ment, Trinquet, Champy, Rastoul, Verdure, Descamps et Parent.

Il a commencĂ© le 17 aoĂ»t pour dix-sept audiences, avec deux mille places rĂ©servĂ©es Ă  un public composĂ© des Ă©gorgeurs de l’armĂ©e rĂ©guliĂšre, au grand complet.

Salle d’audience du jugement des membres de la Commune.

L’acte d’accusation du Commandant Gaveau rĂ©sumait toutes les peurs de la bourgeoisie face Ă  cette rĂ©volution, considĂ©rĂ©e comme une attaque contre les bases et les « fondements Ă©ternels de l’ordre social Â». Il s’inquiĂ©tait particuliĂšrement du rĂŽle de l’Association internationale qui constituait un danger particuliĂšrement grave, puisqu’elle voulait faire table rase et tout reconstruire Ă  neuf, constituer un Ă©tat social qui ne reconnaisse ni gouvernement, ni armĂ©e, ni religion, qui dĂ©crĂšte la lĂ©gislation du peuple par le peuple, l’entrĂ©e du sol dans la propriĂ©tĂ© collective, l’abolition du droit d’hĂ©rĂ©ditĂ©, l’abolition du mariage en tant qu’institution politique, religieuse, juridique et civile, qui supprime les armĂ©es permanentes et efface l’idĂ©e de patrie.

Extraits de la Circulaire du 6 juin 1871 de Jules Favre

L’Internationale est une sociĂ©tĂ© de guerre et de haine 
pour Ă©craser les nations sous le joug d’une sorte de monarchisme sanguinaire, c’est pour faire une vaste tribu appauvrie et hĂ©bĂ©tĂ©e par le communisme, que les hommes Ă©garĂ©s et pervers agitent le monde 
 le dernier mot de leur systĂšme ne peut ĂȘtre que le despotisme d’un petit nombre de chefs s’imposant Ă  une multitude courbĂ©e sous le joug, subissant toutes les servitudes, jusqu’à la plus odieuse, celle de la conscience, n’ayant plus ni foyer, ni champ, ni Ă©pargne, ni priĂšre, rĂ©duite Ă  une immense atelier, conduite par la terreur, et contrainte administrativement Ă  chasser de son cƓur Dieu et la famille.

Le citoyen FerrĂ© a Ă©tĂ© condamnĂ© Ă  mort, comme Lullier pour la forme, la connivence de ce dernier avec Versailles ayant Ă©tĂ© Ă©tablie. Ă€ l’exception de Courbet et de Victor ClĂ©ment, condamnĂ©s Ă  quelques mois de prison, de Descamps et d’Ulysse Parent, qui furent acquittĂ©s, tous furent condamnĂ©s Ă  la dĂ©portation, soit simple, soit dans une enceinte fortifiĂ©e.

Les malheureux Trinquet et Urbain ont Ă©tĂ© condamnĂ©s aux travaux forcĂ©s Ă  perpĂ©tuitĂ©. La dignitĂ© du citoyen Trinquet durant les dĂ©bats fut telle que les ennemis les plus acharnĂ©s de la Commune en furent Ă©mus eux-mĂȘmes. La rage de ses juges la lui fait payer cher. Trinquet, envoyĂ© au bagne dĂšs sa condamnation, est soumis Ă  un rĂ©gime exceptionnel et il lui a Ă©tĂ© dit qu’on ne lui accorderait le rĂ©gime ordinaire des forçats que lorsqu’il « se serait montrĂ© digne de cette faveur par une conduite exemplaire ».

Quelques exemples de condamnations lors des procĂšs suivants : condamnĂ© aux travaux forcĂ©s Ă  perpĂ©tuitĂ©, Roques, maire de Puteaux, pour avoir fait soigner les blessĂ©s de la Commune ; Ă  la dĂ©portation dans une enceinte fortifiĂ©e, Rochefort, coupable d’avoir Ă©crit des articles attaquant Thiers et Versailles ; Ă  la peine de mort, le jeune Maroteau, journaliste coupable de quelques articles violents dans La Montagne[2] (peine commuĂ©e en travaux forcĂ©s Ă  perpĂ©tuitĂ©, il est mort en dĂ©portation en mars dernier) ; Ă  la dĂ©portation le gĂ©ographe ElisĂ©e Reclus, pour avoir combattu dans les rangs des fĂ©dĂ©rĂ©s, etc.

Les exécutions se sont succédées, en commençant le 28 novembre par celles de Ferré, Rossel et Bourgeois, le 30 novembre, celle de Gaston Crémieux de Marseille, puis en février 1872, Lagrange, Herpin Lacroix, Verdaguer, qui payÚrent de leur vie la mort des deux généraux Clément Thomas et Lecomte que Herpin Lacroix avait voulu sauver. Mars, mai, juillet, etc.

Théophile Ferré

Paris a perdu 100 000 habitant.e.s

BenoĂźt  Malon, 30 ans, ouvrier teinturier, journaliste

AprĂšs cinq mois de terreur, quand cent mille ouvriers des deux sexes ont Ă©tĂ© supprimĂ©s par les combats, les massacres, les arrestations et la proscription, quand tout ce qui a du cƓur et qui peut partir, s’enfuit de Paris, en maudissant ses bourreaux, ne pouvant plus voir tant d’horreurs, la terreur tricolore sĂ©vit de plus belle de toute sa violence, achevant la ruine de Paris, et la situation horrible en pire sans cesse.

Vingt mille sergents de ville ou gendarmes, les premiers affublés par une amÚre dérision du costume des héroïques fédérés, veillent sur la société à chaque coin de rue, le sabre au cÎté, le revolver à la ceinture, le regard dur et menaçant.

Que sont devenus ces faubourgs oĂč s’agitait, si puissante, la vie du travail ? Certaines maisons sont presque entiĂšrement vides : on a fusillĂ© par-lĂ , d’autre fois il reste des femmes, des enfants qui souffrent, et se meurent dans la plus lamentable misĂšre. L’un des premiers actes du gouvernement versaillais ayant Ă©tĂ© de supprimer les fourneaux et les distributions municipales, il ne leur reste rien, car le mari, le pĂšre, ni le fils de sont plus lĂ  pour apporter le salaire de la semaine. Des voisins, moins Ă©prouvĂ©s, ont d’abord aidĂ© un peu, mais ils ne le peuvent plus, alors on traĂźne des haillons, on meurt lentement d’inanition, et en attendant on n’offre aux regards affligĂ©s des honnĂȘtes gens que des visages terreux et repoussants. [
]

Je ne parle pas de ceux qui n’ont pas de logement, qui, chassĂ©s par les propriĂ©taires comme des animaux dangereux, attendent au coin de la borne, dans une cour obscure, qu’un voisin compatissant et presque aussi malheureux les reçoit dans son misĂ©rable rĂ©duit, oĂč tous languissent de privation et de manque d’air.

Quant Ă  ceux qui sont poursuivis, oĂč se cacher ? Dans quelque souterrain dont la femme fera sortir, au grand jour, leurs visages, que les souffrances ont rendu ignobles, ne dĂ©signe pas aux gens, et bientĂŽt ils verront Versailles et les pontons.

Dans les quartiers les plus en pointe de la révolution, Belleville et Ménilmontant et le XIIIÚme arrondissement, il ne reste plus que des vieilles femmes, dans certaines rues.

Aux mort.e.s, aux condamnĂ©.e.s, s’ajoutent les exilĂ©.e.s. Celles et ceux qui veulent Ă©viter les condamnations par contumace, et aussi celles et ceux qui veulent Ă©chapper avec leur famille au risque d’arrestation. Compte tenu de l’attitude de la Belgique, c’est surtout en Suisse et en Angleterre qu’au moins cinq mille parisien.nes s’exilĂšrent.

Prosper Olivier Lissagaray, 33 ans, journaliste

L’industrie parisienne en fut Ă©crasĂ©e. Ses chefs d’atelier, ses contremaĂźtres, ses ajusteurs, toute cette plĂ©iade d’ouvriers, vĂ©ritables artistes, qui donnent Ă  sa fabrication un fini parfait et un cachet particulier, pĂ©rirent, ou furent faits prisonniers, ou Ă©migrĂšrent. La cordonnerie perdit la moitiĂ© de ses ouvriers, douze mille sur vingt-quatre mille, l’ébĂ©nisterie, plus d’un tiers, dix mille ouvriers tailleurs sur trente mille, Ă  peu prĂšs tous les couvreurs, peintres, plombiers, zingueurs, disparurent. La ganterie, la mercerie, la corsetterie, la chapellerie subirent les mĂȘmes dĂ©sastres. Les plus habiles bijoutiers s’enfuirent en Angleterre. L’ameublement, qui occupait auparavant plus de soixante mille ouvriers dut, faute de bras, refuser des commandes.

Lors des Ă©lections complĂ©mentaires de 2 juillet 1871, il y eut donc 100 000 Ă©lecteurs de moins qu’aux Ă©lections du 8 fĂ©vrier !

Les résistances, les solidarités

Les murs murmurent : les graffitis favorables Ă  la Commune sont nombreux, ne s’arrĂȘtent pas. DĂšs 1871, il s’est formĂ© Ă  Paris un comitĂ© de secours pour les familles des dĂ©tenus politiques, alimentĂ© par des souscriptions, des dons, des allocations.

Victor Hugo, rentrĂ© Ă  Paris le 1er octobre 1871, appuie la demande de grĂące de Rossel, et met tout son poids dans la bataille pour l’amnistie.

Pour obtenir un vrai ou un faux passeport, s’échapper, trouver un abri temporaire, les rĂ©seaux militants et les relations nouĂ©es sont dĂ©cisives. Un peu partout, des militants offrent le gĂźte et le couvert.
DĂšs juin 1871, le Conseil gĂ©nĂ©ral de l’Internationale a mis en place un « fonds des rĂ©fugiĂ©s Â», administrĂ© par Hermann Jung qui fournit aux exilĂ©s un secours hebdomadaire modique. Puis, Ă  Londres est crĂ©Ă©e la SociĂ©tĂ© des rĂ©fugiĂ©s qui confie aux exilĂ©s le soin de gĂ©rer et de rĂ©partir eux-mĂȘmes l’argent collectĂ©. En Belgique, des associations de la libre pensĂ©e s’ouvrent aux rĂ©fugiĂ©s français.

En France, à partir de 1874, une souscription permanente est ouverte pour fournir une aide aux déporté.e.s en Nouvelle-Calédonie, qui organise banquets, concerts, tombolas et entretient la mémoire militante.

Prosper-Olivier Lissagaray, 33 ans, journaliste

À Belleville et Ă  Montmartre, pendant longtemps on menaça les soldats, et des coups de feu partirent des maisons. Les troupes occupaient militairement ces quartiers sillonnĂ©s le soir par de fortes patrouilles. Du reste, dĂšs 10h du soir, on entendait retentir dans toutes les rues obscures et dĂ©sertes le pas des chevaux des gendarmes, et tout passant attardĂ© subissait un interrogatoire rigoureux.

Dans le 13e arrondissement, des agents de police furent blessĂ©s de coups de feu. Au cafĂ© du Helder, rendez-vous des officiers, plusieurs d’entre eux furent insultĂ©s. Rue de Rennes, rue de la Paix, place de la Madeleine, des soldats, des officiers tombĂšrent frappĂ©s par des mains invisibles ; prĂšs de la caserne de la pĂ©piniĂšre, on tira sur un gĂ©nĂ©ral. À dĂ©faut d’arme Ă  feu on se servit de flĂšches. [
]

La gauche, dit radicale, ne trouva ni un geste pour arrĂȘter les massacres, ni pour les flĂ©trir, ni un mot de protection pour les prisonniers. Le 18 mars, au lieu d’accourir Ă  Paris, son poste vĂ©ritable, elle l’avait dĂ©sertĂ© pour s’enfuir Ă  Versailles. Elle aurait pu grouper la classe moyenne, sympathique Ă  la rĂ©volution nouvelle, Ă©clairer, entraĂźner la province par l’autoritĂ© de ses noms et forcer la main Ă  Versailles, sans qu’il n’en coĂ»tĂąt une goutte de sang. Le mouvement aurait sans doute perdu de sa vigueur et de nettetĂ© mais du moins la nation ce serait mise en marche et certains droits fondamentaux eussent Ă©tĂ© conquis. Elle refusa. Les pontifes du jacobinisme ne cachĂšrent pas leur haine pour cette rĂ©volution faite par les prolĂ©taires, trahissant ainsi leur vĂ©ritable ambition qui est de gouverner le peuple, nullement de l’émanciper. [
] M. Gambetta Ă©tait restĂ© muet pendant toute la durĂ©e de la Commune. Quinze jours aprĂšs sa chute, l’irrĂ©conciliable ennemi du coup de force du 2 dĂ©cembre, s’empressa de dĂ©clarer solennellement qu’un gouvernement qui avait pu Ă©craser Paris avait par cela mĂȘme dĂ©montrĂ© sa lĂ©gitimitĂ©.

Seul Victor Hugo, pourtant adversaire de la Commune, combat courageusement la rĂ©pression. Un arrĂȘtĂ© l’oblige Ă  quitter la Belgique, sa terre d’exil pendant de longues annĂ©es, car sa conduite cherchant Ă  « justifier les crimes horribles commis par les rĂ©volutionnaires de Paris et Ă  en rejeter la responsabilitĂ© sur l’autoritĂ© rĂ©guliĂšre Â» est de nature Ă  compromettre la tranquillitĂ© publique.

En bref, quelques dates 

– 8 juin 1871. Une loi abroge les lois d’exil de 1832 et de 1848 concernant les deux branches de la dynastie capĂ©tienne, qui permet aux princes hĂ©ritiers d’occuper leur siĂšge Ă  l’AssemblĂ©e.

– 2 juillet 1871. Lors des Ă©lections partielles, victoire rĂ©publicaine : sur les 114 siĂšges Ă  pourvoir, 99 vont aux rĂ©publicains, dont 35 radicaux, 12 aux monarchistes et 3 aux bonapartistes camouflĂ©s. Paris Ă©lit 17 rĂ©publicains sur 21 postes Ă  pourvoir.

– 8 octobre 1871. Les Ă©lections aux conseils gĂ©nĂ©raux sont un triomphe pour les rĂ©publicains qui emportent 2290 siĂšges contre 660 pour les monarchistes.

– 14 mars 1872. Adoption d’une loi par laquelle le fait de s’affilier ou de rester affiliĂ© Ă  l’Association internationale des travailleurs, ou Ă  tout autre association internationale, publique ou secrĂšte, professant les mĂȘmes doctrines et ayant le mĂȘme but est puni d’un emprisonnement de deux mois Ă  deux ans et d’amendes, de privation de droits civiques et de famille.

– 15 mars 1873. Signature de la convention d’évacuation dĂ©finitive des troupes allemandes. En effet, l’emprunt national a Ă©tĂ© un succĂšs et a permis de rĂ©gler l’indemnitĂ© pouvant ĂȘtre payĂ©e par anticipation.

– 24 mai 1873. Thiers est remerciĂ© et remplacĂ© par un lĂ©gitimiste, le gĂ©nĂ©ral Mac Mahon. Une nouvelle tentative de restauration Ă©choue Ă  l’automne, entre prĂ©tendants et sur l’exigence du retour au drapeau blanc.

– 24 juillet 1873. L’AssemblĂ©e adopte par 382 voix pour, 138 voix contre et 160 abstentions, une loi dĂ©clarant d’utilitĂ© publique la construction d’une Ă©glise sur la colline de Montmartre, Ă  la demande de l’archevĂȘque de Paris, sur un emplacement dĂ©cidĂ© avec le prĂ©fet de la Seine. Elle sera construite exclusivement avec des dons provenant de souscriptions.

– 25 fĂ©vrier 1875. Vote de lois instaurant de fait la IIIĂšme RĂ©publique.

– 6 juin 1875.  Lors de la cĂ©rĂ©monie de la pose de la premiĂšre pierre de la Basilique de Montmartre, Hubert Rohault de Fleury a dĂ©clarĂ© : « Oui, c’est lĂ  oĂč la Commune a commencĂ©, lĂ  oĂč on Ă©tĂ© assassinĂ©s les gĂ©nĂ©raux ClĂ©ment Thomas et Lecomte, que s’élĂšvera l’église du SacrĂ©-CƓur ! MalgrĂ© nous, cette pensĂ©e ne pouvait nous quitter pendant la cĂ©rĂ©monie dont on vient de lire les dĂ©tails. Nous nous rappelions cette butte garnie de canons, sillonnĂ©e par des Ă©nergumĂšnes avinĂ©s, habitĂ©e par une population qui paraissait hostile Ă  toute idĂ©e religieuse et que la haine de l’Église semblait surtout animer ».

Des nouvelles du Havre

DĂšs la fin de la Commune, Ă  partir du 31 mai, chaque jour la police arrĂȘte des individus qui poussent des cris sĂ©ditieux ou qui lacĂšrent des affiches officielles. On arrĂȘte aussi tous ceux qui ressemblent Ă  des membres de la Commune. On arrĂȘte ainsi le 31 mai une personne qui a le signalement de Delescluze, mort six jours avant sur la barricade au ChĂąteau d’Eau.

Toute l’annĂ©e 1871, sont arrĂȘtĂ©s tous ceux qui ont participĂ© Ă  la Commune et veulent s’exiler. En outre, la police pourchasse impitoyablement ceux qui se cachent en ville.

Le 27 octobre 1871, un employĂ©, François Rinfray, et un ouvrier sellier, Lagarde, sont arrĂȘtĂ©s et envoyĂ©s Ă  Versailles pour ĂȘtre jugĂ©s.

Enfin, une quarantaine de communeux sont assignés à résidence au Havre suite aux décisions des conseils de guerre.

La chasse aux communeux ne s’est pas arrĂȘtĂ©e. Ce mois-ci, le 6 juillet 1875, a Ă©tĂ© arrĂȘtĂ© Jules Rivet, animateur des sociĂ©tĂ©s de gymnastique, fondateur de la SociĂ©tĂ© nationale de gymnastique des ouvriers du Havre, est emprisonnĂ© pour sa participation Ă  la Commune en attendant d’ĂȘtre jugĂ© par un conseil de guerre qui l’a rapidement condamnĂ© Ă  la dĂ©portation.

En débat

Tribune – Bakounine sur la Commune de Paris, le 23 juin 1871

Projet : « PrĂ©ambule pour la seconde Ă©dition» restĂ© inachevĂ©

« Le socialisme rĂ©volutionnaire vient de tenter une manifestation Ă©clatante et pratique dans la Commune de Paris.

Je suis un partisan de la Commune de Paris, qui, pour avoir Ă©tĂ© massacrĂ©e, Ă©touffĂ©e dans le sang par les bourreaux de la rĂ©action monarchique et clĂ©ricale, n’en est devenue que plus vivace, plus puissante dans l’imagination et dans le cƓur du prolĂ©tariat de l’Europe. J’en suis le partisan surtout parce qu’elle a Ă©tĂ© une nĂ©gation audacieuse, bien prononcĂ©e, de l’État.

C’est un fait historique immense que cette nĂ©gation de l’État se soit manifestĂ©e prĂ©cisĂ©ment en France, qui a Ă©tĂ© jusqu’ici par excellence le pays de la centralisation politique et que se soit Paris, la tĂȘte et le crĂ©ateur historique de cette grande civilisation française, qui en ait pris l’initiative. [
]

La Commune de Paris a durĂ© trop peu de temps, et elle a Ă©tĂ© trop empĂȘchĂ©e dans son dĂ©veloppement intĂ©rieur par la lutte mortelle contre la rĂ©action de Versailles, pour qu’elle ait pu, je ne dis pas mĂȘme appliquer, mais Ă©laborer thĂ©oriquement son programme socialiste. D’ailleurs, il faut bien le reconnaĂźtre, la majoritĂ© des membres de la Commune n’étaient pas proprement socialistes, et s’ils se sont montrĂ©s tels, c’est qu’ils ont Ă©tĂ© invinciblement poussĂ©s par la force irrĂ©sistible des choses, par la nature de leur milieu, par les nĂ©cessitĂ©s de leur position, et non par leur conviction intime. Les socialistes, Ă  la tĂȘte desquels se place naturellement notre ami Varlin, ne formaient qu’une trĂšs infime minoritĂ© ; ils n’étaient tout au plus que quatorze ou quinze membres. Le reste Ă©tait composĂ© de jacobins. [
]

D’ailleurs, la situation du petit nombre des socialistes convaincus qui ont fait partie de la Commune de Paris Ă©tait excessivement difficile. Ne se sentant pas suffisamment soutenus par la grande masse de la population parisienne, l’organisation de l’Association internationale, trĂšs imparfaite elle-mĂȘme d’ailleurs, n’embrassant Ă  peine que quelques milliers d’individus, ils ont dĂ» soutenir une lutte journaliĂšre contre la majoritĂ© jacobine. Et au milieu de quelles circonstances encore (!). Il leur a fallu donner du travail et du pain Ă  quelques centaines de milliers d’ouvriers, les organiser, les armer et surveiller en mĂȘme temps les menĂ©es rĂ©actionnaires ; [ 
] il leur a fallu opposer un gouvernement et une armĂ©e rĂ©volutionnaire au gouvernement et Ă  l’armĂ©e de Versailles, c’est-Ă -dire que, pour combattre la rĂ©action monarchique et clĂ©ricale, ils ont dĂ», oubliant ou sacrifiant eux-mĂȘmes les premiĂšres conditions du socialisme rĂ©volutionnaire, s’organiser en «rĂ©action» jacobine. [
]

Je sais que beaucoup de socialistes, trĂšs consĂ©quents dans leur thĂ©orie, reprochent Ă  nos amis de Paris de ne s’ĂȘtre pas montrĂ©s suffisamment socialistes dans leur pratique rĂ©volutionnaire [
] Je ferai observer aux thĂ©oriciens sĂ©vĂšres de l’émancipation du prolĂ©tariat qu’ils sont injustes envers nos frĂšres de Paris : car, entre les thĂ©ories les plus justes et leur mise en pratique, il y a une distance immense qu’on ne franchit pas en quelques jours. Quiconque a eu le bonheur de connaĂźtre Varlin, par exemple, pour ne nommer que celui dont la mort est certaine, sait combien, en lui et en ses amis, les convictions socialistes ont Ă©tĂ© passionnĂ©es, rĂ©flĂ©chies et profondes [
] Ils avaient d’ailleurs cette conviction que, dans la RĂ©volution sociale, diamĂ©tralement opposĂ©e, dans ceci comme dans tout le reste, Ă  la RĂ©volution politique, l’action des individus Ă©tait presque nulle et l’action spontanĂ©e des masses devait ĂȘtre tout. Tout ce que les individus peuvent faire, c’est d’élaborer, d’éclairer et de propager les idĂ©es correspondantes Ă  l’instinct populaire, et, de plus, c’est de contribuer par leurs efforts incessants Ă  l’organisation rĂ©volutionnaire de la puissance naturelle des masses, mais rien au-delĂ  ; et tout le reste ne doit et ne peut se faire que par le peuple lui-mĂȘme. Autrement on aboutirait Ă  la dictature politique, c’est-Ă -dire Ă  la reconstitution de l’État, des privilĂšges, des inĂ©galitĂ©s, de toutes les oppressions de l’État, et on arriverait, par une voie dĂ©tournĂ©e mais logique, au rĂ©tablissement de l’esclavage politique, social et Ă©conomique des masses populaires.

Varlin et tous ses amis, comme tous les socialistes rĂ©volutionnaires, et en gĂ©nĂ©ral comme tous les travailleurs nĂ©s et Ă©levĂ©s dans le peuple, partageaient au plus haut degrĂ© cette prĂ©vention parfaitement lĂ©gitime contre l’initiative continue des mĂȘmes individus, contre la domination exercĂ©e par des individualitĂ©s supĂ©rieures : et comme ils Ă©taient justes avant tout, ils tournaient aussi bien cette prĂ©vention, cette dĂ©fiance, contre eux-mĂȘmes que contre toutes les autres personnes. Contrairement Ă  cette pensĂ©e des communistes autoritaires, selon moi tout Ă  fait erronĂ©e, qu’une RĂ©volution sociale peut ĂȘtre dĂ©crĂ©tĂ©e et organisĂ©e, soit par une dictature, soit par une assemblĂ©e constituante issue d’une rĂ©volution politique, nos amis les socialistes de Paris ont pensĂ© qu’elle ne pouvait ĂȘtre faite ni amenĂ©e Ă  son plein dĂ©veloppement que par l’action spontanĂ©e et continue des masses, des groupes et des associations populaires
 Nos amis de Paris ont eu parfaitement raison. Â»

*

Illustration : 17 juin 1871, « Les arrestations. Interrogatoire de Rossel, ancien prĂ©sident de la cour martiale de la Commune, Dessin de M. Lix, d’aprĂšs le croquis de M. G. Tiret Â», Le Monde IllustrĂ© (740): 372.

Notes

[1]Il n’y a eu, Ă  notre connaissance, que deux Ă©vasions rĂ©ussies.

[2] Un des articles incriminĂ©s se terminait ainsi : « Nous avons pris Darbois comme otage et si on ne nous rend pas Blanqui, il mourra. La Commune l’a promis ; si elle hĂ©sitait, le peuple tiendrait le serment pour elle et ne l’ac­cusez pas. Que la justice des tribunaux commence, disait Danton au lendemain des massacres de septembre et celle du peuple cessera.  Ah ! j’ai bien peur pour Monseigneur l’archevĂȘque de Paris Â».

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Source: Contretemps.eu