Mars 17, 2021
Par Contretemps
301 visites


Lire hors-ligne :

À l’occasion des 150 ans de la Commune de Paris, Contretemps va publier du 18 mars au 4 juin une lettre quotidienne rĂ©digĂ©e par Patrick Le Moal, donnant Ă  voir ce que fut la Commune au jour le jour

***

L’essentiel de la journĂ©e

Thiers passe Ă  l’offensive 

Le gouvernement vient de dĂ©cider de saisir les canons et d’incarcĂ©rer Blanqui.

Blanqui a Ă©tĂ© arrĂȘtĂ© pour son implication dans la journĂ©e du 31 octobre. Alors que l’engagement avait Ă©tĂ© pris qu’il n’y aurait pas de poursuites, il a Ă©tĂ© jugĂ© et condamnĂ© Ă  mort par contumace le 9 mars dernier. C’est sa seconde condamnation Ă  mort,  aprĂšs celle de 1840, sa  peine ayant Ă©tĂ© commuĂ©e en dĂ©tention perpĂ©tuelle. « L’enfermĂ© Â», qui a dĂ©jĂ  passĂ© une    vingtaine d’annĂ©es en prison, a 66 ans ;    malade, il se reposait dans le Lot. Il a Ă©tĂ© emprisonnĂ© sans pouvoir communiquer avec personne.

Face aux consĂ©quences de l’armistice signĂ©e, aux attaques de l’AssemblĂ©e de Bordeaux, le peuple ouvrier de Paris n’a pas d’organisation, pas de direction. Les blanquistes sont Ă  l’affĂ»t de toutes les occasions de coups de mains pour prendre le pouvoir, les internationalistes cherchent Ă  donner un contenu revendicatif, de classe au mouvement. Il manque une autoritĂ© qui ait une lĂ©gitimitĂ© suffisante pour organiser l’action populaire. C’est autour de l’aspiration aux libertĂ©s communales que rĂ©sume l’exigence de la Commune et du groupe populaire le plus organisĂ© dans Paris, les 300 000 hommes mobilisĂ©s dans la garde nationale, que va apparaĂźtre une forme d’issue politique pour celles et ceux d’en bas.

La Garde nationale de Paris, de la Révolution française au siÚge

En 1789, les notables bourgeois, en crĂ©ant la premiĂšre Commune de Paris, se sont dotĂ©s d’une milice pour se protĂ©ger. Elle participera Ă  la prise de la Bastille. Elle sera nommĂ©e Garde nationale et sera Ă©tendue Ă  toutes les moyennes et grandes villes du pays. La Garde nationale est recrutĂ©e parmi les citoyens qui paient un impĂŽt Ă©gal Ă  trois journĂ©es de travail. Compte tenu de ce recrutement, elle est plutĂŽt modĂ©rĂ©e, mĂȘme si elle a pu participer Ă  l’insurrection qui renverse la monarchie et proclame la RĂ©publique.

Les rĂ©gimes qui suivent la PremiĂšre RĂ©publique conservent ces gardes nationales. Pendant le Second Empire, la Garde nationale parisienne est peu active, toujours composĂ©e d’électeurs ĂągĂ©s de 18 Ă  60 ans payant une contribution directe, elle est rĂ©duite Ă  14 000 hommes. Le service est bĂ©nĂ©vole et l’équipement, trĂšs onĂ©reux, n’était pas fourni, elle est de fait une milice bourgeoise rĂ©servĂ© Ă  des citoyens aisĂ©s. Elle peut ĂȘtre utilisĂ©e pour maintenir l’ordre, mais en province son rĂŽle se limite souvent aux cĂ©rĂ©monies et commĂ©morations. Comme les couches populaires en sont exclues, c’est trĂšs rare qu’elle encadre une rĂ©volte, elle symbolise l’ordre et Ă  Paris le souvenir de la rĂ©pression de juin 1848, avec ses milliers de morts, de blessĂ©s et de dĂ©portĂ©s est toujours dans les mĂ©moires.

À l’origine sĂ©dentaire, en pĂ©riode de guerre elle peut devenir une armĂ©e de seconde ligne. Cette compĂ©tence militaire a Ă©tĂ© confirmĂ©e par la loi Niel du 17 juin 1868, qui crĂ©e une garde nationale mobile, ceux qu’on appelle « les mobiles Â». AprĂšs la dĂ©claration de guerre, NapolĂ©on III veut doubler ses effectifs pour la porter Ă  24 000 hommes, mais le recrutement est lent parmi la population bourgeoise de la capitale.

La rĂ©publique dĂ©cide un nouvel essor, toujours avec un recrutement lent et sĂ©lectif, toujours centrĂ© sur les Ă©lĂ©ments bourgeois. AprĂšs les revers militaires et l’encerclement de Paris, un recrutement massif se met en place : fin septembre 1870, 254 bataillons sont formĂ©s et 300 000 hommes mobilisĂ©s. Une solde de trente sous par jour est accordĂ©e aux gardes nĂ©cessiteux, de plus en plus nombreux Ă  cause du chĂŽmage consĂ©cutif au ralentissement de l’activitĂ© industrielle.

La Garde nationale devient une milice populaire et rĂ©publicaine qui s’oppose de plus en plus au Gouvernement (dit) de DĂ©fense nationale.
C’est le peuple en armes.

La Garde nationale Ă  Paris

La Garde nationale parisienne est composée de vingt légions, une par arrondissement. Chaque légion compte plusieurs bataillons, leur nombre varie en fonction de la population. Le XIe, arrondissement le plus peuplé, a 26 bataillons, le VIIe seulement 6.

Chaque bataillon est formĂ© de 8 compagnies (parfois plus) de 125 hommes environ (parfois plus), quatre de marche et de quatre compagnies sĂ©dentaires. Les compagnies de marche ou de guerre sont composĂ©es de volontaires, des gardes les plus jeunes ayant peu ou pas d’enfants, elles peuvent ĂȘtre utilisĂ©es dans les actions militaires. Les gardes des compagnies sĂ©dentaires restent Ă  leur domicile. Dans chaque quartier, un point de ralliement est fixĂ©.

Des bataillons spĂ©ciaux sont recrutĂ©s dans les administrations et services publics : Poste et tĂ©lĂ©graphes, Finances, Octroi, Banque de France, Chemins de Fer, etc. La Garde est structurĂ©e militairement en une cavalerie, une artillerie, des compagnies de gĂ©nie, de sapeurs pompiers, elle a Ă©galement un service de santĂ©, avec un Ă©tat-major installĂ© place VendĂŽme (IIe arrondissement). Souvent des plaintes s’expriment sur les dĂ©lais avec lesquels les bataillons sont armĂ©s et sur la qualitĂ© des armes distribuĂ©es, des fusils Ă  piston au lieu des chassepots souvent rĂ©servĂ©s aux compagnies de guerre.

S’ajoutent Ă  la Garde nationale une quarantaine de groupes de corps francs comme les Tirailleurs de Belleville, les Francs tireurs de la presse, les Vengeurs de Flourens, les Volontaires de Montrouge, les Lascars de Montmartre, les Turcos de la Commune
 un bataillon d’enfants, les Pupilles de la Commune, un bataillon de femmes, la LĂ©gion des fĂ©dĂ©rĂ©es du XIIe arrondissement.

La Garde nationale est une institution démocratique, dans laquelle les officiers, sous-officiers et caporaux sont élus par les gardes. Les officiers des compagnies de guerre élisent leur chef de bataillon. Seul le général en chef est nommé par le gouvernement.

Comme le gouvernement de dĂ©fense nationale se mĂ©fie de la Garde nationale, les compagnies sont trĂšs souvent inactives, ce qui incite les gardes nationaux Ă  participer aux rĂ©unions des clubs, des sections de l’Internationale, des comitĂ©s de vigilance d’arrondissement. Ce mode de dĂ©signation des cadres aboutit Ă  l’élection de citoyens actifs dans les organisations populaires, de rĂ©volutionnaires qui sont donc Ă  la tĂȘte de centaines d’hommes armĂ©s, contribuant Ă  la radicalisation des gardes.

A partir du 12 septembre chaque combattant bĂ©nĂ©ficie d’une solde quotidienne de 1,5 F (les trente sous) et d’une aide alimentaire, octroyĂ©es par le gouvernement et payĂ©es par les mairies d’arrondissement. Les mairies assurent aussi la fourniture de l’uniforme, des chaussures et des armes. Dans certains bataillons, le niveau des dĂ©bats est tel, la contestation de la hiĂ©rarchie si importante, qu’il y a des Ă©lections frĂ©quentes, d’autant que les convictions ne suffisent pas Ă  supplĂ©er Ă  la mĂ©connaissance de la « science militaire Â».

Les gardes nationaux sont des citoyens qui ne sont pas soumis Ă  la discipline militaire, et ils prennent l’habitude de discuter de tout. Chaque bataillon finit par former une « petite rĂ©publique Â», ayant ses dĂ©libĂ©rations, soumise Ă  une vie fiĂ©vreuse. Et ils agissent parfois en commun, par exemple le 21 septembre, 72 chefs de bataillons de la garde nationale sĂ©dentaire se rendent ensemble Ă  l’HĂŽtel de ville pour prĂ©senter une adresse au gouvernement l’enjoignant Ă  ne cĂ©der «  Ă  l’ennemi, ni un pouce du territoire, ni une pierre des forteresses, ni un vaisseau de la marine militaire, ni un Ă©cu d’indemnitĂ© Â», « la dissolution des forces de police et la levĂ©e en masse Â».
DĂšs l’automne 1870, des comitĂ© de dĂ©lĂ©guĂ©s apparaissent dans beaucoup de bataillons, y compris bourgeois.  Ils sont dissous le 10 dĂ©cembre, mais rĂ©apparaissent sous le couvert des « conseils de famille Â», structures prĂ©sentes dans chaque unitĂ© chargĂ©es d’apporter une aide matĂ©rielle aux gardes et Ă  leurs familles, qui en fait servent aussi de lieu de discussion politique, oĂč s’exprime la contestation. Les Ă©lections du 8 fĂ©vrier 1871 sont par exemple un prĂ©texte Ă  la constitution de comitĂ©s de soutien aux candidats rĂ©publicains pour affirmer la dĂ©fense de la rĂ©publique et dĂ©fendre les intĂ©rĂȘts de la garde nationale.

Petit à petit ces comités tissent des liens de plus en plus forts esquissant en pratique une ébauche de fédéralisme.

Comment la Garde Nationale s’est organisĂ©e

Diverses rĂ©unions se sont tenues Ă  partir de la fin du mois de janvier pour centraliser toutes ces structures. Une premiĂšre rĂ©union plĂ©niĂšre fut appelĂ©e le 1er fĂ©vrier dans la salle Valentino qui devint vite trop petite pour accueillir les dĂ©lĂ©guĂ©s des bataillons venus de plus en plus nombreux aux rĂ©unions qui se succĂ©dĂšrent. Ils arrivĂšrent dans la salle de bal du  Tivoli-Vauxhall, une salle de rĂ©unions rĂ©publicaines[1].

ClĂ©ment Thomas, qui commandait la Garde Nationale, comprit dĂšs la tenue de ces premiĂšres rĂ©unions qu’il ne pouvait plus rĂ©pondre de la garde nationale et il donna sa dĂ©mission le 14 fĂ©vrier.

La deuxiĂšme rĂ©union plĂ©niĂšre se tint le 15 fĂ©vrier avec des dĂ©lĂ©guĂ©s de dix-huit lĂ©gions sur vingt, qui s’accordĂšrent sur l’idĂ©e de fĂ©dĂ©rer les bataillons autour d’un ComitĂ© Central. Ils chargĂšrent une commission provisoire composĂ©e d’un reprĂ©sentant par arrondissement d’en Ă©laborer les statuts. Parmi ces Ă©lus Ă©trangers Ă  tous les groupes, aucun nom n’avait une notoriĂ©tĂ© quelconque.

Une troisiĂšme rĂ©union plĂ©niĂšre se tint le 24 fĂ©vrier, toujours au Tivoli Vauxhall, devant deux mille dĂ©lĂ©guĂ©s de compagnies. La commission lut son projet de statuts et demanda aux dĂ©lĂ©guĂ©s d’élire immĂ©diatement un ComitĂ© Central.

Mais la situation n’était pas favorable, avec l’approche de l’entrĂ©e des Prussiens dans Paris, l’accumulation des provocations de l’AssemblĂ©e de Bordeaux. Un dĂ©lĂ©guĂ© proposa simplement de voter que la Garde nationale ne reconnaissait pour chefs que ses Ă©lus et un  autre que la Garde nationale protestait contre toute tentative de dĂ©sarmement et dĂ©clare qu’elle y rĂ©sisterait au besoin par les armes. Ces deux propositions furent votĂ©es Ă  l’unanimitĂ© et la rĂ©union ajournĂ©e jusqu’au 3 mars. Et la rĂ©union se rendit en masse Ă  la Bastille, enrĂŽlant avec elle un grand nombre de mobiles et de soldats pour dĂ©filer. Le Gouvernement fit battre le rappel dans les quartiers bourgeois, aucun bataillon ne rĂ©pondit.

La mobilisation populaire

Les manifestations de gardes nationaux, de mobiles, de soldats,  continuĂšrent les 25 et 26 fĂ©vrier. Le gouvernement envoya des rĂ©giments pour disperser les manifestations, mais les soldats fraternisĂšrent avec les manifestant-e-s. La prison Sainte PĂ©lagie fut prise d’assaut et les prisonniers politiques qui y Ă©taient enfermĂ©s libĂ©rĂ©s.

Des milliers d’hommes armĂ©s Ă©taient mobilisĂ©s, aidĂ©s par les parisien·nes pour emmener tous les canons situĂ©s dans l’ouest de Paris qui sera envahi par les Prussiens dans les quartiers ouvriers sĂ»rs, notamment Montmartre et Belleville. A tel point que le 27 fĂ©vrier le gĂ©nĂ©ral commandant le 2Ăšme secteur de Paris abandonna son quartier gĂ©nĂ©ral Ă  Belleville. L’état-major de la 20Ăšme lĂ©gion occupa immĂ©diatement les lieux, ce fut le dĂ©but d’un processus qui amena tout l’est parisien Ă  entrer en rĂ©bellion ouverte contre les autoritĂ©s et Ă  s’autogouverner.

TĂ©moignage

Jules de Gastyne, 24 ans, journaliste, auteur de romans feuilletons qui regarde les milieux populaires avec condescendance voire mépris

Dans une sĂ©ance publique tenue dans la salle Robert, Ă  Montmartre, on dĂ©cide que l’on transportera les piĂšces d’artillerie sur les buttes Montmartre, sur les buttes Chaumont et dans le Parc Royal.

La salle Robert est une petite salle carrĂ©e, dĂ©corĂ©e avec soin, situĂ©e dans l’impasse Robert, et oĂč se rĂ©unissait autrefois, tous les dimanches, une sociĂ©tĂ© assez peu choisie. On y buvait et on y dansait. Il s’y passait souvent des scĂšnes dont la description n’aurait pas Ă©tĂ© dĂ©placĂ©e dans les chapitres les plus lugubres des MystĂšres de Paris [
]. On s’y rendait en foule de tous les points de Paris, et une personne dĂ©licate serait certainement tombĂ©e asphyxiĂ©e aprĂšs avoir respirĂ© seulement un quart d’heure l’atmosphĂšre Ă©touffante qu’y produisait l’haleine d’un millier d’individus des deux sexes, mĂȘlĂ©e Ă  la fumĂ©e de cinq ou six cents pipes.

Les orateurs y parlaient avec feu, comme des gens convaincus de la grandeur de leur mission.

On s’y disputait souvent, et bien des discussions ont dĂ©gĂ©nĂ©rĂ© en de vĂ©ritables querelles. Il Ă©tait difficile d’y ĂȘtre reçu sans porter sur la tĂȘte un kĂ©pi de garde national. Avec les moindres galons sur les bras, on Ă©tait admis aux places d’honneur.

Il ne faudrait pas croire cependant que les femmes Ă©taient exclues de ces rĂ©unions. Au contraire, on les recherchait et on les accueillait avec empressement. Elles faisaient un peu plus de tapage que les hommes, elles applaudissaient plus bruyamment ; c’est ce que les orateurs demandaient.

Au moment oĂč l’intĂ©rieur de Paris Ă©tait calme et se taisait, le front rouge encore d’humiliation,

une sourde colÚre grondait dans le club. Les hommes qui nous avaient gouvernés depuis le

4 septembre Ă©taient injuriĂ©s et foulĂ©s aux pieds. On n’avait pas pour eux assez d’opprobre et de mĂ©pris. On tournait en ridicule les gĂ©nĂ©raux qui devaient vaincre ou mourir, et on riait bruyamment au souvenir du plan Trochu.

Il y avait lĂ  des haines sourdes, de sinistres imprĂ©cations. On en voulait Ă  la bourgeoisie, gorgĂ©e par l’Empire, et que l’on accusait d’ĂȘtre la cause de tous nos maux. On parlait de vengeance, de socialisme et de communisme. Les orateurs Ă©taient ardents, Ă©chevelĂ©s ; ils avaient la barbe hĂ©rissĂ©e, et leurs grands gestes et leur voix haute impressionnaient le peuple. On sortait de lĂ  vivement Ă©mu et certainement plus mĂ©chant qu’on n’y Ă©tait entrĂ©.

Quelques jours avant l’envahissement de Paris par les Prussiens, un orateur propose Ă  la tribune de transporter sur les buttes Montmartre les canons de la Garde nationale, afin de les mettre en sĂ»retĂ©.

Toute l’assistance, qui se composait principalement d’habitants du faubourg, applaudit à cette

proposition. On procĂšde immĂ©diatement Ă  la nomination d’une commission chargĂ©e de mettre cette hauteur en Ă©tat de dĂ©fense [
]. Les 1er, 2 et 3 mars, de nombreux ouvriers piochent sans relĂąche sur les hauteurs [
] en peu de jours les buttes deviennent une forteresse formidable qui devait en imposer aux Prussiens et Ă  Paris tout entier [
]. Pendant qu’on fortifie ainsi les buttes Montmartre, des orateurs proposent, au club de la salle PĂ©rot, rue de La Chapelle, puis Ă  la salle de la Marseillaise, rue de Flandres, de transformer les buttes Chaumont en place forte pour pouvoir donner la main, en cas de besoin, Ă  Montmartre. Ce projet est adoptĂ© d’emblĂ©e [
]. On employa Ă  peu prĂšs le mĂȘme systĂšme de dĂ©fense qu’aux buttes Montmartre. La position Ă©tait presque aussi formidable.

Le Parc-Royal ne prĂ©sentait pas les mĂȘmes avantages. On se contenta d’y emmagasiner des piĂšces d’artillerie et des munitions [
].

Le 28 fĂ©vrier, l’embryon de comitĂ© central, la commission provisoire, elle aussi composĂ©e d’inconnus[2], qui s’était adjoint quelques membres de l’Internationale, commença par dĂ©cider de rĂ©sister militairement Ă  l’entrĂ©e de l’armĂ©e prussienne. Toute la journĂ©e les faubourgs s’armĂšrent, saisirent les munitions. Quelques piĂšces de rempart remontĂšrent sur leurs affĂ»ts ; les mobiles, oubliant qu’ils Ă©taient prisonniers de guerre, reprirent leurs armes aux secteurs. Le soir, ils envahirent la caserne de la PĂ©piniĂšre occupĂ©e par les marins, et les emmenĂšrent manifester Ă  la Bastille.

Le comitĂ© des 20 arrondissements, l’Internationale et les chambres syndicales demandent aux travailleurs de ne pas se lancer dans cet affrontement. Ce n’est pas cette voix qui emporta la dĂ©cision, mais l’affiche des 29 noms[3] de la commission de la Garde nationale, encadrĂ©e de noir, qui parut le soir du 28 :

Comité central de la garde nationale

Le sentiment gĂ©nĂ©ral paraĂźt ĂȘtre de ne pas s’opposer Ă  l’entrĂ©e des Prussiens dans Paris. Le ComitĂ© central, qui avait Ă©mis une opinion contraire, dĂ©clare qu’il se rallie Ă  la rĂ©solution suivante :

Il sera Ă©tabli dans Paris autour des quartiers que doit occuper l’ennemi une sĂ©rie de barricades propres Ă  isoler complĂštement cette partie de la ville. Les habitants de la rĂ©gion circonscrite dans ses limites devront l’évacuer immĂ©diatement.

La garde nationale, de concert avec l’armĂ©e formĂ©e en cordon tout autour, veillera Ă  ce que l’ennemi, ainsi isolĂ© sur un sol qui ne sera plus notre ville, ne puisse en aucune façon communiquer avec les parties retranchĂ©es de Paris.

Le ComitĂ© central engage donc toute la garde nationale Ă  prĂȘter son concours Ă  l’exĂ©cution des mesures nĂ©cessaires pour arriver Ă  ce but et Ă©viter toute agression qui serait le renversement immĂ©diat de la RĂ©publique.

DĂšs lors, la Commission provisoire fonctionne dĂ©jĂ  comme un vĂ©ritable ComitĂ© central et son autoritĂ© est dĂ©montrĂ©e par l’obĂ©issance du peuple de Paris.

*

Lors de l’entrĂ©e de l’armĂ©e prussienne pour deux jours dans l’ouest de Paris, la fĂ©dĂ©ration de la garde nationale dĂ©cide d’éviter tout affrontement militaire, et Ă©tablit autour des quartiers occupĂ©s des barricades isolant complĂštement cette partie de la ville.

Le soir du 3 mars, 4 000 gardes nationaux du XIIIe arrondissement obligent 70 gardiens de la paix et 40 douaniers Ă  quitter la manufacture des Gobelins en laissant un million deux cent mille cartouches sur place. L’ordre de Vinoy d’arrĂȘter le chef de ces actes, Émile Duval, ne peut ĂȘtre appliquĂ©, il n’a plus les moyens de le faire.

Un parc d’artillerie « insurrectionnel Â» est installĂ© place Jeanne d’Arc. Le lendemain, c’est la caserne de la rue Mouffetard qui est Ă©vacuĂ©e par les hommes « de l’ordre Â». Paris est en insurrection larvĂ©e, les arrondissements pĂ©riphĂ©riques sont libĂ©rĂ©s de toute tutelle, les comitĂ©s populaires ont pris le pouvoir.

 

Création du comité central de la garde nationale

C’est alors que se constitue le 3 mars le ComitĂ© central de la Garde nationale qui intĂšgre un ComitĂ© fĂ©dĂ©ral rĂ©publicain de la Garde nationale, qui se rĂ©unissait de son cĂŽtĂ©, composĂ© uniquement de chefs de bataillons et d’officiers (dont certains militants blanquistes comme Jaclard). Étaient regroupĂ©s des reprĂ©sentants de 200 bataillons sur les 234 existants, de 1285 compagnies sur les 2150 existantes, soit les deux tiers (manquent des dĂ©lĂ©guĂ©s dans les bataillons des arrondissements bourgeois de la capitale : surtout les Ier, IIe, VIIe, VIIIe, IXe et XVIe arrondissements). Les statuts sont adoptĂ©s et un ComitĂ© Central Provisoire est Ă©lu[4]. On  discute Ă©galement des enjeux des combats Ă  venir, un citoyen propose que soit discutĂ©e partout la motion suivante : « dans le cas oĂč, comme certains bruits tendent Ă  le faire croire, le siĂšge du gouvernement viendrait Ă  ĂȘtre transportĂ© ailleurs qu’à Paris, la ville de Paris devrait se constituer immĂ©diatement en RĂ©publique indĂ©pendante Â». Ce ComitĂ© s’installa rue Saint-Maur, mais se transporta le 6 mars place de la Corderie, oĂč il siĂ©gera dĂ©sormais au voisinage de la Chambre fĂ©dĂ©rale des SociĂ©tĂ©s ouvriĂšres et de l’Internationale.

Le 10 mars, sort de l’assemblĂ©e gĂ©nĂ©rale une nouvelle proclamation aux termes tranchants : « Plus d’armĂ©es permanentes, mais la nation toute entiĂšre armĂ©e [
] Plus d’oppression, d’esclavage ou de dictature d’aucune sorte, mais la nation souveraine, mais les citoyens libres, se gouvernant Ă  leur grĂ© Â». En mĂȘme temps, un appel est lancĂ© Ă  l’armĂ©e rĂ©guliĂšre pour l’inviter Ă  fraterniser, cependant qu’au cours de la mĂȘme rĂ©union les dĂ©lĂ©guĂ©s dĂ©nient toute autoritĂ© au gĂ©nĂ©ral d’Aurelle de Paladines.

C’est le 15 mars que le comitĂ© central est dĂ©signĂ©, composĂ© de deux dĂ©lĂ©guĂ©s par arrondissement Ă©lus par le conseil de lĂ©gion et d’un chef de bataillon par lĂ©gion dĂ©lĂ©guĂ© par ses collĂšgues. À cette date 215 bataillons ont adhĂ©rĂ© Ă  la FĂ©dĂ©ration rĂ©publicaine de la Garde nationale. Garibaldi fut acclamĂ© gĂ©nĂ©ral en chef de la Garde nationale. Beaucoup des Ă©lus appartenaient Ă  la prĂ©cĂ©dente commission. Les autres tout aussi obscurs, de toutes les couches du peuple, connus seulement des conseils de famille ou de leurs bataillons. Les hommes en vedette n’avaient pas briguĂ© les suffrages. Sur les 38 membres, il y a une quinzaine d’internationaux et/ou de membres des chambres syndicales[5]. Mais nombre d’internationaux, de membres des chambres syndicales, les blanquistes, ne voulaient pas admettre que cette FĂ©dĂ©ration, ce ComitĂ©, ces inconnus fussent une force.

En un mois et demi s’est ainsi construit par en bas une reprĂ©sentation des ouvriers parisiens, au travers de cette structure. Ils ne marchent pas pour un programme quelconque, le ComitĂ© Central n’est pas la tĂȘte de colonne d’un parti ; il n’a pas d’idĂ©al Ă  produire. Une idĂ©e trĂšs simple, se dĂ©fendre de la monarchie, a seule pu grouper tant de bataillons. La garde nationale se constitue en compagnie d’assurance contre un coup d’État ; le ComitĂ© Central est la sentinelle, voilĂ  tout.

L’air est lourd ; nul ne sait oĂč l’on va.

L’organisation dĂ©mocratique de la FĂ©dĂ©ration  rĂ©publicaine de la garde nationale

Chaque compagnie (1285 sont dans la fĂ©dĂ©ration) dĂ©lĂšgue un de ses membres, sans distinction de grade, Ă  l’assemblĂ©e gĂ©nĂ©rale des dĂ©lĂ©guĂ©s. Font Ă©galement partie de cette assemblĂ©e gĂ©nĂ©rale un officier Ă©lu par les officiers (qui ont eux mĂȘme Ă©tĂ© Ă©lus par les gardes) de chaque bataillon (215 sont dans la fĂ©dĂ©ration) et les commandants des bataillons, Ă©lus Ă©galement par les gardes.

Il y a Ă©galement une reprĂ©sentation au sein du bataillon, le cercle de bataillon constituĂ© par les dĂ©lĂ©guĂ©s de compagnie, de l’officier et du chef de bataillon.

Enfin, il y a un conseil de lĂ©gion (il y en a 20), composĂ© de tous les dĂ©lĂ©guĂ©s Ă©lus de l’arrondissement, avec un chef lui aussi Ă©lu.

Le comitĂ© central est une commission exĂ©cutive exprimant les sentiments de l’assemblĂ©e gĂ©nĂ©rale de la fĂ©dĂ©ration toute entiĂšre.

C’est un systĂšme complexe, qui repose sur l’autonomie des groupes de base reliĂ©s par organe fĂ©dĂ©ral.

A tous les échelons, il repose sur le principe de la démocratie directe et de la révocabilité des élus.

 

Le gouvernement attaque

Le 6 mars M. Thiers avait nommĂ© gĂ©nĂ©ral de la Garde nationale Louis d’Aurelle de Paladine, celui qui, dans une lettre Ă  l’Empereur, se lamentait de n’avoir pu venir Ă  Paris le 2 dĂ©cembre 1851, massacrer les Parisiens. Il convoque les chefs de bataillon, seulement 30 y vont !

Le 11 mars six journaux rĂ©publicains sont interdits, Flourens et Blanqui sont condamnĂ©s Ă  mort (par contumace) pour l’affaire du 31 octobre.

Le 14 mars, une brigade de gendarmerie se prĂ©sente et demande, au nom du gĂ©nĂ©ral, la livraison des canons dĂ©tenus au Parc-Royal. La Garde nationale rĂ©pond que ces canons lui appartiennent et qu’elle ne les laissera enlever sous aucun prĂ©texte. À partir de ce moment, les grilles du parc ont Ă©tĂ© soigneusement fermĂ©es, et les piĂšces qu’il contenait vont prendre, une Ă  une, position sur les buttes Chaumont. Le comitĂ© du XVIIIe arrondissement prend le commandement gĂ©nĂ©ral de Montmartre.

L’agresseur arriva le 15, M. Thiers. Sans consulter les maires, sans Ă©couter les chefs des bataillons bourgeois affirmant le soir mĂȘme qu’ils ne pouvaient compter sur leurs hommes, ce Gouvernement, incapable d’arrĂȘter les vingt-cinq membres du ComitĂ© Central, donna l’ordre d’escamoter deux cent cinquante canons gardĂ©s par tout Paris.

Les Ouvrier·es ne sont pas les seul·es touché·es par les mesures prises par l’AssemblĂ©e de Bordeaux. La loi sur les Ă©chĂ©ances commerciales qui obligent Ă  payer dĂšs le 13 mars les sommes dues a des effets trĂšs rapides. Cinquante mille citoyen·nes sont touché·es par les procĂ©dures de recouvrement des dettes par les crĂ©anciers impitoyables, et sont menacé·es de ruine.

TĂ©moignage

Gustave Lefrançais, 45 ans, instituteur et comptable

[
] à peine de retour chez moi, arrivent deux citoyens qui se sont présentés plusieurs fois inutilement dans la journée pour me parler.

Un seul m’est un peu connu, c’est le citoyen F.H
 que j’ai rencontrĂ© quelques fois dans les rĂ©unions. Son compagnon a toute la mine d’un policier et ne m’inspire aucune confiance. Je l’ai seulement vu une fois au conseil de guerre, durant notre jugement, et il a tenu des propos assez Ă©tranges.

Ces citoyens m’expliquent qu’ils sont envoyĂ©s par le ComitĂ© central de la Garde nationale pour me demander si on peut compter sur moi lorsque Ă©clatera le mouvement dont le signal doit ĂȘtre donnĂ© prochainement et si j’accepterais le poste de ministre de l’IntĂ©rieur.

Ma premiĂšre impression est que j’ai affaire Ă  deux fous. Pourquoi pensai-je, le ComitĂ© central me ferait-il faire de telles offres ? N’a-t-il pas sous la main un personnel suffisant ? Comment supposer qu’il aille ainsi proposer cette importante fonction Ă  un citoyen qui ne fait pas partie de son organisation et n’a eu nulle relation avec lui depuis sa formation ?

Mes visiteurs insistant, je leur fais part de mes doutes sur la rĂ©alitĂ© de leur mandat – et ils en paraissent tout dĂ©contenancĂ©s.

Prenant alors la chose en riant, je leur annonce que, sorti trop rĂ©cemment de l’intĂ©rieur, je prĂ©fĂšre pour le moment l’extĂ©rieur et je les congĂ©die, me demandant de plus en plus a quelle sorte de gens je viens d’avoir affaire.

Le lendemain, je raconte l’histoire Ă  Briosne
 et je lui cite les noms. Il les connaĂźt. Ce sont en effet deux membres du ComitĂ© central. Mais, comme moi, il est persuadĂ© que ces messieurs sont deux idiots qui ont tout simplement voulu se donner de l’importance.
Briosne pense aussi que l’heure du conflit est proche et tous deux nous sommes convaincus que si c’est du ComitĂ© Central que part le signal de la lutte, les rĂ©volutionnaires marcheront au devant d’une sanglante dĂ©faite.

*

SĂ©ance du 1er mars 1870 de l’Internationale Ă  Paris

Communication d’urgence. – ComitĂ© central de la Garde nationale:

Varlin. Il serait urgent que les internationaux fassent leur possible pour se faire nommer dĂ©lĂ©guĂ©s dans leur compagnie et pour siĂ©ger ainsi au comitĂ© central. Je demande la nomination d’une commission de quatre membres qui se rende auprĂšs de ce ComitĂ©, qui juge en quoi l’Internationale peut ou si elle doit s’en occuper, et qui fournisse ensuite tous les renseignements au Conseil FĂ©dĂ©ral de Paris de l’Internationale [
].

Varlin. Allons lĂ , non pas comme internationaux, mais comme gardes nationaux, et travaillons Ă  nous emparer de l’esprit de cette assemblĂ©e.

Frankel. Ceci ressemble à un compromis avec la bourgeoisie, je n’en veux pas. Notre chemin est international, nous ne devons pas sortir de cette voie.

Lacord. Il faut absolument empĂȘcher la garde nationale de se mettre Ă  la remorque de la rĂ©action, comme cela a eu lieu au premier tour de scrutin. Ces gens-lĂ  viennent Ă  nous par suite de l’influence morale qu’a conquise l’Internationale. Pourquoi les repousser?

Hamet. La commission que nous nommerons doit aller se renseigner au sein de ce comité, et nous rendre compte à la prochaine séance.

Clamous. En nous faisant nommer délégués dans nos compagnies, nous conquerrons une force réelle, usons de ce moyen. Nous saurons ainsi avec qui nous marchons.

Bidet. J’ai eu la preuve, ce soir, que Vinoy n’est plus obĂ©i. La ligne veut Ă©viter tout conflit avec le peuple. Vinoy l’a envoyĂ©e chercher les canons Ă  la place Royale. La Garde nationale a refusĂ© de les livrer. La ligne n’a pas insistĂ©.

Babick. L’influence de ces Ă©vĂ©nements est considĂ©rable, dĂšs maintenant, ce peut ĂȘtre lĂ  un avantage immense.

Pindy. On semble oublier qu’il y a lĂ  un risque de compromettre l’Internationale. Frankel, Personne ici ne peut engager l’Internationale avant d’avoir consultĂ© sa section.

GoullĂ©. Il n’y a pas Ă  engager l’Internationale. Il s’agit d’avoir des internationaux parmi les dĂ©lĂ©guĂ©s des compagnies, puis quatre membres dans le comitĂ© central, pour y agir en leur nom individuel et venir renseigner le conseil fĂ©dĂ©ral.

Glamous. Ce sont des socialistes qui sont Ă  la tĂȘte de l’affaire.

Varlin. Les hommes de ce comitĂ© qui nous Ă©taient suspects ont Ă©tĂ© Ă©cartĂ©s et remplacĂ©s par des socialistes qui dĂ©sirent avoir parmi eux quatre dĂ©lĂ©guĂ©s servant de lien entre eux et l’Internationale.

Si nous restons seuls en face d’une telle force, notre influence disparaĂźtra; et, si nous sommes unis avec ce comitĂ©, nous faisons un grand pas vers l’avenir social.

Babick. Acceptons les Ă©lĂ©ments qu’on nous offre et usons-en avec les rĂ©serves commandĂ©es par la prudence. Je combats Pindy et Frankel; mais je veux que, dans tout ceci, l’Internationale soit complĂštement Ă  l’abri.

Bidet. Il n’y a point d’inconvĂ©nient Ă  nommer quatre dĂ©lĂ©guĂ©s avec le mandat de rĂ©serve bien fixĂ©, et il y en aurait Ă  ne point le faire car, si les socialistes de ce comitĂ© ont Ă  marcher en avant, ce serait une folie que l’Internationale leur refusĂąt son concours tacite.

Charbonneau. Vous dites que le comitĂ© est devenu socialiste; Ă  son dĂ©but il Ă©tait rĂ©actionnaire. Je reste dĂ©fiant. En consĂ©quence, j’appuie la nomination de quatre membres, ils auront un mandat dĂ©terminĂ©, et ne se mĂȘleront qu’à la lutte sociale.

Rouveyrolles. Les socialistes qui se sont avancĂ©s dans l’intĂ©rĂȘt du peuple demandent de l’appui, ce serait une dĂ©sertion de n’en pas donner.

Pindy. Je vais faire voter la proposition sous la forme suivante, qui résulte de la discussion

1° Une commission de quatre membres est déléguée auprÚs du comité central de la garde nationale

2° Son action y sera individuelle et expressĂ©ment rĂ©servĂ©e en ce qui concerne l’Association internationale des travailleurs pour la France.

L’assemblĂ©e adopte.

En dĂ©bat : quelle place pour le ComitĂ© central de la Garde nationale ?

Les courants politiques constituĂ©s, notamment les blanquistes et l’Internationale, qui ont travaillĂ© pendant les derniers mois Ă  construire des structures de mobilisation et d’organisation populaire avec le comitĂ© des vingt arrondissements, regardent avec circonspection et mĂȘme rĂ©ticence cette construction du ComitĂ© central de la fĂ©dĂ©ration rĂ©publicaine de la Garde nationale. Du cĂŽtĂ© des blanquistes, cette organisation de la Garde nationale est tellement Ă©loignĂ©e des  petits groupes insurrectionnels que ce n’est pas surprenant.

Du cĂŽtĂ© des internationaux ou des militants rĂ©volutionnaires comme Lefrançais les rĂ©ticences sont plus Ă©tonnantes. Le dĂ©bat entre les internationaux est Ă©clairant sur la trop large incomprĂ©hension du processus en cours. Les craintes de compromis avec la bourgeoisie qui s’expriment ne correspondent Ă  rien. Ces compagnies et bataillons impliquĂ©s dans la FĂ©dĂ©ration qui met en place le ComitĂ© central, sont celles des quartiers populaires, ces 200 000 hommes qui jouent un rĂŽle dans la mobilisation contre Versailles, qui n’obĂ©issent plus au gouvernement, qui contrĂŽlent leurs quartiers. Bien sĂ»r il y a dĂ©bat dans ces structures de la Garde nationale, mais c’est celui qui existe dans le peuple ouvrier de Paris, qu’il faut mener.

Ce qui est remarquable dans l’organisation instaurĂ©e par la fĂ©dĂ©ration, c’est la volontĂ© de dĂ©mocratie directe, de reprĂ©sentativitĂ©, de contrĂŽle des Ă©lus, qui sont des points d’appui essentiels pour une mobilisation prolongĂ©e. La dĂ©fense de la RĂ©publique est un point de dĂ©part, mais l’affrontement Ă  venir avec le gouvernement nĂ©cessite une stratĂ©gie. Comment agir, faut-il attendre l’attaque de nos adversaires pour la dĂ©faire ou faut-il attaquer ?

Jusqu’à prĂ©sent, la barricade dĂ©fensive a Ă©tĂ© le point commun des insurrections et Ă©meutes. L’efficacitĂ© de la barricade, qui soude les habitant·es d’un quartier, d’une rue, s’appuie essentiellement sur son effet moral, c’est le moyen d’ébranler les soldats et de les gagner. Lors des Trois Glorieuses de 1830, tout le peuple de Paris englue l’armĂ©e dans 4000 barricades, et dĂ©sarme les soldats par la fraternisation. En fĂ©vrier 1848, une nouvelle fois les barricades qui sont montĂ©es dans toute la ville ont raison de la mĂȘme maniĂšre du pouvoir en place. Mais les barricades du seul  prolĂ©tariat parisien en juin 1848 dans les seuls quartiers ouvriers se sont soldĂ©es par une dĂ©faite et la mort, la dĂ©portation pour des milliers.

Est ce que les conditions dans lesquelles les barricades ont eu raison du pouvoir en 1830 et fĂ©vrier 1848 sont rĂ©unies aujourd’hui ? D’un strict point de vue militaire, aucune barricade ne peut rĂ©sister Ă  l’artillerie dont dispose aujourd’hui l’armĂ©e, d’autant que la restructuration de Paris par Haussmann, avec ses rues longues, droites et larges, lui permet de l’utiliser Ă  plein. En outre les militaires ont compris qu’il ne fallait plus engager les troupes dans des combats isolĂ©s dans lesquels ils risquent d’ĂȘtre gagnĂ©s Ă  l’insurrection, mais dans des opĂ©rations massives qui compliquent considĂ©rablement la fraternisation.

Il est donc indispensable et urgent de discuter ensemble d’une stratĂ©gie Ă  la mesure de la politique bourgeoise en Ɠuvre.

 

Notes

[1]Située rue de la Douane, qui deviendra rue Léon Jouhaux par la suite

[2] GĂ©notel (IIIe arrondissement), Alavoine (IVe), Manet (Ve), Frontier (VIe), Badois (VIIe), Soleyrole (VIIIe), Mayer (IXe), Arnold (Xe), Piconel (XIe), Audoynaud (XIIe), Soncial (XIIIe), Dacosta (XIVe), Manson (XVe), PĂ© (XVIe), Weber (XVIIe), Trouillet (XVIIIe), Lagarde (XIXe), Bouit (XXe) ( Alavoine est membre de l’Internationale)

[3]  Alavoine, Bouit, Frontier, Boursier, David-Boisson, Barroud, Gritz, Tessier, Ramel, Badois, Arnold, Piconel, Audoynaud, Masson, Weber, Lagarde, Laroque, Bergeret, Pouchain, Lavalette, Fleury, Maljournal, Chouteau, Cadaze, Castioni, Dutil, MattĂ©, Ostyn. Le peintre en bĂątiment Chouteau, le typographe Alavoine et le relieur Maljournal sont membres de l’Internationale.

[4] Alavoine, Arnold, BĂ©nard, Bergeret, Boursier, Castioni, ChauviĂšre, Chouteau, Courty, Durand, Dutil, Fleury, Fortune, Frontier, Gasteau, Lacord, Lagarde, Lavalette, Louis, Maljournal, MattĂ©, Muttin, Ostyn, Piconel, Pindy, Prud’homme, Ramel, Varlin, Verlet, Viard, Weber  (les six soulignĂ©s sont membres de l’Internationale)

[5]Arnaud, Dupont, Clémence, Demeule, Chouteau, Babick, Assi, Mortier, Geresme, Fabre, Pouillet, Avoine, Varlin, Josselin, Maljournal et Bouy

Ă  voir aussi

(Visited 1 times, 1 visits today)
Lire hors-ligne :



Source: Contretemps.eu