Mars 29, 2021
Par Contretemps
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À l’occasion des 150 ans de la Commune de Paris, Contretemps publie du 18 mars au 4 juin une lettre quotidienne rĂ©digĂ©e par Patrick Le Moal, donnant Ă  voir ce que fut la Commune au jour le jour

***

L’essentiel de la journĂ©e

La premiÚre réunion de la Commune de Paris

Le ComitĂ© central de la Garde nationale remet les pouvoirs rĂ©volutionnaires aux mains de la Commune, reconnue comme « seul pouvoir rĂ©gulier Â». Dans une dĂ©claration, il confirme qu’il se contentera de faire respecter ses dĂ©cisions et de travailler Ă  l’organisation de la Garde nationale. Sur une proposition d’Emile Eudes, membre du ComitĂ© central et gĂ©nĂ©ral blanquiste, l’AssemblĂ©e communale, Ă©lue le 26 mars, dĂ©cide par acclamations de prendre le nom de « Commune de Paris Â».

Un autre blanquiste, Raoul Rigault, demande que la prĂ©sidence d’honneur soit attribuĂ©e Ă  Blanqui, toujours emprisonnĂ©, mais l’AssemblĂ©e ne le suit pas et se propose de rĂ©flĂ©chir Ă  une action plus efficace en sa faveur.

Mise en place des Commissions

Il est dĂ©cidĂ© que le bureau, renouvelĂ© chaque semaine, sera composĂ© d’un prĂ©sident et de deux assesseurs, assistĂ©s de deux secrĂ©taires. C’est Gustave Lefrançais qui est Ă©lu prĂ©sident pour cette semaine.

Portrait de Gustave Lefrançais (ùgé de 45 ans)

Instituteur, ancien adhĂ©rent de l’« Association des instituteurs et institutrices socialistes Â», il est le rĂ©dacteur avec Pauline Roland et Jeanne Deroin d’un programme d’éducation novateur. EmpĂȘchĂ© d’exercer son mĂ©tier d’instituteur en raison de ses convictions socialistes, il occupeun emploi de comptable chez un entrepreneur parisien et est renvoyĂ© dĂšs le dĂ©but de la rĂ©volution de fĂ©vrier 1848. ArrĂȘtĂ© avant les journĂ©es de Juin, il est condamnĂ© Ă  trois mois de prison et Ă  deux annĂ©es de surveillance, pour dĂ©tention d’armes de guerre. Il est envoyĂ© Ă  Dijon en rĂ©sidence surveillĂ©e. ExilĂ© Ă  Londres en 1851, il y fonde un restaurant coopĂ©ratif, « La Sociale Â», avant de revenir Ă  Paris en 1853.

Orateur trĂšs reconnu des clubs du Vauxhall, du PrĂ©-aux-clercs et de la Redoute, oĂč il dĂ©veloppe ses thĂ©ories sur la propriĂ©tĂ© collective et la suppression de l’hĂ©ritage, il attaque violemment l’institution du mariage et prĂ©conise l’union libre. Membre du ComitĂ© de vigilance du IVĂšme arrondissement, il en est le reprĂ©sentant au sein du ComitĂ© central des vingt arrondissements.

EmprisonnĂ© pour sa participation Ă  la journĂ©e du 31 octobre, il est Ă©lu le 7 novembre adjoint au maire du XXĂšme.
Lors des Ă©lections du 8 fĂ©vrier, il est l’un des 43 rĂ©volutionnaires prĂ©sentĂ©s par l’Internationale, la Chambre fĂ©dĂ©rale des sociĂ©tĂ©s ouvriĂšres et la dĂ©lĂ©gation des vingt arrondissements, sans ĂȘtre Ă©lu.

Elu dans le IVĂšme, avec 8619 voix. L’AssemblĂ©e met ensuite en place les commissions, dirigĂ©es collĂ©gialement :

Commission exécutive permanente

NommĂ©e pour un mois, elle est composĂ©e des citoyens Lefrançais, Bergeret, Duval, Eudes, Pyat, Tridon et Vaillant. Elle est chargĂ©e de reprĂ©senter la totalitĂ© de la Commune dans les relations avec les parisien-nes et de faire exĂ©cuter les textes adoptĂ©s. Trois de ses membres, Bergeret, Duval et Eudes, font Ă©galement partie de la commission militaire. Quatre d’entre eux ont une affiliation politique connue, les deux membres de l’Internationale (Vaillant et Duval qui est aussi blanquiste) et les deux blanquistes (Eudes et Tridon).

Commission des finances :

Elles est composée des citoyens Beslay, Victor Clément, Jourde, RégÚre, Varlin.

Responsable du budget, elle est chargĂ©e des recettes communales, de la perception des impĂŽts et de l’exĂ©cution des dĂ©penses.

Commission militaire :

Elle est composée des citoyens Bergeret, Chardon, Duval, Eudes, Flourens, Pindy, Ranvier.

Elle est chargĂ©e de l’organisation, de l’équipement et de l’armement de la Garde nationale ; l’état-major de la place VendĂŽme ne dĂ©pend que d’elle. Elle veille en outre Ă  la sĂ©curitĂ© et surveille les activitĂ©s de Versailles.

Commission de la justice :

Elle est composée des citoyens Babick, Ledroit, Léo Meillet, Protot, Ranc, Vermorel.

Elle est chargée de la réorganisation des services judiciaires de la Commune et de la surveillance des prisons. Elle veille sur le cours de la justice.

Commission de sĂ»retĂ© gĂ©nĂ©rale :

Elle est composée des citoyens Assy, Chalain, Cournet, Ferré, Gérardin, Oudet, Raoul Rigault.

DĂ©positaire des attributions de la prĂ©fecture de police, elle est chargĂ©e d’assurer l’ordre et la sĂ©curitĂ© publics.

Commission des subsistances :

Elle est composée des citoyens Champy, Jean-Baptiste Clément, Emile Clément, Dereure, Fortuné Henry, Ostyn, Parizel.

Elle veille à l’approvisionnement de Paris.

Commission du travail, d’industrie et d’échange :

Elle est composĂ©e des citoyens Avrial, Dupont, Frankel, GĂ©rardin, Loiseau-Pinson, Malon, Puget, Theisz. Elle est chargĂ©e de rĂ©viser tous les contrats des entrepreneurs de travaux publics, de l’organisation des adjudications, de l’examen relatif Ă  toutes les questions concernant les rapports entre les patrons et les ouvriers, de la rĂ©vision des impĂŽts communaux et des tarifs de transports.

Commission des relations extĂ©rieures :

Elle est composĂ©e des citoyens Arthur Arnould, Charles Delescluze, EugĂšne Girardin,Paschal Grousset, Ulysse Parent, Arthur Ranc. Elle est chargĂ©e d’accrĂ©diter des reprĂ©sentants auprĂšs des pays europĂ©ens, surtout auprĂšs de la Prusse, mais aussi d’entretenir avec communes de France des relations amicales qui doivent construire leur fĂ©dĂ©ration et contribuer Ă  l’affranchissement du pays.

Commission des services publics :

Elle est composĂ©e des citoyens Billioray, Jean-Baptiste ClĂ©ment, Mardelet, Mortier, Ostyn, Rastoul. Elle est chargĂ©e du fonctionnement des services, des postes, du tĂ©lĂ©graphe, de la grande voirie, des compagnies de chemin de fer, des relais avec les services de province.

Commission de l’enseignement :

Elle est composĂ©e des citoyens Demay, Dr Goupil, LefĂšvre, Albert Leroy, Miot, Dr Robinet, Urbain, VallĂšs, Verdure. Elle est en charge de l’instruction publique, en particulier de la rĂ©forme de l’instruction la rendant gratuite, obligatoire et exclusivement laĂŻque, de la nomination des institutrices et des instituteurs communaux.

Pour moitiĂ©, les postes des diverses commissions sont occupĂ©s par des militants politiques confirmĂ©s, 30 % sont membres de l’Internationale et environ 20 % sont blanquistes, mĂȘme si les distinctions ne sont pas toujours prĂ©cises, puisque certains membres de l’Internationale sont Ă©galement blanquistes.

Le plus significatif est la rĂ©partition des attributions : les blanquistes dominent les commissions militaires et de la sĂ»retĂ© gĂ©nĂ©rale, les internationaux dominent la commission travail-industrie-Ă©change et la commission des finances, et sont prĂ©sents dans les commissions militaire et de la justice.

Quels pouvoirs assume la Commune ?

Pour nombre d’entre elles, les attributions de ces commissions vont au-delà de la simple gestion des affaires municipales et prennent en charge une bonne part de celles des divers ministùres.

Plusieurs dĂ©crets, dĂ©cidĂ©s en mĂȘme temps que sont Ă©tablies ces commissions, retirent expressĂ©ment tout pouvoir Ă  Versailles et au gouvernement dans Paris, tout en prenant le contrĂŽle de la totalitĂ© des services publics et des ministĂšres.

CITOYENS,

La Commune Ă©tant actuellement le seul pouvoir,

DĂ©crĂšte :

Art. 1er. Les employés des divers services publics tiendront désormais pour nuls et non avenus les ordres ou communications émanant du gouvernement de Versailles ou de ses adhérents.

Art. 2. Tout fonctionnaire ou employĂ© qui ne se conformerait pas Ă  ce dĂ©cret sera immĂ©diatement rĂ©voquĂ©.

HĂŽtel-de-Ville, 29 mars 1871.

Pour la Commune, par dĂ©lĂ©gation :                                   Le prĂ©sident,      LEFRANÇAIS

                                                                                   Assesseurs,        RANC, ED VAILLANT

*

Il n’appartient qu’à l’autoritĂ© communale et aux municipalitĂ©s d’apposer des affiches sur papier blanc.

Les municipalités ne peuvent afficher en dehors de leur arrondissement respectif.

L’affichage des actes Ă©manant du gouvernement de Versailles est formellement interdit.

Tout afficheur ou tout entrepreneur d’affichage contrevenant au prĂ©sent avis sera rigoureusement poursuivi.

HĂŽtel-de-Ville, 29 mars 1871.

Pour le ComitĂ© et par dĂ©lĂ©gation,                         L. BOURSIER.

*

MINISTÈRE DE LA GUERRE

Avis

Les employĂ©s du ministĂšre de la guerre sont invitĂ©s Ă  reprendre leurs services sans aucun retard. Ceux qui, sans motifs d’empĂȘchement justifiĂ©s, ne seraient pas prĂ©sents Ă  leurs bureaux, le jeudi 30 courant, seront immĂ©diatement remplacĂ©s. Les chefs de service devront prĂ©alablement se prĂ©senter au cabinet du ministre de la guerre, afin d’y recevoir des instructions.

*

Le dĂ©lĂ©guĂ© du comitĂ© central Ă  l’intendance gĂ©nĂ©rale invite MM. les employĂ©s de cette administration Ă  se prĂ©senter dans les vingt-quatre heures Ă  son bureau, rue Saint-Dominique-Saint-Germain, 94, afin de reprendre les services qu’ils ont laissĂ© en souffrance. Il sera pourvu au remplacement de ceux qui ne rĂ©pondraient pas Ă  cet appel.

Une signature collective

La Commune a dĂ©cidĂ© ensuite que tous ses arrĂȘtĂ©s porteraient comme signature la seule mention impersonnelle de « la Commune de Paris Â».

Cette dĂ©cision indique le refus du temps des gouvernements personnels en mĂȘme temps qu’elle donne Ă  chacun de ses actes un caractĂšre collectif, qui rend tous ses membres solidaires de l’exĂ©cution des mesures prises en commun.

Mais en rejetant toute publicitĂ© de ses dĂ©bats, l’anonymat de la signature risque de donner Ă  la Commune une forme de pouvoir occulte, imposant sa volontĂ© aux dissidents. Car il n’est pas possible pour ses membres de faire totalement abstraction de leurs propres positions, y compris lorsqu’ils ont acceptĂ©s d’ĂȘtre solidaires des dĂ©cisions prises. Il est important pour chacun de pouvoir faire connaĂźtre les raisons qui ont amenĂ© Ă  combattre ou accepter telle ou telle dĂ©cision. Le refus de transformer la Commune en parlement, le souhait qu’ellesoit un organisme d’action, n’est pas contradictoire avec la publicitĂ© des dĂ©bats et des dĂ©cisions politiques, dans la mesure oĂč elles ne rĂ©pondent pas aux mĂȘmes exigences que des dĂ©cisions militaires, prises par un conseil de guerre et qui, elles, ne doivent pas ĂȘtre connues des ennemis.

La conscription est abolie

La conscription disparaßt enfin, ce systÚme injuste combattu depuis sa création.

 

La fin d’une calamitĂ©

Depuis 1818, l’armĂ©e est constituĂ©e de volontaires auxquels s’ajoutent les conscrits choisis par tirage au sort (souvent un tiers de la classe d’ñge) parmi les jeunes de plus de 20 ans, ou les remplaçants qu’ils ont trouvĂ©s. Ce systĂšme inique avait Ă©tĂ© maintenu par une loi de 1868 qui avait abaissĂ© la durĂ©e du service Ă  5 ans, crĂ©Ă© la Garde nationale mobile complĂ©tant l’armĂ©e active, oĂč chaque citoyen servait 15 jours par an pour bĂ©nĂ©ficier d’une formation militaire.

La loi maintenait donc un principe inĂ©galitaire, les familles aisĂ©es pouvant recourir au remplacement pour que leurs enfants Ă©chappent Ă  l’obligation militaire.

Le conscrit fournissait lui-mĂȘme son remplaçant, soit par connaissance, soit en ayant recours aux services d’un « marchand d’hommes Â» qui se faisait grassement payer pour ce service. Ces remplacements Ă©taient l’objet de contrats passĂ©s devant notaire entre le conscrit et son « homme Â», fixant la compensation financiĂšre en Ă©change de son engagement.

Cette loi a crĂ©Ă© de nombreux drames pour les paysans misĂ©rables, les serviteurs, les garçons de ferme, les ouvriers, etc. qui se vendaient en vue d’accĂ©der enfin Ă  la propriĂ©tĂ© d’une masure, d’un lopin de terre, au risque de ne jamais revenir en vie au terme de leur service Ă  la suite des guerres de conquĂȘte coloniales, de la guerre de CrimĂ©e, etc.

Ceux qui rĂ©ussissent Ă  acheter leur « homme Â» sont les riches bien sĂ»r, mais aussi des gens plus modestes, ruraux, artisans, ouvriers, qui se privent, s’endettent, hypothĂšquent leur bien pour rassembler la somme nĂ©cessaire Ă  l’achat du remplaçant de leurs fils. Pour tous, cette conscription est une calamitĂ© Ă©conomique et sociale.

Cet arrĂȘtĂ© va plus loin, puisqu’il supprime de fait toute armĂ©e permanente dans Paris, qu’elle soit composĂ©e de volontaires ou de conscrits, incompatible pour beaucoup avec l’existence d’une RĂ©publique. Il la remplace par le peuple en armes dans la tradition de la RĂ©volution française : la Garde nationale, qui n’est pas un corps sĂ©parĂ© de la population, mais une milice organisĂ©e dans les quartiers et qui Ă©lit ses officiers.

Le refus d’introduire dans Paris une force militaire avait dĂ©jĂ  Ă©tĂ© exprimĂ© lors de la rĂ©volution de fĂ©vrier 1848 qui voulait « transformer en baĂŻonnettes intelligentes les baĂŻonnettes aveugles, mĂ©tamorphoser les soldats en citoyens Â».

Tribune d’Elie Reclus

Il est impossible, il est absurde qu’une armĂ©e soit libĂ©rale
 Au moins les rĂ©publicains parisiens l’ont compris, ils savent que l’armĂ©e ne peut pas ĂȘtre la doublure de la Garde nationale. En consĂ©quence, ils ne veulent d’armĂ©e Ă  Paris sous aucun prĂ©texte.

On leur rĂ©pond : « Mais l’armĂ©e est une institution nationale. Et vous qui reprĂ©sentez le Gouvernement de la seule et unique ville de Paris, vous n’avez pas le droit d’abolir une institution nationale. La partie ne doit pas se mettre au-dessus du tout Â». Le raisonnement est inattaquable.
De son cĂŽtĂ©, la Commune est Ă©galement inattaquable, quand, au nom de sa conservation personnelle, au nom du droit de lĂ©gitime dĂ©fense, sans parler du droit de la logique et de la moralitĂ© rĂ©publicaine, elle abolit, au moins dans l’enceinte de ses murs, l’institution de l’armĂ©e permanente et supprime sa plus grande et sa plus terrible ennemie. C’est lĂ  la fatalitĂ© des discussions poussĂ©es Ă  fond ; on Ă©change des arguments irrĂ©futables parce qu’ils sont l’expression de principes absolument opposĂ©s


On reproche Ă  la Commune de ne pas savoir se borner Ă  la conscription de Paris et de vouloir lĂ©gifĂ©rer pour la France entiĂšre. Mais les rĂ©volutionnaires ne s’en cachent point. Il suffit de lire la proclamation qui prĂ©cĂšde pour voir qu’ils ne songent nullement Ă  doter leur citĂ© de certaines franchises municipales qui resteraient Ă©trangĂšres Ă  d’autres villes ; ils entendent bien que leur mouvement se propage dans toute la France et la dĂ©passe. Ces hommes de la Commune ne se considĂšrent point comme des bourgeois de Paris, mais comme des citoyens du monde. Ils parlent au nom d’une Commune, mais leur Commune elle-mĂȘme procĂšde d’une idĂ©ale fĂ©dĂ©ration internationale.

Le décret sur les loyers

L’adoption de cette mesure va immĂ©diatement soulager la situation le peuple ouvrier de Paris, locataire dans sa totalitĂ©. Il s’agit d’une dĂ©cision simple, n’autorisant aucune argutie. Les locataires sont exonĂ©rĂ©s de loyer pendant 9 mois, alors que l’AssemblĂ©e de Bordeaux a simplement prĂ©vu d’accorder des dĂ©lais de paiement, pour sauvegarder les intĂ©rĂȘts des propriĂ©taires. Le raisonnement de la Commune est inverse : le travail ayant cessĂ© Ă  cause de la guerre et du blocus, les salaires ont disparu, c’est Ă  ceux qui ont quelque chose Ă  perdre, les propriĂ©taires, d’en faire les frais. Les sommes en jeu sont considĂ©rables, de l’ordre de plusieurs centaines de millions.

En outre l’arrĂȘtĂ© permet aux locataires qui le dĂ©sirent de quitter leur logement sans prĂ©avis.

La Commune de Paris,

ConsidĂ©rant que le travail, l’industrie et le commerce ont supportĂ© toutes les charges de la guerre, qu’il est juste que la propriĂ©tĂ© fasse sa part de sacrifices,

dĂ©crĂšte :

Article premier. — Remise gĂ©nĂ©rale est faite aux locataires des termes d’octobre 1870, janvier et avril 1871.

Art. 2. — Toutes les sommes payĂ©es par les locataires pendant les neuf mois seront imputables sur les termes Ă  venir.

Art. 3. — Il est fait Ă©galement remise des sommes dues pour les locations en garni.

Art. 4. — Tous les baux sont rĂ©siliables, Ă  la volontĂ© des locataires, pendant une durĂ©e de six mois, Ă  partir du prĂ©sent dĂ©cret.

Art. 5. — Tous congĂ©s donnĂ©s seront, sur la demande des locataires, prorogĂ©s de trois mois.

Nota. — Un dĂ©cret spĂ©cial rĂ©glera la question des intĂ©rĂȘts hypothĂ©caires.

Suspension des ventes des objets déposés au Mont-de-Piété

Ce dĂ©cret est un soulagement pour les milliers de parisien-nes qui ont du dĂ©poser au Mont-de-PiĂ©tĂ© des objets de premiĂšre nĂ©cessitĂ© pour disposer d’argent frais, souvent pour manger tout simplement. Mais s’il Ă©carte le risque de voir vendus aux enchĂšres ces objets engagĂ©s dĂšs lors qu’iels n’ont pu payer le taux d’usure du Mont-de-PiĂ©tĂ©, supĂ©rieur Ă  10 %, le dĂ©cret ne les rend pas aux intĂ©ressĂ©-e-s.

Il y a pourtant urgence Ă  rĂ©gler cette question, car la misĂšre s’est encore aggravĂ©e avec le siĂšge et avec les rigueurs de l’hiver. Les deux tiers des prĂȘts sont de 3 Ă  10 francs en Ă©change de hardes, de vĂȘtements, de meubles,
 mis en dĂ©pĂŽt dans les dizaines de bureaux qui existent dans les quartiers populaires. ConformĂ©ment au dĂ©cret du 1er octobre du Gouvernement issu du 4 septembre, les objets engagĂ©s au Mont-de-PiĂ©tĂ© depuis le 19 juillet 1870, consistant en vĂȘtements, sommiers, matelas, couvertures, pour un prĂȘt n’excĂ©dant pas 15 francs, ont Ă©tĂ© restituĂ©s aux dĂ©posants. MalgrĂ© cela, il reste encore aujourd’hui dans les Monts-de-PiĂ©tĂ© un million d’objets dans la division des hardes et quatre-vingt mille couvertures de lit.

Déclaration de la premiÚre séance de la Commune

Paris, 29 mars 1871.

Citoyens,

Notre Commune est constituĂ©e. Le vote du 26 mars sanctionne la RĂ©publique victorieuse.

Un pouvoir lĂąchement oppresseur vous avait pris Ă  la gorge, vous deviez dans votre lĂ©gitime dĂ©fense repousser ce gouvernement qui voulait vous dĂ©shonorer en vous imposant un roi. Au­jourd’hui les criminels que vous n’avez pas mĂȘme voulu poursuivre abusent de votre magna­nimitĂ© pour organiser aux portes de la citĂ© un foyer de conspiration monarchiste, ils invoquent la guerre civile, ils mettent en Ɠuvre toutes les corruptions, acceptent toutes les complicitĂ©s, ils ont osĂ© mendier jusqu’à l’appui de l’étranger.

Nous en appelons de ces menées exécrables au jugement de la France et du monde.

Citoyens, vous venez de nous donner des institutions qui défient toutes les tentatives.

Vous ĂȘtes maĂźtres de vos destinĂ©es, forte de votre appui, la reprĂ©sentation que vous venez d’établir va rĂ©parer les dĂ©sastres causĂ©s par le pouvoir dĂ©chu.

L’industrie compromise, le travail suspendu, les transactions commerciales paralysĂ©es vont recevoir une impulsion vigoureuse.

DĂšs aujourd’hui, la dĂ©cision attendue sur les loyers, demain celle sur les Ă©chĂ©ances.

Tous les services publics, rétablis et simpli­fiés.

La garde nationale, désormais seule force armée de la cité, réorganisée sans délai.

Tels seront nos premiers actes.

Les Ă©lus du peuple ne lui demandent pour assurer le triomphe de la RĂ©publique, que de les soutenir de votre confiance.

Quant Ă  eux, ils feront leur devoir.

 La Commune de Paris, 29 mars 1871.

En bref

 â–  Les convois de voyageurs circulent sur la plupart des lignes, mais il y a des contrĂŽles ici au nom du Gouvernement de Paris, lĂ  au nom du Gouvernement de Versailles.

Plusieurs trains de marchandises, partant du Havre Ă  destination de Paris, ont dĂ» rentrer avant-hier en gare du Havre, sans avoir pu mettre Ă  terre leurs marchandises
 Les ruraux se vengent.

 â–  V° arrondissement (PanthĂ©on) le Maire provisoire informe que les distributions de secours reprendront comme par le passĂ©

 â–  On a distribuĂ© aujourd’hui Ă  l’hĂŽtel de ville des vĂȘtements et des souliers aux gardes nationaux de plusieurs bataillons

 â–  on lit dans le Cri du peuple :

Le général Chanzy, mis en liberté hier soir par le Comité de Paris, est arrivé ce matin à Versailles.

Le gĂ©nĂ©ral est arrivĂ© Ă  pied Ă  travers les bois ; il n’a pas cru prudent de prendre le chemin de fer, oĂč il aurait pu ĂȘtre arrĂȘtĂ© de nouveau par les gardes nationaux qui stationnent aux diverses gares de chemin de fer, rives gauche et droite.

29 mars, notes d’un dĂ©bat dans l’Internationale

Bertin

une des plus graves questions qui doivent nous prĂ©occuper, c’est celle relative Ă  l’ordre social. Notre rĂ©volution est accomplie, laissons le fusil et reprenons l’outil.
Goullé

n’est absolument pas de cet avis, il faut se tenir sur ses gardes.

Hamet

la garde est facile Ă  Ă©tablir, le travail l’est moins ; prenons nos outils, au premier coup de tambour nous saurons retrouver notre fusil.

Frankel

j’appuie cette idĂ©e : nous voulons fonder le droit des travailleurs et ce droit ne s’établit que par la force morale et la persuasion ; laissons les despotes faire respecter le droit, qu’ils entendent Ă  leur façon, par la mitraille
.

Paru dans le Journal Officiel 

Alors qu’en province les grandes villes se soulĂšvent, en AlgĂ©rie une insurrection rĂ©clame la Commune ! Le PĂšre Trankil, croisĂ© ce matin dans le XIIIĂšme arrondissement, se fĂ©licite du communiquĂ© des insurgĂ©s algĂ©riens qui a Ă©tĂ© publiĂ© ce matin. DĂ©clarant « adhĂ©rer de façon la plus absolue Ă  la Commune de Paris Â», il dĂ©plore que cette dĂ©claration datĂ©e du 28 mars ne soit pas parvenue plus tĂŽt Ă  Paris. « Ainsi le peuple algĂ©rien a pris les armes Ă  son tour, nous aurons bientĂŽt la rĂ©publique universelle ! Â» Dans le texte, les dĂ©lĂ©guĂ©s expliquent leur rĂ©volte en ces termes, inquiĂ©tants pour la rĂ©action : « L’AlgĂ©rie tout entiĂšre revendique les libertĂ©s communales Â».

Citoyens

les dĂ©lĂ©guĂ©s de l’AlgĂ©rie dĂ©clarent, au nom de tous leurs commettants, adhĂ©rer de la façon la plus absolue Ă  la commune de Paris.

L’AlgĂ©rie tout entiĂšre rĂ©clame les libertĂ©s communales.

OpprimĂ©s pendant quarante annĂ©es par la double centralisation de l’armĂ©e et de l’administration, la colonie a compris depuis longtemps que l’affranchissement complet de la commune est le seul moyen pour elle d’arriver Ă  la libertĂ© et Ă  la prospĂ©ritĂ©.

Paris le 28 mars 1871               Alexandre Lambert

                                                     Lucien Rabuel

                                                     Louis Calvinhac

PrĂ©cisions :

Alexandre Lambert, ancien rĂ©dacteur du journal dĂ©mocrate socialiste Le travailleur de l’Indre, est un dĂ©portĂ© politique suite Ă  sa condamnation en 1852. il joue un rĂŽle important dans les mouvements rĂ©publicains parmi les colons en AlgĂ©rie depuis septembre dernier. Il est actuellement Ă  Paris.

Rappelons que depuis le 25 mars, pour faire face Ă  l’insurrection en Kabylie l’état de siĂšge, a Ă©tĂ© instaurĂ© dans la colonie qui Ă©pargne les villes rĂ©publicaines, afin qu’on ne puisse y voir une mesure politique dirigĂ©e contre elles.

Lettre d’Auguste Serraillier

Ouvrier formier pour bottes, membre du Conseil GĂ©nĂ©ral de l’Internationale dĂ©pĂȘchĂ© Ă  Paris :

Paris, le 29 mars 1871

Ma chĂšre Jenny

je suis arrivĂ© ce matin Ă  8 heures, sans avoir eu le moindre ennui
 Fais savoir Ă  M. Marx qu’il en est Ă  peu prĂšs aujourd’hui comme il en a Ă©tĂ© durant le siĂšge. Ce que j’ai appris est bien diffĂ©rent que ce que ces cochons de reporters anglais racontent.

Il est faux que l’on manque d’argent et, loin d’avoir eu Ă  en prendre chez Rothschild, c’est lui-mĂȘme qui a offert l’argent que l’on a pas pris. La seule chose qui ne marche pas, c’est l’ouverture des ateliers. A ce qu’il paraĂźt, les patrons ont fait le lock-out. Enfin, tout Paris est entre les mains, sous tous les rapports. On a mĂȘme la direction des postes
 Sois sans crainte, tout est tranquille ici et le fonctionnement de l’administration ne laisse pas trop Ă  dĂ©sirer. On dirait que nos amis y ont Ă©tĂ© dressĂ©s


Un grand nombre de patrons parisiens ont fui Paris aprĂšs le 18 mars et ont chargĂ© leurs gĂ©rants de dĂ©sorganiser la production et de saboter l’expĂ©rience rĂ©volutionnaire en cours.

TĂ©moignage

Martial Senisse, 20 ans, maçon limousin :

Aujourd’hui, je suis allĂ© Ă  Versailles. A la gare, j’ai pu franchir sans peine le barrage de police mais un officier m’a confisquĂ© un numĂ©ro du journal La Cloche que j’avais dans ma poche.

Quand je suis arrivĂ© prĂšs du ChĂąteau, il y avait des policiers qui fouillaient le quartier. Ils cherchaient des rĂ©volutionnaires parisiens qu’on leur avait signalĂ©s.

J’ai vu Monsieur de Faugerolles
 « Dans deux ou trois semaines, il a dit, le gouvernement pourra attaquer Paris Â».

Dans un cafĂ© de Versailles, un commissaire m’a demandĂ© mes papiers. Il voulait m’emmener comme suspect, mais je lui ai dit que le cabinet de Monsieur Dufaure pouvait rĂ©pondre de moi et il s’est excusĂ©. Il m’a dit que Versailles n’était plus qu’une caserne, que de nombreux soldats rentraient d’Allemagne
 J’ai passĂ© la nuit chez un ami
 vers trois heures du matin, les fils de la maison ont amenĂ© Jean Allemane. Les gendarmes et les policiers le cherchent dans Versailles oĂč il Ă©tait venu monter un groupe. Il ne sait pas comment il va quitter la ville.

Effectivement, l’ouvrier typographe Jean Allemane, membre du ComitĂ© fĂ©dĂ©ral de la Garde nationale, Ă©tait Ă  Versailles pour organiser une attaque contre l’AssemblĂ©e, la PrĂ©fecture et l’HĂŽtel des rĂ©servoirs, oĂč couchent bon nombre de dĂ©putĂ©s. Il avait demandĂ© la constitution d’un groupe de 300 hommes qui rejoindraient Versailles par petits groupes pour renforcer le noyau existant composĂ© de matelots et de typographes, pour prendre le ChĂąteau, tandis que deux colonnes attaqueraient la ville de l’extĂ©rieur. Le projet Ă©tait d’attaquer le 27 mars. Malheureusement, la dĂ©cision n’a pas Ă©tĂ© prise et Allemane, reconnu par des policiers, Ă©chappe de justesse Ă  l’arrestation.

À Narbonne

La Commune de Narbonne, dĂ©cidĂ©e Ă  amĂ©liorer sa force militaire a ce matin pris possession de l’Arsenal, les soldats prĂ©sents Ă  l’intĂ©rieur ne l’ont pas dĂ©fendu et se sont immĂ©diatement ralliĂ©s aux insurgĂ©s.

Mais la tentative de rallier les soldats enfermĂ©s dans la caserne St Bernard a Ă©chouĂ© : les officiers n’ont pas laissĂ© rentrer les insurgĂ©s et ont empĂȘchĂ© toute sortie. Les communards ont ensuite pris la gare, mais sans prendre les mesures pour empĂȘcher la circulation des trains. Les troupes extĂ©rieures gouvernementales pouvaient dĂšs lors arriver sans obstacle Ă  Narbonne.

Nouvelles du Havre

Une rĂ©union de nos concitoyens de l’Alsace et de la Lorraine a eu lieu hier, au Havre, dans la salle Sainte-CĂ©cile. Une assistance nombreuse, comptant plus de deux cents personnes, s’était rendue au lieu dĂ©signĂ©. Il a Ă©tĂ© procĂ©dĂ©, par voie d’élection, Ă  la nomination d’un comitĂ©, puis l’assemblĂ©e a rĂ©solu de venir en aide aux habitants de la Lorraine et de l’Alsace, en leur facilitant l’obtention, au Havre, des lieux prĂ©cĂ©demment occupĂ©s par les Prussiens et les Allemands.
En outre, la rĂ©union, partageant l’idĂ©e fĂ©conde Ă©mise par la sociĂ©tĂ© des employĂ©s de commerce, quant Ă  la crĂ©ation au Havre de cours gratuits de langues vivantes, a Ă©galement dĂ©cidĂ© de faire procĂ©der, Ă  ses frais, Ă  l’enseignement de l’anglais et de l’allemand.

Les cours organisĂ©s ainsi seraient accessibles Ă  tous les jeunes gens du Havre, Ăąges de 14 ans, possĂ©dant une instruction primaire suffisante pour pouvoir mettre Ă  profit les leçons, sans distinction de profession, et sans aucune obligation de se destiner Ă  une carriĂšre spĂ©ciale. Les cours seraient gratuits et obligatoires. Il pourrait ainsi se former au Havre mĂȘme un noyau de plusieurs milliers de jeunes gens qui, dans un dĂ©lai assez court, possĂ©deraient suffisamment la langue allemande pour que toutes les maisons de commerce du Havre pussent se dĂ©barrasser de l’invasion prusso-allemande.

En débat

La Commune de Paris se constitue d’emblĂ©e comme un gouvernement national, loin de se concevoir comme une simple municipalitĂ© au sein d’un Etat.

Ses premiĂšres dĂ©cisions montrent d’emblĂ©e cette volontĂ©. La structuration du peuple ouvrier en armes indique oĂč se trouve le pouvoir : dans les mains des Parisiens. Les dĂ©cisions de retirer tout pouvoir Ă  Versailles dans la ville, de prendre possession des ministĂšres et des fonctions de tous les employĂ©s de ces ministĂšres sont claires : il n’y a qu’un pouvoir dans la capitale, celui de la Commune.
Et cette Commune prend des dĂ©cisions qui soulagent immĂ©diatement les Parisien-nes, notamment la remise de plusieurs mois de loyers, au motif qu’il « est juste que la propriĂ©tĂ© fasse sa part de sacrifices Â». Elle ose toucher au droit des propriĂ©taires.

La Commune dĂ©cide Ă©galement d’établir des relations avec les pays europĂ©ens, « surtout auprĂšs de la Prusse Â».

En agissant ainsi, la Commune veut agir pour que toutes les villes de France rejoignent sa fĂ©dĂ©ration au sein d’une rĂ©publique sociale et universelle. Comme l’écrit Elie Reclus, La Commune souhaite que la rĂ©volution se propage en France et bien au-delĂ . Elle veut fonder un nouveau droit pour les travailleurs.

Il s’agit donc bien d’une rĂ©volution.

Jusqu’à prĂ©sent le peuple ouvrier avait chassĂ© les tyrans et fait des rĂ©volutions dont s’étaient emparĂ©s les escamoteurs de rĂ©volution, les rĂ©publicains bourgeois. L’idĂ©e communaliste des libertĂ©s municipales va plus loin que la seule demande d’autonomie de la ville, elle porte la volontĂ© de mesures dĂ©mocratiques et sociales qui remettent en cause l’ordre bourgeois existant. Elle ne peut accepter la domination du gouvernement Thiers. Aujourd’hui c’est le peuple ouvrier parisien qui a pris le pouvoir et qui gĂšre la ville par lui-mĂȘme, pour le bien de la population tout entiĂšre.

Les bourgeois qui ont gardĂ© leur pouvoir Ă  Versailles ont bien compris ce qui est en jeu. Ils se prĂ©parent soigneusement Ă  Ă©craser cette volontĂ© de pouvoir dĂ©mocratique et social du peuple ouvrier de Paris, cet exemple d’une autre sociĂ©tĂ©, le socialisme, en germe. Il suffit de lire ce qu’ils Ă©crivent, d’écouter ce qu’ils disent Ă  l’AssemblĂ©e, car ils ne s’en cachent pas.

Au pouvoir du peuple ouvrier parisien de rĂ©ussir Ă  relever ce dĂ©fi, tant au plan politique et social qu’au plan militaire.

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Source: Contretemps.eu