Juin 3, 2021
Par Contretemps
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À l’occasion des 150 ans de la Commune de Paris, Contretemps publie du 18 mars au 4 juin une lettre quotidienne rĂ©digĂ©e par Patrick Le Moal, donnant Ă  voir ce que fut la Commune au jour le jour

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L’essentiel de la journĂ©e

L’hommage à Blanqui

Grande et superbe manifestation, cent mille, peut-ĂȘtre plus, socialistes, rĂ©publicains et libres penseurs parisiens ont suivi les obsĂšques d’Auguste Blanqui, le « vieux Â», au PĂšre-Lachaise. DerriĂšre un corbillard disparaissant sous les fleurs, la population ouvriĂšre de Paris Ă©tait lĂ , dans la rue, aux fenĂȘtres.

Ont pris la parole pour lui rendre hommage, un de ses plus fidÚles partisans, Eudes, et Louise Michel, récemment rentrée de déportation.

Editorial du Figaro, journal conservateur

Les funĂ©railles de Blanqui se sont passĂ©es sans incident notable : on y a revu ce qu’on appelle l’armĂ©e de la RĂ©volution, c’est-Ă -dire beaucoup de badauds conduits par quelques Ă©nergumĂšnes. Cela ne prouve pas, Ă  vrai dire, que nous devions ĂȘtre absolument rassurĂ©s, car la composition du personnel rĂ©volutionnaire a toujours Ă©tĂ© la mĂȘme, mais il a paru Ă©vident, Ă  tous ceux qui ont vu rouler cette tourbe de jobards du boulevard d’Italie au PĂšre-Lachaise, que l’intransigeance n’a pas en main de quoi mener un grand pays comme la France. Elle peut surprendre, ainsi que cela est arrivĂ© en 1871 ; le garder, non ! Dans l’état de diffusion des capitaux et des valeurs, l’intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral empĂȘche la durĂ©e d’un Ă©tat violent comme celui de la Commune ; on a sans doute Ă  redouter des journĂ©es, des tentatives qui rĂ©ussiront assez longtemps peut-ĂȘtre, pour faire beaucoup de ruines et de victimes, mais il est permis de supposer que ces Ă©tats violents ne dureront pas. Les bandes qui exploitent le cercueil de Blanqui n’ont pas plus de programmes ni d’idĂ©es qu’il n’en avait lui-mĂȘme ; c’est en quoi elles sont fort infĂ©rieures aux opportunistes : ceux-ci n’ont pas d’idĂ©es non plus, mais ils ont pour eux un mot magique qui couvre tout, excuse tout, sauve tout : ils sont la RĂ©publique, et la France croit encore Ă  ce mot-lĂ . – Grande puissance de l’orviĂ©tan.

Francis Magnard

Louise Michel prenant la parole devant la tombe de Blanqui

C’est toute une page de l’histoire des luttes pour la rĂ©publique dĂ©mocratique et sociale qui se ferme avec la disparition de « l’EnfermĂ© Â». Ce combattant emprisonnĂ© durant plus de trente annĂ©es de sa vie, l’inventeur de la fameuse formule « Ni Dieu ni maĂźtre Â», Ă©tait admirable pour son inflexibilitĂ©, sa droiture et sa passion, son refus du jeu politique institutionnel, parlementaire. Son refus du dĂ©terminisme historique l’a conduit Ă  toujours chercher les points de rupture politique, persuadĂ© que la conquĂȘte du pouvoir politique est la clef de l’émancipation sociale. Mais son opposition irrĂ©conciliable au capitalisme, c’est l’histoire de petits groupes conspiratifs animĂ©s d’un volontarisme rĂ©volutionnaire Ă  toute Ă©preuve qui ont marquĂ© les luttes de classes de ce dernier demi-siĂšcle, mais aussi mis en Ă©vidence ses limites, parce qu’ils ne pensaient pas la nature des transformations Ă©conomiques et sociales dĂ©cisives Ă  mettre en Ɠuvre. Ce rĂ©volutionnaire de la premiĂšre moitiĂ© du siĂšcle a cependant marquĂ© de son empreinte toutes ces luttes. Une souscription parmi les ouvriers parisiens est ouverte pour l’érection d’un monument sur sa tombe.

La longue bataille pour l’amnistie

Ces obsĂšques ont permis Ă  toutes celles et tous ceux qui ont bĂ©nĂ©ficiĂ© de l’amnistie de s’y retrouver. Mais cela a Ă©tĂ© le fruit d’une trĂšs longue bataille.

DĂšs septembre 1871, quelques dĂ©putĂ© rĂ©publicains reprĂ©sentant les grandes villes avaient timidement Ă©voquĂ© la possibilitĂ© d’une amnistie, au-delĂ  du pardon : l’oubli. C’en Ă©tait trop pour l’AssemblĂ©e versaillaise. Lorsqu’elle se disperse en dĂ©cembre 1875, elle a repoussĂ© toutes les propositions d’amnistie, et seulement transfĂ©rĂ© quelques dĂ©portĂ©s de la presqu’üle Ducos Ă  l’üle des Pins, abrĂ©gĂ© quelques termes d’emprisonnement et mĂȘme accordĂ© six cents remises de peines parmi les plus lĂ©gĂšres. Il restait toujours des milliers de dĂ©portĂ©-es en Nouvelle CalĂ©donie.

Lorsque la IIIĂšme rĂ©publique a Ă©tĂ© instaurĂ©e en fĂ©vrier 1875, on aurait pu espĂ©rer que l’élection en fĂ©vrier 1876 d’une assemblĂ©e majoritairement rĂ©publicaine (295 rĂ©publicains sur 533 siĂšges) et d’un sĂ©nat oĂč les monarchistes n’avaient qu’une petite majoritĂ© (154 sur 300 siĂšges) allait changer radicalement la situation. D’autant que la dissolution imposĂ©e par Mac-Mahon en mai 1877 s’était traduit par une AssemblĂ©e Ă  la majoritĂ© rĂ©publicaine encore plus nette (314 siĂšges sur 514).

Les rĂ©publicains pour les grĂąces, pas l’amnistie

AprĂšs les Ă©lections un convoi de dĂ©portĂ©s allait partir puisque les condamnations continuent Ă  tomber. Victor Hugo demande l’ajournement du dĂ©part jusqu’à la dĂ©cision des chambres, une pĂ©tition en quelques jours recueille 100 000 signatures. La question de l’amnistie devient centrale. Les Ă©tablissements pĂ©nitentiaires de France renfermaient Ă  ce moment seize cents condamnĂ©s de la Commune et le nombre des dĂ©portĂ©s s’élevait Ă  quatre mille quatre cents environ.

Cinq propositions de loi sont prĂ©sentĂ©es. Seule cette de Raspail demande l’amnistie pleine et entiĂšre. Les autres n’acceptaient pas l’amnistie pour les crimes qualifiĂ©s de droit commun par les conseils de guerre, ce qui comprenait les articles de journaux par exemple. Par 372 voix contre 50 l’AssemblĂ©e refusa l’amnistie pleine et entiĂšre en s’en rapportant Ă  la clĂ©mence du Gouvernement, aux grĂąces. Toutes les propositions furent enterrĂ©es. Quelques condamnĂ©s par contumace qui s’étaient aventurĂ©s en France sur l’espoir des premiers jours ont Ă©tĂ© repris, et leurs peines confirmĂ©es.

On mit donc en place une commission des grĂąces. Sur ses propositions, Mac-Mahon gracia des condamnĂ©s qui en avaient pour cinq ou six semaines et libĂ©ra deux ou trois morts. En mai 1877, la Nouvelle-CalĂ©donie n’avait rendu que deux cent cinquante Ă  trois cents dĂ©portĂ©s, dont les peines Ă©taient seulement commuĂ©es.

La rĂ©publique refuse toujours l’amnistie totale

Le prĂ©sident Mac-Mahon dĂ©missionne le 30 janvier 1879 et est remplacĂ© par le bourgeois bon teint Jules Grevy, premier prĂ©sident rĂ©publicain. Le sĂ©nat passe lui aussi Ă  majoritĂ© rĂ©publicaine. Gambetta dĂ©clare alors : « Nous sommes en rĂ©publique ! Â»

Les dĂ©cisions symboliques se succĂšdent : la Marseillaise devient l’hymne national[1], les chambres rentrent Ă  Paris, au Palais Bourbon et au Luxembourg, le 14 juillet devient la fĂȘte nationale[2]
 mais rien sur l’amnistie !

Il y avait encore mille cents condamnĂ©s en Nouvelle-CalĂ©donie et cinq Ă  six cents contumaces en exil ; le reste avait Ă©tĂ© graciĂ© aprĂšs une moyenne de sept ans de dĂ©portation ou d’exil.

L’extrĂȘme-gauche ne pouvait moins faire que de rĂ©clamer l’entiĂšre amnistie. Des dĂ©putĂ©s sont dĂ©cidĂ©s Ă  conserver en dĂ©portation « cette Ă©cume des grandes villes qui est toujours prĂȘte au pillage Â», « ces insurgĂ©s de profession Â». L’amnistie plĂ©niĂšre fut encore repoussĂ©e par 350 voix contre 99, et seuls furent amnistiĂ©s les graciĂ©s dans le dĂ©lai de trois mois. Le SĂ©nat vota la grĂące-amnistie des trois mois, comptant sur le ministĂšre pour exclure les « dangereux ou indignes Â», seule une amnistie partielle fut votĂ©e.

Prosper-Olivier Lissagaray, 33 ans, journaliste

Les premiers convois de CalĂ©doniens arrivĂšrent en septembre 79 Ă  Port-Vendres, oĂč ils furent reçus avec enthousiasme par les comitĂ©s rĂ©publicains de la rĂ©gion. Louis Blanc, qui faisait une tournĂ©e dans le Midi, leur ouvrit les petits bras dont il les menaçait jadis. « Soyez les bienvenus ! s’écria-t-il ; si l’on avait eu le sentiment de la justice, vous ne seriez point partis ! Â» Et comme une loge maçonnique lui offrait une couronne : « Laissez-moi partager cet hommage avec ceux qui ont plus combattu que moi et plus souffert Â» — il eĂ»t pu ajouter « par moi Â». A Paris, des comitĂ©s spĂ©ciaux attendaient les amnistiĂ©s : ComitĂ© central, ComitĂ© socialiste. DĂšs 71, il s’était formĂ© Ă  Paris un comitĂ© de secours pour les familles des dĂ©tenus politiques, alimentĂ© par des souscriptions, des dons, des allocations du conseil municipal. Les dĂ©putĂ©s de l’ExtrĂȘme-Gauche s’étaient, pour mĂ©nager leur clientĂšle Ă©lectorale, jetĂ©s dans ce ComitĂ© central qui, en 77, avait reçu 272 163 francs et secouru prĂšs de trois mille familles. En dehors de ce ComitĂ© quasi officiel, il existait un ComitĂ© socialiste tout Ă  fait indĂ©pendant des dĂ©putĂ©s de l’ExtrĂȘme-Gauche ; ce ComitĂ© recevait aussi des souscriptions et put rendre des services aux CalĂ©doniens pour lesquels le conseil municipal avait encore votĂ© cent mille francs. On les voyait descendre des wagons, secouĂ©s encore par les cinq mois d’une traversĂ©e soumise Ă  la discipline pĂ©nitentiaire, le teint basanĂ©, coiffĂ©s d’étranges chapeaux Ă  larges ailes, vĂȘtus de blouses, quelques-uns enveloppĂ©s dans une couverture, le bidon ou la musette en bandouliĂšre, hĂ©sitants et promenant des regards inquiets. Ravis quand un cri appelait, que s’ouvraient les bras d’une femme, d’un enfant, d’un ami, et douces coulaient les larmes ; mais le pauvre oubliĂ© qui cherche et ne voit rien venir, ni celle qui n’a pas eu le courage d’attendre, ni les vieux qui sont morts, d’un pas lourd il quitte le quai de la gare, va oĂč il peut, jusqu’à ce qu’un camarade de convoi le hĂšle, l’amĂšne au ComitĂ© de secours oĂč il prend un repas, reçoit une petite piĂšce d’or et repart essaimer dans ce Paris qui ne le connaĂźt plus le dĂ©sespoir des Ă©ternels vaincus .

Les témoignages sur les bagnes calédoniens

Petit Ă  petit la rĂ©alitĂ© de ces bagnes est largement connue, d’abord par les six Ă©vadĂ©s qui font parvenir les premiers tĂ©moignages sur les horreurs calĂ©doniennes en France. Mais c’est encore plus impressionnant lorsqu’elles sont expliquĂ©es par toutes celles et tous ceux qui rentrent et cela ne fait qu’augmenter l’exaspĂ©ration.

La déportation et le bagne ont concerné 3859 communeux et communeuses, partis dans 20 voyages.

L’enfer avait trois cercles.

Sur la presqu’üle de Ducos, Ă©troite langue de terre sans eau ni verdure, avec quelques huttes en paille, pour les « dĂ©portations en enceinte fortifiĂ©e Â», 805 hommes et 6 femmes.

Sur l’üle des pins, plateau au centre dĂ©solĂ©, oĂč rien n’était prĂȘt pour accueillir les « dĂ©portĂ©-es simples Â», 2795 hommes et 13 femmes.

Le bagne de l’üle de Nou pour 240 galĂ©riens.
L’immense majoritĂ© des dĂ©tenu-es n’avait aucune ressource, peu de vĂȘtements, pas de savon, de tabac, d’eau de vie pour couper l’eau saumĂątre, des victuailles immangeables.

MalgrĂ© ces conditions, les dĂ©portĂ©-es travaillaient, dans de grands travaux, comme artisans, certains eurent des concessions sur des terrains infertiles ; mais tout cela ne suffisait pas. Les morts survinrent.

 Camp de dĂ©portĂ©s

Le premier fut l’instituteur Verdure, membre de la Commune, Ă  qui on avait refusĂ© l’ouverture d’une Ă©cole au prĂ©texte qu’elle serait un club dĂ©guisĂ©. Huit cent dĂ©portĂ©s suivirent son cercueil couvert de fleurs. En 1875, Gustave Maroteau, qui avait Ă©tĂ© condamnĂ© pour deux articles, meurt Ă  25 ans au bagne de l’üle Nou.

Au bagne de Nou, les déportés sont maltraités par les droits communs et les gardes chiourmes, la moindre faute sanctionnée par les fers, le mitard et fréquemment le fouet.

AprĂšs l’évasion de Grousset, Jourde, Rochefort, BalliĂšre, Pain et Granthille le 20 mars 1874 et leur retour en Europe avec une souscription, les conditions se durcissent encore.

La pression populaire augmente encore : les dĂ©portĂ©-es ne sont pas oubliĂ©-es

La presse, les rĂ©unions publiques crĂ©Ăšrent une telle agitation de sympathie pour les condamnĂ©s de la Commune que le 22 janvier 80, l’ExtrĂȘme-Gauche dĂ©pose une nouvelle demande d’amnistie totale.

L’amnistie, ainsi renvoyĂ©e Ă  beaucoup de lustres, fut une nouvelle fois enterrĂ©e par 316 votes contre 115.

L’anniversaire du 18 Mars avait Ă©tĂ© cĂ©lĂ©brĂ© dans beaucoup de quartiers de Paris et en province. Le 23 mai 1880, pour l’anniversaire de la Semaine sanglante, une foule de Parisiens va porter des couronnes au PĂšre-Lachaise. Le prĂ©fet de police Andrieux fait charger, arrĂȘter les manifestants. Moins d’un mois aprĂšs, le 20 juin, Belleville, dans la circonscription de Gambetta, malgrĂ© Gambetta, choisit pour conseiller municipal Trinquet, ce combattant si vaillant Ă  la Commune, lors de son procĂšs et au bagne.

Gambetta comprit enfin qu’il fallait fermer cette plaie, d’autant qu’il voulait inaugurer en grande pompe le 14 Juillet comme fĂȘte nationale. Enfin l’amnistie pleine et entiĂšre fut votĂ©e. La commission sĂ©natoriale repoussa le projet. Mais cette fois, le Gouvernement gracia tou-tes les condamnĂ©s le 10 juillet 1880.

Les proscrits peu Ă©loignĂ©s purent, le 14 Juillet, mĂȘler leur joie Ă  celle de Paris ; il fallut attendre cinq mois encore le retour des hĂąves CalĂ©doniens, 541 hommes et 9 femmes dont Louise Michel.

En neuf années, les grùces, les lois, la mort avaient libéré toutes les victimes de Versailles.

L’accueil de Louise Michel

Le retour des dĂ©portĂ©-es est l’occasion de monter la solidaritĂ© toujours active envers les communeux et communeuses. Accueillie d’abord Ă  Dieppe Ă  son arrivĂ©e en France, son arrivĂ©e Ă  la gare Saint Lazare le 9 novembre dernier Ă©tait triomphale. L’attendaient Georges ClĂ©menceau, Louis Blanc et Rochefort, et une foule de plusieurs milliers de personnes.

L’institutrice montmartroise a Ă©tĂ© sur tous les fronts et la droiture dont elle a fait preuve dans toute sa dĂ©tention en a fait une personne essentielle.

Alors qu’elle avait miraculeusement Ă©chappĂ© Ă  la mort durant la semaine sanglante, elle s’est livrĂ©e aux versaillais pour faire libĂ©rer sa mĂšre qui avait Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©e Ă  sa place. JugĂ©e en dĂ©cembre 1871, elle a fait face Ă  ses accusateurs en faisant une dĂ©fense de la rĂ©volution, qui lui valut d’ĂȘtre condamnĂ©e Ă  la dĂ©portation perpĂ©tuelle dans une enceinte fortifiĂ©e. TransportĂ© en Nouvelle CalĂ©donie en 1873 en mĂȘme temps que Rochefort et Nathalie Le Mel, et incarcĂ©rĂ©e sur la presque’üle Ducos. Lorsque sa peine fut commuĂ©e en dĂ©portation simple, elle enseigna Ă  NoumĂ©a.

En bref, quelques dates

25 dĂ©cembre 1875 – transfert des cendres des gĂ©nĂ©raux Le comte et Thomas dans le monument funĂšbre Ă©levĂ© aux frais de l’état au PĂšre Lachaise suite Ă  l’adoption de la loi du 26 mars 1871 par l’AssemblĂ©e de Versailles.

4 avril 1876 : abrogation de la loi sur l’état de siĂšge 
 fin d’une situation qui a durĂ© cinq ans.

Juillet 1879 – le Gouvernement, qui siĂ©geait toujours Ă  Versailles, rentre Ă  Paris.

20 mars 1880 – DĂ©cret ordonnant la dissolution de la Compagnie de JĂ©sus, la fermeture de 261 couvents, et l’exil des 5600 jĂ©suites sous trois mois.

21 dĂ©cembre 1880 – loi instituant l’enseignement public secondaire des jeunes filles.

16 juin 1881 – loi instituant la gratuitĂ© totale de l’enseignement primaire dans les Ă©coles publiques.

Finalement les propriĂ©taires ont prĂ©sentĂ© 10 000 demandes d’indemnisation pour les rĂ©parations dont une part significative concerne les cheminements tracĂ©s dans les immeubles par l’armĂ©e versaillaise

Le tourisme des ruines a pris un essor Ă©tonnant. Il existe pour les parisien-nes, mais aussi pour les Ă©tranger-es, dans des voyages organisĂ©s par l’agende Cook. Des guides sont Ă©ditĂ©s[3]

Les déporté-es et la révolte kanak de 1878[4]

Les dĂ©portĂ©-es sont dans un pays dĂ©vastĂ© par la colonisation qui se fait par l’expropriation des terres et des richesses Ă  la population kanake.

En rĂ©action, une insurrection embrase la grande terre qui va durer un an, faire 220 morts colons et prĂšs de 2000 kanaks, et d’importants dĂ©placements de population.

Seule la centaine de condamnĂ©-es travaillant sur la grande terre est en contact avec la population kanake. Les rapports entre les kanaks et les dĂ©portĂ©s sont emprunts de mĂ©fiance, d’ignorance, souvent les condamnĂ©s aux travaux forcĂ©s ne voient que leur « cannibalisme Â» et leur rĂŽle dans la chasse aux Ă©vadĂ©s.

Les dĂ©portĂ©-es sont informĂ©-es de la rĂ©volte par les Ă©chos des combats, les journaux des dĂ©portĂ©s qui suivent les Ă©vĂ©nements, dĂ©battent de sa lĂ©gitimitĂ©. Certains dĂ©portĂ©s pensent nĂ©cessaire de sĂ©curiser la colonie, contre d’autres qui reconnaissent la dignitĂ© des indigĂšnes et le droit Ă  l’insurrection.

Certains demandent des armes pour se dĂ©fendre, mais seule une garde nationale de 80 dĂ©portĂ©s, commandĂ©e par Amouroux, est mise en place : l’autoritĂ© n’apprĂ©cie pas ces armes distribuĂ©es aux insurgĂ©s.

Louise Michel prend clairement le parti de soutenir la révolte kanake, isolée dans cette position radicale.

De retour en France certains d’entre eux comme Amouroux diront que les kanaks ont Ă  juste titre levĂ© l’étendard de la rĂ©volte contre la domination française, d’autres dĂ©nonceront la violence des vols des terres kanakes.

En débat

Tribune de Pierre Kropotkine

La commune de Paris

Le 18 mars 1871, le peuple de Paris se soulevait contre un pouvoir gĂ©nĂ©ralement dĂ©testĂ© et mĂ©prisĂ©, et proclamait la ville de Paris indĂ©pendante, libre, s’appartenant Ă  elle-mĂȘme. Ce renversement du pouvoir central se fit mĂȘme sans la mise en scĂšne ordinaire d’une rĂ©volution : ce jour, il n’y eut ni coups de fusil, ni flots de sang versĂ© derriĂšre les barricades. Les gouvernants s’éclipsĂšrent devant le peuple armĂ©, descendu dans la rue, la troupe Ă©vacua la ville, les fonctionnaires s’empressĂšrent de filer sur Versailles, emportant avec eux tout ce qu’ils pouvaient emporter. Le gouvernement s’évapora, comme une mare d’eau putride au souffle d’un vent de printemps, et le 19, Paris, ayant Ă  peine versĂ© une goutte du sang de ses enfants, se trouva libre de la souillure qui empestait la grande citĂ©. Et cependant la rĂ©volution qui venait de s’accomplir ainsi ouvrait une Ăšre nouvelle dans la sĂ©rie des rĂ©volutions, par lesquelles les peuple marchent de l’esclavage Ă  la libertĂ©. Sous le nom de Commune de Paris, naquit une idĂ©e nouvelle, appelĂ©e Ă  devenir le point de dĂ©part des rĂ©volutions futures.

Comme c’est toujours le cas pour les grandes idĂ©es, elle ne fut pas le produit des conceptions d’un philosophe, d’un individu, elle naquit dans l’esprit collectif, elle sortit du cƓur d’un peuple entier mais elle fut vague d’abord, et beaucoup parmi ceux-mĂȘmes qui la mettaient en rĂ©alisation et qui donnĂšrent leur vie pour elle, ne l’imaginĂšrent pas au dĂ©but telle que nous la concevons aujourd’hui ; ils ne se rendirent pas compte de la rĂ©volution qu’ils inauguraient, de la fĂ©conditĂ© du nouveau principe qu’ils cherchaient Ă  mettre en exĂ©cution. Ce fut seulement lors de l’application pratique que l’on commença Ă  en entrevoir la portĂ©e future, ce fut seulement dans le travail de la pensĂ©e qui s’opĂ©ra depuis, que ce nouveau principe se prĂ©cisa de plus en plus, se dĂ©termina et apparut avec toute sa luciditĂ©, toute sa beautĂ©, sa justice et l’importance de ses rĂ©sultats.

DĂšs que le socialisme eut pris un nouvel essor dans le courant des cinq ou six annĂ©es qui prĂ©cĂ©dĂšrent la Commune, une question surtout prĂ©occupa les Ă©laborateurs de la prochaine rĂ©volution sociale. C’était la question de savoir quel serait le mode de groupement politique des sociĂ©tĂ©s, le plus propice Ă  cette grande rĂ©volution Ă©conomique que le dĂ©veloppement actuel de l’industrie impose Ă  notre gĂ©nĂ©ration, et qui doit ĂȘtre l’abolition de la propriĂ©tĂ© individuelle et la mise en commun de tout le capital accumulĂ© par les gĂ©nĂ©rations prĂ©cĂ©dentes.

L’Association Internationale des Travailleurs donna cette rĂ©ponse. Le groupement, disait-elle, ne doit pas se borner Ă  une seule nation, il doit s’étendre par-dessus les frontiĂšres artificielles. Et bientĂŽt cette grande idĂ©e pĂ©nĂ©tra les cƓurs des peuples, s’empara des esprits. PourchassĂ©e depuis par la ligue de toutes les rĂ©actions, elle a vĂ©cu nĂ©anmoins, et dĂšs que les obstacles mis Ă  son dĂ©veloppement seront dĂ©truits Ă  la voix des peuples insurgĂ©s, elle renaĂźtra plus forte que jamais.

Mais, il restait à savoir quelles seraient les parties intégrantes de cette vaste Association ?

Alors, deux grands courants d’idĂ©es se trouvĂšrent en prĂ©sence pour rĂ©pondre Ă  cette question : l’État populaire d’une part, de l’autre, l’Anarchie.

[..]

La Commune de 1871 ne pouvait ĂȘtre qu’une premiĂšre Ă©bauche. NĂ©e Ă  l’issue d’une guerre, cernĂ©e par deux armĂ©es prĂȘtes Ă  se donner la main pour Ă©craser le peuple, elle n’osa se lancer entiĂšrement dans la voie de la rĂ©volution Ă©conomique, elle ne se dĂ©clara pas franchement socialiste, ne procĂ©da ni Ă  l’expropriation des capitaux ni Ă  l’organisation du travail ni mĂȘme au recensement gĂ©nĂ©ral de toutes les ressources de la citĂ©. Elle ne rompit pas non plus avec la tradition de l’État, du gouvernement reprĂ©sentatif, et elle ne chercha pas Ă  effectuer dans la Commune cette organisation du simple au complexe qu’elle inaugurait en proclamant l’indĂ©pendance et la libre fĂ©dĂ©ration des Communes. Mais il est certain que si la Commune de Paris eĂ»t vĂ©cu quelques mois encore, elle eĂ»t Ă©tĂ© poussĂ©e inĂ©vitablement, par la force des choses, vers ces deux rĂ©volutions. N’oublions pas que la bourgeoisie a mis quatre ans de pĂ©riode rĂ©volutionnaire pour arriver de la monarchie tempĂ©rĂ©e Ă  la rĂ©publique bourgeoise, et nous ne serons pas Ă©tonnĂ©s de voir que le peuple de Paris n’ait pas franchi d’un seul bond l’espace qui sĂ©pare la Commune anarchiste du gouvernement des pillards. Mais sachons aussi que la prochaine rĂ©volution qui, en France et certainement aussi en Espagne sera communaliste, reprendra l’Ɠuvre de la Commune de Paris lĂ  oĂč l’ont arrĂȘtĂ©e les assassins de Versailles.

[
]

D’oĂč vient cette force irrĂ©sistible qui attire vers le mouvement de 1871 les sympathies de toutes les masses opprimĂ©es ? Quelle idĂ©e reprĂ©sente la Commune de Paris ? Et pourquoi cette idĂ©e est-elle si attrayante pour les prolĂ©taires de tous pays, de toute nationalitĂ© ?

La rĂ©ponse est facile. La rĂ©volution de 1871 fut un mouvement Ă©minemment populaire. Faite par le peuple lui-mĂȘme, nĂ©e spontanĂ©ment au sein des masses, c’est dans la grande masse populaire qu’elle a trouvĂ© ses dĂ©fenseurs, ses hĂ©ros, ses martyrs, et c’est surtout ce caractĂšre canaille que la bourgeoisie ne lui pardonnera jamais. Et en mĂȘme temps, l’idĂ©e mĂšre de cette rĂ©volution -vague, il est vrai, inconsciente peut-ĂȘtre, mais nĂ©anmoins bien prononcĂ©e, perçant dans tous ses actes-, c’est 1’idĂ©e de la rĂ©volution sociale cherchant Ă  Ă©tablir enfin, aprĂšs tant de siĂšcles de luttes, la vraie libertĂ© et la vraie Ă©galitĂ© pour tous. C’était la rĂ©volution de « la canaille Â» marchant Ă  la conquĂȘte de ses droits.

On a cherchĂ©, il est vrai, on cherche encore Ă  dĂ©naturer le vrai sens de cette rĂ©volution et Ă  la reprĂ©senter comme une simple tentative de reconquĂ©rir l’indĂ©pendance de Paris et de constituer ainsi un petit État dans la France. Rien n’est moins vrai, cependant. Paris ne cherchait pas Ă  s’isoler de la France comme il ne cherchait pas Ă  la conquĂ©rir par les armes, il ne tenait pas Ă  se renfermer dans ses murs, comme un bĂ©nĂ©dictin dans un cloĂźtre, il ne s’inspirait pas d’un esprit Ă©triquĂ© de clocher. S’il rĂ©clamait son indĂ©pendance, s’il voulut empĂȘcher l’intrusion dans ses affaires de tout pouvoir central, c’est parce qu’il voyait dans cette indĂ©pendance un moyen d’élaborer tranquillement les bases de l’organisation future et d’accomplir dans son sein la rĂ©volution sociale, une rĂ©volution qui aurait transformĂ© complĂštement le rĂ©gime de la production et de l’échange, en les basant sur la justice, qui aurait modifiĂ© complĂštement les relations humaines en mettant sur le pied de l’égalitĂ©, et qui aurait refait la morale de notre sociĂ©tĂ©, en lui donnant pour base les principes de l’équitĂ© et de la solidaritĂ©.

L’indĂ©pendance communale n’était donc pour le peuple de Paris qu’un moyen, et la rĂ©volution sociale Ă©tait son but.

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L’indĂ©cision rĂ©gnait dans les esprits, et les socialistes eux-mĂȘmes ne se sentaient pas l’audace de se lancer Ă  la dĂ©molition de la propriĂ©tĂ© individuelle, n’ayant pas devant eux de but bien dĂ©terminĂ©. Alors on se laissa berner par ce raisonnement que les endormeurs rĂ©pĂštent depuis des siĂšcles. « Assurons-nous d’abord la victoire, on verra aprĂšs ce qu’on pourra faire. »

S’assurer d’abord de la victoire ! Comme s’il y avait moyen de se colistier en Commune libre tant qu’on ne touche pas Ă  la propriĂ©tĂ© ! Comme s’il y avait moyen de vaincre les ennemis, tant que la grande masse du peuple n’est pas intĂ©ressĂ©e directement au triomphe de la rĂ©volution, en voyant arriver le bien-ĂȘtre matĂ©riel et moral pour tous ! On cherchait Ă  consolider d’abord la Commune en renvoyant a plus tard la rĂ©volution sociale, tandis que l’unique moyen du procĂ©dĂ© Ă©tait de consolider la Commune par la RĂ©volution sociale !

Il en arriva de mĂȘme pour le principe gouvernemental. En proclamant la Commune libre, le peuple de Paris proclamait un principe essentiellement anarchiste mais, comme Ă  cette Ă©poque l’idĂ©e anarchiste n’avait que faiblement pĂ©nĂ©trĂ© dans les esprits, il s’arrĂȘta Ă  moitiĂ© chemin et, au sein de la Commune il se prononça encore pour le vieux principe autoritaire, en se donnant un Conseil de la Commune, copiĂ© sur les Conseils municipaux.

Si nous admettons, en effet, qu’un gouvernement central est absolument inutile pour rĂ©gler les rapports des Communes entre elles, pourquoi en admettrions-nous la nĂ©cessitĂ© pour rĂ©gler les rapports mutuels des groupes qui constituent la Commune ? Et si nous abandonnons Ă  la libre initiative des Communes le soin de s’entendre entre elles pour les entreprises qui concernent plusieurs citĂ©s Ă  la fois, pourquoi refuser cette mĂȘme initiative aux groupes dont se compose une Commune ? Un gouvernement dans la commune n’a pas plus de raison d’ĂȘtre qu’un gouvernement au- dessus de la Commune.

Mais, en 1871, le peuple de Paris, qui a renversĂ© tant de gouvernements, n’était qu’à son premier essai de rĂ©volte contre le systĂšme gouvernemental lui-mĂȘme il se laissa donc aller au fĂ©tichisme gouvernemental et se donna un gouvernement. On en connaĂźt les consĂ©quences.

Il envoya ses enfants dĂ©vouĂ©s Ă  l’HĂŽtel de Ville. LĂ , immobilisĂ©s, au milieu de paperasses, forcĂ©s de gouverner lorsque leurs instincts leur commandaient d’ĂȘtre et de marcher avec le peuple, forcĂ©s de discuter, quand il fallait agir, et perdant l’inspiration qui vient du contact continuel avec les masses, ils se virent rĂ©duits Ă  l’impuissance. ParalysĂ©s par leur Ă©loignement du foyer des rĂ©volutions, le peuple ils paralysaient eux- mĂȘmes l’initiative populaire.

EnfantĂ©e pendant une pĂ©riode transitoire, alors que les idĂ©es de socialisme et d’autoritĂ© subissaient une modification profonde nĂ©e Ă  l’issue d’une guerre, dans un foyer isolĂ©, sous les canons des Prussiens, la Commune de Paris a dĂ» succomber. Mais, par son caractĂšre Ă©minemment populaire, elle commença une Ăšre nouvelle dans la sĂ©rie des rĂ©volutions et, par ses idĂ©es, elle fut le prĂ©curseur de la grande rĂ©volution sociale. Les massacres inouĂŻs, lĂąches et fĂ©roces par lesquels la bourgeoisie a cĂ©lĂ©brĂ© sa chute, la vengeance ignoble que les bourreaux ont exercĂ©e pendant neuf ans sur leurs prisonniers, ces orgies de cannibales ont creusĂ© entre la bourgeoisie et le prolĂ©tariat un abĂźme qui jamais ne sera comblĂ©. Lors de la prochaine rĂ©volution, le peuple saura Ă  qui il a Ă  faire il saura ce qui l’attend s’il ne remporte pas une victoire dĂ©cisive, et il agira en consĂ©quence. En, effet nous savons maintenant que le jour oĂč la France se hĂ©rissera de Communes insurgĂ©es, le peuple ne devra plus se donner de gouvernement et attendre de ce gouvernement l’initiative des mesures rĂ©volutionnaires. AprĂšs avoir donnĂ© un bon coup de balai aux parasites qui le rongent, il s’emparera lui-mĂȘme de toute la richesse sociale, pour la mettre en commun, selon les principes du communisme anarchiste. Et lorsqu’il aura aboli complĂštement la propriĂ©tĂ©, le gouvernement et l’État, il se constituera librement selon les nĂ©cessitĂ©s qui lui seront dictĂ©es par la vie elle-mĂȘme. Brisant ses chaĂźnes et renversant ses idoles, l’humanitĂ© marchera alors vers un meilleur avenir, ne connaissant plus ni maĂźtres ni esclaves, ne gardant de la vĂ©nĂ©ration que pour les nobles martyrs qui ont payĂ© de leur sang et de leurs souffrances ces premiĂšres tentatives d’émancipation, qui nous ont Ă©clairĂ©s dans notre marche vers la conquĂȘte de la libertĂ©.

Notes

[1] Elle l’avait Ă©tĂ© entre 1795 et 1804.

[2] A la fois la prise de la Bastille en 1789 et la FĂȘte de la FĂ©dĂ©ration en 1790.

[3] Eric Fournier.

[4] Stéphane Pannoux.

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Source: Contretemps.eu