Mai 8, 2021
Par Contretemps
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À l’occasion des 150 ans de la Commune de Paris, Contretemps va publier du 18 mars au 4 juin une lettre quotidienne rĂ©digĂ©e par Patrick Le Moal, donnant Ă  voir ce que fut la Commune au jour le jour

***

L’essentiel de la journĂ©e

Situation militaire

À l’ouest

A Neuilly, une canonnade trĂšs intense Ă  partir du Mont-ValĂ©rien et du chĂąteau de BĂ©con a commencĂ© ce matin. Les positions sont les mĂȘmes, malgrĂ© une attaque des fĂ©dĂ©rĂ©s vers l’üle de la Grande-Jatte. A AsniĂšres, une maison a Ă©tĂ© effondrĂ©e par les projectiles versaillais, qui ont aussi bombardĂ© Clichy.

Au sud

Publiquement il est annoncĂ© que le fort d’Issy « riposte vigoureusement ». En rĂ©alitĂ© ce qu’il en reste est ruinĂ©; les artilleurs, Ă  dĂ©couvert, peuvent difficilement tirer des quelques piĂšces qui s’y trouvent encore, sous les feux convergents des batteries versaillaises Ă©tablies Ă  ChĂątillon et Ă  Clamart.

Cette situation est abordĂ©e Ă  la Commune : il faudrait 10.000 hommes pour le reprendre ou il faudrait le faire sauter. La question se pose de faire de nouveaux sacrifices ou de le dĂ©truire complĂštement. A Clamart les fĂ©dĂ©rĂ©s occupent toujours la gare.

Fort d’Issy dĂ©truit par les bombardements versaillais.

DĂšs qu’une discussion prĂ©cise sur les possibilitĂ© d’actions militaires a lieu, apparaĂźt la dĂ©sorganisation complĂšte de la garde nationale. On ne sait pas d’une façon exacte, prĂ©cise, quel est le stock de munitions, de canons sur les remparts, la situation du matĂ©riel de guerre, l’état des ressources militaires en hommes (infanterie, cavalerie, artillerie) et en matĂ©riel.

On procĂšde au tirage au sort des quatre-vingts dĂ©lĂ©guĂ©s de la garde nationale qui doivent former le jury d’accusation, ils seront publiĂ©s au journal Officiel demain.

À Versailles

A l’AssemblĂ©e nationale, le citoyen Tolain, dĂ©putĂ© de Paris, interpelle le ministre de la guerre sur le meurtre des quatre prisonniers par un officier de l’armĂ©e versaillaise. Il est interrompu par les clameurs de la majoritĂ© qui l’empĂȘche de parler, la sĂ©ance est levĂ©e dans le tumulte.Le ministre de la guerre finit par nier.

Deux nouvelles dĂ©lĂ©gations de conciliation sont reçues, sans avoir de rĂ©ponse, les dĂ©lĂ©guĂ©s de l’Union nationale des Chambres syndicales et ceux de la Ligue des droits de Paris.

La Commune adopte enfin un texte sur les monts de piété.

Sous la pression d’un certain nombre de membres qui estiment indispensable que l’AssemblĂ©e discute et adopte le texte relatif au Mont-de-piĂ©tĂ© en dĂ©bat depuis plus de 10 jours, ce qui est une urgence, ce qui a une utilitĂ© incontestables pour le peuple ouvrier parisien!-

Cette institution crĂ©Ă©e par l’ancien rĂ©gime, sous prĂ©texte de charitĂ©, fait de l’usure et nourrit ses actionnaires, avec un chiffre d’affaires annuel de 25 millions, et un bĂ©nĂ©fice se montant en 1869 Ă  784 736,53 francs. Pour masquer ce fait, il contribue au financement de l’Assistance publique, qui assiste les indigents, aprĂšs avoir soutirĂ© de l’argent aux pauvres puisque les prĂȘts sont faits Ă  12 Ă  15 % d’intĂ©rĂȘts. Il faut donc discuter de la liquidation des monts-de-piĂ©tĂ© et immĂ©diatement de la dĂ©livrance des objets qui y sont mis par la classe nĂ©cessiteuse, ceux qui se battent pour la cause de la Commune et qui ont besoin d’aide.

Faire une liquidation des Monts de piĂ©tĂ© impose de mettre une autre institution Ă  la place du Mont-de-piĂ©tĂ©. Soit en la modifiant, en l’amĂ©liorant, pour en faire un Ă©tablissement qui prĂȘte rĂ©ellement Ă  celui qui a de vĂ©ritables besoins, sans abuser d’un taux usuraire, sans frapper sur le pauvre. Soit en fondant des sociĂ©tĂ©s de secours mutuels qui donneraient une assurance aux personnes en difficultĂ© momentanĂ©e. Tout le monde convient que cela nĂ©cessite une rĂ©flexion approfondie et une autre situation Ă©conomique.

Concernant la dĂ©livrance des objets engagĂ©s, selon les estimations du directeur du Mont-de-piĂ©tĂ©, il y a aujourd’hui 1 200 000 articles, vĂȘtements, linge, literie et instruments de travail, engagĂ©s pour une valeur infĂ©rieure Ă  50 francs, qui reprĂ©sentent en tout un montant de 12 millions que la Commune s’est engagĂ©e Ă  rembourser. Pour une valeur infĂ©rieure Ă  30 francs, il y a 1 000 000 articles engagĂ©s, d’un montant de 9 millions, et pour une valeur infĂ©rieure Ă  20 francs, 900 000 objets. En effet, il y a beaucoup plus d’articles engagĂ©s Ă  3 francs qu’à 50 francs. Le Mont-de-piĂ©tĂ©, sauf sur l’or et l’argent, donne un prĂȘt dĂ©risoire.

Sur autres objets indispensables on prĂȘte au maximum le quart de la valeur : sur un matelas on ne prĂȘte difficilement que 20 francs; pour un paletot qui aura coĂ»tĂ© 120 francs chez le tailleur, on vous donnera 10 francs et encore Ă  condition que vous ne l’ayez jamais portĂ©, sur une redingote, 20 francs. La population nĂ©cessiteuse attend avec d’autant plus d’impatience le dĂ©cret qu’elle n’a pas eu d’ouvrage depuis plus de 8 mois.

Jourde propose de fixer le taux dĂ©gagement Ă  20 francs seulement, estimant que de 20 Ă  50 francs, on n’engage que des objets de luxe, des bijoux, et de mettre Ă  la disposition du Mont-de-piĂ©tĂ© une somme de 100.000 francs par semaine, au fur et Ă  mesure des retraits. Il est indiscutable que la partie de la population parisienne Ă  laquelle le dĂ©cret veut venir en aide, est plus pourvue de reconnaissances infĂ©rieures Ă  20 francs que supĂ©rieures Ă  ce chiffre. Il peut arriver qu’une famille d’ouvriers ait mĂȘme plusieurs reconnaissances au-dessous de 20 francs, qu’elle pourra toutes dĂ©gager.Il pense qu’en abaissant le maximum Ă  20 francs, le but dĂ©sirĂ© est atteint.

La seule difficultĂ© est une difficultĂ© matĂ©rielle pour le dĂ©gagement et cette difficultĂ© paraĂźt assez grave. Il n’est possible de dĂ©livrer que 4000 objets par jour, car les objets sont concentrĂ©s dans trois magasins seulement ( et pas dans les 24 grands bureaux) et il faut vĂ©rifier que l’emprunteur seul fasse le dĂ©gagement, ce qui ne peut se faire que si l’employĂ© du Mont-de-piĂ©tĂ© a ses livres sous les yeux. Pourtant, il faut que le dĂ©gagement soit rapide.

Plusieurs amendements sont prĂ©sentĂ©s, l’intĂ©gration des livres Ă  la liste des objets, la possibilitĂ© de dĂ©gager les instruments de travail engagĂ©s pour plus de 20 francs,telles sont les machines Ă  coudre par exemple, Ă  la condition de payer la diffĂ©rence et d’autres seuils Ă  Ă  25, 30 ou 50 francs au lieu des 20 francs proposĂ©s par Jourde. Finalement la proposition Jourde est adoptĂ©e.

Paris, le 6 mai 1871.
La Commune
DECRÈTE :

Art. 1er. Toute reconnaissance du mont-de-piĂ©tĂ© antĂ©rieure au 25 avril 1871, portant engagement d’effets d’habillement de meubles, de linge, de livres, d’objets de literie et d’instruments de travail, ne mentionnant pas un prĂȘt supĂ©rieur Ă  la somme de vingt francs, pourra ĂȘtre dĂ©gagĂ©e gratuitement Ă  partir du 12 mai courant.
Art. 2. Les objets ci-dessus dĂ©signĂ©s ne pourront ĂȘtre dĂ©livrĂ©s qu’au porteur, qui justifiera, en Ă©tablissant son identitĂ©, qu’il est l’emprunteur primitif.
Art. 3. Le dĂ©lĂ©guĂ© aux finances sera chargĂ© de s’entendre avec l’administration du mont-de-piĂ©tĂ©, tant pour ce qui concerne le rĂšglement de l’indemnitĂ© Ă  allouer, que pour l’exĂ©cution du prĂ©sent dĂ©cret.

ArrĂȘter les gaspillages !

Plusieurs affiches sont apposĂ©es rappelant l’obligation de porte un numĂ©ro au kĂ©pi :

Le directeur du matĂ©riel constate que depuis le 18 mars, il a Ă©tĂ© dĂ©livrĂ© aux officiers de la Garde nationale 50.000 revolvers Ă  150 francs, des carabines de salon, soi-disant pour les officiers supĂ©rieurs, des Ă©pĂ©es, Ă  un prix excessif. Il faut mettre ordre Ă  de pareils actes qui ne peuvent plus se produire et pour cela il faut nommer un de membre pour contrĂŽler les opĂ©rations relatives Ă  l’armement, car il y a lĂ  une situation Ă©pouvantable, des dĂ©penses folles pour l’achat des armes Ă  des prix d’achat fabuleux.

MINISTÈRE DE LA GUERRE
SECTION GÉNÉRALE DU MATÉRIEL D’ARTILLERIE
De graves abus, trop souvent rĂ©pĂ©tĂ©s, se sont produits dans l’armement des officiers de la garde nationale. C’est ainsi qu’il a Ă©tĂ© distribuĂ© 50 000 revolvers sans que les Ă©tats rĂ©guliers aient Ă©tĂ© fournis.
Pareil Ă©tat de choses ne peut se prolonger plus longtemps. A l’avenir, il ne sera plus dĂ©livrĂ© d’armes que dur Ă©tat nominatif fait en double expĂ©dition, dont l’une restera au bureau de la lĂ©gion.
Je rappelle aux chefs de lĂ©gion que les demandes d’armes doivent ĂȘtre adressĂ©es aux chefs de compagnie, de bataillon ou de lĂ©gion, qui les transmettront chaque jour au bureau de l’armement, rue Saint Dominique, 86.
Le directeur gĂ©nĂ©ral du matĂ©riel d’artillerie,
AVRIAL

Le dĂ©lĂ©guĂ© Ă  l’intendance, EugĂšne Varlin veut faire cesser les rĂ©quisitions faites chez les fournisseurs d’habillement et d’équipements par des militaires, sur ordre de chef de bataillon, de lĂ©gion ou autres.

Un projet d’enseignement professionnel pour les enfants des deux sexes

Une premiÚre école professionnelle sera prochainement ouverte, dans un local précédemment occupé par les jésuites, rue Lhomond, 18, Ve arrondissement.

Les enfants ĂągĂ©s d’environ douze ans et au-dessus, quel que soit l’arrondissement qu’ils habitent, y seront admis pour complĂ©ter l’instruction qu’ils ont reçue dans les Ă©coles primaires, et pour y faire, en mĂȘme temps, l’apprentissage d’une profession. Les parents sont donc priĂ©s de faire inscrire leurs enfants Ă  la mairie du PanthĂ©on (Ve arrondissement), en dĂ©signant le mĂ©tier que chacun de ces enfants dĂ©sire apprendre.

Les ouvriers au-dessus de quarante ans qui voudraient se prĂ©senter comme maĂźtres d’apprentissage devront aussi se faire inscrire Ă  cette mairie, en indiquant leur profession. Nous faisons appel, en mĂȘme temps, aux professeurs de langues nous prĂȘter leur concours pour cet enseignement nouveau.

Les membres de la commission pour l’organisation de l’enseignement,

EUG. ANDRÉ, E. DACOSTA, J. MANIER, RAMA, E. SANGLIER.

ApprouvĂ© par le dĂ©lĂ©guĂ© Ă  l’enseignement,

ED. VAILLANT.

Paris, le 6 mai 1871.

Manifeste du ComitĂ© central de l’Union des femmes pour la dĂ©fense de Paris et les soins aux blessĂ©s

Au nom de la rĂ©volution sociale que nous acclamons, au nom de la revendication des droits du travail, de l’égalitĂ© et de la justice, l’Union des femmes pour la dĂ©fense de Paris et les soins aux blessĂ©s proteste de toutes ses forces contre l’indigne proclamation aux citoyennes, parue et affichĂ©e avant-hier, Ă©manant d’un groupe anonyme de rĂ©actionnaires. Ladite proclamation porte que les femmes de Paris en appellent Ă  la gĂ©nĂ©rositĂ© de Versailles et demandent la paix Ă  tout prix.

La générosité de lùches assassins !

Une conciliation entre la libertĂ© et le despotisme, entre le peuple et ses bourreaux! Non, ce n’est pas la paix, mais bien la guerre Ă  outrance que les travailleuses de Paris viennent rĂ©clamer! Aujourd’hui, une conciliation serait une trahison !

Ce serait renier toutes les aspirations ouvriĂšres, acclamant la rĂ©novation sociale absolue, l’anĂ©antissement de tous les rapports juridiques et sociaux existant actuellement, la suppression de tous les privilĂšges, de toutes les exploitations, la substitution du rĂšgne du travail Ă  celui du capital, en un mot, l’affranchissement du travailleur par lui-mĂȘme !

Six mois de souffrances et de trahison pendant le siÚge, six semaines de lutte gigantesque contre les exploiteurs coalisés, les flots de sang versés pour la cause de la liberté, sont nos titres de gloire et de vengeance! La lutte actuelle ne peut avoir pour issue que le triomphe de la cause populaire.

Paris ne reculera pas, car il porte le drapeau de l’avenir. L’heure suprĂȘme a sonnĂ©.

Place aux travailleurs, arriĂšre Ă  leurs bourreaux!

Des actes, de l’énergie !

L’arbre de la libertĂ© croĂźt arrosĂ© par le sang de ses ennemis !

Toutes unies et rĂ©solues, grandies et Ă©clairĂ©es par les souffrances que les crises sociales entraĂźnent toujours Ă  leur suite, profondĂ©ment convaincues que la Commune, reprĂ©sentante des principes internationaux et rĂ©volutionnaires des peuples, porte en elle les germes de la rĂ©volution sociale, les femmes de Paris prouveront Ă  la France et au monde qu’elles aussi sauront, au moment du danger suprĂȘme, — aux barricades, sur les remparts de Paris, si la rĂ©action forçait les portes, – donner comme leurs frĂšres leur sang et leur vie pour la dĂ©fense et le triomphe de la Commune, c’est-Ă -dire du peuple ! Alors, victorieux, Ă  mĂȘme de s’unir et de s’entendre sur leurs intĂ©rĂȘts communs, travailleurs et travailleuses, tous solidaires, par un dernier effort anĂ©antiront Ă  jamais tout vestige d’exploitation et d’exploiteurs !

Vive la RĂ©publique sociale et universelle !

Vive le travail !

Vive la Commune!

Paris, le 6 mai 1871.

La Commission exécutive du Comité central, LE MEL, JACQUIER, LEFÈVRE, LELOUP, DMITRIEFF.

Le bureau de poste restante Ă  Saint Denis

Pour satisfaire aux exigences du public, Theisz autorise des agences particuliĂšres Ă  transporter, moyennant paiement, les correspondances aux bureaux de Saint-Denis et de Vincennes. On sait qu’il y a des agents secrets qui franchissent les lignes prussiennes pour expĂ©dier le courrier dans des boĂźtes aux lettres jusqu’à dix lieues Ă  la ronde, mais c’est dangereux. En outre, le courrier venant de province s’entasse Ă  Versailles sans possibilitĂ© de distribution dans Paris.

Les agences privĂ©es ont offert leurs services moyennant un supplĂ©ment de 15 c ou 25 c. La principale et quasi officielle est celle de M. Moreau, 10, rue Geoffroy-Marie. D’autres fonctionnent plus ou moins efficacement, les Messageries Meuret et Cie, Paul SĂ©gar Bruer et Cie, Agence Havard, Victor Beuchet et Fils, etc. Un transporteur, employĂ© Ă  la gare du Nord, voyage tous les jours de Paris Ă  St-Denis, transportant les lettres recueillies dans Paris.

Ce bureau de Saint Denis s’est installĂ©e dans la CafĂ© parisien , car le bureau de poste ordinaire n’est pas adaptĂ©. Une large cloison percĂ©e de guichets alphabĂ©tiques occupe ce cafĂ©, devant des couloirs sont amĂ©nagĂ©s. Un factionnaire prussien maintient la fiel d’attente pour limiter Ă  20-25 personnes l’accĂšs aux guichets.

Du cÎté des clubs

Église Notre-Dame-de-la-Croix

Le 17 avril le monument a Ă©tĂ© envahi et un club de femmes s’y est installĂ© le soir mĂȘme, convoquant les « citoyennes dĂ©vouĂ©es Ă  la cause du peuple ». Parmi les oratrices et les habituĂ©es, Paule Mink et Nathalie Le Mel Marceline Adolphe, de Catherine Bourlard, de la femme DaniĂšre, d’AdĂšle Masiot, de Marguerite PrĂ©vost, etc. TrĂšs peu d’hommes assistent aux rĂ©unions et de façon Ă©pisodique. À la sĂ©ance du 25 avril on avait proposĂ© d’aller assassiner Thiers. Il a fonctionnĂ© sans interruption jusqu’à aujourd’hui, date Ă  laquelle le vicaire, l’abbĂ© Tassy, en obtient la fermeture par la Commune. Lors de sa derniĂšre sĂ©ance Ă  cet endroit, le club a votĂ© la mort de l’archevĂȘque et de tous les otages.
Maitron

Dans l’église Saint-Leu-Saint-Gilles

S’est ouvert aujourdhui un nouveau club. La premiĂšre sĂ©ance est prĂ©sidĂ©e par Boilot. Le prĂ©sident met Ă  l’ordre du jour la proposition « faut-il fusiller les riches, ou simplement leur faire rendre ce qu’il ont volĂ© au peuple ? »

En bref

■ Le ministĂšre du commerce fait appel aux charcutiers saleurs pour la prĂ©paration de la salaison des lards et jambons. Ils sont invitĂ©s Ă  se prĂ©senter au ministĂšre de l’agriculture et du
commerce.

■ La commission vĂ©rifie le dĂ©bit de la viande au marchĂ© libre de boucherie des halles et dans les quatre boucheries de Montmartre

■ Plusieurs petits ballons, porteurs de proclamations de la Commune, se sont Ă©levĂ©s dans la journĂ©e de la place de l’HĂŽtel-de-Ville.

En débat

Il y a encore du chemin à faire pour que les femmes jouent le rîle qu’elles souhaitent !

Tribune parue dans La Sociale, signĂ©e AndrĂ© LĂ©o (AndrĂ© LĂ©o est le pseudonyme de LĂ©odile Champseix, 47 ans, Ă©crivaine, socialiste et fĂ©ministe)

AVENTURES DE NEUF AMBULANCIÈRES À LA RECHERCHE D’UN POSTE DE DÉVOUEMENT

Dans chaque arrondissement de Paris, on le sait, des groupes de citoyennes dĂ©vouĂ©es et courageuses se sont formĂ©es pour aider Ă  la dĂ©fense de Paris. Les unes s’occupent de prĂ©parer Ă  nos combattants, gĂ©nĂ©ralement trĂšs mal nourris, des aliments chauds et sains; les autres vont sur le champ de bataille porter aux blessĂ©s et aux mourants des soins immĂ©diats; d’autres enfin, les mĂȘmes pour la plupart s’inscrivent pour se porter — s’il y a lieu — derriĂšre les barricades, afin d’y protester par leur prĂ©sence contre la violation de la citĂ© par une armĂ©e de bandits, et afin de doubler, par leur nombre et leur courage les forces des combattants — le bras Ă©tant assez fort quand le cƓur est ferme.

— On sait aussi, d’autre part, qu’il y a dans Paris un trĂšs grand nombre de rĂ©publicains, trĂšs forts en logique, et que cet amour des femmes pour la RĂ©publique indigne et dĂ©sole. Les faits de ce genre, que l’histoire, Ă  d’autres Ă©poques, enregistre comme hĂ©roĂŻques, leur semblent admirables dans le passĂ©, mais tout Ă  fait inconvenants et ridicules aujourd’hui.

Ceci posé, le récit commence:

Un groupe de citoyennes du 17e arrondissement, munies d’une commission de la municipalitĂ©, portant la croix rouge, et conduites par une dĂ©lĂ©guĂ©e du comitĂ©, franchirent, le 2 mai, la porte de Clichy et se rendirent prĂšs du commandant du 34e bataillon pour lui offrir leurs services. Convenablement accueillies, quatre d’entre elles restĂšrent Ă  ce poste, oĂč l’on jugea qu’un plus grand nombre n’était pas nĂ©cessaire, et les autres reprirent leur marche pour se rendre Ă  Levallois.

Le chemin qu’elles suivaient cĂŽtoyait quelques batteries, d’oĂč l’on tirait de temps en temps. Bien qu’il y eĂ»t ce jour-lĂ  un ralentissement marquĂ© des hostilitĂ©s, plusieurs fois, devant ces batteries, des balles sifflĂšrent Ă  leurs oreilles et firent voler quelques Ă©clats de pierre en frappant contre les murs.

Pas une de ces citoyennes ne montra de crainte; Ă  peine pressĂšrent-elles le pas, et celle qui les conduisait put s’assurer qu’elles n’avaient point, en s’engageant, trop prĂ©sumĂ© de leur courage.

A Levallois, le commandant s’efforçant d’ĂȘtre poli, ne marqua guĂšre que de l’indiffĂ©rence pour la mission des RĂ©publicaines. Les ambulances, les blessĂ©s, il ne savait pas, il ne s’occupait pas de ces choses-lĂ . Il y avait bien quelque part une directrice d’ambulances, nommĂ©e par la Commune, et le chirurgien-major, mais oĂč?
 C’était aux voyageuses de chercher Ă  le savoir. De renseignements en renseignements, d’étapes en Ă©tapes, elles firent inutilement beaucoup de chemin, et aboutirent enfin Ă  Neuilly, Ă  l’état-major du gĂ©nĂ©ral Dombrowski.

C’est lĂ  que le sens de ces hĂ©sitations, de ces fins de non recevoir, s’accusa enfin nettement.

A l’ambulance, un chirurgien polonais, dĂ©ployant une amabilitĂ© suspecte, conduit les ambulanciĂšres, en leur affirmant que le gĂ©nĂ©ral sera charmĂ© de les voir. Or, est-il vrai qu’un ordre avait paru la veille proscrivant la prĂ©sence des femmes aux ambulances.

Au seuil de l’habitation du gĂ©nĂ©ral, les citoyennes rencontrent un homme galonnĂ©, entourĂ© d’autres officiers.

Parlé-je au général Dombrowski, demanda la déléguée.

L’homme galonnĂ© a le sentiment de son importance, il ne rĂ©pond pas Ă  cette question, et n’en prend pas moins le droit de dĂ©cider sur la demande qui lui est soumise. Il renvoie les citoyennes au Palais de l’Industrie.

Nous marchons depuis quatre heures, lui rĂ©pond la dĂ©lĂ©guĂ©e. Nous sommes sur le lieu oĂč on a besoin de nos services; on parle d’un engagement pour cette nuit. Mission nous est donnĂ©e par un comitĂ© reconnu, et par la municipalitĂ© de notre arrondissement. Tant de formalitĂ©s et d’obstacles sont plus qu’inutiles. Paris, la rĂ©volution, ont-ils donc Ă  leur service trop de dĂ©vouements ?

Nouveau refus, plus formel, de l’officier supĂ©rieur, qui se retire. Un jeune officier, encouragĂ© par la sĂ©cheresse de son supĂ©rieur, se croit le droit d’impertinence, et adresse aux citoyennes une plaisanterie de mauvais goĂ»t. Il s’attire cette rĂ©ponse qu’en venant au milieu des dĂ©fenseurs de Paris, elles avaient cru s’adresser Ă  des hommes sĂ©rieux.

Ils Ă©taient lĂ , en effet, les hommes sĂ©rieux, mais seulement dans la foule des gardes nationaux qui assistaient d’un air indignĂ© Ă  ce colloque.

— Citoyenne, dit l’un d’eux Ă  la dĂ©lĂ©guĂ©e, venez, il y a lĂ  d’autres citoyennes Ă  qui vous devez parler.
Elle le suit.

A deux pas de là, dans une petite chambre au rez-de-chaussée, trois femmes sont occupées à préparer leur repas. On se reconnaßt et des exclamations joyeuses retentissent. Une de ces femmes est Louise Michel.

Elle a quittĂ© Issy quand l’attaque est devenue plus vive Ă  Neuilly.

Son costume n’a plus rien que de fĂ©minin.

— Qu’avez-vous fait de votre fusil?

— Oh! il n’était pas Ă  moi.

— Et l’on ne pouvait en fournir un Ă  celle de qui l’on a dit qu’elle Ă©tait le meilleur des combattants d’Issy?

— Ah! si l’on me permettait seulement de secourir nos blessĂ©s! Mais vous ne sauriez croire que d’obstacles, que de taquineries, que d’hostilitĂ©!


Le mĂȘme garde national revient en courant.

— Citoyenne! on chasse vos compagnes; on les emmùne!

Oui, ces femmes venues pour servir, au pĂ©ril de leur vie, la RĂ©volution et ses dĂ©fenseurs, on les faisait reconduire par des hommes armĂ©s, comme des coupables. Leur indignation Ă©tait vive, profonde. NaĂŻvement, elles se croyaient humiliĂ©es d’un pareil traitement, sans rĂ©flĂ©chir que l’odieux et l’humiliation n’en revenaient qu’à ceux qui l’avaient ordonnĂ©. Les soldats comprenaient mieux.

— Citoyennes, c’est nous qui sommes honteux. Mais nous sommes forcĂ©s d’obĂ©ir.

— Tenez, ne me dites pas votre numĂ©ro, ça ne vous ferait pas honneur. Nous demandons le nom du chef qui avait donnĂ© cet ordre.

— Son nom, nous ne le savons pas, c’est le prĂ©vĂŽt de l’état-major de
 Nous allons ĂȘtre mitraillĂ©s tout Ă  l’heure, et beaucoup d’entre nous, sans doute, souffriront faute de secours.
Et tout le long de l’avenue, interpellant leurs camarades:

— Dites donc, vous autres, voilà de braves citoyennes qui venaient pour vous secourir, et voilà comment elles sont reçues.

Et l’indignation Ă©tait partout la mĂȘme.

Aux portes, les geĂŽliers et leurs prisonniĂšres se sĂ©parĂšrent en Ă©changeant de cordiales poignĂ©es de main. Ailleurs aussi bien qu’à Neuilly, dans tout ce voyage aux avants-postes, nous avons pu constater ce double sentiment trĂšs marquĂ©: du cĂŽtĂ© des officiers et des chirurgiens, sauf exception, une absence de sympathie, qui varie de la sĂ©cheresse Ă  l’insulte; du cĂŽtĂ© des gardes nationaux, un respect, une fraternitĂ©, mĂȘlĂ©s souvent Ă  une Ă©motion sincĂšre. Ces braves, qui eux se battent obscurĂ©ment pour leur foi, sans ambition et sans rĂ©compense, croient au dĂ©vouement et l’honorent. Nous en avons recueilli des preuves touchantes: en passant prĂšs d’une batterie, dans un chemin oĂč sifflaient les balles:

— Ah! citoyennes, c’est beau, c’est bien ce que vous faites là !

Et l’honnĂȘte figure de celui qui parlait ainsi Ă©tait Ă©clairĂ©e de cette expression qui dit plus que la parole. En effet, pour le citoyen qui dĂ©fend son droit et son foyer, la prĂ©sence de la femme est une joie, une force. Elle double son courage et son enthousiasme, en lui apportant ces soins matĂ©riels, ce secours moral dont il se sent parfois cruellement privĂ©. La femme au champ de bataille, dans la guerre pour le droit, c’est la certitude dans la foi; c’est l’ñme de la citĂ© disant au soldat : Je suis avec toi. Tu fais bien.

En somme, et malgrĂ© l’insulte brutale faite Ă  nos enrĂŽlĂ©es du dĂ©vouement, l’impression que nous avons rapportĂ©e de cette excursion est profondĂ©ment heureuse car, Ă  cĂŽtĂ© de cet esprit bourgeois et autoritaire, si Ă©troit et si mesquin, qui se trouve encore malheureusement chez beaucoup de chefs, Ă©clate chez nos soldats-citoyens le sentiment vif, Ă©levĂ©, profond de la vie nouvelle. Ils croient, eux, aux grandes forces qui sauvent le monde, et les acclament au lieu de les proscrire. Ils sentent le droit de tous dans leur droit, ils sentent que la RĂ©volution actuelle est l’expansion des facultĂ©s ardentes et gĂ©nĂ©reuses, trop longtemps comprimĂ©es, et qu’ils s’indignent de voir comprimer encore. Le peuple, enfin, est prĂȘt pour les destinĂ©es. Tandis que la plupart des chefs ne sont encore que
 des militaires, les soldats sont bien des citoyens.

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Source: Contretemps.eu