Avril 23, 2021
Par Contretemps
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À l’occasion des 150 ans de la Commune de Paris, Contretemps publie du 18 mars au 4 juin une lettre quotidienne rĂ©digĂ©e par Patrick Le Moal, donnant Ă  voir ce que fut la Commune au jour le jour

***

L’essentiel de la journĂ©e

À l’ouest

La canonnade a Ă©tĂ©  encore plus intense qu’à l’ordinaire. Les positions bougent peu, perdues un moment, elles sont reprises ensuite. La lutte, commencĂ©e dĂšs le matin, c’est prolongĂ©e jusqu’à 7h30 du soir. C’est toujours Ă  Neuilly et aux abords du parc de Villiers de se concentrent les combats.

TĂ©moignage – Catulle MendĂšs, 30 ans, romancier hostile Ă  la Commune

C’est justement parce que les  hommes qu’ils envoient Ă  la mort se battent avec un hĂ©roĂŻque courage, que nous en voulons aux membres de la Commune. Qu’il soient maudits de dilapider de la sorte la richesse morale de Paris ! Qu’ils soient maudits d’employer au service d’une mauvaise cause les admirables forces dont le hasard d’une Ă©meute triomphante leur permet de disposer ! [
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Sur le boulevard Bineau
. un enfant de 17 ans, clairon de son mĂ©tier, marchait en tĂȘte de sa compagnie qui avait Ă©tĂ© chargĂ©e d’aller occuper une barricade abandonnĂ©e par les Versaillais. Quand je dis qu’il marchait, je me trompe, la vĂ©ritĂ© est que, prĂ©cĂ©dant les gardes nationaux d’une centaine de pas, il faisait la roue, le saut pĂ©rilleux et autres exercices familiers au clowns et au gavroches. Il arriva ainsi devant la barricade, lui fit un pied de nez, s’élança, et en quatre bonds, retomba de l’autre cĂŽtĂ© sur les mains. Mais la barricade n’était pas abandonnĂ©e !

Le petit clairon fut immĂ©diatement cernĂ© par un assez grand nombre de lignards, qui se dissimulaient derriĂšre les pavĂ©s et les sacs de terre pour envelopper la compagnie quand elle viendrait, sans dĂ©fiance, occuper la position. Les chassepots s’abaissĂšrent vers le pauvre gamin et un sergent lui dit :

– Si tu fais un pas, si tu pousses un cri, on te tue !

Que fit le clairon ? Il se prĂ©cipita vers le haut de la barricade, et hurla de toute la force de ses poumons :

– N’entrez pas, il y a quelqu’un !

Puis il retomba percé de quatre balles, mais sa compagnie était sauvée.

Un autre coin du tableau, plus horrible. C’était sur l’avenue des Ternes. Un convoi mortuaire passait. Le cercueil, portĂ© par deux hommes, il Ă©tait tout petit, un cercueil d’enfant. DerriĂšre marchaient un ouvrier en blouse, le pĂšre sans doute, et quelques amis. C’était fort triste, mais ce qui suivit fut abominable. Un obus arrivĂ© du Mont-ValĂ©rien tomba sur la petite boĂźte funĂšbre, et, en Ă©clatant, jeta au visage du pĂšre, des dĂ©bris de planche, d’os et de chair. Le cadavre avait Ă©tĂ© broyĂ© en mĂȘme temps que son enveloppe. Massacrer la mort! Il faut avouer que les obusiers sont des destructeurs ingĂ©nieux et raffinĂ©s.

Au sud

Les troupes versaillaises en nombre ont attaquĂ© nos tranchĂ©es, les  assaillants ont Ă©tĂ© repoussĂ©s, les mitrailleuses les ont mis en dĂ©route. L’armĂ©e de Versailles fait usage de balles explosibles.

La Commune Ă©crit

Il y a eu hier un grand conseil de guerre Ă  Versailles. Tous les gĂ©nĂ©raux y assistaient. Il s’agissait d’examiner la question de savoir s’il fallait t’attaquer immĂ©diatement Paris ou diffĂ©rer encore cette attaque GĂ©nĂ©rale.

La majoritĂ© a Ă©tĂ© pour l’ajourner n’étant pas encore assez sĂ»r des troupes elle a Ă©tĂ© d’avis d’attendre qu’elles aient Ă©tĂ© encore un peu plus mordues par les balles des fĂ©dĂ©rĂ©s. Monsieur Thiers objecta que l’ajourner Ă©tait dangereux Ă  cause de l’état des esprits en province, et insista pour l’attaque gĂ©nĂ©rale Ă  brefs dĂ©lais .

Les généraux auraient fini par se rallier à son opinion.

À la recherche de nouvelles armes pour la Commune

Le Docteur Parisel, Ă©lu du VIIĂšme, a demandĂ© la crĂ©ation d’un service pour mettre au service de la dĂ©fense les moyens que peut donner la science. « Il y a des poisons de diverses natures, des moyens de destruction puissants, des aĂ©rostats et mĂȘme des produits alimentaires, dont le service de la Guerre pourrait tirer les effets les plus dĂ©cisifs. Ainsi, par quelques-uns de ces moyens, vous pourriez faire sauter le Mont-ValĂ©rien sans qu’il en coĂ»tĂąt la mort d’aucun de nos soldats Â».

Appel est fait aux artificiers et aux ouvriers spĂ©ciaux pour la prĂ©paration des fusĂ©es percutantes des obus, les inventeurs d’engins de guerre offensive ou dĂ©fensive peuvent adresser leurs plans, modĂšles ou descriptions. Les chimistes, constructeurs-mĂ©caniciens, fabricants de revolvers ou de fusils qui veulent du travail, peuvent se prĂ©senter Ă  l’hĂŽtel des travaux publics, Ă  la dĂ©lĂ©gation scientifique.

Les citoyens qui connaĂźtraient des dĂ©pĂŽts de produits chimiques, machines, aĂ©rostats, appareils divers appartenant Ă  l’État ou Ă  la ville, sont priĂ©s, d’en faire la dĂ©claration Ă  la dĂ©lĂ©gation scientifique hĂŽtel des travaux publics.

Les dĂ©tenteurs de pĂ©trole sont tenus de faire la dĂ©claration par Ă©crit de leur stock, Ă  la mĂȘme adresse et dans les trois jours.

Ces derniers jours, les ateliers Cail ont lancĂ© une nouvelle canonniĂšre nommĂ©e la Voltigeuse, les ateliers de l’avenue Trudaine ont livrĂ© dix-huit mitrailleuses toutes neuves.

Le Journal Officiel publie les longues listes des gardes nationaux prisonniers Ă  l’Île d’Aix, et celle des blessĂ©s et des dĂ©cĂšs des derniers combats.

La Commune autorise le citoyen Rastoul, inspecteur gĂ©nĂ©ral des ambulances, Ă  organiser un service spĂ©cial pour faire procĂ©der l’inhumation, aux frais de la Commune et aprĂšs un dĂ©lai de quarante-huit heures, des gardes nationaux dĂ©cĂ©dĂ©s dans les ambulances. Ceux dont l’identitĂ© ne sera pas reconnue seront photographiĂ©s.

Les prussiens avec Versailles

Dans Paris Journal, on apprend qu’à Juvisy, une reconnaissance de l’armĂ©e française a rencontrĂ© une reconnaissance prussienne, qui a informĂ© les versaillais que sept soldats de ligne fraternisaient avec les insurgĂ©s parisiens. Les versaillais ont cernĂ© la maison et les ont tous arrĂȘtĂ©s et emmenĂ©s Ă  Versailles.

À quand la suspension des combats pour Ă©vacuer Neuilly ?

De nouvelles dĂ©marches sont entreprises par les dĂ©lĂ©guĂ©s de la Ligue d’Union rĂ©publicaine afin d’obtenir une suspension des combats pour permettre aux habitants de Neuilly de se dĂ©rober aux bombardements qui, depuis quinze jours, les contraignent Ă  se rĂ©fugier dans leurs caves. Le gouvernement de Versailles autorise deux membres de la Ligue Ă  servir de parlementaires.

Le dĂ©lĂ©guĂ© Ă  la guerre, aprĂšs en avoir confĂ©rĂ© avec la Commission exĂ©cutive, « dans un but strict d’humanitĂ© Â»  consent Ă  la suspension d’armes, Ă  Neuilly, « Ă  l’effet de faire rentrer

dans Paris les femmes, enfants, vieillards, en un mot les non combattants qui, enfermĂ©s dans Neuilly, sont victimes innocentes de la lutte Â» dĂšs lors que la suspension d’armes maintienne strictement le statu quo. Il ne reste plus qu’à dĂ©signer les dĂ©lĂ©guĂ©s de la Ligue qui se chargeront de cette trĂȘve.

Les municipalitĂ©s des communes des arrondissements de Saint-Denis et de Sceaux, rĂ©unies au nombre de trois cents personnes environ, Ă  Vincennes,ont joint leurs voix aux exhortations Ă  la conciliation  :

L’AssemblĂ©e des maires, adjoints et conseillers municipaux des communes suburbaines de la Seine, navrĂ©e de la guerre civile actuelle, rĂ©clame une suspension d’armes. Elle affirme pour toutes les communes la revendication des franchises municipales avec l’élection, par les conseils, de tous les maires et adjoints, et demande l’installation dĂ©finitive de la RĂ©publique en France. Elle proteste contre l’envahissement et le bombardement, dont plusieurs communes de la Seine sont victimes, et fait appel Ă  l’humanitĂ© pour la cessation des hostilitĂ©s. L’AssemblĂ©e surtout demande qu’il n’y ait pas de reprĂ©sailles.

Les francs maçons à Versailles

Une dĂ©lĂ©gation maçonnique, porteuse d’un mandat adoptĂ© Ă  l’unanimitĂ©, afin d’obtenir un armistice pour l’« Ă©vacuation des villages bombardĂ©s Â», et « demander Ă©nergiquement la paix Ă  Versailles, basĂ©e sur le programme de la Commune, le seul qui puisse amener la paix dĂ©finitive Â», est allĂ©e voir Thiers aujourd’hui. Lorsqu’elle s’est rĂ©fĂ©rĂ©e devant lui aux institutions communales de 1791, il a rĂ©pondu « Ah !, vous voulez revenir aux folies de nos pĂšres ! Â» Et comme les dĂ©lĂ©guĂ©s francs maçons, angoissĂ©s, lui demandent s’il est rĂ©solu Ă  sacrifier Paris, Monsieur Thiers a rĂ©pondu cyniquement « il y aura quelques maisons de trouĂ©es, quelques personnes tuĂ©es, mais force restera Ă  la loi ! Â»

La sĂ©paration de l’Église et de l’État dans les ambulances

Des gardes nationaux blessés ont eu à se plaindre, dans certaines ambulances, des propos des religieuses qui les soignaient. Il a été décidé de faire appel, pour les remplacer, au dévouement de femmes laïques. Cette mesure a donné lieu, de la part des réactionnaires, à des remarques malveillantes.

Le docteur Rousselle, chargĂ© de l’administration des ambulances publie la note suivante :

ConsidĂ©rant que la Commune a dĂ©crĂ©tĂ© la sĂ©paration de l’Église et de l’État, et que, d’autre part, il importe de laisser toute libertĂ© Ă  chaque citoyen de vivre et de mourir selon sa croyance, s’il en a une, j’ai fait enlever des salles d’ambulances tout insigne religieux, de n’importe quel culte ; j’en ai interdit l’entrĂ©e aux membres de toutes les sectes ou corporations religieuses, tout en procurant immĂ©diatement au blessĂ©, qui en ferait la demande, la visite du ministre de sa religion, curĂ©, pasteur, pope ou rabbin.

J’ai surtout eu soin d’écarter des blessĂ©s ces visites fatigantes de gens qui, sous prĂ©texte de religion, viennent dĂ©moraliser les blessĂ©s, et ajouter aux souffrances physiques des tortures morales, abusant de la dĂ©pression de toutes leurs facultĂ©s pour leur arracher une faiblesse, leur faisant un crime du grand combat soutenu au nom du droit et de la RĂ©publique universelle, au point de les faire presque rougir de leur glorieuses blessures.

Administration des postes

Le dĂ©lĂ©guĂ© de la Commune, chargĂ© de la direction gĂ©nĂ©rale des postes, a trouvĂ© du fait de la fuite du citoyen Rampont et de la quasi totalitĂ© des cadres un service dĂ©sorganisĂ©, d’autant que le blocage de tous les courriers par Versailles complique encore les Ă©changes avec la province.
Un compte rendu du Conseil d’administration indique qu’à part quelques rares exceptions, les commis faisaient dĂ©faut, alors que bon nombre d’agents tertiaires se prĂ©sentaient au travail. Les rares agents fidĂšles Ă  leurs devoirs ont constituĂ© « une cheville ouvriĂšre relativement importante Â».

Le service a Ă©tĂ© renouvelĂ© Ă  la hĂąte grĂące Ă  des concours divers et prĂ©cieux. Il a Ă©tĂ© possible de faire face au plus pressĂ©, de rouvrir en quelques heures les bureaux entravĂ©s et d’offrir au public des agents pour lui rĂ©pondre.

ZĂ©phirin Camelinat, nommĂ© Directeur de la Monnaie par la Commune le 3 avril dernier, a trouvĂ©  un trĂ©sor de guerre pour faire face aux premiers besoins : 636 000 timbres Ă  1 centime , 4200 timbres de 4ctes, 45 000 de 10 ctes, et 79 500 de 80 ctes. Il avait Ă©galement retrouvĂ© dans un atelier les planches gravĂ©es destinĂ©es Ă  l’impression des timbres. Il a envoyĂ© acheter du papier spĂ©cial Ă  AngoulĂȘme qui a Ă©tĂ© rapportĂ© en contrebande Ă  Paris. Il commence Ă  imprimer de nouveaux timbres Ă  partir d’aujourd’hui !

DĂ©lĂ©gation Ă  l’enseignement

Les municipalitĂ©s sont invitĂ©es Ă  se mettre en rapport Ă  cet effet avec le citoyen dĂ©lĂ©guĂ© Ă  l’éducation, Edouard Vaillant, et Ă  lui adresser au plutĂŽt un rapport dĂ©taillĂ© sur l’état de l’enseignement dans leurs arrondissements.

Il fait Ă©galement appel Ă  toutes les personnes qui ont Ă©tudiĂ© la question de l’enseignement intĂ©gral et professionnel pour qu’elles communiquent par Ă©crit leurs projets de rĂ©forme.

Mairie du IIIe Arrondissement

ÉCOLES LAÏQUES

Citoyens,

Ce que vous rĂ©clamiez avec nous depuis si longtemps, ce que les hommes du 4 septembre nous avaient refusĂ©,  l’instruction purement laĂŻque, est un fait accompli pour notre arrondissement ;

Par notre sollicitude et les soins de la commission d’enseignement, la direction des trois Ă©coles congrĂ©ganistes des rues Ferdinand-Berthoud, Neuve-Bourg-l’AbbĂ© et de BĂ©arn, est, Ă  partir de ce jour, confiĂ©e Ă  des instituteurs laĂŻques.

Nous espĂ©rons, pour l’avenir de notre pays, que ces instituteurs formeront des citoyens instruits de leurs droits et de leurs devoirs envers la RĂ©publique.

Paris, le 23 avril 1871.

Les membres de la Commune, ANT. ARNAUD, DEMAY, CLOVIS DUPONT, PINDY

Ce n’est pas le seul arrondissement dans lequel la mairie a rouvert les Ă©coles abandonnĂ©es par les congrĂ©ganistes, ou expulsĂ© les frĂšres qui Ă©taient restĂ©s.

Celle du XXe habille et nourrit les enfants. La dĂ©lĂ©gation du IVe dit : « Apprendre Ă  l’enfant Ă  aimer et Ă  respecter ses semblables, lui inspirer l’amour de la justice, lui enseigner qu’il doit s’instruire en vue de l’intĂ©rĂȘt de tous, tels sont les principes de morale sur lesquels reposera dĂ©sormais l’éducation communale. Â».

Partout on appelle les instituteurs des Ă©coles Ă  employer exclusivement la mĂ©thode expĂ©rimentale et scientifique, celle qui part toujours de l’exposition des faits physiques, moraux, intellectuels.

Constitution du jury d’accusation pour les otages

La Commune a adoptĂ©,Ă  l’issue d’un dĂ©bat animĂ©, le dĂ©cret relatif Ă  la constitution du jury d’accusation prĂ©vu par le dĂ©cret sur les otages du 5 avril.

MalgrĂ© le fait que ce dĂ©cret concerne une juridiction spĂ©ciale, dans une situation rĂ©volutionnaire, sa rĂ©daction montre le souhait des membres de la Commune d’affirmer les prĂ©occupations humanistes d’un Ă©tat de droit, d’une justice dĂ©mocratique, assurant les droits des accusĂ©s. Il s’agit Ă©galement de limiter le pouvoir autoritaire que Raoul Rigault et les blanquistes exercent a l’ex-prĂ©fecture de police.

Ce jury doit permettre de dĂ©terminer avec prĂ©cision ceux des dĂ©tenus auxquels le dĂ©cret des otages pourrait s’appliquer.

La Commune de Paris,

ConsidĂ©rant que si les nĂ©cessitĂ©s de salut public commandent l’institution de juridictions spĂ©ciales, elles permettent aux partisans du droit d’affirmer les principes d’intĂ©rĂȘt social et d’équitĂ©, qui sont supĂ©rieurs Ă  tous les Ă©vĂ©nements :

Le jugement par les pairs;

L’élection des magistrats;

La liberté de la défense;

DÉCRÈTE :

Art. 1er. Les jurĂ©s seront pris parmi les dĂ©lĂ©guĂ©s de la garde nationale Ă©lus Ă  la date de la promulgation du dĂ©cret de la Commune de Paris qui institue le jury d’accusation.

Art. 2. Le jury d’accusation se composera de quatre sections, comprenant chacune douze jurĂ©s tirĂ©s au sort, en sĂ©ance publique de la Commune de Paris, convoquĂ©e Ă  cet effet. Les douze premiers noms sortis de l’urne composeront la premiĂšre section du jury. Il sera tirĂ© en outre, pour cette section, huit noms de jurĂ©s supplĂ©mentaires, et ainsi de suite pour les autres sections. L’accusĂ© et la partie civile pourront seuls exercer le droit de rĂ©cusation.

Art. 3. Les fonctions d’accusateur public seront remplies par un procureur de la Commune et par quatre substituts, nommĂ©s directement par la Commune de Paris.

Art.4. Il y aura auprÚs de chaque section un rapporteur et un greffier, nommés par la commission de justice.

Art. 5. L’accusĂ© sera citĂ© Ă  la requĂȘte du procureur de la Commune; il y aura au moins un dĂ©lai de vingt-quatre heures entre la citation et les dĂ©bats.

L’accusĂ© pourra faire citer, mĂȘme aux frais du trĂ©sor de la Commune tous tĂ©moins Ă  dĂ©charge. Les dĂ©bats seront publiĂ©s. L’accusĂ© choisira librement son dĂ©fenseur mĂȘme en dehors de la corporation des avocats. Il pourra proposer toute exception qu’il jugera utile Ă  sa dĂ©fense.

Art. 6. Dans chaque section, les jurĂ©s dĂ©signeront eux-mĂȘmes leur prĂ©sident pour chaque audience. A dĂ©faut de cette Ă©lection, la prĂ©sidence sera dĂ©volue par la voie du sort.

Art. 7. AprĂšs la nomination du prĂ©sident, les tĂ©moins Ă  charge et Ă  dĂ©charge seront entendus. Le procureur de la Commune ou ses substituts soutiendront l’accusation. L’accusĂ© et son conseil proposeront la dĂ©fense. Le prĂ©sident du jury ne rĂ©sumera pas les dĂ©bats.

Art. 8. L’examen terminĂ©, le jury se retirera dans la chambre de ses dĂ©libĂ©rations. Les jurĂ©s recevront deux bulletins de vote portant : le premier, ces mots : L’accusĂ© est coupable ; le second, ces mots : L’accusĂ© n’est pas coupable.

Art. 9. AprĂšs sa dĂ©libĂ©ration, le jury rentrera dans la salle d’audience. Chacun des jurĂ©s dĂ©posera son bulletin dans l’urne; le scrutin sera dĂ©pouillĂ© par le prĂ©sident ; le greffier comptera les votes et proclamera le rĂ©sultat du scrutin. L’accusĂ© ne sera dĂ©clarĂ© coupable qu’à la majoritĂ© de huit voix sur douze.

Art. 10. Si l’accusĂ© est dĂ©clarĂ© non coupable, il sera immĂ©diatement relaxĂ©.

Art. 11. Toutes les citations devant le jury et toutes notifications quelconques pourront ĂȘtre faites par les greffiers des sections du jury d’accusation. Elles seront libellĂ©es sur papier libre et sans frais.

Paris, le 22 avril 1871

L’instauration de magistrats Ă©lus par le peuple, en l’occurrence  parmi les gardes nationaux est une mesure importante. Avrial proposait que le jury soit choisi parmi l’ensemble des Ă©lecteurs. Protot rĂ©pond que si le principe de l’élection des magistrats par le suffrage universel doit ĂȘtre la loi de l’avenir ; en l’espĂšce, nous nous adresserons Ă  la garde nationale, les citoyens les plus intelligents et les plus dĂ©vouĂ©s Ă  notre cause.

L’accusĂ© et la partie civile ont la possibilitĂ© d’exercer la rĂ©cusation des membres du jury.

Bergeret libéré

La commission chargĂ©e de l’enquĂȘte sur l’arrestation du gĂ©nĂ©ral Bergeret auquel il avait Ă©tĂ© reprochĂ©, alors que son poste lui avait Ă©tĂ© retirĂ©, d’avoir crĂ©e des embarras Ă  son successeur prĂ©sente son rapport, qui conclut Ă  la proposition de mise en libertĂ©. Elle est adoptĂ©e Ă  l’unanimitĂ©, sous les applaudissements. Le citoyen Bergeret, libĂ©rĂ©, prend la parole pour dire : « La Commune avait jugĂ© Ă  propos de me mettre en Ă©tat d’arrestation, et elle vient de me faire mettre en libertĂ©. Je tiens Ă  dĂ©clarer que je n’apporte ici aucun sentiment d’amertume, mais au contraire, mon dĂ©vouement tout entier. Â»

TĂ©moignage / jugement

Elie reclus, 44 ans, journaliste

La commune siĂ©geant Ă  l’HĂŽtel de Ville est manifestement au-dessous de sa tĂąche. Elle manque de sujets, comme disait naguĂšre le dĂ©lĂ©guĂ© Arnold, et, comment on fait toujours en pareil cas, elle s’embarrasse d’une foule de sujets qui ne la regardent pas, la critique ou la suspension des journaux par exemple. Les sujets sont gĂ©nĂ©ralement mĂ©diocres, donc ils rĂ©clament l’omnipotence, obligĂ© d’improviser ce qu’ils ignorent, il prononcent dictatorialement sur des difficultĂ©s dont ils n’avaient qu’à ne pas s’occuper. Il se dĂ©jugent, font, dĂ©font et refont. Les attributions de leur commission paraissent trop flottantes, les mĂȘmes personnages vont de l’une Ă  l’autre. Et dans ce chaos d’affaires on ne sait trop ce qui doit ĂȘtre dĂ©cidĂ© par la commune entiĂšre siĂ©geant Ă  l’HĂŽtel de Ville, par la commission spĂ©ciale, par le dĂ©lĂ©guĂ© qui est Ă  sa tĂȘte. On ne voit pas la division du travail caractĂ©ristique de l’ordre. Le mĂȘme membre de la commune est censĂ© faire 36 choses entre en 36 endroits. Comment ces pauvres gens peuvent-ils dormir ? En dehors de leurs fonctions Ă  la guerre, Ă  la justice, aux Ă©coles, au marchĂ©, ils sont encore administrateurs de l’arrondissement dans lequel ils ont Ă©tĂ© nommĂ©s, les uns siĂšgent dans leurs ministĂšres, les autres dans leur mairies au 20 coins de Paris, et, par consĂ©quent, il est impossible d’instituer Ă  l’hĂŽtel de ville une direction unique, sachant prendre une moyenne judicieuse entre la douceur qui est absolument nĂ©cessaire et l’audacieuse vigueur qui est non moins indispensable. Issus du hasard ils n’ont pas su encore se fusionner en un tout homogĂšne, on n’ose pas mĂȘme dire qu’il aient rĂ©ussi Ă  se constituer une majoritĂ© et une minoritĂ©, c’est un assemblage plus ou moins bizarre de fusionneurs, de communistes,d’individualistes, d’athĂ©es, de matĂ©rialistes, de spiritualistes, de catholiques avec quelques jĂ©suites parmi, d’ouvriers, de fractions rivales de l’Internationale, de millionnaires ou de pauvres diables. Nous avons tant et tant d’individus faisant partie de la commune. Nous n’avons pas une commune.

Du cÎté des clubs

Club de la Salle Ragache

Il existe depuis longtemps, il permet toutes sortes de rĂ©unions. Le 26 fĂ©vrier dernier, c’était tous les dĂ©lĂ©guĂ©s de la compagnie du 15e. Le 7 mars, une rĂ©union plus large avec pour ordre du jour l’union de la Garde nationale et des DĂ©fenseurs de Paris habitant la province.

Le 16 mars c’était une rĂ©union de tous les officiers, sous-officiers et 10 gardes nationaux dĂ©lĂ©guĂ©s de chaque compagnie du XVe arrondissement « pour traiter des questions de la plus grand importance ». Elle est prĂ©sidĂ©e par Pierre Soler, avec Alphonse comme assesseur, LĂ©on Angevin comme secrĂ©taire, et Emmanuel ChauviĂšre. Ce dernier propose l’élection de dĂ©lĂ©guĂ©s.

Le 3 avril,  la vice-prĂ©sidente du club de la Boule-Noire, BĂ©atrice Excoffon, qui y «  dĂ©blatĂ©rait sans cesse contre les prĂȘtres et les religieuses Â», qui avait rĂ©quisitionnĂ© au 32, rue des Acacias (XVIIe arr.) un appartement pour y installer le comitĂ© de vigilance formĂ© sous ses auspices, se joignit au dĂ©filĂ© des femmes qui marchaient sur Versailles. Elles se rĂ©unissent salle Ragache et BĂ©atrix, remplaçant la prĂ©sidente Ă©puisĂ©e, dit que le groupe Ă©tait trop nombreux pour aller Ă  Versailles, mais proposa de soigner les blessĂ©s,  s’écriant « Nous sommes assez nombreuses pour aller soigner les blessĂ©s ».

Ce soir, s’y tient la rĂ©union du cercle des Jacobins (section de Vaugirard de l’AIT).

Ce soir, deux autres rĂ©unions :

– Le ComitĂ© central provisoire de l’Union des femmes pour la dĂ©fense de Paris et les soins aux blessĂ©s convoque les citoyennes patriotes dĂ©vouĂ©es Ă  la cause du peuple pour sa 6e rĂ©union publique Ă  l’école des filles Ă  Batignolles Ă  8h00

– RĂ©union des citoyennes rĂ©publicaines du 18e arrondissement salle de La Boule Noire boulevard Rochechouart Ă  Montmartre.

En bref

■ Le dĂ©sarmement des bataillons bonapartistes continue, dans le neuviĂšme arrondissement, ordre est donnĂ© au 6Ăšme bataillon de rendre les armes.

■ Affiche apposĂ©e dans le XVĂšme arrondissement, pour apporter son concours Ă  l’autoritĂ© militaire : « considĂ©rant que l’ivrognerie est une des causes les plus actives de dĂ©sordre et d’indiscipline, et qu’il y a urgence de remĂ©dier Ă  cet Ă©tat de choses, la municipalitĂ© du XVĂšme arrondissement  arrĂȘte qu’il est expressĂ©ment interdit Ă  tout dĂ©bitant de boissons, de servir aucuns liquides alcooliques Ă  un citoyen quelconque en Ă©tat d’ivresse, et que ces dĂ©bitants seront rendus responsables pour tout citoyen qui sera constatĂ© en Ă©tat d’ivresse sortant de leur Ă©tablissement Â».

■  La presse hostile Ă  la Commune engage une campagne contre le dĂ©cret interdisant le travail de nuit des boulangers ; Le Petit Journal, le plus lu en France, puisqu’il tire Ă  400 000 exemplaires, se prend d’un soudain besoin de soutenir les ouvriers, et publie une lettre d’un vidangeur :

Monsieur le directeur du Petit Journal,

Je viens d’apprendre que la commune venait de dĂ©crĂ©ter que les boulangers ne devraient travailler que le jour. Alors nous, vidangeurs, Ă©tant des hommes comme les boulangers, nous dĂ©sirons travailler de mĂȘme le jour. En consĂ©quence, Monsieur, sachant votre journal un des plus rĂ©pandu, je viens comme dĂ©lĂ©guĂ© de la vidange, vous priĂ©s de vouloir bien insĂ©rer cette lettre de votre estimable journal, qu’on puisse faire droit Ă  notre demande. J’ai l’honneur de vous saluer SĂ©dilly

■ Gustave Maroteau a publiĂ© un article incendiaire dans La Montagne qui se conclut ainsi :

« Nous biffons Dieu!

Les chiens ne vont plus se contenter de regarder les Ă©vĂȘques, ils les mordront; nos balles ne s’aplatiront pas sur les scapulaires; pas une croix ne s’élĂšvera pour nous maudire le jour oĂč l’on fusillera l’archevĂȘque Darboy.

Il faut que M. Thiers le sache ; il faut que M. Favre, le marguillier, ne l’ignore pas.

Nous avons pris Darboy comme otage et, si l’on ne nous rend point Blanqui, il mourra.
La Commune l’a promis et, si elle hĂ©sitait, le peuple tiendrait le serment pour elle.
Et ne l’accusez pas!
— Que la justice des tribunaux commence, disait Danton au lendemain des massacres de Septembre, et le peuple cessera


 Ah! j’ai bien peur pour monseigneur l’archevĂȘque de Paris. Â»

Nouvelles du Havre

La municipalitĂ© du Havre, elle-mĂȘme, a envoyĂ© Ă  Versailles et Ă  Paris, une dĂ©lĂ©gation pour offrir sa mĂ©diation entre le gouvernement de Thiers et la Commune de Paris :

« Convaincu que, pour se relever, la France a besoin de paix et d’ordre ; considĂ©rant que la RĂ©publique et la franchise communale sont les deux points principaux rĂ©clamĂ©s de toutes parts
, le conseil municipal dĂ©sirait faire tous les efforts pour arrĂȘter une lutte fratricide qui mettait en pĂ©ril la France et la RĂ©publique


Les dĂ©lĂ©guĂ©s du Havre se dĂ©clarĂšrent convaincus que si Versailles voulait traiter avec la Commune, celle-ci ne s’v refuserait pas ; mais BerthĂ©my Saint-Hilaire, secrĂ©taire de Thiers, rĂ©pliqua vivement que si les insurgĂ©s refusaient de faire leur soumission, il faudrait triompher d’eux par la force
 Â».

La tentative d’apaisement ne put donc se poursuivre.

En dĂ©bat : la Commune, quelle forme d’État ?

Paris n’est pas une Commune comme une autre, elle concentre les institutions politiques d’un État particuliĂšrement centralisĂ©, et des entreprises comme la sociĂ©tĂ© mĂ©tallurgique Cail[1], la sociĂ©tĂ© Godillot[2], l’armurerie Lefaucheux[3], des banques, des sociĂ©tĂ©s d’assurance, les compagnies de chemin de fer, etc ..toutes entreprises capitalistes qui se dĂ©veloppent dans un cadre national en s’appuyant sur un Ă©tat qu’elles contrĂŽlent et des institutions qui assurent leur domination. Ce que permettait l’Empire, ce que peut permettre une rĂ©publique Ă  la mode Thiers et consorts, mais que ne permettra jamais un pouvoir populaire dans lequel les dignitaires de l’État disparaissent, les privilĂšges traditionnels et les indemnitĂ©s de ces privilĂšges sont abolis, dans lequel les fonctions publiques cessent d’ĂȘtre la propriĂ©tĂ© privĂ©e des commis de ces capitalistes.

Seul les Internationaux, malgrĂ© leurs dĂ©saccords, se prĂ©occupent de ce que pourrait ĂȘtre l’État (ou non-Etat) futur. Le travail est difficile, mais les rĂ©flexions sur ce que pourrait ĂȘtre un gouvernement ou un non-gouvernement existent[4]. Nostag, le secrĂ©taire correspondant de la section d’lvry-Bercy, s’appuie sur Rousseau qui ne voyait de gouvernement dĂ©mocratique possible que dans «un Ă©tat trĂšs petit ou le peuple soit facile a rassembler » N’est-ce pas l’annonce des Communes et de leur fĂ©dĂ©ration ? Goulle, blanquiste internationaliste, identifie «la forme de l’an II» Ă  «la fixation du but de l’État par le prolĂ©tariat Â».

Serraillier, Ă©missaire du Conseil gĂ©nĂ©ral de Londres, pense que l’État doive assez longtemps continuer, pour aider la classe ouvriĂšre :

«En ce moment ou la classe ouvriĂšre vient de faire son apparition sur la scĂšne politique, nous ne croyons pas inutile de rappeler les obligations de l’État envers les travailleurs. [
] D’ailleurs la diversitĂ© d’opinions sur le rĂŽle de l’État, dont quelques soi-disant socialistes ont demandĂ© la suppression, nous fait un devoir d’insister. [
] Tout d’abord, nous croyons qu’il incombe a l’État d’aider et de faciliter le dĂ©veloppement des associations corporatives, en leur fournissant le moyen d’acquĂ©rir les instruments de travail. [
] Ce qu’il faut, c’est l’intervention de l’État par tous les moyens en son pouvoir, la ou l’individu est impuissant a se procurer une existence digne d’un citoyen
 ».

Bertin, ouvrier fondeur, secrĂ©taire de la Commission du Travail et de l’échange :

« la Commune n’est pas seulement l’autonomie administrative, mais encore et surtout l’affirmation du pouvoir souverain, c’est-a-dire le droit entier, absolu, pour le groupe communal de se donner ses propres lois, de crĂ©er son organisme politique comme un moyen pouvant rĂ©aliser le but suprĂȘme de la RĂ©volution, a savoir l’affranchissement du travail, l’abolition des monopoles et privilĂšges, de la bureaucratie, de la fĂ©odalitĂ© industrielle, agioteuse et capitaliste
 Â»

Frankel: «Il est le devoir d’un Etat, d’un pouvoir, d’intervenir dans l’intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral de la sociĂ©tĂ©, il serait absurde de se contenter d’ĂȘtre le tĂ©moin d’un duel entre ouvrier et patron, car l’état n’a pas de raison d’ĂȘtre s’il n’est pas pour rendre des services aux faibles.» A court terme, pour le prĂ©sent, tous sont d’accord que la nouvelle Commune doit d’abord Ɠuvrer pour ceux qui forment le «parti des deshĂ©ritĂ©-es».

Il y a donc de vrais dĂ©bats sur cette question cruciale : Etat, non-Etat, gouvernement, non-gouvernement ? Penser le problĂšme Ă  long terme est compliquĂ© dans les circonstances actuelles, mais il est essentiel de travailler Ă  dĂ©couvrir ensemble, par la pratique, quelle peut ĂȘtre la forme politique nouvelle du gouvernement, du pouvoir social, socialiste, qui permet l’émancipation des travailleurs par eux-mĂȘmes.

Notes

[1]Spécialisée dans la construction de locomotives, de ponts de chemin de fer, implantée à Paris et aussi ailleurs en Europe, elle a pendant la guerre mit à la disposition du gouvernement ses trois mille ouvriers, ses fonderies de fer et de cuivre et ses ateliers de construction. Les usines ont fourni des canons, des obus, des boßtes à mitraille, des cartouches, des locomotives blindées, etc.

[2]Ce patron bonapartiste emploie prĂšs de 2000 ouvriers Ă  la confection de matĂ©riel militaire, de vĂȘtements et de chaussures, avec

[3]Elle emploie un millier d’ouvriers à Paris, mais a aussi une usine en Belgique

[4]Voir les articles de Jacques Rougerie

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Source: Contretemps.eu