Avril 20, 2021
Par Contretemps
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À l’occasion des 150 ans de la Commune de Paris, Contretemps publie du 18 mars au 4 juin une lettre quotidienne rĂ©digĂ©e par Patrick Le Moal, donnant Ă  voir ce que fut la Commune au jour le jour

***

L’essentiel de la journĂ©e

Situation militaire

À l’ouest

Les combats sont trĂšs violents. Les versaillais se sont concentrĂ©s sur AsniĂšres et sont arrivĂ©s au pont d’AsniĂšres, y ont Ă©tabli une barricade, leur artillerie Ă  Courbevoie bombarde Levallois de projectiles et de mitraille. A Neuilly, la lutte se poursuit de maison Ă  maison comme les jours prĂ©cĂ©dents. Le bombardement des Versaillais sur les Ternes, la porte Maillot, Passy, Auteuil, le TrocadĂ©ro continue.

Au Sud

Pas de combats importants.

Cluseret s’inquiĂšte de la consommation excessive de projectiles dans les forts qui brĂ»lent « inutilement » de la poudre, et dĂ©pensent en pure perte l’argent du peuple. Le dĂ©lĂ©guĂ© Ă  la guerre prĂ©vient les gardes nationaux et le commandant du fort qu’à l’avenir il ne sera plus fait droit aux demandes de munitions, au-delĂ  du nombre de coups allouĂ©s Ă  chaque fort pour la dĂ©fense.

Débat au Comité central de la Garde nationale sur la stratégie militaire

Le dĂ©bat apparaĂźt public Ă  la Commission d’infanterie de la Garde Nationale, Ă  l’initiative de Louis Lacord.
Louis Lacord, un cuisinier ĂągĂ© de 33 ans, avait Ă©tĂ© mandatĂ© le 1er mars par le conseil fĂ©dĂ©ral de l’Internationale avec trois autres militants pour assister aux rĂ©unions de la commission exĂ©cutive provisoire de la garde nationale, alors qu’il n’en Ă©tait pas membre.

Bien qu’il n’ait pas Ă©tĂ© Ă©lu le 13 mars au comitĂ© central de la garde nationale, il continue Ă  faire partie de la commission de l’infanterie oĂč il joue un rĂŽle trĂšs actif, animant la lutte contre Cluseret « qui laisse par trop de cĂŽtĂ© le comitĂ© central de la garde nationale, ne renforce pas assez le systĂšme de barricades Ă  Neuilly », contre Rossel dont la Garde nationale ne peut rien obtenir, contre la composition de la cour martiale, dont il veut contrĂŽler les actes.

Aujourd’hui il a dĂ©clarĂ© « la commune mollit. Nous devons nous complĂ©ter pour peser sur elle, et sauver la situation. Pouvoir contrĂŽleur, nous ne devons pas ĂȘtre enterrĂ©s dans une seule fonction. Le ComitĂ© Central ne doit pas ĂȘtre Ă  la disposition du dĂ©lĂ©guĂ© Ă  la guerre, qui devrait ĂȘtre au contraire sous la main du ComitĂ© Central ».

La Commission exécutive commune la peine de mort décidée par la Cour martiale hier

On se souvient que la cour martiale a condamnĂ© Ă  la peine de mort Jean-Nicolas Girot, chef du 74e bataillon, coupable d’avoir refusĂ© de marcher Ă  l’ennemi.

La commission exécutive, prenant en considération les antécédents démocratiques du citoyen Girot, a commué sa peine. Le condamné Girot subira la dégradation civique et militaire, et restera emprisonné pendant la durée de la guerre.

Validation des Ă©lections du 16 avril

La loi de 1849 prĂ©voit que pour ĂȘtre Ă©lu, il faut avoir recueilli un huitiĂšme des inscrits. La commission propose une nouvelle rĂšgle, que soient Ă©lus tous les candidats ayant recueilli la majoritĂ© absolue des suffrages exprimĂ©s. Dans trois arrondissements, les IIIĂšme, VIIIĂšme et XIIIĂšme, il n’y a pas d’élus. Dans les onze autres, il y a 53 679 votants, alors qu’il y avait eu 119 000 votants en mars dernier.
La discussion a Ă©tĂ© trĂšs vive, il y avait des partisans de la stricte lĂ©galitĂ©, alors que pour la majoritĂ© de la Commune, l’abstention des uns ne pouvait annuler les suffrages des autres, d’autant que trois arrondissements des plus dĂ©vouĂ©s, notamment le XIIIe, dont les meilleurs Ă©taient au feu, n’avaient donnĂ© aucun rĂ©sultat, ce d’autant que la Commune avait dĂ©jĂ  validĂ© des Ă©lus Ă  la majoritĂ© absolue lors du suffrage du 26 mars.

COMMUNE DE PARIS

ÉLECTIONS DU 16 AVRIL 1871.

La commission nommée pour la validation des élections du 16 avril avait déposé le rapport suivant :
ConsidĂ©rant que, dans certains arrondissements, un grand nombre d’électeurs se sont soustraits par la fuite Ă  leur devoir de citoyens et de soldats, et que dans les graves circonstances que nous traversons, nous ne saurions tenir compte pour la validitĂ© des Ă©lections du nombre des Ă©lecteurs inscrits ; nous dĂ©clarons qu’il est du devoir de la Commune de valider toutes les Ă©lections ayant obtenu la majoritĂ© absolue sur le nombre de votants :

Premier arrondissement :
4 conseillers à élire ; votants, 3 271 dont la moitié plus 1 est 1 636
Sont Ă©lus, les citoyens :
VĂ©sinier 2 626
Cluseret 1 968
Pillot 1 748
Andrieu 1 736
DeuxiĂšme arrondissement :
4 conseillers à élire ; votants, 3 601 dont la moitié plus 1 est 1 801
Pothier 3 352
Serrailler 3 141
Durand 2 874
Johannard 2 804
TroisiĂšme arrondissement :
Pas d’élus
SixiĂšme arrondissement :
3 conseillers à élire ; votants, 3 469 dont la moitié plus 1 est 1 735
Courbet 2 418
Rogeard 2 292
SeptiĂšme arrondissement :
1 conseiller à élire ; votants, 1 939 dont la moitié plus 1 est 970
Sont Ă©lus :
Sicard 1 699
HuitiĂšme arrondissement :
Pas d’élus
NeuviĂšme arrondissement :
5 conseillers à élire ; votants, 3 176 dont la moitié plus 1 est 1 589
Briosne 2 456
DouziĂšme arrondissement :
2 conseillers à élire ; votants, 5 423 dont la moitié plus 1 est 2 762
Philippe 3 483
Lonclas 2 810
TreiziĂšme arrondissement :
Pas d’élus
SeiziĂšme arrondissement :
2 conseillers à élire ; votants, 1 590 dont la moitié plus 1 est 796
Longuet 1 058
Dix-septiĂšme arrondissement :
2 conseillers à élire ; votants, 4 848 dont la moitié plus 1 est 2 425
Dupont 3 352
Dix-huitiĂšme arrondissement :
2 conseillers à élire ; votants, 10 068 dont la moitié plus 1 est 5 035
Cluseret 8 480
Arnold 5 402
Dix-neuviĂšme arrondissement :
1 conseiller à élire ; votants, 7 090 dont la moitié plus 1 est 3 546
Menotti Garibaldi 6 076
VingtiĂšme arrondissement :
2 conseillers à élire ; votants, 9204 dont la moitié plus 1 est 4 603
Viard 6 968
Trinquet 6 771
Les conclusions du rapport sont adoptées par la Commune à la majorité des voix : 26 pour, 13 contre.
Ont voté pour :
Les citoyens J. Allix, Amouroux, Ant. Arnaud, Babick, Billioray, Blanchet, Champy, E. Clément, Delescluze, Demay, Dereure, Frankel, Gambon, Paschal Grousset, Jourde, Ledroit, Martelet, Malon, Melliet, Protot, Ranvier, RégÚre, Raoul Rigault, Urbain, Vaillant, Varlin.
Ont voté contre :
Les citoyens Arthur Arnould, Avrial, Beslay, Clémence, V. Clément, Geresme, Langevin, Lefrançais, Miot, Rastoul, VallÚs, Verdure, Vermorel.
Les secrétaires de la séance,
ANT. ARNAUD, AMOUROUX

TĂ©moignages

Paschal Grousset, 27 ans, journaliste

Il n’y a pas, en rĂ©alitĂ©, de loi Ă©lectorale, par le fait de l’admission de membres n’ayant pas eu le 8e. Nous avons dĂ©clarĂ© ne pas accepter les bases formulĂ©es par le comitĂ© central, en sorte que nous n’avons pas de loi Ă©lectorale.

La commission ne propose pas d’accepter des citoyens qui ont eu la majoritĂ© relative elle vous propose d’admettre simplement les citoyens qui ont vu la majoritĂ© absolue des votants.
Vous n’avez pas la base d’évaluation de la population, vous n’avez pas de loi Ă©lectorale. La seule chose juste et sĂ©rieuse serait de s’en rapporter Ă  la sagesse populaire, qui a votĂ© comme elle a voulu, et d’admettre tout le monde qui a eu la majoritĂ© absolue des suffrages exprimĂ©s.

*

Gustave Le français, 45 ans, instituteur, comptable

La commune n’[a] pas compris qu’on ne peut ĂȘtre Ă  la fois lĂ©gal et rĂ©volutionnaire. La Commune avait parfaitement le droit d’avertir les Ă©lecteurs convoquĂ©s que, vu l’urgence et le systĂšme d’obstruction pratiquĂ© par certains arrondissements presque entiĂšrement acquis Ă  la rĂ©action, le scrutin serait valable quel que fĂ»t le nombre des votants.

Électeurs et candidats sachant alors Ă  quoi s’en tenir eussent agi en consĂ©quence et personne n’eĂ»t le droit de rĂ©criminer. Mais puisqu’il n’en avait pas Ă©tĂ© ainsi et qu’on prĂ©tendait demeurer dans la lĂ©galitĂ©, il fallait ne s’en point Ă©carter et ne point courir le risque d’ĂȘtre accusĂ© de dĂ©loyautĂ©. Or, et quoi que puissent dire les malins et les habiles, la loyautĂ© dans toutes les circonstances, sera toujours la principale force des rĂ©volutionnaires.

Douze candidats ont recueilli plus du huitiĂšme des voix, et vingt nouveaux membres sont validĂ©s avec cette dĂ©cision, Cluseret ayant Ă©tĂ© Ă©lu dans Ier et XVIIIĂšme. Compte tenu de la diffĂ©rence de nombre d’électeurs selon les arrondissements, un est Ă©lu avec moins de 1 100 voix alors qu’un autre n’est pas Ă©lu avec 2 500 voix. Quatre sont journalistes, six sont ouvriers. Sept sont membres de l’Internationale, Cluseret, Pottier, Johannard, SĂ©raillier (envoyĂ© de Londres), Durand, Longuet et Andrieu ( Pillot s’en revendique lui aussi), un est blanquiste, Trinquet.

Les conciliateurs relancent leur action

Une rĂ©union publique a Ă©tĂ© organisĂ©e dans une salle du passage Jouffroy par la Ligue d’union rĂ©publicaine des Droits de Paris, qui placarde des affiches roses. Elle a reçu hier une dĂ©lĂ©gation du conseil municipal de Lyon qui avait rencontrĂ© Thiers juste avant. Elle a nommĂ© une commission de sept membres, qui est chargĂ©e de se mettre en rapport avec les chambres syndicales des commerçants et des ouvriers de Paris, pour essayer de trouver un programme de conciliation sur les bases suivantes : maintien de la RĂ©publique ; autonomie communale de Paris ; autonomie de la garde nationale.

De leur cĂŽtĂ©, les francs-maçons parisiens, aprĂšs leur dĂ©marche infructueuse Ă  Versailles, se sont eux aussi rĂ©unis dans leur local de la rue Cadet et ont nommĂ© une commission chargĂ©e de s’entendre avec les dĂ©lĂ©gations des chambres syndicales, de l’Union du commerce et la Ligue rĂ©publicaine pour les droits de Paris, visant une conciliation basĂ©e sur la totale franchise communale, et que, dans le cas oĂč sa voix ne serait pas entendue, ils feraient appel aux loges sƓurs de province.

La déclaration au peuple français

Dans sa deuxiĂšme sĂ©ance d’hier soir, commencĂ©e Ă  dix heures du soir (et terminĂ©e Ă  deux heures moins vingt), la Commune a adoptĂ© Ă  l’unanimitĂ© moins une voix un texte trĂšs important, le programme de la Commune, qui est placardĂ© sur les murs de Paris et imprimĂ© Ă  100 000 exemplaires pour ĂȘtre diffusĂ© partout en province.

C’est le citoyen VallĂšs qui a donnĂ© pour la seconde fois lecture de ce programme proposĂ© par la Commission. Selon Prosper Olivier Lissagaray, si VallĂšs le prĂ©sente, il a Ă©tĂ© Ă©crit Ă  plusieurs mains, Delescluze aurait fourni quelques passages, la partie technique aurait Ă©tĂ© l’Ɠuvre du journaliste proudhonien Pierre Denis.

Les citoyens Rigault et Lefrançais refusent dans ce programme le mot de « communisme césarien », et le membre de phrase incriminé, aprÚs quelques observations du citoyen Fraenckel, est retiré par VallÚs au nom de la Commission. AprÚs diverses observations des citoyens Jourde, Victor Clément, Varlin et Billioray, la discussion est close.

Paris, le 19 avril 1871.

DÉCLARATION AU PEUPLE FRANÇAIS

Dans le conflit douloureux qui impose une fois encore Ă  Paris les horreurs du siĂšge et du bombardement, qui fait couler le sang français, qui fait pĂ©rir nos frĂšres, nos femmes, nos enfants Ă©crasĂ©s sous les obus et la mitraille, il est nĂ©cessaire que l’opinion publique ne soit pas divisĂ©e, que la conscience nationale ne soit point troublĂ©e.

Il faut que Paris et le Pays tout entier sachent quelle est la nature, la raison, le but de la RĂ©volution qui s’accomplit ; il faut, enfin, que la responsabilitĂ© des deuils, des souffrances et des malheurs dont nous sommes les victimes, retombe sur ceux qui, aprĂšs avoir trahi la France et livrĂ© Paris Ă  l’étranger, poursuivent avec une aveugle et cruelle obstination la ruine de la Capitale, afin d’enterrer, dans le dĂ©sastre de la RĂ©publique et de la LibertĂ©, le double tĂ©moignage de leur trahison et de leur crime.

La Commune a le devoir d’affirmer et de dĂ©terminer les aspirations et les vƓux de la population de Paris ; de prĂ©ciser le caractĂšre du mouvement du 18 mars, incompris, inconnu et calomniĂ© par les hommes politiques qui siĂšgent Ă  Versailles.

Cette fois encore, Paris travaille et souffre pour la France entiÚre, dont il prépare par ses combats et ses sacrifices, la régénération intellectuelle, morale, administrative et économique, la gloire et la prospérité.

Que demande-t-il ?

La reconnaissance et la consolidation de la République, seule forme de gouvernement compatible avec les droits du peuple et le développement régulier et libre de la société.

L’autonomie absolue de la Commune Ă©tendue Ă  toutes les localitĂ©s de la France, et assurant Ă  chacune l’intĂ©gralitĂ© de ses droits, et Ă  tout Français le plein exercice de ses facultĂ©s et de ses aptitudes, comme homme, citoyen et travailleur.

L’autonomie de la Commune n’aura pour limites que le droit d’autonomie lĂ©gal pour toutes les autres communes adhĂ©rentes au contrat, dont l’association doit assurer l’UnitĂ© française.

Les droits inhérents à la Commune sont :

Le vote du budget communal, recettes et dĂ©penses ; la fixation et la rĂ©partition de l’impĂŽt ; la direction des services locaux ; l’organisation de sa magistrature, de la police intĂ©rieure et de l’enseignement ; l’administration des biens appartenant Ă  la Commune.

Le choix par l’élection ou le concours, avec la responsabilitĂ©, et le droit permanent de contrĂŽle et de rĂ©vocation des magistrats ou fonctionnaires communaux de tous ordres,

La garantie absolue de la liberté individuelle, de la liberté de conscience et la liberté de travail.

L’intervention permanente des citoyens dans les affaires communales par la libre manifestation de leurs idĂ©es, la libre dĂ©fense de leurs intĂ©rĂȘts : garanties donnĂ©es Ă  ces manifestations par la Commune, seule chargĂ©e de surveiller et d’assurer le libre et juste exercice du droit de rĂ©union et de publicitĂ©.

L’organisation et la dĂ©fense urbaine et de la garde nationale, qui Ă©lit ses chefs et veille seule au maintien de l’ordre dans la citĂ©.

Paris ne veut rien de plus Ă  titre de garanties locales, Ă  condition, bien entendu, de retrouver dans la grande administration centrale, dĂ©lĂ©gation des communes fĂ©dĂ©rĂ©es, la rĂ©alisation et la pratique des mĂȘmes principes.

Mais, Ă  la faveur de son autonomie et profitant de sa libertĂ© d’action, Paris se rĂ©serve d’opĂ©rer comme il l’entendra, chez lui, les rĂ©formes administratives et Ă©conomique que rĂ©clame sa population ; de crĂ©er des institutions propres Ă  dĂ©velopper et propager l’instruction, la production, l’échange et le crĂ©dit ; Ă  universaliser le pouvoir et la propriĂ©tĂ© suivant les nĂ©cessitĂ©s du moment, le vƓu des intĂ©ressĂ©s et les donnĂ©es fournies par l’expĂ©rience.

Nos ennemis se trompent ou trompent le pays quand ils accusent Paris de vouloir imposer sa volontĂ© ou sa supĂ©rioritĂ© au reste de la nation, et de prĂ©tendre Ă  une dictature qui serait un vĂ©ritable attentat contre l’indĂ©pendance et la souverainetĂ© des autres communes.

Ils se trompent ou trompent le Pays quand ils accusent Paris de poursuivre la destruction de l’UnitĂ© française, constituĂ©e par la RĂ©volution, aux acclamations de nos pĂšres, accourus Ă  la fĂȘte de la FĂ©dĂ©ration de tous les points de la vieille France.

L’UnitĂ©, telle qu’elle nous a Ă©tĂ© imposĂ©e jusqu’à ce jour par l’empire, la monarchie et le parlementarisme, n’est que la centralisation despotique, inintelligente, arbitraire et onĂ©reuse.

L’UnitĂ© politique, telle que la veut Paris, c’est l’association volontaire de toutes les initiatives locales, le concours spontanĂ© et libre de toutes les Ă©nergies individuelles en vue d’un but commun, le bien-ĂȘtre, la libertĂ© et la sĂ©curitĂ© de tous.

La RĂ©volution communale, commencĂ©e par l’initiative populaire du 18 mars, inaugure une Ăšre nouvelle de politique expĂ©rimentale, positive, scientifique.

C’est la fin du vieux monde gouvernemental et clĂ©rical, du militarisme, du fonctionnarisme, de l’exploitation, de l’agiotage, des monopoles, des privilĂšges, auxquels le prolĂ©tariat doit son servage, la patrie ses malheurs et ses dĂ©sastres.

Que cette chÚre et grande patrie, trompée par les mensonges et les calomnies, se rassure donc !

La lutte engagĂ©e entre Paris et les Versaillais est de celles qui ne peuvent se terminer par des compromis illusoires : l’issue n’en saurait ĂȘtre douteuse. La victoire, poursuivie avec une indomptable Ă©nergie par la Garde Nationale, restera Ă  l’idĂ©e et au droit.

Nous en appelons Ă  la France !

Avertie que Paris en armes possĂšde autant de calme que de bravoure ; qu’il soutient l’ordre avec autant d’énergie que d’enthousiasme ; qu’il se sacrifie avec autant de raison que d’hĂ©roĂŻsme ; qu’il ne s’est armĂ© que par dĂ©vouement pour la libertĂ© et la gloire de tous, que la France fasse cesser ce sanglant conflit !

C’est Ă  la France Ă  dĂ©sarmer Versailles par la manifestation solennelle de son irrĂ©sistible volontĂ©.

AppelĂ©e Ă  bĂ©nĂ©ficier de nos conquĂȘtes, qu’elle se dĂ©clare solidaire de nos efforts ; qu’elle soit notre alliĂ©e dans ce combat qui ne peut finir que par le triomphe de l’idĂ©e communale ou par la ruine de Paris !

Quant Ă  nous, citoyens de Paris, nous avons la mission d’accomplir la rĂ©volution moderne, la plus large et la plus fĂ©conde de toutes celles qui ont illuminĂ© l’histoire.

Nous avons le devoir de lutter et de vaincre !

Paris, le 19 avril 1871.

La Commune de Paris.

Extraits d’un article de La Commune

C’est une erreur de croire que la rĂ©volution de 1871 est purement municipale. Elle n’est pas sortie spontanĂ©ment, de toutes piĂšces, de l’accident du 18 mars, il n’a pas pour objet exclusif la revendication des franchises d’une ville.

Cette rĂ©volution et l’avĂšnement des idĂ©es Ă©laborĂ©es depuis 40 ans par la polĂ©mique des partis, et son programme consiste dans celle de ses idĂ©es qui sont dĂ©sormais acceptĂ©es par l’opinion publique.

Pourquoi la rĂ©volution se prĂ©sente-t-elle aujourd’hui sous une forme exclusivement municipale ? C’est parce que, faite au milieu des complications de la guerre Ă©trangĂšre, elle n’est pas encore sortie de l’enceinte de Paris.

Si le gouvernement provisoire chargĂ©, le 4 septembre, de la mission spĂ©ciale d’expulser l’étranger de notre territoire, avait dĂ©fendu Paris contre les Prussiens, nul n’aurait songĂ© Ă  Ă©voquer les souvenirs de l’ancien Commune de Paris et Ă  faire intervenir de nouveau pour stimuler remplacer ce gouvernement dans l’ Ɠuvre de sa lutte il n’a pas voulu accomplir. [
]

Ce qui est en cause ce ne sont pas seulement nos libertés municipales, ce sont aussi nos libertés politiques et nos institutions sociales.

Au fond, il s’agit de savoir si la France maintiendra la RĂ©publique avec ses consĂ©quences Ă©conomiques ou si elle permettra la restauration d’une Monarchie bonapartiste ou bourbonienne avec des institutions qui en dĂ©coulent naturellement comme d’une source fangeuse et empoisonnĂ©e. [
]

Au fond la vĂ©ritable question est de savoir si la constitution de la France sera faite par l’assemblĂ©e des nouveaux seigneurs de village ou par une autre assemblĂ©e plus rĂ©actionnaire encore, ou si, au contraire, l’AssemblĂ©e constituante sera Ă©lue, sous l’inspiration de l’esprit Parisien, par les populations affranchis du mensonge et de la fraude, de l’ignorance et de l’erreur.

MilliĂšre

En bref

■ Les matĂ©riaux qui composent la colonne de la place VendĂŽme sont mis en vente. Ils sont divisĂ©s en 4 lots : 2 lots de matĂ©riaux de construction ; 2 lots de mĂ©taux.
Ils seront adjugés par lots séparés, par voie de soumissions cachetées adressées à la direction du génie, 84, rue Saint-Dominique-Saint-Germain.

■ L’orphelinat de la garde nationale Boulevard Victor-Hugo, 40 (ancien Haussmann) publie un appel : Citoyens qui combattez pour la plus sainte des causes, citoyennes qui travaillez aux vĂȘtements de nos frĂšres ou qui pansez nos blessĂ©s, vous ne pouvez, pendant ces moments de misĂšre et de deuil, donner Ă  vos enfants tous les soins que nĂ©cessite leur Ăąge. La RĂ©publique leur ouvre ses bras ; elle leur offre un lit, des vĂȘtements, la nourriture ; elle leur enseignera Ă  ĂȘtre honnĂȘtes, laborieux et braves. L’asile est fondĂ© sous le patronage de la Commune, des ministres, des maires, de l’intendance militaire qui donne son concours particulier.
Le directeur, RAYMOND

■ Dans Le Rappel : La mairie du 8e arrondissement s’est dĂ©barrassĂ©e hier de ses drapeaux Ă  Aigle et Ă  chiffre impĂ©rial. On a dĂ©tachĂ© les hampes et les armes de la ville, et dĂ©cousu les franges d’or et d’argent, puis on a brĂ»lĂ© au milieu de la cour les Ă©toffes de soie. Le poste de la mairie Ă©tait sous les armes, et, pendant l’autodafĂ© le tambour battait au Champs. Un capitaine a fait une allocution Ă©nergiquement rĂ©publicaine, aprĂšs laquelle le drapeau rouge a Ă©tĂ© placĂ©e au fronton de la mairie. Les aigles ont Ă©tĂ© cassĂ©s Ă  coup de marteau pour ĂȘtre vendus au poids du cuivre.

TĂ©moignage

Martial Senisse, 20 ans, maçon, Limousin

Ce matin, dans le journal La Montagne, il y avait un article de Gustave Maroteau que j’ai recopiĂ© pour l’envoyer Ă  l’oncle. J’en veux conserver ici un passage :

« Ne parlez pas de Dieu, le croquemitaine ne nous effraie plus. Il y a trop longtemps qu’il n’est qu’un prĂ©texte au pillage et Ă  l’assassinat. C’est au nom de Dieu que Guillaume a bu un plein casque le plus pur de notre sang, ce sont les soldats du pape qui bombardent les Ternes.

Les chiens ne vont pas se contenter de regarder les Ă©vĂȘques, ils les mordent, les balles de s’aplatiront pas sur les scapulaires, pas une voix ne se lĂšvera pour nous maudire le jour oĂč l’on fusillera l’archevĂȘque Darboy. Il faut que Monsieur Thiers le sache, il faut que Monsieur Fabre, le marguillier, ne l’ignore pas. Nous avons pris Darboy comme otage, et s’ils l’on ne nous rend point Blanqui, il mourra. La commune l’a promis, si elle hĂ©sitait, le peuple tiendrai le serment pour elle ».

Les prix dans Paris ne cessent d’augmenter. Ce matin rue Mouffetard, Élise a payĂ© le lard 3 francs le kilo et la viande 3 francs 40.

À la Porte Maillot des enfants de 13 Ă  14 ans sont servants aux batteries fĂ©dĂ©rĂ©es.

En débat : enfin le programme de la Commune !

MĂȘme si ce programme arrive un peu tard, c’est une bonne chose que cette publication pour essayer de rallier la province au mouvement parisien. S’il avait pu paraĂźtre au lendemain de l’installation de la Commune, il y aurait eu plus de temps pour agrĂ©ger les forces au combat engagĂ©.

Ce programme est net, clair, simple, et il affirme plus que jamais, contre les doctrines jacobines, le principe révolutionnaire fédéraliste qui dépasse largement celui du courant proudhonien, car il concerne tous les révolutionnaires, y compris les blanquistes tant à Paris que dans les départements.

Ce manifeste donne Ă  la RĂ©volution du 18 mars beaucoup plus qu’un caractĂšre de rĂ©volution municipale et locale, il cherche Ă  Ă©tendre les revendications parisiennes Ă  toutes les parties du pays, tout en se voulant respectueux des droits de la province.

Du fait du rĂŽle central de Paris, de la centralisation française, toute rĂ©volution accomplie par Paris, qu’on le veuille ou non, entraĂźne de fait une modification dans le rĂ©gime de tout le pays. Comme cela ne pouvait manquer de se produire, le mouvement commencĂ© prend chaque jour un caractĂšre plus gĂ©nĂ©ral, moins particulier, et l’on aperçoit de plus en plus nettement que le but auquel il tend est en contradiction flagrante avec l’ensemble du rĂ©gime politique jusqu’alors existant.

Il a du mal Ă  correspondre avec le fĂ©dĂ©ralisme provincial, souvent plus un refus de la tutelle parisienne, qui ne se pose pas les problĂšmes aussi loin que Paris, oĂč existe aujourd’hui un gouvernement avec une assemblĂ©e, une armĂ©e, un journal officiel, qui traite avec Versailles de pouvoir Ă  pouvoir. Le fĂ©dĂ©ralisme provincial est souvent un mouvement moins radical, plus complexe, qui peut mĂȘme s’accommoder avec des secteurs bourgeois qui souhaitent avoir une plus grande autonomie pour leur commerce, comme les nĂ©gociants lyonnais pour le commerce des grĂšges, les marseillais sur le trafic des grains.

La rĂ©ussite du mouvement parisien serait une modification profonde de l’état politique et social du pays. Et la dĂ©claration en est consciente, lorsqu’elle revendique pour tous « le plein exercice de ses facultĂ©s et de ses aptitudes, comme homme, citoyen et travailleur », la possibilitĂ© de « rĂ©formes administratives et Ă©conomiques que rĂ©clame [la]population », la crĂ©ation d’institutions « propres Ă  dĂ©velopper et propager l’instruction, la production, l’échange et le crĂ©dit » et enfin la possibilitĂ© « d’universaliser le pouvoir et la propriĂ©tĂ© suivant les nĂ©cessitĂ©s du moment ».

Il y a lĂ  posĂ©s les germes d’une rĂ©volution sociale, la rĂ©volution moderne, la plus large et la plus fĂ©conde de toutes celles qui ont illuminĂ© l’histoire. : « L’UnitĂ© politique, telle que la veut Paris, c’est l’association volontaire de toutes les initiatives locales, le concours spontanĂ© et libre de toutes les Ă©nergies individuelles en vue d’un but commun, le bien-ĂȘtre, la libertĂ© et la sĂ©curitĂ© de tous ».

La dĂ©claration fait un appel Ă  la France, appelĂ©e Ă  bĂ©nĂ©ficier des conquĂȘtes parisiennes, pour dĂ©sarmer Versailles, pour la victoire des parisien-ne-s car « la lutte engagĂ©e entre Paris et les Versaillais est de celles qui ne peuvent se terminer par des compromis illusoires ».

Les termes de cette dĂ©claration posent bien les enjeux, reste Ă  trouver les forces sociales et politiques pour s’en emparer.

Une des difficultĂ©s dans la propagation de ce programme de la Commune de Paris dans les villes et campagnes est de trouver celles et ceux qui vont le faire efficacement. Il y a bien des dĂ©lĂ©guĂ©s envoyĂ©s, mais ils sont plus ou moins efficaces, avec des instructions bien limitĂ©es pour faire tout ce qu’on aurait pu attendre de leurs voyages, car il est trĂšs difficile, pour ne pas dire impossible Ă  la militante, au militant parisien, de juger l’état vĂ©ritable des endroits oĂč iels arrivent au milieu de cette avalanche des Ă©vĂ©nements qui se prĂ©cipitent les uns sur les autres.

Il y a urgence à trouver plus qu’un accueil positif, un engagement à agir ensemble.

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Source: Contretemps.eu