Avril 22, 2021
Par Contretemps
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À l’occasion des 150 ans de la Commune de Paris, Contretemps publie du 18 mars au 4 juin une lettre quotidienne rĂ©digĂ©e par Patrick Le Moal, donnant Ă  voir ce que fut la Commune au jour le jour

***

L’essentiel de la journĂ©e

Situation militaire

À l’ouest

Neuilly a Ă©tĂ© ce matin encore fortement canonnĂ©e par le Mont ValĂ©rien et les batteries du rond-point de Courbevoie. Nos batteries, Ă©levĂ©es sur le viaduc d’AsniĂšres et les points adjacents, ripostent.
Une colonne de Versaillais, profitant du temps brumeux, a passĂ© la Seine sur un pont de bateaux vers Clichy, mais a du revenir Ă  son point de dĂ©part suite Ă  l’arrivĂ©e de plusieurs bataillons habilement dirigĂ©s par le gĂ©nĂ©ral Dombrowski.

Ce matin, le capitaine Culot a eu la tĂȘte emportĂ©e par un obus en face l’ambulance de l’imprimerie Paul Dupont, les Versaillais continuent Ă  tirer sur cette ambulance. Finalement, la situation des belligĂ©rants reste Ă  peu de chose prĂšs ce qu’elle Ă©tait.Depuis que le thĂ©Ăątre de la lutte s’est Ă©tendu plus au nord, certaines parties de la Butte Montmartre sont devenues un observatoire commode, au moyen d’une longue-vue on voit manƓuvrer les combattants sans courir le moindre danger.

Canonniers Ă  la porte Maillot.

Au sud

Une attaque sur Montrouge, sans rĂ©sultats et l’ennemi est repoussĂ© sur Bagneux.

Le journal Officiel publie une liste des blessés lors des deniers combats, plus de 200 gardes et 13 morts.
Pour se faire une idĂ©e des horreurs de cette lutte qui dure, il faut assister Ă  ses retours du champ de bataille qui ont lieu pendant l’intermittence des canonnades. TantĂŽt c’est un convoi de blessĂ©s qu’on ramĂšne aprĂšs leur avoir appliquĂ©s les premiers pansement dans des ambulances volantes, tantĂŽt ce sont des morts que des voisins ou des amis vont porter Ă  leur famille, puis des voitures d’ambulance, omnibus oĂč sont Ă©tendues des cadavres de ceux dont d’identitĂ© n’a pu ĂȘtre constatĂ©.

TĂ©moignage

Alix Payen, 28 ans, ambulanciĂšre

Nous partons enfin Ă  quatre dans le fourgon, aucun de nous ne sachant conduire et ne connaissant bien le chemin, aussi avons-nous manquĂ© de culbuter vingt fois pour une et c’est miracle que nous soyons arrivĂ© au fort sans accident. De lĂ , nous nous sommes rendus dans les tranchĂ©es
.De tout petit talus en pleine terre glaise. Ce que l’on a enlevĂ© pour former le talus fait une rigole assez creuse dans laquelle il faut marcher si l’on veut ĂȘtre Ă  couvert. Tu peux te reprĂ©senter ce chemin, avec les pluies continuelles, c’est devenu un petit ruisseau, aussi suis-je sale et crottĂ©e Ă  faire peur. Il n’y a pas Ă  choisir son chemin il faut prendre bravement son parti et barboter franchement. AprĂšs une bonne demi-heure de chemin nous Ă©tions arrivĂ©s auprĂšs de la 3e compagnie [
]

En face de nous, le plateau de ChĂątillon dont nous sommes beaucoup plus prĂšs que du cimetiĂšre d’Issy. Au moment de notre arrivĂ©e, chacun suivait du regard une escarmouche de tirailleurs qui se livrait dans les champs devant nous. Les hommes semblait jouer Ă  cache-cache, ils tiraient leur coup de feu puis quittaient l’arbre qui les avait cachĂ©s pour se mettre derriĂšre une pierre ou un monticule, petit Ă  petit ils franchissaient la tranchĂ©e et au bout de quelques temps tous Ă©taient rentrĂ©s sans blessure [
]

BientĂŽt des brancardiers avec le drapeau Ă  croix rouge rapportent le blessĂ©. J’arrive au moment oĂč l’apporte Ă  la tranchĂ©e. Le malheureux a la rotule brisĂ©e. Je vois qu’il est bien mal car il a perdu du sang en abondance, on le porte au fort oĂč il y a une ambulance. [
]

Les vivres continuent Ă  nous arriver trĂšs peu et trĂšs mal, mais les champs qui nous environnent, bien que non cultivĂ©s, nous offrent quelques ressources. Nous mangeons tout plein de bonnes choses, de l’oseille, des radis, des escargots mĂȘme quelques asperges dont on m’a fait hommage, car personne n’a quelque chose d’extra sans m’en offrir .

Je suis toujours Ă©tonnĂ©e de ces attentions, ainsi, l’eau pour la cuisine est assez loin, et on n’en apporte que juste le nombre de bidons nĂ©cessaire, mais je trouve toujours le matin une gamelle d’eau pour ma toilette. Ils savent que j’ai la faiblesse de me dĂ©barbouiller tous les matins ! Aujourd’hui, mais, comme il faisait froid Chanoine m’avait fait tiĂ©dir mon eau ! C’est bien le Parisien du Faubourg, gai, moqueur, un peu voyou, il est trĂšs amusant Ă  entendre causer et il bavarde comme une pie.

Ce matin, on a tiraillĂ© un peu. On nous fait dire que nous ne serions pas relevĂ©s aujourd’hui, il y a du mĂ©contentement chez quelques hommes, ils sont rĂ©ellement rendus de fatigue et contrariĂ©s surtout du manque d’ordre qui prĂ©side, soit Ă  la distribution des vivres, soit aux durĂ©es des factions aux avant-postes. [
]

Des élus de la Commune démissionnent

Parmi les Ă©lus, un ne siĂ©gera pas, Menotti Garibaldi, qui n’est pas Ă  Paris. Deux prĂ©sentent leur dĂ©mission, par une lettre lue Ă  la rĂ©union de la commune, qui va ĂȘtre publiĂ©e dans le Journal Officiel.
Le citoyen Briosne, l’un des orateurs les plus remarquables dans les rĂ©unions populaires, et le citoyen Rogeard, le cĂ©lĂšbre auteur des admirables Propos de LabiĂ©nus, refusent tous deux de siĂ©ger parce qu’ils n’ont pas obtenu le huitiĂšme des voix.

Citoyen président,
La Commune vient de valider mon Ă©lection, sans tenir compte de l’insuffisance des votes acquis, qui sont au-dessous du 8e des Ă©lecteurs inscrits.
Le motif invoquĂ© est la situation crĂ©Ă©e Ă  l’arrondissement par le dĂ©sert d’une partie de sa population.
Ce motif est juste ; invoquĂ© avant l’élection, il eĂ»t justifiĂ© une modification des conditions de la validitĂ©.
InvoquĂ© aprĂšs, il peut bien permettre Ă  la Commune de m’accepter, mais cette dĂ©cision ne peut pas faire que je sois Ă©lu, alors que vĂ©ritablement, je ne le suis pas.
MalgrĂ© mon vif dĂ©sir de siĂ©ger sur les bancs de la Commune, pour ĂȘtre l’égal de mes collĂšgues, je suis obligĂ© de n’y siĂ©ger qu’aux conditions qui les y ont fait admettre, c’est-Ă -dire d’ĂȘtre rĂ©ellement Ă©lu par mes Ă©lecteurs, conformĂ©ment aux conditions imposĂ©es prĂ©alablement pour la validitĂ© de l’élection.
Avant donc de me rendre Ă  l’HĂŽtel-de-Ville, je me soumettrai, comme les candidats qui n’ont pas Ă©tĂ© validĂ©s, Ă  une rĂ©Ă©lection aux conditions nouvelles qui auront Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©es.
Salut et égalité.
BRIOSNE

Citoyen président,
La mesure qui modifie la loi de 1849, pour valider les Ă©lections du 16 avril, ayant Ă  mes yeux au moins le double tort d’ĂȘtre tardive et rĂ©troactive ;
J’ai l’honneur de vous informer que je n’accepte pas, en ce qui me concerne, la validation extra-lĂ©gale rĂ©solue par la Commune, et considĂšre comme nulle et non avenue ma prĂ©tendue Ă©lection dans le VIe arrondissement.
Salut et fraternité.
A. ROGEARD.

Le citoyen FĂ©lix Pyat annonce Ă©galement, par lettre, qu’il serait forcĂ© de donner sa dĂ©mission si la Commune persistait dans son vote du 19 avril, relatif Ă  la validation des rĂ©centes Ă©lections.

La Commune met en place les neuf commissions

Le Journal officiel publie une note rappelant Ă  tous les membres de la Commune qu’ils sont tenus d’assister exactement aux sĂ©ances, qui indique que ceux qui sont empĂȘchĂ©s ont le devoir d’envoyer leur excuse au prĂ©sident, ou de justifier de leur absence Ă  la sĂ©ance suivante.

Voici la liste des neuf commissions:

Guerre. Delescluze, Tridon, Avrial, Ranvier, Arnold.
Finances. Beslay, Billioray, Victor Clément, Lefrançais, Félix Pyat.
Sûreté générale. Cournet, Vermorel, Ferré, Trinquet, Dupont.
Enseignement. Courbet, Verdure, Jules Miot, VallÚs, J.-B. Clément.
Subsistances. Varlin, Parisel, V. Clément, Arthur Arnould, Champy.
Justice. Gambon, Dereure, Clémence, Langevin, Durand.
Travail et Ă©change. Theisz, Malon, Serrailler, Ch. Longuet, Chalain.
Relations extérieures. Meillet, Charles Gérardin, Amouroux, Johannard, VallÚs.
Services publics. Ostyn, VĂ©sinier, Rastoul, Ant. Arnaud, Pottier

Ce sont en tout 42 membres qui ont Ă©tĂ© Ă©lus par la Commune. Vingt sont des membres connus de l’internationale : Avrial, Ranvier, Beslay, Verdure, Varlin, Dereure, ClĂ©mence, Langevin, Theisz, Malon, Serrailler, Ch. Longuet, Chalain.Meillet, Amouroux, Johannard, Ostyn, VĂ©sinier, Ant. Arnaud, Pottier. Ils occupent la totalitĂ© de la commission travail et Ă©change, la majoritĂ© des commissions services publics, relations extĂ©rieurs et justice.

Cinq sont des militants blanquistes, FerrĂ©, Cournet, Trinquet, Tridon et Ranvier qui est Ă©galement membre de l’internationale. Ils sont majoritaires dans commission sĂ»retĂ© gĂ©nĂ©rale, dont le dĂ©lĂ©guĂ©, Rigault, est Ă©galement un militant blanquiste.

Deux dĂ©lĂ©gations, les subsistances et les services publics ou municipaux, s’appuient sur des Ă©quipes dont l’essentiel des agents sont restĂ©s Ă  leur poste, et l’approvisionnement se fait par la zone neutre contrĂŽlĂ©e par les prussiens oĂč M. Thiers, qui s’efforce d’affamer Paris, ne peut empĂȘcher les denrĂ©es de rentrer.
Les finances, la guerre, la sûreté générale, les relations extérieures nécessitent des aptitudes spéciales.
Trois jouent un rĂŽle central pour exprimer la nature politique et sociale de cette RĂ©volution : l’enseignement, la justice, le travail et l’échange.

Le prix du Journal Officiel va baisser !

Alors que beaucoup de beaucoup de journaux sont vendus cinq centimes, que la plupart se vendent dix centimes, l’Officiel du matin est vendu 15 centimes. Trois propositions Ă©mergent du dĂ©bat. La premiĂšre, du citoyen FĂ©lix Pyat, qui demande que l’Officiel soit distribuĂ© tous les jours gratuitement Ă  chaque Ă©lecteur qui a pris part aux derniĂšres Ă©lections, est repoussĂ©e par 25 voix contre 32. C’est la seconde proposition, qui prĂ©voit l’affichage en grand nombre et la vente Ă  cinq centimes par exemplaire, qui est adoptĂ©e. La troisiĂšme, qui prĂ©voyait simplement la vente Ă  5 centimes, n’est pas soumise au vote. L’édition du soir reste Ă  5 centimes.

Une perquisition déplorable

Dans la soirĂ©e, sur l’ordre du dĂ©lĂ©guĂ© Ă  la PrĂ©fecture de police, le citoyen Raoul Rigault, un dĂ©tachement de gardes nationaux, conduit par un commissaire de police, a envahi les bĂątiments occupĂ©s par la Compagnie parisienne du gaz, au motif de rechercher armes et munitions. Or les employĂ©s du gaz forment depuis le siĂšge un bataillon spĂ©cial et pour assurer l’éclairage de Paris, ils sont dispensĂ©s de tout service militaire par le dĂ©lĂ©guĂ© Ă  la guerre. La Compagnie avait reçu pour confirmer ces dĂ©cisions des attestations contresignĂ©es par la Commission exĂ©cutive et l’état-major de la place.

Cette perquisition Ă©tait donc inexplicable. Les fusils ont Ă©tĂ© saisis, ainsi que les espĂšces qui se trouvaient dans les caisses de la Compagnie (183,000 fr), puis on y apposa les scellĂ©s donnant un caractĂšre vexatoire et arbitraire Ă  cette perquisition injustifiable. Elle Ă©tait faite sur l’ordre personnel du dĂ©lĂ©guĂ© Ă  la PrĂ©fecture de police sans consulter la Commune.

AussitĂŽt que la Commission exĂ©cutive a Ă©tĂ© informĂ©e de ces faits dĂ©plorables, elle s’est empressĂ©e d’envoyer au directeur de la Compagnie du gaz une dĂ©pĂȘche par laquelle elle dĂ©clare regretter l’incident survenu et assure qu’elle prend les dispositions pour faire rembourser la somme saisie.

Les négociations des conciliateurs au point mort

Les dĂ©marches des dĂ©lĂ©guĂ©s de la Ligue d’Union rĂ©publicaine pour obtenir une suspension d’armes visant Ă  permettre aux malheureux habitants de Neuilly de se mettre en sĂ»retĂ©, ne produisent pas de rĂ©sultat. Le gouvernement de Versailles ne veut pas paraĂźtre entrer en pourparlers avec la Commune pour rĂ©gler les conditions de cette suspension d’hostilitĂ©s.

Dans la soirĂ©e, une rĂ©union de vingt-quatre chambres syndicales ouvriĂšres dĂ©clare adhĂ©rer au programme de la Ligue d’Union rĂ©publicaine, et nomme des dĂ©lĂ©guĂ©s pour se joindre Ă  ceux de l’Union nationale du commerce et de l’industrie, pour tenter une nouvelle dĂ©marche Ă  Versailles sur le programme suivant : suspension des hostilitĂ©s, conclusion d’un armistice, renouvellement par l’élection de l’AssemblĂ©e de Versailles et de la Commune de Paris.

Quelques citoyens originaires des dĂ©partements, dĂ©sireux d’intervenir aussi dans un but conciliateur, cherchent Ă  grouper Ă  Paris les citoyens natifs des dĂ©partements qui y rĂ©sident. Pendant ce temps l’AssemblĂ©e versaillaise vote une loi sur les loyers qui favorise exclusivement les propriĂ©taires.

Du cÎté des clubs

Club de l’école de mĂ©decine

Il existe dĂ©jĂ  pendant le SiĂšge. Les principaux orateurs sont Pierre Budaille, Nathalie Le Mel, Jean Pillot. Son organe La lutte Ă  outrance se trouve sous l’influence de l’Internationale. Pour les Ă©lections du 26 mars, le club avait proposĂ© comme candidats Edmond Goupil, Louis Lacord, Armand LĂ©vy, Auguste Rogeard et EugĂšne Varlin (seuls ont Ă©tĂ© Ă©lus Edmond Goupil et EugĂšne Varlin). L’Association rĂ©publicaine du VIe arrondissement peut Ă©galement s’y rĂ©unir. Le 13 avril, le citoyen Pelouze fait adopter une proposition de dĂ©chĂ©ance des dĂ©putĂ©s de Paris siĂ©geant Ă  Versailles .

En bref

■ Un ordre de service provenant de l’octroi rappelle que les employĂ©s de l’octroi municipal doivent rester fidĂšlement Ă  leur poste, quelle que soit la forme de gouvernement que se donnent Paris et la France, et que les employĂ©s qui quitteront le service seront immĂ©diatement remplacĂ©s. Ceux qui, dans l’exercice de leurs fonctions, chercheront, par des menĂ©es sourdes ou des cabales occultes, Ă  entraver et Ă  dĂ©sorganiser le service, seront mis en Ă©tat d’arrestation.

■ BibliothĂšque nationale : les dĂ©partements des imprimĂ©s, cartes et collections gĂ©ographiques, des manuscrits et des estampes, seront ouverts Ă  partir du lundi 24 avril 1871. Les communications se feront comme par le passĂ©.

■ MAIRIE DU Xe ARRONDISSEMENT :

Le public est prĂ©venu que l’école communale de garçons situĂ©e Faubourg Saint-Martin, 157, vient d’ĂȘtre confiĂ©e Ă  la direction d’instituteurs laĂŻques, offrant toutes les garanties d’instruction et de moralitĂ© dĂ©sirables.

L’enseignement exclusivement rationnel, comprendra la lecture, l’écriture, la grammaire, l’arithmĂ©tique, le systĂšme mĂ©trique, les premiers Ă©lĂ©ments de la gĂ©omĂ©trie, la gĂ©ographie, l’histoire de France, la morale rationnelle, la musique vocale et le dessin artistique et industriel.

Tous les enfants de six Ă  quinze ans, quelles que soient leur nationalitĂ© et la religion qu’ils professent, seront admis sur la prĂ©sentation d’une carte dĂ©livrĂ©e par la mairie. Les Ă©lĂšves qui ont dĂ©jĂ  frĂ©quentĂ© l’école n’ont pas besoin d’une nouvelle carte d’admission.

Ouverture des classes, lundi 24 avril, Ă  huit heures du matin. Cours public de morale rationnelle et de droit politique, tous les jeudis, Ă  huit heures du soir, par le citoyen Ch. Poirson, licenciĂ© en droit, directeur de l’école. Le directeur recevra les parents d’élĂšves de neuf heures du matin Ă  quatre heures du soir, le dimanche et le jeudi exceptĂ©s.

Paris, le 22 avril 1871.

Le président de la commission de la 10e légion. LEROUDIER

■ MalgrĂ© l’arrĂȘtĂ© pris par le dĂ©lĂ©guĂ© Ă  l’ex-prĂ©fecture de police contre les jeux tenus en plein vent, la rue du Croissant ne cesse d’ĂȘtre, depuis le matin jusqu’au soir, un rendez-vous de joueurs de tout Ăąge et de toute profession. Les trottoirs qui bordent les maisons de chaque cĂŽtĂ© sont transformĂ©s en tapis francs ou des Ou des gamins des jeunes gens Jeunes gens des hommes fait, quelques-uns avec l’uniforme de garde nationale, joue de l’argent aux cartes, au bouchon, au pair et impair, etc.

Chanson révolutionnaire

La Canaille (paroles Alexis Bouvier, musique Joseph Darcier)

Dans la vieille cité française
Existe une race de fer
Dont l’ñme comme une fournaise
A de son feu bronzé la chair.
Tous ses fils naissent sur la paille,
Pour palais ils n’ont qu’un taudis.
C’est la canaille, et bien j’en suis.

Ce n’est pas le pilier du bagne,
C’est l’honnĂȘte homme dont la main
Par la plume ou le marteau
Gagne en suant son morceau de pain.
C’est le pùre enfin qui travaille
Des jours et quelques fois des nuits.
C’est la canaille, et bien j’en suis.
C’est l’artiste, c’est le bohùme
Qui sans souffler rime rĂȘveur,
Un sonnet à celle qu’il aime
Trompant l’estomac par le cƓur.
C’est Ă  crĂ©dit qu’il fait ripaille
Qu’il loge et qu’il a des habits.
C’est la canaille, et bien j’en suis.

C’est l’homme à la face terreuse,
Au corps maigre, à l’Ɠil de hibou,
Au bras de fer, Ă  main nerveuse,
Qui sort d’on ne sait oĂč,
Toujours avec esprit vous raille
Se riant de votre mépris.
C’est la canaille, et bien j’en suis.

C’est l’enfant que la destinĂ©e
Force Ă  rejeter ses haillons
Quand sonne sa vingtiÚme année,
Pour entrer dans vos bataillons.
Chair Ă  canon de la bataille,
Toujours il succombe sans cris.
C’est la canaille, et bien j’en suis.

Ils fredonnaient la Marseillaise,
Nos pĂšres les vieux vagabonds
Attaquant en 93 les bastilles
Dont les canons
DĂ©fendaient la muraille
Que d’étrangleurs ont dit depuis
C’est la canaille, et bien j’en suis.

Les uns travaillent par la plume,
Le front dégarni de cheveux
Les autres martùlent l’enclume
Et se saoĂ»lent pour ĂȘtre heureux,
Car la misĂšre en sa tenaille
Fait saigner leurs flancs amaigris.
C’est la canaille, et bien j’en suis.

Enfin c’est une armĂ©e immense
VĂȘtue en haillons, en sabots
Mais qu’aujourd’hui la France
Appelle sous ses drapeaux
On les verra dans la mitraille,
Ils feront dire aux ennemis :
C’est la canaille, et bien j’en suis.

En débat

Tribune – « La fin de la bourgeoisie Â» (extraits)

Une feuille hebdomadaire qui s’imprime Ă  Bruxelles, La LibertĂ©, publie un article sur le rĂŽle de la bourgeoisie depuis 1789. Il sera publiĂ© dans le Journal Officiel demain matin.

AprĂšs quatre-vingts ans de rĂšgne, elle est Ă©puisĂ©e. Il ne lui reste ni une institution, ni une idĂ©e, ni un homme. Nous le savions depuis le 2 dĂ©cembre, mais la preuve nouvelle est convaincante : de tout ce qu’a crĂ©Ă© la bourgeoisie, il n’est rien qui puisse durer, puisque rien ne vit d’une vie propre. Il suffit que l’on arme les pauvres, ou que l’armĂ©e manque de discipline, pour que l’édifice bourgeois s’écroule d’un coup.
Dans la bourgeoisie elle-mĂȘme, il n’existe aucun principe rĂ©sistant. Son Ă©goĂŻsme individualiste l’a si bien dĂ©sagrĂ©gĂ©e, qu’elle n’est plus mĂȘme un corps. [
]

Nous ne savons pas quel sera le rĂ©sultat matĂ©riel de la lutte horrible engagĂ©e sous Paris. Un accident militaire peut livrer Paris aux bonapartistes unis Ă  la lĂ©gitimitĂ©, qui assouviront leurs haines au nom de l’ordre bourgeois ; un accident peut purger Versailles. Mais les grands mouvements de l’histoire ne sont pas contenus dans la chronologie des victoires et dĂ©faites. Ses lois s’accomplissent par le martyre et la mort comme elles s’accomplissent par le triomphe. Ce qui est acquis, c’est d’un cĂŽtĂ© la rupture dĂ©finitive de la bourgeoisie avec la dĂ©mocratie ouvriĂšre, c’est de l’autre l’impuissance des bourgeois Ă  sauver leur Ă©tablissement, sans renier leur propre rĂ©volution et sans se remettre entre les mains de leurs ennemis.
Or, sans appui dans le peuple et sans force de rĂ©sistance contre la rĂ©action pure, la bourgeoisie ment dĂ©sormais Ă  son principe d’équilibre, elle est morte.

Elle croyait avoir trouvĂ© une politique et un principe d’existence en contenant Ă  la fois le peuple et les pouvoirs anciens. Elle exploitait l’un par le salaire et tenait les autres par les budgets. Le moment est arrivĂ© oĂč, au risque d’ĂȘtre Ă©crasĂ©e entre les deux forces, il fallait choisir, et la bourgeoisie n’a su se tourner contre l’avenir que pour disparaĂźtre dans les bras du passĂ©. Et qu’on ne dise pas qu’il s’agit seulement de la France ; les Ă©vĂ©nements qui s’accomplissent sont europĂ©ens ; le langage identique de tous les organes bourgeois suffirait Ă  le prouver.

La France reste toujours le grand laboratoire politique et social de l’Europe. Les expĂ©riences qu’elle poursuit au prix de son sang sont acquises Ă  la science des sociĂ©tĂ©s modernes. Les Ă©lĂ©ments qui luttent Ă  Paris eussent pu s’entre-combattre sur tout autre point de l’Europe, dans des proportions diffĂ©rentes, sans doute, et avec d’autres rĂ©sultats immĂ©diats, mais la loi gĂ©nĂ©rale Ă  dĂ©gager des Ă©vĂ©nements serait la mĂȘme pour toute l’Europe. Partout le peuple se fĂ»t montrĂ© pĂ©nĂ©trĂ© des mĂȘmes principes et peut-ĂȘtre du mĂȘme hĂ©roĂŻsme, partout les institutions des bourgeois eussent Ă©tĂ© trouvĂ©es Ă©galement fragiles et leurs hommes Ă©galement incapables, partout il n’y a plus en prĂ©sence que le socialisme et le despotisme d’avant 89. La pĂ©riode bourgeoise de l’histoire est close, une autre va commencer, datant du 19 mars.

Aussi que nos amis qui, Ă  la Commune, bravent la calomnie et la mort pour la dĂ©fense des principes, ne dĂ©sespĂšrent pas mĂȘme s’ils Ă©taient vaincus, ce qui ne sera pas. C’est eux qui auront ouvert les portes du siĂšcle au socialisme organique. Nous sommes loin du mouvement confus et mystique de fĂ©vrier, comme du soulĂšvement inconscient de juin. L’organisation a pĂ©nĂ©trĂ© les rangs ouvriers, et pour la premiĂšre fois elle s’affirme victorieusement. Nulle heure ne fut plus solennelle. Le peuple ouvrier a montrĂ© l’énergie qui est le signe des classes qu’on ne peut plus dominer, l’unanimitĂ© dans l’action qui est le gage de la victoire, et la fĂ©conditĂ© en hommes et en idĂ©es qui est la garantie de l’avenir. [
]

Merveilleux enseignement : les hommes de la guerre Ă  outrance marchant sur Versailles lorsque les prussiens occupent les forts, et en regard Favre et Trochu traitant avec les Prussiens pour qu’ils interviennent si les pontificaux et les policiers succombent. VoilĂ  les gens qui mĂ©prisaient la garde nationale ! Et pendant que d’un cĂŽtĂ© Paris se bat, de l’autre, dans tous les quartiers, il sort de terre des comitĂ©s pour tenir l’énergie en haleine. Ah ! bonnes gens, qui parlez d’anarchie parce que Paris et la dĂ©mocratie regorgent d’hommes, tous avides de se manifester, tous ardents de la lutte, tous fous d’indĂ©pendance et de libertĂ©, mais unis dans l’Ɠuvre commune ! L’exubĂ©rance de vie devenue anarchique ! A ce titre, Versailles est certes l’image la plus parfaite de l’ordre. Tout y tient dans la tĂȘte de M. Thiers, vieillard Ă©mĂ©rite en tours de gobelets parlementaires, admirable s’il eĂ»t suffi d’escamoter Paris et le socialisme, comme il escamote les votes de son AssemblĂ©e.

Quelle grandeur que ce Paris, levant seul le drapeau rouge Ă  la face de l’univers et, depuis vingt jours, le maintient victorieux ! Il comptait d’abord sur la province, la rĂ©action l’a brisĂ©e ; il vaincra seul, et de cette source, qu’on disait tarie, l’idĂ©e nouvelle, encore une fois, se rĂ©pandra sur la France et sur le monde.
C’est la rĂ©action qui est devenue l’hydre ; elle a vingt tĂȘtes, orlĂ©anisme, lĂ©gitimitĂ©, bonapartisme, rĂ©publique mĂȘme et tous les partis, toutes les formes que la bourgeoisie gouvernementale et capitaliste a prises en France et en Europe. Tout cela se coalise, s’entrelace, s’enchevĂȘtre comme un immense nƓud de serpents, mais le socialisme, sous la figure de Paris, de son Ă©pĂ©e flamboyante frappe l’hydre au cƓur et les membres Ă©pars du monstre pourriront au soleil.

Sans doute la bourgeoisie ne disparaĂźtra pas du monde avant un temps. Rien ne retourne Ă  rien. Mais l’unitĂ© formidable du socialisme qui vient de se rĂ©vĂ©ler la condamne Ă  n’ĂȘtre plus qu’un assemblage dĂ©sordonnĂ© d’élĂ©ments hĂ©tĂ©rogĂšnes. Elle n’a plus rien d’organique ; par consĂ©quent, la vie l’abandonne. La vie coule dĂ©sormais impĂ©tueuse dans les veines de ce peuple nouveau qui se lĂšve et Ă  qui, une fois debout, plus rien ne fera courber ni le genou ni la tĂȘte. Car il ne croit pas Ă  Dieu et sait vaincre les hommes.

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Source: Contretemps.eu