Avril 6, 2021
Par Contretemps
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À l’occasion des 150 ans de la Commune de Paris, Contretemps publie du 18 mars au 4 juin une lettre quotidienne rĂ©digĂ©e par Patrick Le Moal, donnant Ă  voir ce que fut la Commune au jour le jour

***

L’essentiel de la journĂ©e

Situation militaire

Il n’y a pas eu d’engagement important aujourd’hui.

Rive gauche, les Versaillais occupent les positions occupĂ©es par les prussiens lors du siĂšge. Les fĂ©dĂ©rĂ©s occupent les tranchĂ©es, les Moulineaux, la gare de Clamart ; les forts de Vanves et Issy qui couvrent le plateau de ChĂątillon.

Rive droite, les gardes nationaux occupent Courbevoie, le pont de Neuilly barricadĂ©, mais les troupes versaillaises ont remis en Ă©tat les batteries Ă©tablies par les prussiens qui vomissent  leurs projectiles incendiaires sur l’ancienne banlieue, devenue inhabitable de ce cĂŽtĂ© : il n’est plus permis aux Parisien-nes de s’aventurer sans danger au delĂ  du rond-point de l’allĂ©e des Veuves, au milieu des Champs-ElysĂ©es.

Quelques barricades avec talus, fossĂ©s et banquette de tir ont Ă©tĂ© amĂ©nagĂ©es rue royale, place de la concorde et place VendĂŽme. D’autres Ă©galement dans divers endroits, pas aussi rigoureusement construites.

Cent Ă  cent cinquante personnes se sont prĂ©sentĂ©es pour remettre en fonctionnement les canonniĂšres                                                                                 stationnĂ©es sur la Seine.

TĂ©moignages de la barbarie versaillaise

Les tĂ©moins des atrocitĂ©s commises par les versaillais continuent d’arriver :

Paris, le 5 avril 1871.

Aux membres de la Commune de Paris,

J’arrive de Versailles encore Ă©mu, indignĂ© des faits horribles que j’ai vus de mes propres yeux.

Les prisonniers sont reçus Ă  Versailles d’une maniĂšre atroce. Ils sont frappĂ©s sans pitiĂ©. J’en ai vu sanglants, les oreilles arrachĂ©es, le visage et le cou dĂ©chirĂ©s comme par des griffes de bĂȘtes fĂ©roces. J’ai vu le colonel Henry en cet Ă©tat, et je dois ajouter Ă  son honneur, Ă  sa gloire, que, mĂ©prisant cette bande de barbares, il est passĂ© fier, calme, marchant stoĂŻquement Ă  la mort.

Une cour prĂ©vĂŽtale fonctionne sous les regards du gouvernement. C’est dire que la mort fauche nos concitoyens faits prisonniers. Les caves oĂč on les jette sont d’affreux bouges, confiĂ©s aux bons soins des gendarmes.

J’ai cru de mon devoir de bon citoyen de vous faire part de ces cruautĂ©s, dont le souvenir seul provoquera encore longtemps mon indignation.

                                    BARRÈRE.

                                               Je certifie que la prĂ©sente dĂ©claration a Ă©tĂ© faite devant moi.

                                               LEROUX, Commandant au 84e bataillon de la garde nationale.

*

Citoyen directeur,

Nous tenons Ă  porter Ă  votre connaissance des honnĂȘtes gens un fait inouĂŻ, accompli par les artilleurs du Mont-ValĂ©rien dans la journĂ©e du 3 avril. Une vingtaine de mĂ©decins, portant le brancard rĂ©glementaire, et accompagnĂ©s de sept voitures de la SociĂ©tĂ© internationale, pourvues du drapeau blanc Ă  croix rouge de la convention de GenĂšve, ont Ă©tĂ© pris pour point de mire, et n’eĂ»t Ă©tĂ© un pli de terrain, mĂ©decins et blessĂ©s auraient Ă©tĂ© atteints par les obus. Nous prĂ©fĂ©rons croire

que les artilleurs n’ont pas les drapeaux de la convention de Genùve, plutît que de

leur reprocher une atrocité si souvent mise à exécution par les Prussiens.

Salut et fraternité.

                                                     Le mĂ©decin en chef de l’HĂŽtel-de-Ville, Dr HERZFELD.

                                                                       Le mĂ©decin adjoint,  Dr CLAUDE.

 

ObsĂšques

Le capitaine Henry, frĂšre du gĂ©nĂ©ral du mĂȘme nom, qui remplit les fonctions de chef d’état-major, a Ă©tĂ© tuĂ© avant-hier. Son enterrement civil a eu lieu, hier, Ă  une heure. Le cortĂšge devait partir de la place VendĂŽme. Le corbillard s’est mis en marche, prĂ©cĂ©dĂ© par un dĂ©tachement d’hommes portant le costume des chasseurs de Vincennes, une musique exĂ©cutant une marche funĂšbre ; derriĂšre, et au premier rang, marchaient le gĂ©nĂ©ral Henry, revĂȘtu de son uniforme, et son pĂšre, vieillard Ă  longue barbe blanche, en simple garde ; puis venaient deux cents personnes environ : officiers de la garde nationale, garibaldiens, bourgeois. La marche jusqu’au  cimetiĂšre Montmartre Ă©tait close par trois bataillons de la garde nationale.

Adoption du dĂ©cret « des otages Â»

Versailles a pris l’initiative d’agir sans aucun respect des droits de la guerre communĂ©ment admis, comme ses gĂ©nĂ©raux ont pris l’habitude de faire lors des conquĂȘtes coloniales.

Face aux exĂ©cutions systĂ©matiques des soldats passĂ© Ă  la Commune, aux exĂ©cutions sans autre procĂšs des chefs de l’insurrection, comme Flourens et Duval, la Commune adopte un dĂ©cret prĂ©voyant l’exĂ©cution des prisonniers, et la constitution d’un groupe d’otages composĂ© de personnes jugĂ©es coupables de « complicitĂ© avec le gouvernement de Versailles Â».

L’émotion est forte, Ă  tel point que les termes des deux textes adoptĂ©s, la dĂ©claration de la commune et le dĂ©cret ne sont pas identiques. La premiĂšre prĂ©voit l’exĂ©cution d’un nombre Ă©gal ou double de prisonniers en cas de massacre des soldats, le second d’un nombre triple d’otages.

Citoyens,

Chaque jour les bandits de Versailles Ă©gorgent ou fusillent nos prisonniers, et pas d’heure ne s’écoule sans nous apporter la nouvelle d’un de ces assassinats.

Les coupables, vous les connaissez : ce sont les gendarmes et les sergents de ville de l’empire, ce sont les royalistes de Charette et de Cathelineau qui marchent sur Paris au cri de Vive le Roi et drapeau blanc en tĂȘte.

Le gouvernement de Versailles se met en dehors des lois de la guerre et de l’humanitĂ©, force nous sera d’user de reprĂ©sailles.

Si, continuant Ă  mĂ©connaĂźtre les conditions habituelles de la guerre entre peuples civilisĂ©s, nos ennemis massacrent encore un seul de nos soldats, nous rĂ©pondrons par l’exĂ©cution d’un nombre Ă©gal ou double de prisonniers.

Toujours gĂ©nĂ©reux et juste mĂȘme dans sa colĂšre, le peuple abhorre la guerre civile ; mais il a le devoir de se protĂ©ger contre les attentats sauvages de ses ennemis, et, quoi qu’il lui en coĂ»te, il rendra Ɠil pour Ɠil et dent pour dent.

                                                              Paris, le 5 avril 1871.

                                                              La Commune de Paris.

*

La Commune de Paris,

ConsidĂ©rant que le gouvernement de Versailles foule ouvertement aux pieds les droits de l’humanitĂ© comme ceux de la guerre ; qu’il s’est rendu coupable  d’horreurs dont ne se sont mĂȘme pas souillĂ©s les envahisseurs du sol français ;

ConsidĂ©rant que les reprĂ©sentants de la Commune de Paris ont le devoir impĂ©rieux de dĂ©fendre l’honneur et la vie des deux millions d’habitants qui ont remis entre leurs mains le soin de leurs destinĂ©es ; qu’il importe de prendre sur l’heure toutes les mesures nĂ©cessitĂ©es par la situation :

Considérant que des hommes politiques et des magistrats de la cité doivent concilier le salut commun avec le respect des libertés publiques,

DÉCRÈTE :

Art. 1er. Toute personne prĂ©venue de complicitĂ© avec le gouvernement de Versailles sera immĂ©diatement dĂ©crĂ©tĂ©e d’accusation et incarcĂ©rĂ©e.

Art. 2. Un jury d’accusation sera instituĂ© dans les vingt-quatre heures pour connaĂźtre des crimes qui lui sont dĂ©fĂ©rĂ©s.

Art. 3. Le jury statuera dans les quarante-huit heures.

Art. 4. Tous les accusĂ©s retenus par le verdict du jury d’accusation seront les otages du peuple de Paris.

Art. 5. Toute exĂ©cution d’un prisonnier de guerre ou d’un partisan du gouvernement rĂ©gulier de la Commune de Paris sera, sur-le-champ, suivie de l’exĂ©cution d’un nombre triple des otages retenus en vertu de l’article 4, et qui seront dĂ©signĂ©s par le sort.

Art. 6. tout prisonnier de guerre sera traduit devant le jury d’accusation, qui dĂ©cidera s’il sera immĂ©diatement remis en libertĂ© ou retenu comme otage.

Des dizaines de personnes sont immĂ©diatement arrĂȘtĂ©es, pour l’essentiel des prĂȘtres, accusĂ©s d’ĂȘtre des agents de Versail1es.

A la fĂ©rocitĂ© versaillaise on veut opposer les grandes fureurs du Paris rĂ©volutionnaire de 93. Mais il apparaĂźt que deux motivations diffĂ©rentes prĂ©sident Ă  l’adoption de ce dĂ©cret : l’une tendant Ă  obtenir de Versailles l’engagement formel de ne plus fusiller de prisonniers ; l’autre, plus politique, visant Ă  l’échange de prisonniers et notamment de Blanqui.

Mesures de répression

Sur l’ordre de la prĂ©fecture de police, signĂ© de FerrĂ©, Rigault et Chalain (deux blanquistes et un internationaliste), sans dĂ©cision de la Commune, trois journaux qui soutiennent le gouvernement et l’assemblĂ©e, qui publient des mensonges Ă©hontĂ©s sont saisis dans la matinĂ©e : le Constitutionnel, le Journal des DĂ©bats, Paris-Journal. Il ne s’agit pas d’une interdiction ponctuelle, puisqu’il est interdit « Ă  l’imprimeur de continuer Ă  faciliter la publication de ladite feuille en la faisant composer et imprimer».

L’Union, le Français,le Monde, l’Ami de la France, le Peuple français, la LibertĂ©, le Pays ont suspendu leur publication. La Gazette de France paraĂźt Ă  Versailles, ainsi que Le Gaulois. Cet acte a suscitĂ© de violentes protestations lors de la rĂ©union de la Commune, par tous ceux qui ont combattu durant tout l’Empire les limitations au droit d’expression, pour l’abolition des lois contre la presse.

Si nulle armĂ©e ne peut supporter dans ses lignes les traĂźtres, les espions, ceux qui souhaitent sa perte, est-ce le plus efficace pour combattre le contenu de ces journaux que de les interdire ?

DĂ©missions de la Commune

Ce climat, le dĂ©cret des otages, les dĂ©cisions de la sĂ©curitĂ© provoquent un dĂ©bat important, des interrogations, et deux Ă©lus dĂ©missionnent dans ces circonstances, les citoyens Ulysse Parent et Ranc fuient le « radeau rĂ©volutionnaire Â».

C’est le cƓur navrĂ© que je viens dĂ©poser entre vos mains le mandat que les Ă©lecteurs du 9Ăšme arrondissement m’avaient confiĂ©.

Jusqu’à l’accomplissement de l’Ɠuvre exceptionnelle que la misĂ©rable attitude du gouvernent de Versailles impose, j’espĂ©rais pouvoir partager vos travaux, vos luttes, vos pĂ©rils.

Mais si le dĂ©vouement  a ses entraĂźnements, la conscience a ses exigences ; et je ne crois pouvoir dĂ©sormais m’associer Ă  une action politique et militaire pour laquelle un contrĂŽle suffisant me fait dĂ©faut.

Mon cri de ralliement restera toujours : Vive la république démocratique et sociale!

                                                                                Ulysse Parent

Le citoyen Ranc se contente de «rentrer dans le rang Â». Lui qui avait eu longtemps des attaches avec Blanqui, qui avait Ă©tĂ© condamnĂ© Ă  de multiples reprises sous l’empire, qui avait beaucoup de relations en province avec la bourgeoisie rĂ©publicaine radicale, voire rĂ©volutionnaire, qui auraient pu ĂȘtre utiles Ă  la Commune, va se tourner vers la Ligue RĂ©publicaine des droits de Paris.

 

Mesures d’autoritĂ©

La commune réaffirme son autorité dans les arrondissements bourgeois.
Le drapeau rouge de la Révolution populaire de Paris a été hissé au balcon de la mairie du 1er arrondissement. La foule a salué ce drapeau qui symbolise les espérances de la France révolutionnaire. Aux vivats répétés se sont ajoutées des protestations énergiques contre tous les ennemis de notre régénération sociale.

Dans le XVIĂšme arrondissement, par suite de la dĂ©mission des deux membres de la Commune Ă©lus et de la fuite des deux commandants de la garde nationale, tous les services communaux de l’arrondissement ont Ă©tĂ© paralysĂ©s ou dĂ©sorganisĂ©s.

La Commune a confiĂ© au citoyen Émile Oudet, un de ses membres, envoyĂ© exprĂšs au XVIe, sa direction administrative et la surveillance des opĂ©rations militaires du 6e secteur.

Il est annoncĂ© que le citoyen RĂ©gĂšre donne sa dĂ©mission de membre de la commission des finances. Certaines sources affirment qu’il a Ă©tĂ© poussĂ© dehors par le citoyen Jourde, du fait qu’il proposait de se livrer Ă  des « tripotages de bourse Â», en faisant telle ou telle opĂ©ration pour rĂ©aliser des bonnes opĂ©rations financiĂšres au bĂ©nĂ©fice de la Commune. Jourde ne veut pas de ressources provenant de la spĂ©culation.

 

Relations internationales

La note suivante a été adressée hier aux représentants à Paris des puissances étrangÚres par le citoyen Paschal Grousset, membre de la Commune, délégué aux relations extérieures :

« Le soussignĂ©, membre de la Commune de Paris, dĂ©lĂ©guĂ© aux relations extĂ©rieures, a l’honneur de vous notifier officiellement la constitution du Gouvernement communal de Paris.

« Il vous prie d’en porter la connaissance Ă  votre Gouvernement, et saisit cette occasion de vous exprimer le dĂ©sir de la Commune de resserrer les liens fraternels qui unissent le peuple de Paris au peuple N***

« AgrĂ©ez, etc.                                            PASCHAL GROUSSET.

                                                                                   Paris, le 5 avril 1871

 

Le comitĂ© central de la garde nationale s’adresse aux citoyens

Dans la soirĂ©e il a fait afficher dans Paris la proclamation suivante :

C’est un texte clairement politique qui affirme que c’est la question sociale qui est la cause primordiale de l’affrontement entre Versailles et Paris, c’est-Ă  dire une perspective dĂ©passant clairement les seuls besoins des parisien-nes. Il affirme que l’affrontement est bien une lutte sociale qui met aux prises avec ĂąpretĂ©, acharnement, la bourgeoisie et le prolĂ©tariat (mĂȘme si les formulations de la fin du texte « commerçants, industriels, boutiquiers Â» 
 peuvent recouvrer des couches sociales diffĂ©rentes), « c’est la grande lutte, c’est le parasitisme et le travail, l’exploitation et la production, qui sont aux prises Â» et  que l’action de « l’hĂ©roĂŻque population parisienne va s’immortaliser et rĂ©gĂ©nĂ©rer le monde Â».

ImmĂ©diatement il est reprochĂ© au ComitĂ© central d’outrepasser ses fonctions, de continuer Ă  vouloir exercer un pouvoir politique. Pour rĂ©pondre Ă  ces critiques, il rĂ©agit immĂ©diatement par une  dĂ©claration qui rĂ©affirme que le comitĂ© central ne veut aucun pouvoir politique, car un partage de pouvoir serait un germe de guerre civile :

L’opinion d’une certaine partie de la population, manifestĂ©e par plusieurs journaux, nous attribue une situation sur laquelle il est de notre devoir de nous expliquer, ne serait-ce que pour donner une derniĂšre garantie de notre bonne foi.

Ainsi que nous l’avons dĂ©jĂ  dĂ©clarĂ©, notre mandat politique expirait le jour oĂč, tenant loyalement notre parole, nous remettions entiĂšrement et sans restriction entre les mains des membres de la Commune des pouvoirs que nous n’avions exercĂ©s, pour notre compte, qu’à titre pour ainsi dire administratif.

N’ayant pas cru devoir nous Ă©riger en gouvernement lorsque nous supportions seuls la lourde charge de tout crĂ©er, aprĂšs le chaos dans lequel la fuite Ă  Versailles laissait Paris, il n’est pas Ă  supposer que nous prĂ©tendions maintenant rĂ©clamer une part de pouvoir Ă  la Commune que nous avons contribuĂ© Ă  Ă©tablir.

Notre passage Ă  l’HĂŽtel-de-Ville, la sympathie qui nous y a accompagnĂ©s, et l’approbation qui a accueilli chacune de nos paroles, chacun de nos actes, ne nous ont pas un seul instant fait perdre de vue le rĂŽle d’oĂč nous Ă©tions sortis par la force des choses par la force des choses et dans lequel nous devions rentrer complĂštement et sans arriĂšre-pensĂ©e.

Nous le dĂ©clarons donc une derniĂšre fois : nous n’avons voulu et ne voulons aucun pouvoir politique, car une idĂ©e de partage serait un germe de guerre civile dans nos murs, venant compliquer celle que des frĂšres dĂ©naturĂ©s, par ignorance et par les mensonges d’ambitieux, nous apportent avec une horrible haine.

Nous sommes redevenus, le 28 mars, ce que nos mandats nous ont faits, ce que nous Ă©tions le 17 ;

Un lien fraternel entre tous les membres de la garde citoyenne ; une sentinelle avancĂ©e et armĂ©e contre les misĂ©rables qui voudraient jeter la dĂ©sunion dans nos rangs ; une sorte de grand conseil de famille veillant au maintien des droits, Ă  l’accomplissement des devoirs, Ă©tablissant l’organisation complĂšte de la garde nationale, et prĂȘts, Ă  chaque heure, Ă  dire Ă  ceux qui nous ont Ă©lus :

Jugez. Êtes-vous contents de nous ?

Voilà quelle est notre ambition. Elle se borne aux limites de notre mandat, et nous la trouvons assez haute pour l’avoir l’orgueil de n’en jamais sortir.

Vive la RĂ©publique ! Vive la Commune !

L’usurpation de pouvoir est interdite par la composition des commissions, des instances chargĂ©es de dĂ©cider, d’expĂ©dier les affaires courantes. Il est incontestable que par un texte de cette nature, le ComitĂ© central essaie de contrĂŽler, d’influencer, de juger la Commune, et que le risque de convoitise du pouvoir est possible.

Une nouvelle fois certains demandent la dissolution immĂ©diate comitĂ© central pour avoir cherchĂ© Ă  annuler l’autoritĂ© de la Commune.

Les conciliateurs en action

Parmi les rĂ©publicains de la petite bourgeoisie, la bourgeoisie travailleuse, les courants hostiles Ă  des mesures s’imposant par la violence tout en Ă©tant hostiles Ă  la rĂ©action versaillaise, des comitĂ©s se forment, des adresses sont rĂ©digĂ©es, des rĂ©unions ont lieu dans le but d’arrĂȘter l’effusion du sang tout en faisant connaĂźtre la rĂ©alitĂ© de la situation parisienne.

Aujourd’hui s’est rĂ©unie dans les locaux de l’Avenir national l’Union RĂ©publicaine, avec les anciens maires et les Ă©lus de paris rĂ©publicains et certains dĂ©missionnaires de la Commune. Ils veulent organiser une grande manifestation pacifique demain.

Leur programme : reconnaissance de la RĂ©publique; reconnaissance du droit de Paris Ă  se gouverner, Ă  rĂ©gler, par un conseil librement Ă©lu et souverain dans la limite de ses attributions, sa police, ses finances, son assistance publique, son enseignement et l’exercice de la libertĂ© de conscience, avec la garde de Paris exclusivement confiĂ©e Ă  la garde nationale.

Ils font placarder une affiche appelant Ă  se retrouver Ă  la Bourse le lendemain 6 avril Ă  8h00 du soir :

CITOYENS,

 A la Commune de Paris nous disons :

Renfermez-vous strictement dans l’édification de nos franchises municipales.

Engagez-vous Ă  dĂ©poser votre mandat, sitĂŽt qu’une loi Ă©quitable et juste, ayant statuĂ© sur la reconnaissance de nos droits, nous appellera Ă  des Ă©lections libres et discutĂ©es.

A Versailles nous disons : Reconnaissez franchement ce que veut l’opinion publique, le temps presse, votez sans dĂ©lai des institutions vraiment rĂ©publicaines, au moins en ce qui concerne la ville de Paris, qui, par ses votes, depuis vingt ans, n’a jamais variĂ© dans ses aspirations.

Pas de projets de loi qui sont autant de brandons de discorde; tel que celui sur l’élection des conseils municipaux oĂč l’on propose :

Le maire choisi par les conseillers dans les villes jusqu’à 6,000 ñmes.

Le maire imposé par le pouvoir exécutif dans les villes de plus de 6,000 ùmes.

Pas de dĂ©fiance, mais de la confiance, et alors, oubliant les noms de rĂ©actionnaires et de rĂ©volutionnaires, nous nous rendrons la main; nous nous souviendrons seulement que nous sommes tous frĂšres d’une mĂȘme patrie qui est faible aujourd’hui, mais que nous voulons forte bientĂŽt pour ses destinĂ©es prochaines.

Vive la France ! vive la RĂ©publique!

Paris, 5 avril 1871.

En bref

 â–   Appel aux instituteurs, institutrices et professeurs, ainsi qu’aux parents. RĂ©union Ă  l’école Turgot, tous les dimanches et jeudis, Ă  trois heures trĂšs prĂ©cises.  Études et rĂ©solutions pratiques sur les rĂ©formes Ă  rĂ©aliser dans les programmes, mĂ©thodes et lois d’enseignement.

 â–   La commission du travail et de l’échange prie messieurs les ingĂ©nieurs et entrepreneurs de travaux publics de vouloir bien se rĂ©unir, samedi prochain, 8 courant, deux heures du soir, au ministĂšre des travaux publics, afin de prendre des rĂ©solutions au sujet du projet de l’amĂ©nagement des Ă©gouts pour le transport des immondices hors de la ville.

 â–   Le citoyen Jules Vincent, dĂ©lĂ©guĂ© par la Commune Ă  la BibliothĂšque nationale, a signĂ© un engagement avec les conservateurs pour sauvegarder l’intĂ©gritĂ© et la conservation des collections qui leur sont confiĂ©es et qui appartiennent Ă  la Nation.

*

M. Gustave Courbet, prĂ©sident des artistes, autorisĂ© par la commune, a invitĂ© ses confrĂšres Ă  se rĂ©unir vendredi prochain, dans le monument de l’École de mĂ©decine, Ă  deux heures de l’aprĂšs-midi.

Il vient de leur adresser l’appel suivant :

La revanche est prise. Paris a sauvĂ© la France du dĂ©shonneur et de l’abaissement. Ah ! Paris ! Paris a compris dans son gĂ©nie qu’on ne pouvait combattre un ennemi attardĂ© avec ses propres armes. Paris s’est mis sur son terrain, et l’ennemi sera vaincu comme il n’a pu nous vaincre. Aujourd’hui, Paris est libre et s’appartient, et la province est en servage. Quand la France fĂ©dĂ©rĂ©e pourra comprendre Paris, l’Europe sera sauvĂ©e.

Aujourd’hui, j’en appelle aux artistes, j’en appelle à leur intelligence, à leur sentiment, à leur reconnaissance,

Paris les a nourris comme une mĂšre et leur a donnĂ© leur gĂ©nie. Les artistes, Ă  cette heure, doivent, par tous leurs efforts (c’est une dette d’honneur), concourir Ă  la reconstitution de son Ă©tat moral et au rĂ©tablissement des arts, qui sont sa fortune. Par consĂ©quent, il est de toute urgence de rouvrir les musĂ©es et de songer sĂ©rieusement Ă  une exposition prochaine ; que chacun, dĂšs Ă  prĂ©sent se mette Ă  l’Ɠuvre, et les artistes des nations amies rĂ©pondront Ă  notre appel.

La revanche est prise, le gĂ©nie aura son essor ; car les vrais Prussiens n’étaient pas ceux qui nous attaquaient d’abord. Ceux-lĂ  nous ont servi, en nous faisant mourir de faim physiquement, Ă  reconquĂ©rir notre vie morale et Ă  Ă©lever tout individu Ă  la dignitĂ© humaine.

Ah ! Paris, Paris la grande ville, vient de secouer la poussiĂšre de toute fĂ©odalitĂ©. Les Prussiens les plus cruels, les exploiteurs du pauvre, Ă©taient Ă  Versailles. Sa rĂ©volution est d’autant plus Ă©quitable, qu’elle part du peuple. Ses apĂŽtres sont ouvriers, son Christ a Ă©tĂ© Proudhon. Depuis dix-huit cents ans, les hommes de cƓur mouraient en soupirant ; mais le peuple hĂ©roĂŻque de Paris vaincra les mystagogues et les tourmenteurs de Versailles, l’homme se gouvernera lui-mĂȘme, la fĂ©dĂ©ration sera comprise, et Paris aura la plus grande part de gloire que jamais l’histoire ait enregistrĂ©e.

Aujourd’hui, je le rĂ©pĂšte, que chacun se mette Ă  l’Ɠuvre avec dĂ©sintĂ©ressement : c’est le devoir que nous avons tous vis-Ă -vis de nos frĂšres soldats, ces hĂ©ros qui meurent pour nous. Le bon droit est avec eux. Les criminels ont rĂ©servĂ© leur courage pour la sainte cause.

Oui, chacun se livrant Ă  son gĂ©nie sans entrave, Paris doublera son importance, et la ville internationale europĂ©enne pour offrir aux arts, Ă  l’industrie, au commerce, aux transactions de toutes sortes, aux visiteurs de tous pays, un ordre impĂ©rissable, l’ordre par ses citoyens, qui ne pourra pas ĂȘtre interrompu par les ambitions monstrueuses de prĂ©tendants monstrueux.

Notre Ăšre va commencer ; coĂŻncidence curieuse ! c’est dimanche prochain le jour de PĂąques ; est-ce ce jour-lĂ  que notre rĂ©surrection aura lieu ?

Adieu le vieux monde et sa diplomatie !

GUSTAVE COURBET

Nouvelles du Havre

Le ComitĂ© Central RĂ©publicain de SolidaritĂ© Ă  tendance socialiste (qui rassemble 500 membres), animĂ© par des ouvriers ferblantiers, typographes, menuisiers, voiliers, cordonniers,  employĂ©s  de commerce
 ne fait pas mystĂšre de ses sympathies pour la commune de Paris.

Dans sa sĂ©ance aujourd’hui un des animateurs, Milamon Dufour a dĂ©clarĂ© « Nous voulons la commune ; nous voulons faire entre au Conseil Municipal l’élĂ©ment ouvrier en grande majoritĂ© afin de vous dĂ©fendre, de soutenir vos intĂ©rĂȘts
. Â».

Le ComitĂ© veut donc  examiner les candidatures ouvriĂšres, et cherche des « gens solides Â».

Deux lettres de  Bakounine (5 avril 1871, Locarno)

À Jean.


 Tu devras remettre la lettre ci-jointe pour Varlin de la main Ă  la main. Selon toutes probabilitĂ©s, les Parisiens seront vaincus, mais ils ne pĂ©riront pas inutilement, ils auront fait beaucoup de besogne. Qu’ils fassent sauter Paris mĂȘme, s’il le faut ! Malheureusement, les villes de province comme Lyon, Marseille et autres, ne montrent pas plus de vaillance qu’au commencement, s’il faut en croire les nouvelles qui me parviennent. Les anciens Jacobins, les Delescluse, les Flourens, les Pyat, et Blanqui lui-mĂȘme, devenus membres de la Commune ne laissent pas de me donner de nouvelles inquiĂ©tudes. Je crains qu’ils n’entraĂźnent et ne maintiennent le mouvement dans l’ancienne voie de coupe-tĂȘte et d’économie des finances. Alors tout sera perdu. « Une et indivisible Â» va annuler tout et, surtout elle se perdra elle-mĂȘme. Ce qui donne de la valeur Ă  cette rĂ©volution, c’est prĂ©cisĂ©ment qu’elle a Ă©tĂ© faite par la classe ouvriĂšre. VoilĂ  ce que peut produire une organisation. Durant le siĂšge de Paris, nos amis avaient eu le temps de s’organiser ; ils surent crĂ©er une force formidable, tandis que nos Lyonnais et nos Marseillais demeurĂšrent bredouilles. Les hommes de talent et d’énergie se concentrent en trop grand nombre Ă  Paris ; je crains qu’ils ne s’entravent mĂȘme les uns les autres. Mais alors, en province, les hommes manquent totalement. S’il n’est pas encore trop tard, il faut insister pour envoyer en province un nombre de dĂ©lĂ©guĂ©s, de vĂ©ritables rĂ©volutionnaires. Comment se fait-il que Cluseret soit du ComitĂ© ? Est-ce bien vrai ? S’il en est ainsi, c’est de la violence pure et simple. En effet, quelle diabolique situation ! d’un cĂŽtĂ©, l’entente policiĂšre du gouvernement français avec les Prussiens, de l’autre, la bĂȘtise de la province. Ce n’est que par des mesures extrĂȘmes, en prenant la rĂ©solution de se dĂ©truire soi-mĂȘme pour entraĂźner la destruction complĂšte de tous, qu’on pourrait sauver la cause. Je t’en prie Ă©cris-moi tout ce que tu sais sur Lyon, Marseille, de mĂȘme que sur Paris. 


Apprends Ă  lire ma lettre pour Varlin et, si possible, lis-la lui en prĂ©sence de quelques intimes
 Il serait trĂšs dĂ©sirable d’avoir une entrevue avec vous avant votre dĂ©part pour Paris. Envoyez-moi de l’argent et je viendrai chez vous aprĂšs le 13 ou le 15 d’avril.

*

À Aga ( Ogareff)

Eh bien ! mon ami, Aga. Veux-tu m’écrire au moins une ligne, toi aussi. Que penses-tu de ce mouvement dĂ©sespĂ©rĂ© des Parisiens ? Quel qu’en puisse ĂȘtre le rĂ©sultat, il faut avouer cependant qu’ils sont bien braves. Cette force que nous avons vainement cherchĂ©e Ă  Lyon et Ă  Marseille, s’est trouvĂ©e Ă  Paris ; il y a lĂ  une organisation et des hommes dĂ©terminĂ©s Ă  marcher jusqu’au bout. Il est certain qu’ils seront vaincus. Mais il est certain aussi que dĂ©sormais, il n’y aura pas d’autre existence pour la France que dans la RĂ©volution sociale. « L’État français Â» est mort et ne pourra ĂȘtre ressuscitĂ©. LĂ -bas, les rĂ©volutionnaires sont plus formidables que les cinq milliards de contribution Ă  payer aux Prussiens et quelle diversitĂ© d’élĂ©ments ! 1) les paysans, 2) les ouvriers, 3) la petite bourgeoisie, 4) la grande bourgeoisie, 5) les revenants de l’autre monde — les nobles, 6) les Ă©ternelles ombres — ces vampires de curĂ©s, 7) le monde bureaucratique, 8) le prolĂ©tariat de la presse. Entre tous ces Ă©lĂ©ments il n’existe pas le moindre lien si ce n’est celui de leur haine mutuelle et de leur prĂ©tendu patriotisme.


 Ton M. B.

En dĂ©bat : quelle efficacitĂ© du dĂ©cret des otages  ?

Oui, les troupes versaillaises ont exĂ©cutĂ© un certain nombre de gardes nationaux prisonniers, ont exercĂ© d’horribles reprĂ©sailles, le dĂ©bat est pour la Commune de mesurer l’efficacitĂ© de suivre leur exemple,de remettre en vigueur l’antique coutume du talion?

Il ne s’agit pas de se joindre Ă  toutes ces critiques de l’inhumanitĂ© de la Commune de la part de ceux qui ne trouvent rien Ă  dire des abominations des versaillais, de la boucherie des oppresseurs. Non, il s’agit plutĂŽt de mesurer en quoi cet appel Ă  la rĂ©ciprocitĂ© dans la barbarie, cette utilisation de moyens extrĂȘmes, Ă  l’opposĂ© des objectifs de la rĂ©volution sont efficaces. On le sait, l’illĂ©galitĂ© produit l’illĂ©galitĂ©, l’injustice produit l’injustice.

Ce dĂ©cret est-il la rĂ©ponse adĂ©quate ? Rien n’est moins sĂ»r, et pour deux raisons principales.

La premiĂšre est que les rĂ©actionnaires de grande marque ont fui depuis longtemps. Il ne reste dans Paris que le menu fretin et quelques attardĂ©s que Versailles sacrifiera sans hĂ©siter. On a commencĂ© Ă  arrĂȘter les ecclĂ©siastiques qui, s’ils ont une responsabilitĂ© morale indiscutable dans ce qui se passe, n’ont jamais participĂ© Ă  ces massacres des Versaillais. Aucune de ces personnes ne sont des otages sĂ©rieux Ă  la vie desquels Thiers tient absolument.

La seconde est que la majoritĂ© de la Commune va renvoyer aux calendes grecques l’exĂ©cution de cette dĂ©cision Ă  grande Ă©chelle de la veille. Elle donne Ă  la Commune l’apparence d’une cruautĂ© dont la presqu’unanimitĂ© ses membres sont incapables.

Ce dĂ©cret va-t-il Ă©pargner la vie des fĂ©dĂ©rĂ©s ou au contraire va-t-il ĂȘtre le prĂ©texte Ă  de nouveaux massacres ? Dans le doute, donner Ă  la Commune cette charge morale et politique sans garantie d’efficacitĂ© n’est certainement pas la chose la plus efficace pour convaincre que la Commune veut construire un autre ordre social et politique basĂ© sur la dĂ©mocratie et le pouvoir populaire. C’est ailleurs et autrement qu’il faut chercher Ă  sanctionner Versailles, et Ă  empĂȘcher Thiers et le gouvernement de nuire.

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Source: Contretemps.eu