Mars 17, 2021
Par Contretemps
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À l’occasion des 150 ans de la Commune de Paris, Contretemps va publier du 18 mars au 4 juin une lettre quotidienne rĂ©digĂ©e par Patrick Le Moal, donnant Ă  voir ce que fut la Commune au jour le jour

***

L’essentiel de la journĂ©e

Thiers arrive Ă  Paris pour l’épreuve de force

Avant d’arriver, il avait soigneusement prĂ©parĂ© l’affrontement armĂ©, il espĂ©rait reprendre la ville avec des soldats bien triĂ©s, tenus Ă  l’écart des Parisiens :

Télégrammes du 4 au 6 mars

 Thiers Ă  Vinoy et au Ministre de la guerre

« Soyez tranquilles quant au renfort ; deux colonnes vous arrivent
 Ne les jetez pas dans le sein de la population, Ă©tablissez-les Ă  l’école militaire, au Champ de Mars, aux Invalides, dans les Tuileries bien fermĂ©es
 En rĂ©occupant successivement avec les anciennes troupes avec les postes abandonnĂ©s, on reprendra Paris peu Ă  peu. J’approuve la maniĂšre d’opĂ©rer de Vinoy, consistant Ă  ne pas Ă©parpiller les troupes et Ă  ne pas brusquer l’emploi de la force 
les tapageurs vont se diviser, se fatiguer, et pendant ce temps nos renforts arriveront ... Â»

Thiers Ă  Vinoy

« Il faut que Jules Favre s’entende avec Bismark pour que les États-majors allemands ne mettent aucun obstacle au passage le plus rapide de nos troupes sur les territoires encore occupĂ©s par eux. Toutes ces troupes emportent 80 cartouches par homme et 3 jours de vivres. PrĂ©venez Ă  toutes les gares, et faites occuper vigoureusement par de bons bataillons de la garde nationale »

Thiers Ă  guerre

« Veillez bien Ă  la rĂ©ception des troupes, assurez-vous de leur esprit. Traitez les le mieux possible, quoiqu’il doive en coĂ»ter
Faites avec les prussiens les marchĂ©s de fusils dont vous me parlez, mais veillez Ă  leur qualitĂ© et Ă  leur prix. Ne livrons pas encore bataille. Chaque jour qui s’écoule est pour nous et contre eux ... Â»

Le 11 mars, Vinoy avait interdit six journaux rĂ©publicains, dont  Le Cri du Peuple, le Mot d’ordre, le Vengeur et Le PĂšre DuchĂšne, qui tirent Ă  plus de 200 000 exemplaires. Ce mĂȘme jour, Flourens et Blanqui sont condamnĂ©s Ă  mort par contumace pour l’affaire du 31 octobre.

Tout va dans le mĂȘme sens : le gouvernement et l’assemblĂ©e de Versailles s’organisent pour dĂ©faire le peuple de Paris et son indĂ©pendance.

Il s’appuie sur l’AssemblĂ©e Ă©lue en fĂ©vrier

 La convention d’armistice prĂ©voyait l’élection d’une AssemblĂ©e se rĂ©unissant Ă  Bordeaux pour se prononcer sur la question de savoir si la guerre devait ĂȘtre continuĂ©e, ou Ă  quelles conditions la paix devait ĂȘtre faite. A Paris, la fiĂšvre Ă©lectorale remplaça la fiĂšvre du siĂšge, l’enjeu Ă©tait que l’assemblĂ©e nouvellement Ă©lue continue la guerre Ă  outrance.

Pour les prĂ©parer, l’Internationale et la dĂ©lĂ©gation des vingt arrondissements bĂątirent en commun une liste de « candidats socialistes rĂ©volutionnaires Â», prĂ©sentĂ©s seuls, sans compromis avec le rĂ©publicanisme bourgeois, au nom d’un monde nouveau, par le parti des dĂ©shĂ©ritĂ©s » intĂ©grant une majoritĂ© d’Internationaux, des blanquistes, des membres du ComitĂ© des Vingts arrondissements et deux jacobins, Gambon et Pyat. Trois sections dissidentes de l’Internationale dĂ©cident en mĂȘme temps une liste avec trois groupes rĂ©publicains, la liste dite des quatre comitĂ©s.

Affiche du programme des candidats socialistes révolutionnaires

ProposĂ©s par l’association internationale des travailleurs, la chambre fĂ©dĂ©rale des sociĂ©tĂ©s ouvriĂšres et la dĂ©lĂ©gation des vingt arrondissements de Paris.

Ceci est la liste des candidats prĂ©sentĂ©s au nom d’un monde nouveau, par le parti des dĂ©shĂ©ritĂ©s, parti immense, mais qui jusqu’aujourd’hui n’a pu ĂȘtre agrĂ©Ă© pour quoi que ce soit par les classes qui gouvernent la sociĂ©tĂ©.

Pendant le siĂšge il n’a cessĂ© dĂšs les premiers jours de protester contre l’incapacitĂ©, sinon contre la perfidie du gouvernement dit de la dĂ©fense nationale.

Il a montrĂ© l’abĂźme oĂč nous marchions, il a essayĂ© de dĂ©tourner Paris de cette route fatale ; Il n’a recueilli pour prix de ses efforts que calomnies, menaces et persĂ©cutions.

Ce qu’il craignait, ce qu’il n’a pu empĂȘcher s’est abattu sur la France et l’a terrassĂ©e.

Lorsqu’il s’agit de la relever voudra-t-on enfin accorder Ă  ce parti le moyen de dire lĂ©galement devant le Pays, un mot d’avis ou bien ceux qui l’ont frappĂ© jusqu’ici d’un inflexible ostracisme, persisteront-ils Ă  le refouler comme un paria dans les rĂ©gions proscrites oĂč toute revendication est tenue pour une rĂ©volte ? La France va se reconstituer Ă  nouveau ; les travailleurs ont le droit de trouver et de prendre leur place dans l’ordre qui se prĂ©pare Il faut que la responsabilitĂ© du parti rĂ©publicain socialiste soit dĂ©gagĂ©e.

Les candidatures révolutionnaires signifient :

La dénégation à qui que ce soit du droit de mettre la république en discussion.

L’affirmation de la nĂ©cessitĂ© de l’avĂšnement politique des travailleurs ;

La chute de l’oligarchie gouvernementale et de la fĂ©odalitĂ© industrielle ;

L’organisation d’une rĂ©publique qui en rendant aux ouvriers leur instrument de travail, comme celle de 1792 rendit la terre au Paysan, rĂ©alisera la libertĂ© politique par l’égalitĂ© sociale.

  Ant. Arnaud, ex-employĂ© de chemin de fer ; Avrial, mĂ©canicien ; Ch. Beslay, ancien reprĂ©sentant du peuple ; Blanqui ; Demay, statuaire ; S. Dereure, cordonnier, adjoint du XVIIIe ; E. Dupas, mĂ©decin ; Eug. Dupont, secrĂ©taire pour la France du Conseil gĂ©nĂ©ral de l’internationale ; Jacques Durand, cordonnier ; EmilĂ« Duval, fondeur en fer ; Eudes, chef de bataillon rĂ©voquĂ© ; Flotte, cuisinier ; Frankel, bijoutier ; F. Gambon, ancien reprĂ©sentant du peuple ; Garibaldi ; docteur Edmond Goupil, ex-chef de bataillon ; Granger, cultivateur, chef de bataillon rĂ©voquĂ© ; Alph. Humbert, ancien rĂ©dacteur de La Marseillaise ; jĂ clard, adjoint du XVIIIe ; Jarnigon, tailleur ; docteur Lacambre, chef de bataillon rĂ©voquĂ© ; Lacord. cuisinier ; Langevin, mĂ©canicien ; Lefrançais, adjoint du XXe ; Leverdays, chimiste ; Ch. Longuet, chef de bataillon ; Madone!, Ă©bĂ©niste ; Malon, teinturier, adjoint du XVII8 ; LĂ©o Meillet, adjoint du xrn Â» 1 ; Minet, peintre en porcelaine ; Oudet, mĂȘme profession, adjoint dĂ©missionnaire du XIXe ; Pindy, menuisier ; FĂ©lix Pyat ; Ranvier, peintre cĂ©ramiste, maire du xx Â» ; Aristide Rey, homme de lettres; Edouard Roullier, cordonnier; Auguste Serrailler, ouvrier formier 2 ; Theisz, ciseleur ; Tolain, ciseleur adjoint du XIe ; Tridon, rĂ©dacteur de l’ex-Patrie en danger ; Edouard Vaillant, ingĂ©nieur ; Jules VallĂȘs et Varlin

 Il Ă©tait si compliquĂ© de faire le dĂ©pouillement du scrutin dans la Seine[1] que les rĂ©sultats dĂ©finitifs pour les 43 Ă©lus ne furent connus que le 15 fĂ©vrier.

Les six premiers Ă©lus qui avaient entre 216.000 voix et 163.000[2], Ă©taient dans l’ordre : Louis Blanc, Victor Hugo, Garibaldi, Quinet, Gambetta et Rochefort. La liste socialiste rĂ©volutionnaire n’obtient que de maigres rĂ©sultats. Parmi ses candidats, dont certains figuraient aussi sur d’autres listes, en plus de Garibaldi, le premier Ă©lu Ă©taient les deux jacobins, FĂ©lix Pyat (11Ăšme), Gambon (15Ăšme), suivis de Malon (18Ăšme) et Tolain (32Ăšme), mais Blanqui ne recueille que 52 000 suffrages, et Varlin 58 000. Ils retrouvaient la cinquantaine de milliers de partisans du non contre Trochu qui s’étaient exprimĂ©s le 3 novembre.

 Ce scrutin confus attestait au moins que l’idĂ©e rĂ©publicaine Ă©tait hĂ©gĂ©monique Ă  Paris qui Ă©lut 36 dĂ©putĂ©s rĂ©publicains sur les 43 siĂšges Ă  pourvoir, et seulement 6 partisans affirmĂ©s de la paix. C’était une dĂ©faite cinglante pour les rĂ©publicains qui avaient formĂ© le gouvernement de dĂ©fense nationale, qui donne la mesure de la radicalisation provoquĂ©e par la guerre dans la ville. Le seul membre de l’ancien gouvernement Ă©lu Ă  Paris, Favre, n’eut que 81 000 voix.

Les députés parisiens étaient opposés à la monarchie et à la paix.
L’exact opposĂ© Ă  la majoritĂ© de l’assemblĂ©e qui sortit des urnes.

 BrĂšves sur les Ă©lections en Province

 Les rĂ©publicains hostiles Ă  la capitulation ont de bons rĂ©sultats dans les villes, mais les cantons ruraux votent massivement pour les candidats de l’ordre, pour la paix immĂ©diate, Ă  n’importe quel prix. L’unitĂ© rĂ©publicaine, fragile auparavant, avait disparu, de nombreuses listes concurrentes se prĂ©sentent.

Dans la ville de Narbonne, six rĂ©publicains arrivent en tĂȘte, et les six conservateurs qui ont finalement gagnĂ© les Ă©lections dĂ©partementales n’occupent respectivement que les huitiĂšme, neuviĂšme, dixiĂšme, quinziĂšme (Thiers), seiziĂšme, et dix-neuviĂšme places dans la ville.

Au Havre, la liste rĂ©publicaine radicale obtient plus de 66 % au Havre, alors que la liste Thiers, qui n’obtient que 30 % au Havre, obtient 61 % dans l’arrondissement du havre : la campagne fait triompher la liste conservatrice.

A Marseille, Esquiros est réélu

L’opposition ville/campagnes atteint son paroxysme, la dĂ©faite fut ressentie durement par les rĂ©publicains de la France entiĂšre, comme celle du progrĂšs contre le conservatisme rural.

 L’AssemblĂ©e Ă©tait composĂ©e d’une large majoritĂ© royaliste et bonapartiste, des nobles de province, des notables, des propriĂ©taires, des bourgeois rĂ©actionnaires. CĂŽtĂ© rĂ©publicain, c’est une dĂ©faite pour le camp «radical» de Gambetta, qui n’emporte qu’une petite quarantaine de siĂšges, dont Victor HugoLouis Blanc, Clemenceau, etc. tandis que la Gauche modĂ©rĂ©e menĂ©e par Jules FavreJules FerryJules GrĂ©vy et Jules Simon dĂ©passe largement les 100 Ă©lus et les « libĂ©raux Â» de Thiers ont entre 70 et 80 siĂšges.

Il en sort une assemblĂ©e trĂšs rĂ©actionnaire aux antipodes de l’effervescence rĂ©volutionnaire parisienne. Le rĂ©sultat met en Ă©vidence l’isolement de Paris, la coupure entre la France rurale trĂšs majoritairement pour la paix et Paris pour la guerre Ă  outrance, et au-delĂ , la France rurale contre France urbaine.

La rĂ©action des militants rĂ©publicains, tant Ă  Paris que dans les villes de province, est un rejet brutal, un sentiment de rĂ©volte : les villes ne doivent pas se laisser gouverner par les villages. Les germes d’une insurrection communaliste sont tout entiers dans cette phrase.

 

L’AssemblĂ©e de la capitulation

DĂšs l’ouverture de la session les rĂ©actionnaires dĂ©versent leur haine de la rĂ©volution.

TĂ©moignage. Prosper Olivier Lissagaray 32 ans, journaliste Ă  La Marseillaise

« DĂšs la premiĂšre sĂ©ance leur fiel creva. Au fond de la salle, un vieillard, seul sur son banc, se lĂšve et demande la parole. Sous son grand manteau brille une chemise rouge. C’est Garibaldi. A l’appel de son nom il a voulu rĂ©pondre, dire d’un mot qu’il rĂ©signe le mandat dont Paris l’a honorĂ©. Les hurlements couvrent sa voix. Il reste debout, Ă©lĂšve cette main dessĂ©chĂ©e qui a pris un drapeau aux Prussiens, les injures redoublent. Le chĂątiment tombe des tribunes. « MajoritĂ© rurale ! honte de la France ! Â» jette une voix sonore, Gaston CrĂ©mieux de Marseille. 
 Au sortir de la sĂ©ance, la foule applaudit Garibaldi. La garde nationale lui prĂ©sente les armes malgrĂ© M. Thiers qui apostrophe l’officier commandant. Le peuple revint le lendemain, forma une haie devant le thĂ©Ăątre, obligea les dĂ©putĂ©s rĂ©actionnaires Ă  subir ses acclamations rĂ©publicaines. Mais ils savaient leur force et Ă  l’ouverture de la sĂ©ance ils attaquĂšrent. Un rural montrant les reprĂ©sentants de Paris : « Ils sont couverts du sang de la guerre civile ! Â» Un des Ă©lus de Paris crie : « Vive la RĂ©publique ! Â» les ruraux ripostent : « Vous n’ĂȘtes qu’une fraction du pays. Â» Le jour suivant, le thĂ©Ăątre fut entourĂ© de troupes qui refoulĂšrent au loin les manifestants. Â»

Le 17 fĂ©vrier, Thiers est nommĂ© « chef du pouvoir exĂ©cutif de la RĂ©publique française », il est chargĂ© avec Favre d’aller nĂ©gocier la capitulation, puis le nouveau gouvernement est mis en place.

Le 26 est signĂ© le traitĂ© de paix, celui qui donne Ă  l’Allemagne l’Alsace et la Lorraine, prĂ©voit que la France paiera une indemnitĂ© de cinq milliards de francs et donne Ă  la garnison de Paris quarante mille hommes. Il est ratifiĂ© par l’AssemblĂ©e par 546 pour, 107 contre et 23 abstentions.

Les débats et ce vote provoquent immédiatement la démission de quelques députés. Garibaldi avait quitté la France. Quatre députés envoient leur lettre, vite rejoints par Pyat, puis Delescluze

Citoyen président, les électeurs nous avaient donné le mandat de représenter la République française.

Or, par le vote du 1er mars, l’assemblĂ©e nationale a consacrĂ© le dĂ©membrement de la France, la ruine de la patrie, elle a ainsi frappĂ© ses dĂ©libĂ©rations de nullitĂ© :

Le vote de quatre gĂ©nĂ©raux et l’abstention de trois autres dĂ©mentent formellement les assertions de M. Thiers. Nous ne pouvons demeurer un jour de plus dans cette assemblĂ©e.

Nous vous donnons donc avis, citoyen pré­sident, que nous n’avons plus qu’à nous retirer.

ROCHEFORT, MALON de l’Internationale, RANC, TRIDON de la Cîte-d’Or

Quant Ă  Victor Hugo, le hĂ©ros de la lutte contre NapolĂ©on III, il dĂ©missionne dans des conditions significatives des dĂ©bats dans cette assemblĂ©e que refuse le principe issu de la RĂ©volution française selon lequel, tout homme fidĂšle aux idĂ©es rĂ©volutionnaires, quelle que soit son origine, est digne d’ĂȘtre citoyen.

La séance de démission de Victor Hugo

Le PrĂ©sident. 
 Je demande Ă  l’AssemblĂ©e nationale de dĂ©clarer le gĂ©nĂ©ral Garibaldi inĂ©ligible, attendu qu’il n’est pas citoyen français. 
 (Plusieurs voix. Mais non ! Mais non !) 


Victor Hugo. Je ne dirai qu’un mot. La France vient de traverser une Ă©preuve terrible, d’oĂč elle est sortie sanglante et vaincue. On peut ĂȘtre vaincu et rester grand. La France le prouve. La France, accablĂ©e en prĂ©sence des nations, a rencontrĂ© la lĂąchetĂ© de l’Europe. (Mouvements). De toutes ces puissances europĂ©ennes, aucune ne s’est levĂ©e pour dĂ©fendre cette France qui, tant de fois, avait pris en main la cause de l’Europe
 (Bravo ! Ă  l’extrĂȘme gauche) ; pas un roi, pas un État, personne ! Un seul homme excepté  (Sourires ironiques Ă  droite. TrĂšs bien ! Ă  l’extrĂȘme gauche.) OĂč les puissances, comme on dit, n’intervenaient pas, eh bien un homme est intervenu, et cet homme est une puissance (exclamations sur plusieurs bancs Ă  droite.) Cet homme, Messieurs, qu’avait-il ? Son Ă©pĂ©e.

Le Vicomte de Lorgeril. Et Bordone. (On rit.)

Victor Hugo. Son Ă©pĂ©e, et cette Ă©pĂ©e avait dĂ©jĂ  dĂ©livrĂ© un peuple
 (Exclamations sur les mĂȘmes bancs) et cette Ă©pĂ©e pourrait en sauver un autre. (Nouvelles exclamations.)

Il l’a pensĂ© ; il est venu, il a combattu.

A droite. Non ! Non !

Le Vicomte de Lorgeril. Ce sont des rĂ©clames qui ont Ă©tĂ© faites ! Il n’a pas combattu.

Victor Hugo. Les interruptions ne m’empĂȘcheront pas d’achever ma pensĂ©e. Il a combattu
 (Nouvelles interruptions.) 



Victor Hugo. Je ne veux blesser personne dans cette AssemblĂ©e, mais je dirai qu’il est le seul, des gĂ©nĂ©raux qui ont luttĂ© pour la France, le seul qui n’ait pas Ă©tĂ© vaincu. (Bruyantes rĂ©clamations Ă  droite. Applaudissements Ă  gauche.)

Plusieurs membres à droite. A l’ordre ! à l’ordre !

Le Baron de Jouvenel. Je prie M. le PrĂ©sident d’inviter l’orateur Ă  retirer une parole qui est anti-française. 
.. (Plusieurs membres se lĂšvent et interpellent vivement M. Victor Hugo.) 


Le Vicomte de Lorgeril. L’AssemblĂ©e refuse la parole Ă  M. Victor Hugo, parce qu’il ne parle pas français. (Oh ! oh ! Rumeurs confuses.) 
. J’ai voulu dire que l’AssemblĂ©e ne veut pas Ă©couter parce qu’elle n’entend pas ce français-lĂ  ! (Bruit.)

Un membre. C’est une insulte au pays ! 

 (Assez ! assez !)

Le PrĂ©sident. Vous demandez Ă  M. Victor Hugo de s’expliquer. il va le faire. Veuillez l’écouter et garder le silence. (Non ! non ! A l’ordre !) 



Un membre. Retirez vos paroles ! On ne vous les pardonne pas. (Un autre membre à droite se lùve et adresse à l’orateur des interpellations qui se perdent dans le bruit.) 
.

Le PrĂ©sident. Je donne la parole Ă  M. Victor Hugo pour s’expliquer, et ceux qui l’interrompront sera rappelĂ©s Ă  l’ordre. (TrĂšs bien !)

Victor Hugo. Je vais vous satisfaire, Messieurs, et aller plus loin que vous. Il y a trois semaines vous avez refusĂ© d’entendre Garibaldi.

Un membre. Il avait donné sa démission !

Victor Hugo. Aujourd’hui vous refusez de m’entendre. Cela me suffit. Je donne ma dĂ©mission. (Longues rumeurs. Non ! non ! Applaudissements Ă  gauche.)

Un membre. L’AssemblĂ©e n’accepte pas votre dĂ©mission !

Victor Hugo. Je l’ai donnĂ©e et je la maintiens.

(L’honorable membre qui se trouve, en descendant de la tribune, au pied du bureau stĂ©nographique situĂ© Ă  l’entrĂ©e du couloir Ă  gauche, saisit la plume de l’un des stĂ©nographes de l’AssemblĂ©e et Ă©crit, debout, sur le rebord extĂ©rieur du bureau, sa lettre de dĂ©mission au prĂ©sident.)

(M. Victor Hugo sort de la salle.)

 

La réaction populaire

Pour l’anniversaire de la RĂ©volution de fĂ©vrier 1848, les manifestations sont organisĂ©es place de la Bastille. A l’annonce de l’entrĂ©e de l’armĂ©e prussienne dans Paris le 1er mars et du risque de reprise des canons, des manifestations redoublent et transportent les canons dans des endroits « sĂ»rs Â», les bastions du Paris populaire, Montmartre et Belleville. Le gouvernement envoie des rĂ©giments pour disperser ces manifestations mais les soldats fraternisent avec les parisien-nes. La prison de Ste PĂ©lagie est prise d’assaut, les prisonniers politiques sont libĂ©rĂ©s.

 TĂ©moignage. Martial Senisse, 20 ans, maçon limousin

 Â» Ce matin, je suis sorti tĂŽt pour rejoindre Thoumieux mais en arrivant Ă  la Bastille j’ai Ă©tĂ© pris dans un remous de foule. Des ouvriers, des bourgeois, des filles, des maraĂźchers. J’ai mis le brassard rouge des comitĂ©s ouvriers que m’a remis Thoumieux et j’ai pu avancer jusqu’au premier rang. J’ai vu ainsi des vĂ©tĂ©rans de 1848 qui venaient dĂ©poser des fleurs au pied de la colonne. Un garçon, leste comme un signe, a accrochĂ© un drapeau rouge dans la main du gĂ©nie de bronze et la foule a applaudi. Pendant que les gens criaient Vive la Commune, prĂšs de moi une fille a giflĂ© un marin qui avait laissĂ© ses mains courir sur son jupon.

Quelques joyeux garçons portaient au-dessus de leurs tĂȘtes un pantin empaillĂ© sur lequel Ă©tait Ă©crit : Je suis Thiers l’orlĂ©aniste. On criait « Vive l’armĂ©e et Vive la Commune. A mort les fusilleurs de Bordeaux Â». Un homme parla Ă  la foule, affirmant que Paris devait se gouverner lui-mĂȘme.

A ce moment, des ouvriers se mirent Ă  frapper Ă  coups de pied et Ă  coups de poings sur deux hommes qui se trouvaient lĂ . Il paraĂźt qu’on avait reconnu deux policiers et la foule les entraĂźna pour aller les noyer dans la Serine. Je me suis Ă©loignĂ© et j’ai achetĂ© un beignet Ă  un marchand ambulant. Un cortĂšge de francs-maçons qui dĂ©filaient avec des insignes brodĂ©s d’or et des banniĂšres m’a entraĂźnĂ© jusqu’à la Corderie du Temple. C’est lĂ  que se trouve le siĂšge de l’association Internationale des Travailleurs. De la fenĂȘtre du bureau un homme haranguait les ouvriers. Quelqu’un m’a dit que c’était Germain Casse. Il disait que nous Ă©tions en train de mettre Ă  bas le vieil Ă©difice bourgeois, que les banquiers et les aristos avaient fui la capitale et que l’heure Ă©tait venue oĂč les travailleurs allaient diriger la nation
Quand Varlin est montĂ© sur une table, tout le monde a fait silence pour l’écouter
. Varlin nous apprit que le gĂ©nĂ©ral Vinoy avait dĂ©cidĂ© de livrer les canons aux prussiens. Il fallait retourner dans les quartiers, alerter les camarades, appeler les gardes nationaux dans la rue. J’ai Ă©tĂ© dĂ©signĂ© avec Lazowsky pour retourner Ă  la GlaciĂšre et pour y appeler les ouvriers aux armes. Nous sommes repartis vers la barriĂšre, nous arrĂȘtant au coin des rues pour monter sur les bornes et inviter la foule Ă  se mettre ne marche vers la place Wagran. Une douzaine de compagnons nous faisaient escorte
Mon accent limousin faisait sourire les badauds, mais Ă  la porte de la GlaciĂšre, c’est moi qui ait organisĂ© la surveillance de la porte


Dans l’aprĂšs-midi
 J’ai suivi une foule qui remontait le boulevard Montparnasse en chantant La Marseillaise. Je suis ainsi arrivĂ© bien prĂšs de la rue Monge Ă  l’heure ou je devais y retrouver Elise
Je me suis penchĂ© vers elle et je l’ai embrassĂ© sur la joue. Un vĂ©tĂ©ran qui passait sur le trottoir 
 nous a dit que ce n’était pas le moment de jouer avec nos vingt ans quand Paris mourrait de faim et d’amour et qu’il allait falloir se battre. J’ai alors sorti de ma poche mon brassard rouge et je l’ai agitĂ© au bout de mes doigts. Le vĂ©tĂ©ran m’a fĂ©licitĂ©. « Je vois, il a dit, que je n’ai plus de leçons Ă  te donner, mon garçon Â».

Elise a voulu savoir ce qu’était ce morceau de chiffon et je lui ai tout raconté Elle s’est montrĂ©e effrayĂ©e
J’ai voulu la rassurer. J’ai promis d’ĂȘtre prudent. Je lui ai dit que je me garderai pour elle. Mais je suis un compagnon. J’ai des devoirs envers ceux qui ont Ă©tĂ© les camarades de mon oncle Pradet et qui m’ont accueilli si fraternellement Â»

Le lendemain, le 27 fĂ©vrier, alors qu’une affiche annonce que le 1er mars 30 000 Allemands occuperaient les Champs-ÉlysĂ©es, le gĂ©nĂ©ral commandant le 2Ăšme secteur de Paris abandonne son quartier gĂ©nĂ©ral Ă  Belleville. L’état-major de la 20Ăšme lĂ©gion de la garde Nationale occupe immĂ©diatement les lieux. C’est le dĂ©but d’un processus qui conduit tout l’est parisien Ă  entrer en rĂ©bellion ouverte contre les autoritĂ©s et Ă  s’autogouverner.

Le peuple parisien transporte les canons dans les quartiers populaires

L’organisation de l’offensive de l’assemblĂ©e de Bordeaux contre le peuple ouvrier de Paris

 Elle se dĂ©roule sur plusieurs plans.

DĂšs les premiers jours de mars les journaux de province se rĂ©pandent en dĂ©nonciation des incendies, des pillages Ă  Paris. Le 4 mars on annonce qu’une insurrection venait d’éclater. Il s’agit d’isoler encore plus Paris de la province. Lorsqu’au Havre plusieurs milliers de soldats protestent contre les modalitĂ©s de rĂšglement de leur solde de campagne, la presse appelle le groupe qui manifeste une « guĂ©rilla parisienne Â».

Le 6 mars, le gouvernement nomme d’Aurelle de Paladines, le vaincu d’OrlĂ©ans commandant en chef de la Garde nationale. C’est une provocation ! Il convoque les chefs de bataillon, seulement 30 y vont, alors qu’une assemblĂ©e d’élus des bataillons refuse de l’accepter comme commandant.

Une série de mesures sont prises contre les parisien-nes.

Le 15 fĂ©vrier, l’AssemblĂ©e supprime l’automaticitĂ© de la solde des gardes nationaux (les 30 sous). Chacun devra faire la preuve de son indigence. Il s’agit en mĂȘme temps qu’on veut affamer les gardes nationaux, de retirer Ă  cette force la nature de peuple en armes pour la remplacer par une foule d’indigents secourus.

 Le 7 mars elle vote le retour au fonctionnement antĂ©rieur du Mont de piĂ©tĂ©.

Le 10 mars elle dĂ©clare la fin du moratoire des dettes commerciales Ă©chues entre le 13 aoĂ»t et le 13 novembre 70.  Ainsi, le 13 mars, il fallait payer les billets Ă©chus le 13 aoĂ»t 70, avec les intĂ©rĂȘts. DĂ©cret impossible, les affaires Ă©tant suspendues depuis sept mois.  A tel point qu’un comitĂ© de commerçants et de fabricants avec plus de 1000 adhĂ©rents se constitue.

Et la fin du moratoire des loyers : celles et ceux qui ne peuvent payer leur loyer sont menacĂ©s d’expulsion.

Trois cent mille ouvriers, boutiquiers, façonniers, petits fabricants et commerçants qui avaient dĂ©pensĂ© leur pĂ©cule pendant le siĂšge et ne gagnaient rien encore furent jetĂ©s Ă  la merci du propriĂ©taire et de la faillite. Entre 13 et 17 mars 150 000 actes d’huissiers prouvent que les petits et moyens commerçants, les artisans ne peuvent faire face aux Ă©chĂ©ances.

 Pour faire bonne mesure, ce mĂȘme 10 mars, Thiers rĂ©alise l’unitĂ© de tous les rĂ©actionnaires, ceux qui veulent rĂ©instaurer la monarchie avec les rĂ©publicains bourgeois au travers du « Pacte de Bordeaux Â», reportant le dĂ©bat sur le nouveau rĂ©gime Ă  instaurer et l’institutionnalisation de la RĂ©publique. Ce pacte est fondĂ© sur une idĂ©e simple : d’abord rĂ©gler la situation Ă  Paris, aprĂšs on verra.

Enfin l’AssemblĂ©e nationale dĂ©cide de ne pas s’installer Ă  Paris, mais Ă  Versailles, la ville royale maudite, loin des pavĂ©s de l’émeute.

 Cette dĂ©capitalisation est une provocation supplĂ©mentaire : cette AssemblĂ©e de Bordeaux, semble ĂȘtre un gouvernement d’étrangers. Les derniĂšres hĂ©sitations disparaissent.

 

En Algérie

L’AlgĂ©rie est un enjeu politique entre bonapartistes, libĂ©raux et rĂ©publicains qui sont opposĂ©s aux violences militaires dans la colonie, dĂ©fendent une politique d’assimilation. Depuis le 4 septembre, le mouvement rĂ©publicain a pris l’ascendant dans les villes, organisĂ© par des descendants de colons et des colons, dont un certain nombre sont d’anciens dĂ©portes de 1848 et 1851. Une milice est constituĂ©e Ă  Alger, composĂ©e de bataillons de français, de volontaires Ă©trangers (le service est obligatoire pour les europĂ©ens sauf exception) et du bataillon de gardes nationaux israĂ©lites crĂ©Ă© aprĂšs le dĂ©cret CrĂ©mieux qui a attribuĂ© d’office en octobre 1870 la citoyennetĂ© française aux 35 000 « IsraĂ©lites indigĂšnes » d’AlgĂ©rie.

A l’annonce de la capitulation, une commune coloniale se constitue Ă  Alger, revendiquant l’autonomie d’une AlgĂ©rie française qui ne prend pas en compte la situation des colonisĂ©s, les rĂ©publicains Ă©tant dans un rapport de domination des colonisĂ©s qu’ils veulent assimiler avant de leur donner des droits.

Le 1er mars, Ă  l’occasion de l’AĂŻd el-KĂ©bir, la population algĂ©rienne descend en masse dans les rues d’Alger, attaque les bĂątiments officiels et pille les magasins juifs, car la frustration populaire face au dĂ©cret de naturalisation des juifs est trĂšs forte. D’autant qu’à Alger, un jugement dĂ©favorable aux algĂ©riens lors d’un procĂšs suite Ă  une rixe entre un groupe d’algĂ©riens et de membres du bataillon israĂ©lite vient de se produire. Les marins, les zouaves et les milices interviennent violemment, font un mort et dix blessĂ©s. La seule mesure prise est suppression du bataillon israĂ©lite.

Dans le pays, la nouvelle de la dĂ©faite indique la faiblesse de l’occupant, et les projets d’occupation des terres ont provoquĂ© une premiĂšre rĂ©volte Ă  la mi-janvier. La rĂ©pression est violente : fermes dĂ©truites et de nombreux morts.

Le 16 mars, une dĂ©claration de guerre est adressĂ©e au gouverneur de l’AlgĂ©rie par une armĂ©e ayant comme chefs, le cheikh El Mokrani et son frĂšre, ainsi que par le cheik El Haddad. Une troupe de 6000 hommes attaque la bourgade de Bordj Bou Arreridj.

 

En dĂ©bat. La bourgeoisie comprend trĂšs vite ses intĂ©rĂȘts de classe

Les bruits que faisait circuler le gouvernement, Ă  Bordeaux sur l’insurrection en cours Ă  Paris ne sont pas que de la propagande. Thiers et les bourgeois ont compris qu’ils ne contrĂŽlaient plus la capitale, celle qui a fait tant de rĂ©volutions dans le siĂšcle passĂ©.

Ils ont aussi compris que cette fois-ci ceux qui orientent et animent le mouvement ne sont plus des rĂ©publicains avec lesquels il sera toujours possible de s’accommoder pour maintenir la domination capitaliste, mais un peuple ouvrier qui parle de prendre le pouvoir rĂ©ellement. Et ce peuple ouvrier qui a crĂ©Ă© des structures collectives durant tout le siĂšge est armĂ© !

Ils ont une stratĂ©gie : stabiliser constitutionnellement leur pouvoir, celui qu’ils ont accaparĂ© le 4 septembre, qui a Ă©tĂ© validĂ© par le vote du 8 fĂ©vrier, celui de la classe bourgeoise qui s’est considĂ©rablement renforcĂ©e depuis la rĂ©volution de 1848. C’est aujourd’hui une classe capable Ă  la fois d’écarter les nobliaux qui refusent d’abandonner leurs privilĂšges issus du passĂ©, et d’imposer au prolĂ©tariat sa domination, de mettre en place une rĂ©publique constitutionnelle bourgeoise qui ne criant ni les monarchistes ni les socialistes, qui Ă©crase l’idĂ©e de rĂ©publique universelle.

Aujourd’hui ils s’appuient encore une fois sur l’assemblĂ©e monarchiste pour mater l’insurrection parisienne.

Ils vont maintenant concentrer tous leurs efforts lĂ -dessus. Tactiquement ils concentrent 40 000 militaires sur Paris et prĂ©parent une Ă©preuve de force, estimant qu’au bout du compte les 50 000 plus dĂ©terminĂ©-es des parisien-nes n’ont pas le rapport de force. Le 10 mars Jules Favre adresse un tĂ©lĂ©gramme Ă  Thiers dans lequel il annonce qu’ils sont « Nous sommes dĂ©cidĂ©s Ă  en finir avec les redoutes de Montmartre et de Belleville et nous espĂ©rons que cela se fera sans effusion de sang Â». Ils lancent une offensive gĂ©nĂ©ralisĂ©e, Ă©conomique, sociale, politique, accumulent les provocations, prennent le risque de la guerre civile.

Tout est encore possible aujourd’hui, mais il faut que du cĂŽtĂ© du peuple ouvrier de Paris et dans le reste du pays, s’organise une conscience au niveau Ă©quivalent de ce que la bourgeoisie, les riches sont est en train de faire, soutenus par une solide idĂ©ologie de l’ordre moral et du profit.

  

Notes

[1] Paris plus des communes limitrophes.

[2] Sur 545.605 inscrits et 300 000 votants.

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Source: Contretemps.eu