Mars 16, 2021
Par Contretemps
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À l’occasion des 150 ans de la Commune de Paris, Contretemps va publier du 18 mars au 4 juin une lettre quotidienne rĂ©digĂ©e par Patrick Le Moal, donnant Ă  voir ce que fut la Commune au jour le jour

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Capitulation de Strasbourg

Depuis le dĂ©clenchement de la guerre contre la Prusse le 19 juillet, les dĂ©faites s’accumulent. À partir des premiĂšres, les 4 et 6 aoĂ»t, jusqu’à la capitulation de Sedan le 2 septembre, et tandis que 100 000 soldats dont NapolĂ©on III lui-mĂȘme sont faits prisonniers, une bonne partie de l’armĂ©e française a Ă©tĂ© dĂ©sagrĂ©gĂ©e face Ă  la machine de guerre prussienne. Toul a capitulĂ© le 23 septembre, aujourd’hui c’est Strasbourg. Depuis le 19 septembre, une armĂ©e de 180 000 Prussiens encercle la capitale et la coupe du reste du pays : ils veulent affamer Paris.

Lors de l’instauration de la RĂ©publique le 4 septembre, on pensait que l’élan national rĂ©publicain Ă©tait capable de bouter le Prussien hors de France, comme cela avait Ă©tĂ© le cas lors de la levĂ©e en masse de 1792 et 1793. Mais l’organisation, l’armement moderne de l’armĂ©e prussienne et la politique du gouvernement de DĂ©fense nationale qui craint avant tout la mobilisation en masse, n’ont pas encore permis d’inverser la tendance.

Ce gouvernement se souvient-il d’oĂč il vient ?

DĂšs la capitulation de Sedan, on avait vu les tergiversations des dĂ©putĂ©s rĂ©publicains. Le soir du 3 septembre, Ă  la foule immense pressĂ©e aux grilles du Corps lĂ©gislatif qui criait « Vive la RĂ©publique Â», Gambetta rĂ©pondait : « Vous avez tort, il faut rester unis, ne pas faire de rĂ©volution. Â». Si Paris avait Ă©coutĂ© la Gauche, la France capitulait ce jour-lĂ . Le lendemain la foule est entrĂ©e dans le parlement pour ne pas les laisser faire.

TĂ©moignage. Prosper-Olivier Lissagaray, 32 ans, journaliste Ă  La Marseillaise

Paris accourt. Des bourgeois se souvenant qu’ils sont gardes nationaux ont endossĂ© l’uniforme, pris le fusil et veulent forcer le pont de la Concorde. Les gendarmes, Ă©tonnĂ©s de voir des gens si bien livrent le passage ; la foule suit et envahit le Palais-Bourbon. A une heure, malgrĂ© les efforts dĂ©sespĂ©rĂ©s de la Gauche, le peuple engorge les tribunes. Il est temps. Les dĂ©putĂ©s, en travail de ministĂšre, essaient de saisir le Gouvernement. La Gauche seconde de toutes ses forces cette combinaison, s’indigne qu’on ose parler de RĂ©publique. Le cri Ă©clate dans les tribunes, Gambetta fait des efforts inouĂŻs, conjure le peuple d’attendre le rĂ©sultat des dĂ©libĂ©rations. Ce rĂ©sultat, on le connaĂźt d’avance. C’est une commission de gouvernement nommĂ©e par l’AssemblĂ©e. C’est la paix demandĂ©e, acceptĂ©e Ă  tout prix ; c’est, au bout de la honte, la monarchie plus ou moins parlementaire ; une vague nouvelle enfonce les portes, remplit la salle, chasse ou noie les dĂ©putĂ©s. Gambetta, jetĂ© Ă  la tribune doit prononcer la dĂ©chĂ©ance. Le peuple veut plus : la RĂ©publique ! emporte les dĂ©putĂ©s de la Gauche pour l’aller proclamer Ă  l’HĂŽtel-de-Ville.  Jules Favre, Jules Simon, Jules Ferry, Gambetta, CrĂ©mieux, Emmanuel Arago, Glais-Bizoin, Pelletan, Garnier-PagĂšs, Picard, se dĂ©clarĂšrent Gouvernement, lurent leurs noms Ă  la foule. Il y eut bien des rĂ©clamations. On leur cria des noms rĂ©volutionnaires : Delescluze, Ledru-Rollin, Blanqui ; Gambetta trĂšs applaudi, dĂ©montra que seuls les dĂ©putĂ©s de Paris Ă©taient aptes Ă  gouverner. Cette thĂ©orie fit entrer au Gouvernement Rochefort ramenĂ© de Sainte-PĂ©lagie et qui apportait de la popularitĂ©. Ils envoyĂšrent au gĂ©nĂ©ral Trochu, pour le supplier de diriger la dĂ©fense. Le gĂ©nĂ©ral avait promis, sur sa parole de Breton, catholique et soldat, « de se faire tuer sur les marches des Tuileries pour dĂ©fendre la dynastie Â». Les Tuileries n’ayant pas Ă©tĂ© attaquĂ©es, — le peuple les dĂ©daigna, — Trochu, dĂ©lestĂ© de son triple serment, monta les marches de l’HĂŽtel-de-Ville. Il exigea qu’on lui garantĂźt Dieu et il voulut la prĂ©sidence. On lui donna la prĂ©sidence et le reste. Douze citoyens entrĂšrent ainsi en possession de la France. Ils se dĂ©clarĂšrent lĂ©gitimĂ©s par l’acclamation populaire. Ils prirent le grand nom de Gouvernement de la DĂ©fense nationale. Cinq de ces douze-lĂ  avaient perdu la RĂ©publique de 1848.

C’est la course de vitesse entre la foule rĂ©publicaine et rĂ©volutionnaire massĂ©e Ă  l’HĂŽtel de Ville et ces dĂ©putĂ©s qui ne veulent pas ĂȘtre dĂ©bordĂ©s par le mouvement populaire. À l’HĂŽtel de Ville, les rĂ©publicains, rĂ©volutionnaires, radicaux, socialistes, dont Blanqui, qui ont la ferme volontĂ© de transformer ce rassemblement en insurrection sont en premiĂšre ligne.

Pour empĂȘcher une proclamation rĂ©volutionnaire de la RĂ©publique qui n’émanerait pas d’eux pour dĂ©mobiliser la foule et la renvoyer dans ses foyers, dĂšs leur arrivĂ©e dans la salle du trĂŽne les dĂ©putĂ©s de gauche, Gambetta et Favre, proclament la rĂ©publique.

Pendant un instant, la rĂ©publique sociale Ă©tait possible, mais le peuple de Paris, oubliant leurs trahisons passĂ©es, soucieux d’unitĂ© devant l’avancĂ©e de l’armĂ©e prussienne, accepta que ces parlementaires escamoteurs de rĂ©volution prennent le pouvoir en utilisant la force du mouvement populaire.

Tous les hauts fonctionnaires bonapartistes s’esquivent sans bruit 
 prĂ©fĂ©rant leur laisser le pouvoir pour que rien ne change.

La vague révolutionnaire provinciale

 Lorsque la nouvelle des Ă©vĂ©nements des 3 et 4 septembre, la dĂ©faite de Sedan, la capture de l’empereur et la proclamation de la RĂ©publique a Ă©tĂ© connue dans le pays, le jour mĂȘme ou le lendemain, un vent de libertĂ© s’est levĂ© qui libĂ©ra les Ă©nergies populaires.

Cela avait commencĂ© bien avant dans certaines villes. DĂšs aoĂ»t dernier, aprĂšs la dĂ©faite de Forbach le 6, une agitation visant Ă  proclamer la RĂ©publique avait commencĂ© Ă  Marseille oĂč 40 000 manifestant-es installĂšrent le 10 aoĂ»t un ComitĂ© d’action rĂ©volutionnaire, et Ă  Lyon oĂč le 13 un comitĂ© de salut public et un comitĂ© militaire sont mis en place.

Dans toutes les villes les sociĂ©tĂ©s d’enseignement, les cercles maçonniques, la presse rĂ©publicaine structurent l’opposition. Les grands problĂšmes politiques se dĂ©battent dans des rĂ©unions frĂ©quentĂ©es et houleuses, comme dans la salle Valentino Ă  Lyon, le Bataclan Ă  Marseille. Lors dĂšs les Ă©lections municipales des 6 et 7 aoĂ»t 1870, de nombreuses municipalitĂ©s ont placĂ© Ă  leur tĂȘte des rĂ©publicains, parfois radicaux. Des organisations ouvriĂšres commencent Ă  se crĂ©er un peu partout, dans le feu des grĂšves des annĂ©es 1860-1870, Ă  tel point que le congrĂšs ouvrier du 13 mars 1870 Ă  Lyon rassemble 5 Ă  6000 dĂ©lĂ©guĂ©s.

AprĂšs le 4 septembre, la RĂ©publique est proclamĂ©e, ici avec enthousiasme par le maire rĂ©publicain rĂ©cemment Ă©lu, lĂ  par la simple lecture de la dĂ©pĂȘche officielle. Mais partout ce sont des scĂšnes de liesse populaire, aux cris de « Vive la rĂ©publique ! Â» « Vive la France ! Â». Les prĂ©fets bonapartistes se retirent sans rĂ©sistance.

Dans toutes les villes importantes et moyennes les rĂ©publicains, souvent en lutte contre le clergĂ© qui avait toujours manifestĂ© son soutien Ă  l’empire, demandent vite d’aller au-delĂ  du remplacement  des prĂ©fets et des maires. Car ces remplacements ne sont que symboliques : toute l’administration, la justice restent aux mains de fonctionnaires d’empire. Parfois les mobilisations imposent de nouveaux conseils municipaux, des comitĂ©s de salut public, des comitĂ©s de dĂ©fense. Pour vaincre la Prusse, partout se constituent de nouveaux bataillons de Gardes nationaux qui sont une rĂ©ponse patriotique rĂ©publicaine Ă  l’invasion. En outre, en Ă©tant commandĂ©s par des officiers rĂ©publicains, ils sont un Ă©lĂ©ment essentiel de dĂ©fense de la RĂ©publique. Le dĂ©bat sur leur armement fait rage.

TrĂšs tĂŽt, un certain nombre d’évĂ©nements sensibilisent sur les menaces qui pĂšsent sur la nouvelle rĂ©publique, l’attitude des nouveaux prĂ©fets et font vite apparaĂźtre des tensions entre tous ceux qui Ă©taient alors unis dans l’opposition Ă  l’empire, ils vont, une fois « au pouvoir Â», se sĂ©parer entre « modĂ©rĂ©s Â» et « intransigeants Â».

Dans les deux grandes villes qui ont majoritairement votĂ© « non Â» au plĂ©biscite de mai, le mouvement est plus important.

À Lyon

Le 4 septembre, le « comitĂ© de salut public Â», composĂ© de rĂ©publicains et de quelques militants de l’Internationale, proclame la rĂ©publique dĂšs 9 heures du matin, avant mĂȘme Paris, il placarde une affiche dĂ©crĂ©tant la dĂ©chĂ©ance de l’empire et s’empare sans rĂ©sistance de l’HĂŽtel de Ville, y arbore le drapeau rouge, organise la dĂ©fense de la ville, lĂšve un emprunt patriotique et envisage de mettre en place un programme de travaux pour les chĂŽmeurs. Le nouveau prĂ©fet nommĂ© par Gambetta qui arrive le 6 septembre est soigneusement tenu Ă  l’écart. Bakounine, qui est arrivĂ© le 15 septembre, et ses partisans trouvent cela insuffisant. Soutenus par plusieurs bataillons de la Garde nationale et d’ouvriers privĂ©s de travail par la guerre, ils mettent en place le 17 septembre 1870, au cours d’une rĂ©union publique, un « ComitĂ© Central du Salut de la France », composĂ© de dĂ©lĂ©guĂ©-e-s de diffĂ©rents quartiers de la ville qui prĂ©pare une insurrection en coordonnant les groupes rĂ©volutionnaires, les associations ouvriĂšres et les milices de citoyens-nes. Le 26 septembre 1870, dans la salle de la Rotonde aux Brotteaux, au cours d’une rĂ©union tenue devant 6 000 personnes, est proclamĂ©e la FĂ©dĂ©ration rĂ©volutionnaire des Communes, qui veut dĂ©crĂ©ter un emprunt forcĂ©, la peine de mort contre les riches fugitifs, la destitution de tous les officiers et chasser de l’HĂŽtel de Ville le prĂ©fet Challemel-Lacour et le conseil municipal.

On y donne lecture de l’affiche rouge, qui sera collĂ©e partout dans la ville, dont le texte suivant est acclamĂ©.

« La situation dĂ©sastreuse dans laquelle se trouve le pays ; l’impuissance des pouvoirs officiels et l’indiffĂ©rence   des classes privilĂ©giĂ©es ont mis la nation française au bord de l’abĂźme.

Si le peuple organisĂ© rĂ©volutionnairement ne se hĂąte d’agir, son avenir est perdu, la rĂ©volution est perdue, tout est perdu. S’inspirant de l’immensitĂ©  du danger et considĂ©rant que l’action dĂ©sespĂ©rĂ©e du peuple ne saurait ĂȘtre retardĂ©e d’un seul instant, les dĂ©lĂ©guĂ©s des comitĂ©s fĂ©dĂ©rĂ©s du salut de la France, rĂ©unis au ComitĂ© central, proposent d’adopter immĂ©diatement les rĂ©solutions suivantes :

Article 1er. – La machine administrative et gouvernementale de l’État, Ă©tant devenue impuissante, est abolie. Le peuple de France rentre en pleine possession de lui-mĂȘme.


.

Art. 5. – Toutes les organisations municipales existantes sont cassĂ©es et remplacĂ©es dans toutes les communes fĂ©dĂ©rĂ©es par des comitĂ©s de salut de la France, qui exerceront tous les pouvoirs sous le contrĂŽle immĂ©diat du Peuple.

Art. 6. – Chaque comitĂ© de chef-lieu de dĂ©partement enverra deux dĂ©lĂ©guĂ©s pour former la convention rĂ©volutionnaire du Salut de la France. 
. Â»

Ce matin, plusieurs milliers d’ouvriers et ouvriĂšres en armes ont manifestĂ© sur la Place des Terreaux. Les terrassiers revendiquant pour leurs salaires ont envoyĂ© une dĂ©lĂ©gation dans l’HĂŽtel de ville. C’est alors qu’une centaine d’hommes ont forcĂ© une porte latĂ©rale de l’HĂŽtel de Ville, et y sont entrĂ©s avec Saignes, Bakounine, Bastelica, ont fait prisonnier le prĂ©fet. Du haut du balcon, Saignes a lu le manifeste, et les manifestant-tes ont petit Ă  petit regagnĂ© leurs quartiers. Soutenus par une fraction trop mince de la population, les derniers occupants ont Ă©tĂ© facilement dispersĂ©s dans la soirĂ©e par la troupe et des gardes nationaux loyalistes.

À Marseille

DĂšs l’arrivĂ©e de l’information le 4 septembre, une foule de 20 000 personnes a libĂ©rĂ© les prisonniers de la commune d’aoĂ»t dernier, envahi la prĂ©fecture, obligĂ© le prĂ©fet Ă  fuir, constituĂ© une garde civique composĂ©e d’ouvriers pour la plupart membres de l’Internationale. Une commission dĂ©partementale, fusionnant la municipalitĂ© et le comitĂ© de salut public s’est installĂ©e Ă  la PrĂ©fecture, a Ă©tĂ© quittĂ©e dans la soirĂ©e par les trois Ă©lus des plus modĂ©rĂ©s qui ont refusĂ© que le drapeau rouge soit hissĂ© sur la prĂ©fecture.

Gambetta a nommĂ© un rĂ©publicain radical, Alphonse Esquiros, comme administrateur du dĂ©partement. Il arrive le 7 septembre, acclamĂ© par la foule. Il va rapidement prendre ses distances avec le gouvernement. S’appuyant sur la garde civique, et pas l’armĂ©e, il rĂ©duit la journĂ©e de travail des mineurs Ă  8 heures, Ă©pure l’administration, l’armĂ©e et la magistrature, et forme un comitĂ© local de dĂ©fense nationale.

Le 9 septembre, lors d’un meeting Ă  l’Alhambra, Bastelica, le dirigeant marseillais de l’Internationale, rĂ©clame pour lutter contre l’incurie du gouvernement la crĂ©ation d’un Gouvernement du Midi qui ferait lever l’impĂŽt en masse sur les riches pour armer les soldats.

Le 18 septembre Ă  Marseille, la Ligue du Midi est formĂ©e en prĂ©sence de 48 dĂ©lĂ©guĂ©s de 13 dĂ©partements du Languedoc et de la vallĂ©e du RhĂŽne avec les villes de Marseille, Lyon, Grenoble et Montpellier, pour la dĂ©fense nationale de la rĂ©publique, de la nation malgrĂ© le gouvernement de Paris, de Tours. Elle se dote d’un programme le 22 septembre, qui prĂ©voit la levĂ©e d’un impĂŽt de 30 millions sur les riches, la confiscation des biens des traĂźtres, la sĂ©paration de l’Église et de l’État, l’épuration, la libertĂ© de la presse, l’élection des juges, 
.

Quels effets auront sur la Ligue les Ă©vĂ©nements d’aujourd’hui Ă  Lyon ?

Le gouvernement place ses hommes, les rĂ©volutionnaires s’organisent 

DĂšs le 4 septembre, les internationaux ont interpellĂ© le gouvernement « acclamĂ© Â» par la foule qu’ils avaient dĂ©cidĂ© de ne pas attaquer frontalement et demandĂ© l’organisation d’élections municipales, la suppression des lois liberticides, l’annulation de toutes les condamnations politiques, l’armement des Français et la levĂ©e en masse.

Si le gouvernement a remis en libertĂ© tous les dĂ©tenus politiques, il refuse d’organiser des Ă©lections municipales, et ajourne les Ă©lections lĂ©gislatives. Il nomme des hommes Ă  lui partout, les prĂ©fets, les maires des grandes villes, Ă  Paris le maire et ceux des arrondissements. Il cherche Ă  traiter avec Bismarck, sans succĂšs, et refuse de s’engager Ă  la levĂ©e en masse nationale. Cette question est essentielle pour les rĂ©volutionnaires. Armer le peuple ouvrier, c’est Ă  la fois organiser la dĂ©fense et garantir la rĂ©publique. En effet jusqu’au 4 septembre, les 60 bataillons parisiens de la garde nationale, soit 24 000 hommes, Ă©taient essentiellement les bourgeois.

Pour l’organisation de la dĂ©fense, la gauche est disponible et prĂ©sente. Le 7 septembre, dans le premier numĂ©ro de son journal La Patrie en danger, Blanqui et ses amis, offrent « au Gouvernement provisoire leur concours le plus Ă©nergique et le plus absolu Â» comme le montre l’affiche annonçant la parution du journal.

À Paris, sous la pression populaire, la situation Ă©volue vite face Ă  l’avancĂ©e de l’armĂ©e prussienne. DĂšs le 7 septembre la dĂ©cision est prise de former 60 nouveaux bataillons de gardes nationaux composĂ©s au maximum de 1500 hommes, qui devraient ĂȘtre armĂ©s dans les 48 heures. Le 12 septembre, il est dĂ©cidĂ© que tous les combattants bĂ©nĂ©ficieraient d’une solde quotidienne de 1,50 franc (les « trente sous Â») versĂ©s par les maires d’arrondissement. Le 14, le gĂ©nĂ©ral Trochu passe en revue la Garde nationale sur les boulevards. Il y a prĂšs de 250 bataillons regroupant aux environ de 300 000 hommes.

Le peuple ouvrier de Paris s’organise

DĂšs le 5 septembre, plusieurs centaines d’ouvriers rĂ©unis Ă  l’initiative des Internationaux et des chambres syndicales ont dĂ©cidĂ© la crĂ©ation dans chaque arrondissement de comitĂ©s de vigilance, ou de dĂ©fense, pour contrĂŽler les maires, recueillir les rĂ©clamations et constituer un ComitĂ© Central des 20 arrondissements avec les dĂ©lĂ©guĂ©s de ces comitĂ©s. Les maires n’apprĂ©cient pas cette mobilisation : Ă  l’exception des XIe et XVIIIe arrondissements, ils n’ont pas de local dans les mairies.

Le ComitĂ© central des 20 arrondissements est constituĂ© le 11 septembre, composĂ© d’ouvriers, d’employĂ©s, d’écrivains connus dans les mouvements rĂ©volutionnaires et les rĂ©unions de ces derniĂšres annĂ©es. Il s’installe dans la salle de la rue de la Corderie, prĂȘtĂ©e par l’Internationale et la FĂ©dĂ©ration des Chambres syndicales. Face aux rĂ©publicains bourgeois, c’est un embryon de reprĂ©sentation des ouvriers et des couches populaires. Il publie dĂšs le 14 septembre une proclamation affichĂ©e dans tout Paris qui prĂ©sente un programme politique et de mobilisation militaire.

Comité central républicain de défense nationale des vingt arrondissements de Paris

1° — MESURES DE SÉCURITÉ PUBLIQUE

Supprimer la police telle qu’elle Ă©tait constituĂ©e, sous tous les gouvernements monarchiques, pour asservir les citoyens et non pour les dĂ©fendre;
La remettre tout entiÚre entre les mains des municipalités élues;
Nommer par quartier, dans les grandes villes, les magistrats chargĂ©s de veiller Ă  la sĂ©curitĂ© publique sous leur responsabilitĂ© personnelle et directe. Dissoudre tous les corps spĂ©ciaux de l’ancienne police centralisĂ©e, tels que sergents de ville, agents dits de la sĂ»retĂ© publique, gardes de Paris ;

Confier Ă  la garde nationale, composĂ©e de la totalitĂ© des Ă©lecteurs, et en particulier Ă  des vĂ©tĂ©rans pris dans son sein, la mission d’assister les nouveaux magistrats de la police municipale dans l’exercice de leurs fonctions ;

Appliquer aux magistratures de tous ordres les deux principes de l’élection et de la responsabilitĂ©;
Abroger toutes les lois restrictives, rĂ©pressives et fiscales contre le droit d’écrire, de se rĂ©unir et de s’associer.

2° — SUBSISTANCES ET LOGEMENTS

Exproprier, pour cause d’utilitĂ© publique, toute denrĂ©e alimentaire ou de premiĂšre nĂ©cessitĂ© actuellement emmagasinĂ©e clans Paris, chez les marchands en gros et de dĂ©tail, en garantissant Ă  ceux-ci le paiement 
 RĂ©partir les approvisionnements classĂ©s par nature entre tous les habitants de Paris au moyen de bons qui leur seront pĂ©riodiquement dĂ©livrĂ©s dans chaque arrondissement au prorata :  1° du nombre de personnes composant la famille de chaque citoyen ;  2° de la quantitĂ© de produits consommables constatĂ©s par les commissions ci-dessus dĂ©signĂ©es ;  3° de la durĂ©e probable du siĂšge.

Les municipalités devront encore assurer à tout citoyen et à sa famille logement qui leur est indispensable.

3° — DÉFENSE DE PARIS

Faire Ă©lire immĂ©diatement par la garde mobile tous les chefs qui la doivent conduire au feu, ceux qui la commandent actuellement lui ayant Ă©tĂ© imposĂ©s jusqu’à ce jour ;

    DĂ©livrer au plus vite Ă  tous les citoyens des armes Ă  longue portĂ©e et leur distribuer en mĂȘme temps la quantitĂ© de cartouches et de munitions de guerre suffisante pour qu’ils soient en mesure de repousser toute attaque Ă©ventuelle;

.   PrĂ©parer dĂ©s maintenant les postes de dĂ©fense intĂ©rieure, les communications secrĂštes et tous les engins de destruction susceptibles d’ĂȘtre employĂ©s contre l’ennemi, mĂȘme par les femmes et par les enfants, Paris rĂ©publicain Ă©tant rĂ©solu, plutĂŽt que de se rendre, Ă  s’ensevelir sous ses ruines.

4° — DÉFENSE SES DÉPARTEMENTS

 DĂ©crĂ©ter la levĂ©e en masse de tous les Français sans exception, et la rĂ©quisition gĂ©nĂ©rale de tout ce qui peut servir Ă  la dĂ©fense.



En prĂ©sentant ces mesures d’urgence, les soussignĂ©s sont convaincus que le Gouvernement de la dĂ©fense nationale se hĂątera de les transformer en dĂ©crets pour le salut de la patrie et de la RĂ©publique.

Pour le ComitĂ© rĂ©publicain et par dĂ©lĂ©gation des ComitĂ©s d’arrondissement : Les membres prĂ©sents Ă  la rĂ©union du, 13 au 14 septembre, G. CASSE. CH.-L. CHASSIN. F. CHATÉ.  CHAUSSE.  COUSIN.  G. CLUSERET.  DEMAY.  CH. DUMONT. A. DUPONT.  N. GAILLARD.  G. GENTON. H. HERNU. J. JOHANNARD. KERN. LANJALLET. LEFRANÇAIS.  LEYERDAYS. LONGUET. LONGAT. P.-A. LUTZ. A. LECOT.  E. LÉGER.  G. MALLET.  MAINIER. MARCHAND.  MILLIERS.  MARCHAL.  MALON.  F. MANGOLD.  MYARD.  G. MOLLIN.  E. OUDET.  M. PORTALIER.  J. PÉRIN: PAGNERRE. PHILIP. PILLION.— PINDY. RANVIER.  E. ROY. E. ROULLIER. THÉLIDON. THONNELIER.  TOUSSAINT.E. VAILLANT.  J. VALLÈS. VERTUT. M. WOOG.

L’annonce de la nĂ©gociation du 20 septembre entre Bismarck et Jules Favre est un choc pour les parisien-nes dĂ©cidĂ©-es Ă  la lutte Ă  outrance, un acte de capitulation qui remet en cause la confiance dans le gouvernement. Le ComitĂ© central appelle une nouvelle fois Ă  la levĂ©e en masse, Ă  l’élection rapide de la Commune de Paris, Ă  la remise immĂ©diate de la police municipale entre les mains de la garde nationale et en consĂ©quence la suppression de la prĂ©fecture de police. Le 22 septembre une dĂ©lĂ©gation de la Garde nationale et du comitĂ© central des 20 arrondissements demande au gouvernement Ă©lection d’une Commune.  Jules Ferry reçoit la dĂ©lĂ©gation, donne sa parole d’honneur que le gouvernement ne traiterait Ă  aucun prix et annonce les Ă©lections municipales pour la fin du mois. Trois jours aprĂšs, un dĂ©cret les ajourne indĂ©finiment


Colonies

En Martinique, une insurrection marque le retour de la RĂ©publique

La nouvelle confirmant la défaite de Sedan et la proclamation de la République est arrivée par paquebot le 21 septembre.

Dans l’üle, on se souvient que la prĂ©cĂ©dente RĂ©publique de 1848 avait aboli l’esclavage, promis le suffrage universel et la gĂ©nĂ©ralisation de l’instruction primaire gratuite. On a oubliĂ© que l’indemnisation des esclavagistes leur laissait tous les pouvoirs.

Car les espoirs ont Ă©tĂ© vite déçus. L’empire a supprimĂ© de fait le suffrage universel et la gratuitĂ© scolaire, et a donnĂ© plus de pouvoirs aux gouverneurs. Les postes sont restĂ©s aux bĂ©kĂ©s, les esclavagistes et leurs descendants, et aux fonctionnaires français. Le travail forcĂ© a Ă©tĂ© imposĂ© aux anciens esclaves dont les dĂ©placements furent limitĂ©s, des camps de discipline furent instaurĂ©s, et ils ont fait payer Ă  l’élite noire et mulĂątre ses rĂȘves d’ascension sociale.

Pour tou-tes, la rĂ©publique rĂȘvĂ©e est parĂ©e des vertus de l’égalitĂ©, sa proclamation apparaĂźt comme une promesse de justice enfin rendue. Le 22 septembre 1870 elle est proclamĂ©e officiellement dans toute la colonie, accueillie avec joie par des foules enthousiastes.

Des foules qui gardent en mĂ©moire les injustices de la violente sĂ©grĂ©gation raciale et sociale et notamment celle concernant LĂ©opold Lubin qui a mobilisĂ© des milliers de personnes ces derniers mois. Le samedi 19 fĂ©vrier 1870, ce jeune noir n’avait pas laissĂ© le passage assez vite Ă  Augier de Maintenon, blanc français officier de marine, sur la route oĂč il travaillait. En rĂ©ponse, il est jetĂ© Ă  bas de son cheval et frappĂ© Ă  coup de cravache. Il demande en vain justice aux autoritĂ©s. Lorsque, deux mois plus tard, LĂ©opold Lubin se venge en rendant la pareille Ă  Augier de Maintenon, il est arrĂȘtĂ© immĂ©diatement et condamnĂ© Ă  5 ans de bagne. Cette condamnation dĂ©clenche un mouvement de sympathie et de solidaritĂ© : des listes de souscription circulent pour payer l’amende et le pourvoi en cassation. Un des jurĂ©s scĂ©lĂ©rats est CodĂ©, bĂ©kĂ© monarchiste, qui a fait flotter plusieurs mois Ă  partir du 21 janvier 1870 un drapeau blanc , le symbole de l’esclavage, sur son habitation[1]. Il se vantera d’avoir tout fait pour punir Lubin afin de montrer qu’un noir n’a pas Ă  lever sa main sur un blanc.

Lorsque ce 22 septembre, le maire de RiviĂšre pilote, commune du sud de la Martinique, proclame la rĂ©publique, les cris « Vive la rĂ©publique ! Â» s’accompagnent de « Mort Ă  CodĂ© Â», « LibĂ©rez Lubin! Â».  Dans la soirĂ©e, la foule s’attaque Ă  l’habitation CodĂ©, tue le gardien et incendie le bĂątiment. Le lendemain, la foule encore grossie croise la petite troupe appelĂ©e en renfort qui tire et tue deux manifestants et en blesse deux autres. C’est l’embrasement dans tout le Sud de la Martinique : la haine des bĂ©kĂ©s oppresseurs et la faim des terres qu’ils accaparent sont trĂšs fortes. Dans la nuit et les jours qui suivent des dizaines d’autre habitations sont incendiĂ©es. Une troupe de 600 insurgĂ©-es faiblement armĂ©s investit le bourg exigeant la libĂ©ration de Lubin.

Parmi les insurgĂ©-es se trouve une jeune couturiĂšre, Marie PhilomĂšne Roptus, dite « Surprise Â», appelĂ©e par les insurgĂ©s Lumina Sophie. Ses discours passionnĂ©s et sa force de caractĂšre lui gagnent le surnom de « Lumina Â», on lui prĂȘte l’expression « il ne faut rien Ă©pargner, le Bon Dieu aurait une case sur la terre que je la brĂ»lerais parce qu’il doit ĂȘtre un vieux bĂ©kĂ© Â».

Le 24 au matin Codé est découvert, abattu et atrocement mutilé par la foule en colÚre.

Le gouverneur qui ne dispose pas assez de troupes pour contrĂŽler la situation fait appel aux volontaires pour constituer des milices, les blancs affluent, armĂ©s jusqu’aux dents. Ces  milices qui ont Ă©crasĂ© les rĂ©voltes des annĂ©es 1820 et 1830 sont dĂ©testĂ©es par les masses noires. Leur entrĂ©e en scĂšne Ă  partir du 26 septembre modifie le rapport de force : elles attaquent avec la troupe le camp des insurgĂ©-e-s et fait un massacre, arrĂȘtant en outre plus de 150 insurgĂ©-e-s, dont Lumina Sophie.

Ces Ă©vĂ©nements sont ignorĂ©s de l’essentiel de la presse française.

En dĂ©bat. Quelle RĂ©publique ?

 Dans les Ă©vĂ©nements de ces derniĂšres semaines, deux conceptions de la rĂ©publique s’opposent, qui renvoient Ă  l’affrontement de deux groupes sociaux en prĂ©sence.

Pour ceux d’en haut, les parlementaires escamoteurs de rĂ©volution, les rĂ©publicains modĂ©rĂ©s (sauf dans la rĂ©pression des mouvements populaires), la rĂ©publique est bourgeoise, conservatrice. Soucieux avant tout de l’ordre, de la dĂ©fense de la propriĂ©tĂ© privĂ©e, ils se mĂ©fient du peuple. Pour eux, la proclamation du 4 septembre est une fin, elle change les dirigeants sans changer le systĂšme, maintient les privilĂšges des dominants, les hiĂ©rarchies en place : il faut que tout change en surface pour que rien de change au fond, que le capitalisme rĂšgne toujours.

Pour celles et ceux d’en bas, les ouvrier-es, les artisan-es, le petit peuple parisien, les rĂ©publicains radicaux qui se rĂ©fĂšrent Ă  1793, les rĂ©volutionnaires socialistes, la rĂ©volution du 4 septembre n’est qu’un dĂ©but. La seule proclamation de la rĂ©publique ne rĂ©sout rien, car il subsiste trop de sujets qui n’ont pas trouvĂ© de solution et sur lesquels l’affrontement commence.

La dĂ©fense de la patrie est directement associĂ©e dans ces milieux populaires Ă  la dĂ©fense de la rĂ©publique et mĂȘme de la rĂ©volution. Y compris dans les courants rĂ©volutionnaires le prolĂ©tariat français reprĂ©sente la cause sacrĂ©e du socialisme rĂ©volutionnaire : le peuple doit prendre les armes pour engager partout la guerre contre les allemands. La question de la mobilisation populaire, en dehors des structures militaires hiĂ©rarchiques, est donc un enjeu immĂ©diat.

L’association des questions sociales et dĂ©mocratiques s’illustre dans la dĂ©fense de la perspective de « la Sociale Â», la RĂ©publique universelle. La question du pouvoir populaire, de la dĂ©mocratie, des Ă©lections, ne se situe pas uniquement sur le plan des principes, des droits. Elle est un moyen de combat pour remettre en cause le fonctionnement du systĂšme Ă©conomique, pour faire cesser l’exploitation : l’objectif est que cette rĂ©volution du 4 septembre soit un dĂ©part de la rĂ©volution sociale.

Était-il possible le 4 septembre, ou est-il possible aujourd’hui de balayer ce nouveau pouvoir bourgeois rĂ©publicain pour cela ?

Ce n’est pas certain, comme le dit la circulaire adressĂ©e par le Conseil fĂ©dĂ©ral parisien de l’AIT aux « frĂšres Â» de province :

«  Par tous les moyens possibles, nous concourons Ă  la DĂ©fense nationale qui est la chose capitale du moment
 Nous ne nĂ©gligeons pas pourtant les prĂ©cautions Ă  prendre contre la rĂ©action Ă©pargnĂ©e et menaçante. Nous organisons en ce sens nos comitĂ©s de vigilance dans tous les quartiers
 C’est, croyons-nous dans ce sens que nous devons agir : 1°) surexciter par tous les moyens possible le patriotisme qui doit sauver la France rĂ©volutionnaire ; 2°) prendre des mesures Ă©nergiques contre la rĂ©action bourgeoise et bonapartiste et pousser Ă  l’acceptation des grandes mesures de dĂ©fense par l’organisation des comitĂ©s rĂ©publicains, premiers Ă©lĂ©ments des futures communes rĂ©volutionnaires. Notre rĂ©volution Ă  nous n’est pas encore faite 
 Â»

 

Notes

[1]  Nom dans les colonies des exploitations agricoles et industrielles dirigĂ©es par les bĂ©kĂ©s, sur lesquelles habitent les maĂźtres.

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Source: Contretemps.eu