Avril 8, 2021
Par Contretemps
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À l’occasion des 150 ans de la Commune de Paris, Contretemps publie du 18 mars au 4 juin une lettre quotidienne rĂ©digĂ©e par Patrick Le Moal, donnant Ă  voir ce que fut la Commune au jour le jour

***

L’essentiel de la journĂ©e

Bismark vient en aide Ă  Versailles

Jules Favre est au quartier gĂ©nĂ©ral prussien Ă  Rouen, oĂč il signe avec le gĂ©nĂ©ral de Fabrice un traitĂ© « par lequel le gouvernement s’engageait Ă  n’employer ses troupes rĂ©unies Ă  Versailles que contre Paris Â». En consĂ©quence Bismark accepte de libĂ©rer les troupes faites prisonniĂšres en commençant par les officiers, et favorise leur transfert Ă  Versailles Ă  travers les territoires occupĂ©s par l’armĂ©e prussienne.

Dans le Journal officiel de Versailles, une note confirme l’exĂ©cution des fĂ©dĂ©rĂ©s faits prisonniers : « Quelques hommes reconnus pour appartenir Ă  l’armĂ©e et saisis les armes Ă  la main, ont Ă©tĂ© passĂ©s par les armes, suivant la rigueur de la loi militaire qui frappe les soldats combattant leur drapeau Â». La Commission exĂ©cutive rĂ©pond par l’insertion des lignes suivantes dans le Journal officiel de Paris : « Cet horrible aveu n’a pas besoin de commentaires. Chaque mot crie vengeance, justice! Â»

 

Situation militaire 

Au sud

Le duel d’artillerie a continuĂ© du cĂŽtĂ© des forts du Sud. Dans la journĂ©e, la garde nationale, appuyĂ©e par l’artillerie des fĂ©dĂ©rĂ©s, est  parvenue Ă  se porter un peu en avant.

 

A l’ouest

Du cĂŽtĂ© de l’Ouest, les Versaillais ont avancĂ© dans Levallois- Perret et fait un mouvement sur AsniĂšres. A Neuilly il y a eu le matin une vive fusillade ; les positions des fĂ©dĂ©rĂ©s sont restĂ©es les mĂȘmes. Le bombardement de la ville continue. Les obus Ă©clatent sur des points de plus en plus Ă©loignĂ©s du rempart ; il en est tombĂ© rue de Presbourg et rue de Morny.

TĂ©moignage

Victorine Brocher, 31 ans, piqueuse en bottines, ambulanciĂšre dans la garde nationale

« Le 7, nous nous mĂźmes en marche du cĂŽtĂ© de Neuilly oĂč une lutte violente se livrait.

Les versaillais Ă©taient Ă  quelques pas des fortifications, tout semblait si calme qu’on ne s’en serait pas doutĂ©.

Dans la soirĂ©e, nous prĂźmes position dans le contre fort des remparts ; nos officiers nous recommandĂšrent le silence absolu, disant que l’ennemi nous guettait et qu’il fallait nous prĂ©parer Ă  combattre.

Nous Ă©tions installĂ©s tant bien que mal ; nos volontaires attendaient, l’arme au pied, avec courage, le signal.

J’avais prĂ©parĂ© tout ce qui est nĂ©cessaire en pareilles circonstances pour nos blessĂ©s


Par maladresse, un de nos amis, sans le vouloir, fit partir son fusil ; ce fut le signal de la lutte, d’une lutte sauvage ; il nous tomba une grĂȘle de balles, la fumĂ©e de la poudre nous aveuglait, les obus labouraient la terre.

Tous furent courageux, le combat dura assez longtemps, nous allions Ă  la mort avec la satisfaction du devoir accompli. Oh ! Comme on est fort quand on a la foi, la conviction, la conscience heureuse et la gaietĂ© au cƓur. Nous vengions notre chĂšre France, outragĂ©e et vendue, nous donnions notre sang, notre vie pour la libertĂ© ; Ă  chaque Ă©tape sanglante, nous criions « Vive la RĂ©publique ! Â». Nous n’ignorions pas qu’on voulait Ă©craser Paris pour tuer la RĂ©publique.

AprĂšs deux heures de lutte, le feu cessa ; au loin nous aperçûmes les flammes s’élevant graduellement
. C’était la porte de Neuilly qui brĂ»lait
 Ă  3 heures du matin elle Ă©tait dĂ©mantelĂ©e, il ne restait plus debout qu’un pan de mur, se soutenant Ă  peine 
ce qui nous permit de voir, non Ă  la lueur des flammes, mais aux reflets de l’incendie, nos dĂ©sastres, et quel dĂ©sastre, nos blessĂ©s et nos morts
.

Aux citoyens membres de la Commune de Paris.

Citoyens,

Les citoyens soussignés, appartenant au 66e bataillon de la garde nationale de

Paris, dĂ©clarent que Marguerite Gainder, Ă©pouse Lachaise, cantiniĂšre audit bataillon, demeurant rue Sedaine, 65, a, dans le combat du 3 courant, en avant de Meudon, tenu une conduite au-dessus de tout Ă©loge et de la plus grande virilitĂ© en restant toute la journĂ©e sur le champ de bataille, malgrĂ© la moisson que faisait autour d’elle la mitraille, occupĂ©e Ă  soigner et panser les nombreux blessĂ©s, en l’absence de tout service chirurgical.

En foi de quoi, citoyens membres de la Commune, nous venons appeler votre attention sur ces actes, afin qu’il soit rendu justice au courage et au dĂ©sintĂ©ressement de cette citoyenne, rĂ©publicaine des plus accomplies.

Salut et fraternité.

                                                                                Suivent les noms des citoyens

*

Catulle Mendes, 30 ans, romancier

 A mesure qu’on monte, l’avenue est plus en plus dĂ©serte. Les volets de toutes les maisons sont fermĂ©s. De loin en loin, un passant longe les murs par prudence, prĂȘt Ă  se rĂ©fugier dans l’une des portes cochĂšres restĂ©es ouvertes par ordre, dĂšs qu’il entendra le sifflement d’un obus. Devant la boutique d’un carrossier, hermĂ©tiquement close, des fusils sont rangĂ©s en faisceaux ; la plupart des gardes dorment Ă©tendus sur le trottoir ; d’autres font les cent pas, la pipe Ă  la bouche ; quelques-uns jouent au bouchon. J’entends dire qu’un obus a Ă©clatĂ©, il y a un quart d’heure, au coin de l’avenue et de la rue de Morny. Un capitaine Ă©tait lĂ , assis par terre, Ă  cĂŽtĂ© de sa femme qui venait de lui apporter Ă  dĂ©jeuner ; le capitaine a Ă©tĂ© littĂ©ralement coupĂ© en deux ; on a transportĂ© la femme, griĂšvement blessĂ©e, dans une pharmacie qui se trouve Ă  cĂŽtĂ© du bureau des omnibus. On m’assure qu’elle y est encore, et, retournant sur mes pas, je me dirige de ce cĂŽtĂ©. Il y a un petit groupe devant la boutique. J’essaye de me faire jour, mais je ne vois rien, car la blessĂ©e a Ă©tĂ© portĂ©e dans le laboratoire. J’apprends seulement qu’elle a reçu un Ă©clat d’obus dans le cou et qu’elle reçoit les soins d’un mĂ©decin des ambulances de la Presse. Je reprends ma route. La canonnade, qui semblait interrompue, reprend avec une rare vigueur ; des fumĂ©es blanches s’élĂšvent de la Porte-Maillot ; des boĂźtes Ă  mitraille, envoyĂ©es par le Mont-ValĂ©rien, Ă©clatent au-dessus de l’Arc-de-Triomphe. J’avance toujours.

A droite, Ă  gauche, des compagnies de fĂ©dĂ©rĂ©s. Plus loin, un bataillon Ă  peu prĂšs complet, l’arme sur l’épaule droite, des casseroles sur le dos, des pains au bout des baĂŻonnettes, s’ébranle dans la direction de la Porte-Maillot.

A cĂŽtĂ© du capitaine de la premiĂšre compagnie, marche une femme qui porte un uniforme singulier : une jupe de cantiniĂšre, une vareuse de garde national, et lĂ -dessus un bonnet phrygien ; elle a un chassepot sur l’épaule et un revolver Ă  la ceinture ; elle me paraĂźt jeune

et assez jolie. J’interroge quelques fĂ©dĂ©rĂ©s : l’un me dit que c’est la femme du citoyen Eudes, membre de la Commune ; un autre m’assure que c’est une marchande de journaux de l’avenue des Ternes, dont le fils, un petit garçon de trois ans, a Ă©tĂ© tuĂ© hier soir, rue des Acacias, par un Ă©clat d’obus, et qui a jurĂ© de venger son enfant.

J’apprends aussi que ce bataillon va soutenir les combattants de Neuilly, qui en ce moment faiblissent. D’aprĂšs les bruits qui circulent, les gendarmes et les sergents de ville se seraient avancĂ©s jusqu’à la rue des Huissiers
 Je suis le bataillon, et nous nous trouvons Ă  cinquante mĂštres environ de l’Arc-de-Triomphe. Un sifflement rapide, aigu, tortueux, commence au loin, redouble et vient Ă  nous ; cela fait Ă  peu prĂšs le bruit d’une

fusĂ©e d’artifice qui s’enlĂšve. Gare Ă  l’obus ! crie un sergent, et en un clin d’Ɠil le bataillon s’abat ventre terre, avec un bruit de baĂŻonnettes qui se froissent et de casseroles heurtĂ©es. Il y avait quelque danger en effet.

Le projectile s’abat et Ă©clate, avec un bruit formidable, peu de distance de nous, sur le trottoir, devant la derniĂšre maison de l’avenue, Ă  gauche. Je n’avais jamais vu de si prĂšs Ă©clater un obus. On peut se faire une idĂ©e de ce spectacle, en regardant les peintures naĂŻves que portent, pendues Ă  leurs cous, certains mendiants aveugles, et qui reprĂ©sentent un sinistre dans une mine.

D’ailleurs, je ne crois pas que personne ait Ă©tĂ© atteint, et les dĂ©gĂąts matĂ©riels paraissent se borner Ă  un grand trou dans le bitume et Ă  une porte enfoncĂ©e. Le bataillon se relĂšve, et plusieurs gardes s’en dĂ©tachent pour aller ramasser des Ă©clats ; ils ont Ă  peine fait quelques pas, qu’une seconde fois retentit le cri d’alarme, prĂ©cĂ©dĂ© du terrible sifflement, et, de nouveau, nous voilĂ  tous couchĂ©s. Le second projectile Ă©clate, mais nous ne l’avons pas vu tomber ; nous voyons seulement, au dernier Ă©tage de la maison qui a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© atteinte, une fenĂȘtre s’ouvrir brusquement et les carreaux de vitre brisĂ©s s’émietter dans la rue. Il est probable que l’obus est tombĂ© sur le toit et l’a effondrĂ©. N’y avait-il personne dans les mansardes ?

[
]

 Les balles et les obus des Versaillais ne se contentent pas de tuer des combattants et de battre en brĂšche les forts et les remparts. Ils tuent des femmes, des enfants, des gens qui passent, et non-seulement ceux qu’une curiositĂ© imprudente attire lĂ  oĂč ils n’ont que faire, mais ceux qui, indispensablement, pour aller acheter du pain, se hasardent un instant dans les rues de leurs quartiers.

Ce ne sont pas uniquement les Ă©difices trĂšs-rapprochĂ©s des murs de la ville qu’atteignent les obus de l’AssemblĂ©e nationale ; ils dĂ©passent de beaucoup les lignes de dĂ©fense, ils effondrent au loin des maisons inoffensives, ils Ă©miettent les sculptures des monuments. A cette affirmation, on ne peut rĂ©pondre : non. Ce que je dis, je l’ai vu, et d’heure en heure, les projectiles parviennent plus avant. Hier ils tombaient sur l’avenue de la Grande-ArmĂ©e ; aujourd’hui, ils franchissent l’Arc de Triomphe; il vient d’en tomber place d’Eylau 


Dombrowsky remplace Bergeret

La perte du pont de Neuilly hier est d’autant plus sensible que Bergeret avait affirmĂ© que Neuilly avait Ă©tĂ© formidablement fortifiĂ© par ses soins et qu’il dĂ©fiait « toute une armĂ©e de l’assaillir Â».

DĂ©cision est prise de le remplacer aux fonction de commandant le place de Paris par Ladislas Dombrowski, un Polonais que Garibaldi avait rĂ©clamĂ© pour son armĂ©e des Vosges. Cet ancien organisateur des forces insurrectionnelles des patriotes polonais, exilĂ© en France aprĂšs son Ă©vasion, a rejoint l’Internationale dans le XIIIĂšme arrondissement.

La réorganisation de la défense continue

Une commission des barricades, prĂ©sidĂ©e par le commandant de place et composĂ©e des capitaines du gĂ©nie, de deux membres de la Commune et d’un membre Ă©lu par chaque arrondissement, est instituĂ©e Ă  partir du 9 avril.

Une rente pour les blessĂ©s ayant une incapacitĂ© de travail est dĂ©cidĂ©e :

La Commune de Paris décrÚte :

Tout citoyen blessĂ© Ă  l’ennemi pour la dĂ©fense des droits de Paris recevra, si sa blessure entraĂźne une incapacitĂ© de travail partielle ou absolue, une pension annuelle et viagĂšre dont le chiffre sera fixĂ© par une commission spĂ©ciale, dans les limites de trois cents Ă  douze cents francs

Une adresse du dĂ©lĂ©guĂ© Ă  la guerre, Cluseret, essaye Ă  nouveau d’éliminer la confusion nĂ©e des consignes donnĂ©es Ă  tort et Ă  travers et de battre le rappel, y compris pendant la nuit. Ces rappels incessants fatiguent inutilement la garde nationale, et rĂ©duisent leur efficacitĂ©, personne ne sachant plus auquel rĂ©pondre, on finit par ne plus se dĂ©ranger.

Il annonce que « La gĂ©nĂ©rale ne sera battue que sur mon ordre ou celui de la commission exĂ©cutive, et dans le cas seul de prise d’armes gĂ©nĂ©rale. Le rappel ne sera battu, dans les arrondissements, que par ordre de la place, et pour la rĂ©union d’un certain nombre de bataillons commandĂ©s pour un service spĂ©cial. Â»

Il rĂ©itĂšre l’ordre d’avoir Ă  se tenir sur la plus stricte dĂ©fensive, et Ă  ne pas jouer le jeu des adversaires, en gaspillant et les munitions et les forces, et surtout la vie des citoyens.

Il met en garde contre les « chefs militaires trop jeunes et surtout faibles pour rĂ©sister Ă  la pression populaire.  L’homme du devoir ne connaĂźt que sa conscience et mĂ©prise la popularitĂ©. Â»

Enfin, il conclut sur le thĂšme Â« Nous sommes forts ; restons calme Â» par les termes suivants :

« Danton demandait Ă  nos pĂšres de l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace ; je vous demande de l’ordre, de la discipline, du calme et de la patience : l’audace alors sera facile. En ce moment, elle est coupable et ridicule. Â»

Le citoyen Dereure propose que les rĂ©quisitions d’appartements faites par les maires pendant le siĂšge soient maintenues jusqu’à la fin de la guerre. Il n’est pas suivi par la Commune qui se refuse Ă  s’attaquer aussi frontalement aux droits des propriĂ©taires. Aujourd’hui dans le VIĂšme arrondissement c’est en caserne qu’on loge les locataires expulsĂ©s des garnis.

L’action des conciliateurs s’amplifie

Les francs-maçons cherchent eux aussi Ă  s’interposer entre la Commune et l’AssemblĂ©e pour faire cesser, par une transaction immĂ©diate, la lutte sanglante. A cet effet, quelques francs-maçons dignitaires ont rĂ©digĂ© un manifeste qui rappelle les devises humanitaires, exhorte les combattants Ă  arrĂȘter « l’effusion de ce sang prĂ©cieux qui coule des deux cĂŽtĂ©s. »

Les journaux du matin ont publiĂ© une dĂ©claration rĂ©digĂ©e par neuf reprĂ©sentants de la Seine prĂ©sents Ă  Versailles, Louis Blanc, Henri Brisson, Edmond Adam, C. Tirard, E. Farcy, A. Peyrat, Edgar Quinet, Langlois, Dorian. Ce long texte parle beaucoup de leurs souffrances de dĂ©putĂ©s dans l’assemblĂ©e royaliste et, pour calmer l’effervescence parisienne, pour amener la capitale Ă  mettre bas les armes, il observe qu’aprĂšs tout la RĂ©publique n’avait Ă©tĂ© contestĂ©e ouvertement «par aucun membre de l’AssemblĂ©e nationale». Pour eux, cela ne devait-il pas suffire pour satisfaire Paris ? Comme si les dĂ©bats sur la Commune, la perspective d’une rĂ©publique dĂ©mocratique et sociale n’existaient pas !

Un autre dĂ©putĂ© de Paris, M. Victor SchƓlcher, fait lui aussi une proposition d’un traitĂ© de paix qui va un peu plus loin. Des journaux reproduisent la communication faite par le dĂ©putĂ© Ă  l’Avenir national. Dans cette note trĂšs longue, M. SchƓlcher propose de prĂ©senter Ă  l’adoption de l’AssemblĂ©e nationale la dĂ©signation d’une commission de six membres chargĂ©e de prendre langue avec la Commune de Paris et de conclure un arrangement qui rĂ©tablirait Ă  Paris l’autoritĂ© du gouvernement lĂ©gal, qui garantirait, Ă  Paris, ses franchises, et Ă  la Commune l’intĂ©gralitĂ© de ses droits municipaux.

La réunion appelée par Pierre Denis

Le citoyen Pierre Denis est l’auteur du traitĂ© de paix paru dans le Cri du Peuple hier. Ce proudhonnien membre de l’Internationale, ami de Jules VallĂšs n’est pas un conciliateur comme les autres. Lui, il a pris parti clairement pour l’insurrection du 18 mars et en est un des militants actifs.

Il a convoquĂ© les membres de la Commune et tous ceux qui voudraient adhĂ©rer Ă  son projet Ă  une rĂ©union dans l’amphithĂ©Ăątre de l’École centrale, rue de Thorigny. Y Ă©taient prĂ©sents les citoyens J. VallĂšs, Avrial, Lefrançais et Langevin, tous quatre membres de la Commune, ainsi que les citoyens Loiseau-Pinson, Bonvallet, Stupuy, Lockroy et JobbĂ©-Duval, de l’Union rĂ©publicaine.

Avant mĂȘme d’examiner de maniĂšre dĂ©taillĂ©e le projet d’appel, il fut dĂ©cidĂ© qu’une Commission composĂ©e des citoyens Pierre Denis, Bonvallet et Stupuy, rĂ©digerait une proclamation dans laquelle Versailles serait invitĂ© Ă  suspendre les hostilitĂ©s, en mĂȘme temps que les dĂ©putĂ©s de la Seine seraient sommĂ©s, en cas de refus, de donner leur dĂ©mission. Dans cette seconde hypothĂšse, l’Union rĂ©publicaine devait immĂ©diatement appeler tous ses adhĂ©rents Ă  prendre les armes en faveur de la Commune. Une telle dĂ©marche Ă©tait beaucoup plus radicale puisqu’elle visait Ă  conduire les dĂ©putĂ©s Ă  prendre les armes si Thiers ne cĂ©dait pas. Mais il fallait passer des paroles aux actes, car tous ces efforts de pacification, toutes ces tentatives de transaction se heurtent Ă  l’obstination de l’AssemblĂ©e nationale.

TĂ©moignage

Gustave Lefrançais, 45 ans, instituteur, comptable

Cette proclamation, signĂ©e d’hommes notoirement connus pour ĂȘtre dĂ©vouĂ©s Ă  la RĂ©publique, et dont la position sociale Ă©tait une sorte de trait d’union entre les travailleurs et la bourgeoisie, pouvait avoir pour effet de rallier autour de la Commune les rĂ©publicains, que l’attitude expectante des dĂ©putĂ©s de la Seine laissait irrĂ©solus, et d’opĂ©rer ainsi une pression sur l’assemblĂ©e et sur le gouvernement qui n’eussent pu continuer de tromper la province, en lui reprĂ©sentant la rĂ©volution communaliste comme reniĂ©e mĂȘme par les dĂ©putĂ©s rĂ©publicains.

Les bases de cette proclamation avaient d’abord Ă©tĂ© acceptĂ©es avec un certain enthousiasme par les citoyens qui avaient rĂ©pondu Ă  l’appel du citoyen Denis. Mais, revenus Ă  des considĂ©rations plus personnelles, les inspirateurs de ce groupe se contentĂšrent d’affirmer de nouveau leurs dĂ©sirs de conciliation vague et, sans indiquer de moyens prĂ©cis de rĂ©alisation, prĂ©fĂ©rant sans doute, au lieu de consolider un Ă©tat de choses qui menaçait de ruiner leur influence politique, attendre l’occasion de recueillir sans danger les Ă©paves du pouvoir communal lorsque celui-ci aurait sombrĂ©.

 

Négociations suite au décret des otages

Da Costa s’est rendu dans la prison de Mazas pour rencontrer l’archevĂȘque dans sa cellule. Il le met au courant des Ă©vĂ©nements, raconte la mort de Flourens, celle de Duval, celle de centaines d’autres prisonniers, enfin il lui donne communication de la lettre du curĂ© de la Madeleine, l’abbĂ© Deguerry.

Le prĂ©lat rĂ©flĂ©chit un bon moment pour finir par dĂ©clarer que, si le caractĂšre de son ministĂšre lui interdit d’intervenir dans des conflits politiques, l’humanitĂ© lui fait un devoir d’écrire la lettre Ă  Thiers qu’on lui demandait. Une heure aprĂšs, la lettre Ă©tait Ă©crite, protestant contre les exĂ©cutions de prisonniers et lui demandant de prendre des mesures pour « amener promptement la fin de la guerre civile, et, en tout cas, pour en adoucir le caractĂšre Â».

Prison de Mazas, 8 avril 1871.

Monsieur le Président,

Hier vendredi, aprĂšs un interrogatoire que j’ai subi Ă  Mazas, oĂč je suis dĂ©tenu en ce moment, les personnes qui venaient m’interroger m’ont assurĂ© que des actes barbares avaient Ă©tĂ© commis contre des gardes nationaux par divers corps de l’armĂ©e, dans les derniers combats on aurait fusillĂ© les prisonniers et achevĂ© les blessĂ©s sur le champ de bataille. Ces personnes, voyant combien j’hĂ©sitais Ă  croire que de tels actes pussent ĂȘtre exercĂ©s par des Français contre des Français, m’ont dit ne parler que d’aprĂšs des renseignements certains.

Je pars de lĂ , monsieur le PrĂ©sident, pour appeler votre attention sur un fait aussi grave, qui peut-ĂȘtre ne vous est pas connu, et pour vous prier instamment de voir ce qu’il y aurait Ă  faire dans des conjonctures si douloureuses. Si une enquĂȘte forçait Ă  dire qu’en effet, d’atroces

excĂšs ont ajoutĂ© Ă  l’horreur de nos discordes fratricides, ils ne seraient certainement que le rĂ©sultat d’emportements particuliers et tout individuels. NĂ©anmoins, il est possible peut-ĂȘtre d’en prĂ©venir le retour, et j’ai pensĂ© que vous pouvez plus que personne prendre Ă  ce sujet des mesures efficaces.

Personne ne trouvera mauvais qu’au milieu de la lutte actuelle, Ă©tant donnĂ© le caractĂšre qu’elle a revĂȘtu dans ces derniers jours, j’intervienne auprĂšs de tous ceux qui pensent la modĂ©rer ou la faire finir.

L’humanitĂ©, la religion, me le conseillent et me l’ordonnent. Je n’ai que des supplications ; je vous les adresse avec confiance.

Elles partent d’un cƓur d’homme qui compatit, depuis plusieurs mois, Ă  bien des misĂšres ; elles partent d’un cƓur français que les dĂ©chirements de la patrie font douloureusement saigner ; elles partent d’un cƓur religieux et Ă©piscopal qui est prĂȘt Ă  tous les sacrifices, mĂȘme Ă  celui de sa vie, en faveur de ceux que Dieu lui a donnĂ©s pour compatriotes et pour diocĂ©sains.

Je vous en conjure donc, monsieur le Président, usez de tout votre ascendant pour amener promptement la fin de la guerre civile, et, en tout cas, pour en adoucir le caractÚre, autant que cela peut dépendre de vous.

Veuillez, monsieur le PrĂ©sident, agrĂ©er l’hommage de nos sentiments trĂšs respectueux.

                                                                       G. DARBOY,

                                                                       ArchevĂȘque de Paris.

P.-S. La teneur de ma lettre prouve assez que je l’ai Ă©crite d’aprĂšs la communication qui m’a Ă©tĂ© faite ; je n’ai pas besoin d’ajouter que je l’ai Ă©crite non seulement en dehors de toute pression, mais spontanĂ©ment et de grand cƓur.

En bref

 â–    Les Ă©lections complĂ©mentaires Ă  la Commune auront lieu le lundi 10 avril, de huit heures du matin Ă  huit heures du soir.

Le nombre de membres Ă  Ă©lire est de :

1er arrondissement 4 ; 2e — 4 ; 3e — 1 ; 6e — 2 ; 7e — 1 ; 8e — 1 ;  9e — 5 ; 12e — 2 ; 13e — 1 ; 16e — 2 ;  17e — 1 ;  18e — 2 ;  19e — 1 ;  20e — 1

                        Paris, le 8 avril 1871.   La commission exĂ©cutive :    COURNET, DELESCLUZE, FÉLIX PYAT,

                                                                                              TRIDON, ED. VAILLANT, VERMOREL

 â–    Avis aux Ă©diteurs et imprimeurs de journaux

La dĂ©claration prĂ©alable pour la publication des journaux et Ă©crits pĂ©riodiques, de mĂȘme que le dĂ©pĂŽt, sont toujours obligatoires et doivent se faire au bureau de presse, dĂ©lĂ©gation de la sĂ»retĂ© gĂ©nĂ©rale et de l’intĂ©rieur, place Beauvau.

 â–  Instruction primaire

La Commune de Paris invite les citoyens et les citoyennes qui dĂ©sireraient un emploi dans les Ă©tablissements publics d’instruction primaire de la ville de Paris, Ă  prĂ©senter leur demande, avec piĂšces Ă  l’appui, Ă  la commission d’enseignement sĂ©ant Ă  l’HĂŽtel-de-Ville

 â–  Tous les soirs, Ă  huit heures, rĂ©union publique, salle de la rue des Terres Fortes, 2, prĂšs la rue de Lyon et la Bastille (12e arrondissement). Appel aux orateurs qui voudront bien prĂȘter leur concours.

 â–  Alexandre Lambert dĂ©portĂ© politique (condamnĂ© en 1852), acteur important des mouvements en AlgĂ©rie notamment depuis septembre dernier est installĂ© Ă  Paris au sein du comitĂ© de sĂ»retĂ© gĂ©nĂ©rale et de l’intĂ©rieur, dĂ©partement de l’AlgĂ©rie et des colonies, place Beauveau.

 â–  Ce matin, les premiers vicaires des paroisses de Paris ont dĂ©libĂ©rĂ© sur la question de savoir s’il ne conviendrait pas, dans les circonstances actuelles, vu les arrestations des membres du clergĂ©, de faire fermer les Ă©glises. Demain, jour de pĂąques, le scandale eut Ă©tĂ© retentissant. Mais la crainte de voir les fidĂšles s’habituer Ă  ne pas frĂ©quenter les Ă©glises les ont amenĂ© Ă  surseoir Ă  une telle dĂ©cision.

Nouvelles du Havre 

Les points de vue se radicalisent sur la situation parisienne.

Pendant qu’un journal local le Courrier du Havre dĂ©crit Paris comme une ville oĂč « C’est le meurtre et le pillage qui seuls font la loi
 Le soldat, l’insurgĂ© voulons nous dire menace le supĂ©rieur, revolver au poing Ă  chaque ordre reçu Â», des rĂ©unions se tiennent en soutien avec la Commune. Lors d’une nouvelle rĂ©union du ComitĂ© Central RĂ©publicain de SolidaritĂ© un nommĂ© Robin s’écrie « que l’on fasse appel pour aller dĂ©fendre nos frĂšres de Paris, moi j’irai Â».

Lettre

Paul Lafargue Ă  Karl Marx

Paris le 8 avril 1871

Mon cher Marx,

Je suis Ă  Paris depuis deux jours. J’ai vu les hommes de la Commune qui sont pleins d’enthousiasme, ainsi que la population ; ils ont toujours l’espoir de prendre Versailles et ils travaillent pour cela. Les hommes ne manquent pas, ce sont les chefs qui font dĂ©faut. C’est ce que me disait Vaillant. Engels ne pourrait-il pas venir mettre ses talents au service de la rĂ©volution ?

A plus tard plus long détail.

 

En dĂ©bat : quelle conciliation est possible ?

Toutes ces dĂ©marches n’ont pas le mĂȘme objectif.

Pour certains dĂ©putĂ©s, il s’agit simplement de prendre date tout en laissant les mains libres au gouvernement et Ă  l’assemblĂ©e, car ils ne supportent pas le pouvoir que s’est octroyĂ© le peuple de Paris, et ils ne veulent pas d’une rĂ©publique dĂ©mocratique et sociale qui rĂ©ponde aux besoins populaires. Ils acceptent les choix politiques fondamentaux de Thiers, en dĂ©nonçant seulement ses « excĂšs Â».

Pour d’autres, comme les membres de l’Union rĂ©publicaine des droits de Paris, les dĂ©lĂ©guĂ©s du commerce parisien, les missionnaires de la franc-maçonnerie, il s’agit d’obtenir l’établissement dĂ©finitif de la RĂ©publique et la reconnaissance pleine et entiĂšre des franchises municipales. La discussion avec eux est utile, mĂȘme si de leur point de vue les « communeux » peuvent avoir tort, ils affirment que la vĂ©ritable Commune a raison.

Comment penser que l’argumentation, les prises de positions, pourraient avoir quelque chance de flĂ©chir Thiers et l’AssemblĂ©e ? Le choix politique a Ă©tĂ© fait avant mĂȘme le 18 mars : il s’agit avant tout de dĂ©sarmer le peuple ouvrier de Paris, de l’empĂȘcher d’avoir une autonomie, une quelconque forme de pouvoir. Toutes les alliances politiques de Thiers Ă  l’assemblĂ©e nationale et avec les prussiens appliquent cette dĂ©cision. Ce n’est pas la conviction qui pourra modifier cela, c’est la crĂ©ation d’un rapport de force Ă  Paris bien sĂ»r, mais Ă©galement dans tout le pays. Pour que l’action de ces courants puisse avoir quelqu’effet, il est incontournable de les convaincre qu’ils ne peuvent arriver Ă  leurs objectifs qu’en s’affrontant au gouvernement, il n’y pas d’autre solution : Versailles ne comprendra que cela : cĂ©der Ă  Paris pour ne pas perdre plus !

Enfin les propositions dĂ©mocratiques de Pierre Denis, dĂ©centralisatrices et fĂ©dĂ©ralistes, conçues pour transformer profondĂ©ment un pays historiquement centralisĂ© autour de la royautĂ©, puis du pouvoir jacobin rĂ©volutionnaire, et ensuite du systĂšme bonapartiste impĂ©rial ne peuvent exister que s’il se lĂšve ailleurs qu’à Paris une telle volontĂ©, capable alors, grĂące Ă  l’existence de diffĂ©rents centre d’exercices des pouvoirs locaux de modifier en profondeur les Ă©quilibres des diverses rĂ©alitĂ©s de la « nation française Â».

Enfin, il ne faut pas occulter que le combat engagĂ© aujourd’hui par le peuple ouvrier de Paris dĂ©passe celui de l’autonomie municipale, il est celui des ouvriers contre les exploiteurs, contre le parasitisme, celui de la « rĂ©gĂ©nĂ©ration du monde Â» comme le disait justement l’adresse du comitĂ© central de la garde nationale jeudi dernier. Thiers est encore plus inquiet de la prise de pouvoir par les parisiens, du peuple de Paris qui montre qu’il peut gĂ©rer la ville par lui-mĂȘme que de l’autonomie parisienne.

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Source: Contretemps.eu