Avril 12, 2021
Par Contretemps
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À l’occasion des 150 ans de la Commune de Paris, Contretemps publie du 18 mars au 4 juin une lettre quotidienne rĂ©digĂ©e par Patrick Le Moal, donnant Ă  voir ce que fut la Commune au jour le jour

***

L’essentiel de la journĂ©e 

Situation militaire

AprĂšs une lutte acharnĂ©e, les fĂ©dĂ©rĂ©s ont repris les trois quarts de Neuilly, en enfermant dans l’üle de la Grande-Jatte un certain nombre de Versaillais.

TĂ©moignage. Henri Bellenger, 33 ans, journaliste au Vengeur

« Je m’étais arrĂȘtĂ© ce matin boulevard Saint Michel pour regarder passer le 19° bataillon, qui remontait aux buttes Chaumont, son quartier, aprĂšs avoir repoussĂ©, sans la nuit, l’attaque dĂ©sespĂ©rĂ©e des Versaillais sur le fort d’Issy.

Ces braves gens marchaient allĂšgrement au son du clairon. Nulle trace de fatigue ne paraissait sur leurs faces hĂąlĂ©es. L’émotion gagna tout le monde en voyant s’avancer, dans le rang, un vieillard de plus de soixante ans, voĂ»tĂ© par l’ñge et le travail. Les applaudissements Ă©clatĂšrent. Lui relevait la tĂȘte en souriant et criait : « Vive la Commune ! Â»

Au passage du drapeau, il y eut dans la foule un grand silence. Bien modeste, pourtant, ce drapeau. Il est fait tout bonnement d’un bĂąton blanc, d’un carrĂ© de serge pourpre. Pas d’inscription, pas de dorure ; c’est bien l’étendard de combat, celui qu’on plante entre deux pavĂ©s, Ă  la crĂȘte de la barricade.

Il Ă©tait aisĂ© de voir, du reste, qu’il revenait de la bataille. L’étoffe en Ă©tait criblĂ©e Ă  jour, ce n’était plus qu’une loque : loque glorieuse.

Ce fut l’explosion. Les femmes battaient des mains, les boutiquiers quittaient leur comptoir pour voir de plus prĂšs. On criait : ÊșVive la RĂ©publique !Êș Â»

Thiers continue Ă  dĂ©verser ses obus contre les ambulances, comme cela est arrivĂ© sur celle des Champs-ÉlysĂ©es, qui ne renferme pas moins de deux cents blessĂ©s. Il dĂ©verse Ă©galement ses mensonges, il envoie la dĂ©pĂȘche suivante dans les dĂ©partements :

Versailles, 12 avril 1871, 17h30.

« Ne vous laissez pas inquiĂ©ter par de faux bruits; l’ordre le plus parfait rĂšgne en France, Paris seul exceptĂ©. Le gouvernement suit son plan et il n’agira que lorsqu’il jugera le moment venu. Jusque-lĂ  les engagements de nos avant-postes sont insignifiants. Les rĂ©cits de la Commune sont aussi faux que ses principes. Les Ă©crivains de l’insurrection prĂ©tendent qu’ils ont remportĂ© une victoire du cĂŽtĂ© de ChĂątillon. Opposez un dĂ©menti formel Ă  ces mensonges ridicules. Ordre est donnĂ© aux avant-postes de ne dĂ©penser inutilement ni la poudre, ni le sang de nos soldats. Cette nuit, vers Clamart, les insurgĂ©s ont canonnĂ©, fusillĂ© dans le vide, sans que nos soldats, devant lesquels ils fuient Ă  toutes jambes, aient daignĂ© riposter. Notre armĂ©e, tranquille et confiante, attend le moment dĂ©cisif avec une parfaite assurance, et si le gouvernement la fait attendre, c’est pour rendre la victoire moins sanglante et plus certaine. L’insurrection donne plusieurs signes de fatigue et d’épuisement. [
]

Toute tentative de scission essayĂ©e par une partie quelconque du territoire sera Ă©nergiquement rĂ©primĂ©e en France, ainsi qu’elle l’a Ă©tĂ© en AmĂ©rique. Â»

La commission des barricades organise la défense

 PrĂ©sidĂ©e par le citoyen Rossel, elle s’est tenue aujourd’hui et a pris des dĂ©cisions importantes. Il a affirmĂ© que les barricades ne sont qu’un apport complĂ©tant l’enceinte fortifiĂ©e, la meilleure de toutes les barricades, et les lignes de dĂ©fense naturelles de la ville.

L’accord se fait pour dĂ©truire les barricades actuelles qui ont Ă©tĂ© construites en vue d’un genre de guerre tout diffĂ©rente de l’actuelle, elles entravent la circulation sans rendre aucun service, et surtout sont construites en pavĂ©s, et deviennent trĂšs dangereuses pour les dĂ©fenseurs en cas d’attaque par l’artillerie, Ă  cause des Ă©clats de pierre que dĂ©tacheraient les projectiles.

Ces destructions seront opérées par le service de la voirie municipale au fur et à mesure de la construction de nouvelles barricades, formant un systÚme constitué de deux lignes de barricades sur tout le tour de la ville.

La commission arrĂȘte la forme et les dimensions de deux types de barricades, l’un pour les grandes voies de communication, l’autre pour les petites rues. Elle prĂ©conise des barricades en terre en utilisant les pavĂ©s pour le noyau de la barricade avec un fossĂ© de deux mĂštres de profondeur du cĂŽtĂ© de l’ennemi, et des fourneaux de mine devant ce fossĂ©, chargĂ©s de poudre et amorcĂ©s sĂ©parĂ©ment. Chaque barricade sera composĂ©e de deux portions appuyĂ©es l’une au cĂŽtĂ© droit, l’autre au cĂŽtĂ© gauche de la rue, et laissant entre elles et les maisons un passage de trois mĂštres. Cependant, dans les voies qui ne seront pas nĂ©cessaires Ă  la circulation des voitures, on ne fera qu’une barricade, avec un passage de 1 mĂštre de largeur Ă  l’une des extrĂ©mitĂ©s.

Maintenant que ces dĂ©cisions importantes sont prises, il va falloir les mettre en Ɠuvre de maniĂšre coordonnĂ©e et sĂ©rieuse.

La commission arrĂȘte ainsi qu’il suit le profil d’une barricade pour les grandes voies de communication :

Profondeur du fossé, 2 mÚtres.

Largeur, ce qu’il faudra pour le massif.

Hauteur de la barricade, 4 mĂštres.

Epaisseur en haut, 6 mĂštres.

Talus du cĂŽtĂ© de l’ennemi, 4 mĂštres de base.

Talus montant Ă  a banquette, 5m50 de base.

Epaisseur totale, 19 mĂštres.

Hauteur du massif de pavés, 2m50.

Epaisseur au pied, 15 mĂštres.

Epaisseur en haut, 7m50.

Fossé intérieur, ad libitum.

Le dessus de la barricade et le dessus du massif de pavĂ©s doivent ĂȘtre en pente du cĂŽtĂ© de l’ennemi.

DĂ©cisions concernant la garde nationale

Les ateliers d’équipement et d’armement fonctionnent jour et nuit. Deux mille fusils Ă  piston, transformĂ©s en fusils Ă  tabatiĂšre avec culasse de bronze, ont Ă©tĂ© livrĂ©s Ă  la garde nationale

La dĂ©lĂ©gation des finances et la dĂ©lĂ©gation de la guerre ont augmentĂ© les soldes des officiers de la garde nationale, qui est plus importante en service actif en dehors de l’enceinte fortifiĂ©e que dans l’intĂ©rieur de Paris.

Il est reconnu que la solde de la garde sédentaire de 1 fr. 50, 2 fr. et 2 fr. 50 pour les gardes, sous-officiers et officiers est insuffisante et constitue un sacrifice de la part de ceux qui les acceptent pour vivre ; mais le délégué à la guerre explique que

« nous sommes dans une pĂ©riode de sacrifices, et nous sommes des hommes de sacrifices. Du reste, aussitĂŽt la victoire assurĂ©e, chacun reprendra son mĂ©tier. Il ne sera plus question de grade ni de paye. Ce n’est donc qu’un moment Ă  passer et un sacrifice Ă  faire au triomphe de notre indĂ©pendance.»

Dans les arrondissements peu favorables Ă  la Commune, des mesures sont prises pour amĂ©liorer l’organisation de la garde nationale.

Les élections complémentaires dimanche prochain,le 16 avril

La Commune de Paris, dĂšs lors que le dĂ©lĂ©guĂ© Ă  la guerre s’engage Ă  rendre le vote possible Ă  tous les citoyens appelĂ©s aux avant-postes pour la dĂ©fense de leurs droits, a dĂ©cidĂ© que les Ă©lections communales complĂ©mentaires auront lieu le dimanche 16 avril.

Le scrutin sera ouvert de huit heures du matin à huit heures du soir, le dépouillement se fera immédiatement.

DĂ©cret d’attente sur les Ă©chĂ©ances

 La Commune de Paris,

Vu les questions multiples que soulĂšve sur les Ă©chĂ©ances Ă  cause des nombreux intĂ©rĂȘts auxquels elle touche, et la nĂ©cessitĂ© d’un examen plus approfondi,

ARRÊTE :

Article unique. Toutes les poursuites pour Ă©chĂ©ances sont suspendues jusqu’au jour oĂč paraĂźtra, au Journal officiel, le dĂ©cret sur les Ă©chĂ©ances.

Paris, le 12 avril 1871.

La colonne VendÎme sera démolie

La Commune vient d’adopter un dĂ©cret Ă  ce sujet, selon certaines informations sur la proposition du citoyen FĂ©lix Pyat, et malgrĂ© l’opposition de la minoritĂ© socialiste, qui soutient que l’AssemblĂ©e communale a bien d’autres choses Ă  faire que de s’occuper de cela.

La Commune de Paris,

ConsidĂ©rant que la colonne impĂ©riale de la place VendĂŽme est un monument de barbarie, un symbole de force brute et de fausse gloire, une affirmation du militarisme, une nĂ©gation du droit international, une insulte permanente des vainqueurs aux vaincus, un attentat perpĂ©tuel Ă  l’un des trois grands principes de la rĂ©publique française, la fraternitĂ©,

DÉCRÈTE :

Article unique. La colonne de la place VendÎme sera démolie.

Paris, le 12 avril 1871.

Cette colonne Ă©rigĂ©e sur ordre de NapolĂ©on pour commĂ©morer la bataille d’Austerlitz, au fĂ»t coulĂ© dans le bronze de centaines de canons pris aux armĂ©es russes et autrichiennes, dĂ©corĂ©e Ă  la maniĂšre antique de bas-reliefs reprĂ©sentant des trophĂ©es est un symbole du culte napolĂ©onien. Nombre de rĂ©publicains ont en exĂ©cration les souvenirs qu’elle rappelle, surtout aprĂšs le coup d’état de dĂ©cembre 1851.

D’autres s’interrogent sur l’efficacitĂ© de cette dĂ©cision, pensant que si l’idĂ©e qu’il rappelle n’est plus en honneur chez la masse, le monument n’est pas un danger, mais bien plutĂŽt un enseignement; et si l’idĂ©e au contraire subsiste encore dans les esprits, la chute du monument, loin de l’anĂ©antir, ne fera que l’aviver et lui donner un surcroĂźt de force, une activitĂ© nouvelle.

L’organisation de l’assistance publique

Quelques jours aprĂšs le 18 mars le directeur des hĂŽpitaux de Paris a quittĂ© la capitale sur ordre de Versailles, suivi par la plupart des responsables, ce qui a d’abord provoquĂ© une dĂ©sorganisation importante.

Depuis le 26 mars, Camille Treillard veille au bon fonctionnement de l’assistance publique, une structure mĂ©dicale de 25 000 lits dans un cinquantaine d’établissements, avec une scrupuleuse honnĂȘtetĂ©. L’afflux des blessĂ©s depuis le dĂ©but de ce mois a rendu nĂ©cessaire d’augmenter les lits en chirurgie. Les mĂ©decins et internes, y compris ceux qui sont indiffĂ©rents voire mĂȘme hostiles Ă  la Commune sont pour l’essentiel restĂ©s en poste, comme les plus de 2000 membres du personnel laĂŻc. La plupart des religieuses hospitaliĂšres (elles Ă©taient des centaines )sont elles aussi restĂ©es en place, car il Ă©tait impossible de les remplacer rapidement par du personnel compĂ©tent.

Il vient d’adresser la lettre suivante aux citoyens directeurs des hîpitaux, hospices, maisons de secours, etc.

« Citoyen directeur,

Je suis informĂ© que les gardes nationaux blessĂ©s ont Ă©tĂ© reçus, ces jours derniers, avec peu d’empressement dans certains Ă©tablissements hospitaliers, qu’ils ont Ă©tĂ© dĂ©posĂ©s d’abord dans les cours, dans les corridors, et mĂȘme devant la porte, oĂč ils auraient attendu trop longtemps leur admission dĂ©finitive et les soins empressĂ©s qui leur sont dus, que des gens de service et d’autres gens se seraient oubliĂ©s au point de laisser Ă©chapper des propos inconvenants vis-Ă -vis des blessĂ©s.

Il me suffira, citoyen directeur, de vous signaler ces actes pour qu’ils soient Ă©nergiquement rĂ©primĂ©s s’ils ont existĂ© dans l’hĂŽpital que vous dirigez.

L’esprit politique doit ĂȘtre banni de l’hĂŽpital, pour y laisser rĂ©gner seul l’esprit de dĂ©vouement et de solidaritĂ©.

J’entends d’ailleurs que tout agent qui tiendrait dans l’hĂŽpital des propos contraires Ă  l’ordre de choses qui triomphe Ă  Paris soit immĂ©diatement remplacĂ©.

Veuillez m’accuser rĂ©ception de cette circulaire, et me faire connaĂźtre la suite qu’il serait nĂ©cessaire de lui donner.

Salut et fraternitĂ©. Â»

TREILLARD

Une adresse de l’Union des femmes pour la dĂ©fense de Paris et les soins aux blessĂ©s Ă  la Commune

 Cette adresse rappelle les objectifs de la Commune : la rĂ©novation sociale toute entiĂšre, « l’anĂ©antissement de tout privilĂšge, de toute inĂ©galitĂ© Â», sans distinction de sexe, « distinction crĂ©Ă©e et maintenue par le besoin de l’antagonisme sur lequel repose les privilĂšges des classes gouvernantes Â».

Elle fait des demandes prĂ©cises pour faciliter le travail dans tous les quartiers de Paris, une salle dans les mairies ou les comitĂ©s de l’Union des femmes pourront siĂ©ger en permanence, un grand local pour les rĂ©unions publiques de citoyennes, et l’impression aux frais de la commune des documents nĂ©cessaires Ă  son activitĂ©.

Pour les animatrices de l’Union, l’émancipation des ouvriers a pour corollaire l’émancipation totale des femmes, des ouvriĂšres. Elles revendiquent que la commune dĂ©clare l’égalitĂ© de sexes, comprenant la domination exercĂ©e par les hommes sur les femmes comme un des Ă©lĂ©ments de la lutte engagĂ©e.

« ConsidĂ©rant :

Qu’il est du devoir et du droit de tous de combattre pour la grande cause du peuple, pour la RĂ©volution ;

Que le pĂ©ril est imminent et l’ennemi aux portes de Paris ;

Que l’union faisant la force, Ă  l’heure du danger suprĂȘme tous les efforts individuels doivent se fusionner pour former une rĂ©sistance collective de la population entiĂšre, Ă  laquelle rien ne saurait rĂ©sister ;

Que la Commune reprĂ©sente le grand principe proclamant l’anĂ©antissement de tout privilĂšge, de toute inĂ©galitĂ©, — par lĂ  mĂȘme est engagĂ©e Ă  tenir compte des justes rĂ©clamations de la population entiĂšre, sans distinction de sexe, — distinction crĂ©Ă©e et maintenue par le besoin de l’antagonisme sur lequel reposent les privilĂšges des classes gouvernantes ;

Que le triomphe de la lutte actuelle, — ayant pour but la suppression des abus, et dans un avenir prochain, la rĂ©novation sociale tout entiĂšre, assurant le rĂšgne du travail et de la justice, — a, par consĂ©quent, le mĂȘme intĂ©rĂȘt pour les citoyennes que pour les citoyens ;

Que le massacre des dĂ©fenseurs de Paris par les assassins de Versailles exaspĂšre Ă  l’extrĂȘme la masse des citoyennes et les pousse Ă  la vengeance ;

Qu’un grand nombre d’entre elles est rĂ©solu, au cas oĂč l’ennemi viendrait Ă  franchir les portes de Paris, Ă  combattre et vaincre ou mourir pour la dĂ©fense de nos droits communs ;

Qu’une organisation sĂ©rieuse de cet Ă©lĂ©ment rĂ©volutionnaire en une force capable de donner un soutien effectif et vigoureux Ă  la Commune de Paris, ne peut rĂ©ussir qu’avec l’aide et le concours du gouvernement de la Commune ;

Les déléguées des citoyennes de Paris demandent à la Commission exécutive de la Commune :

1° De donner l’ordre aux mairies de tenir Ă  la disposition des comitĂ©s d’arrondissement et du ComitĂ© central, instituĂ©s par les citoyennes pour l’organisation de la dĂ©fense de Paris, une salle dans les mairies des divers arrondissements, ou bien, en cas d’impossibilitĂ©, un local sĂ©parĂ© oĂč les ComitĂ©s pourront siĂ©ger en permanence ;

2° De fixer, dans le mĂȘme but, un grand local oĂč les citoyennes pourraient faire des rĂ©unions publiques ;

3° De faire imprimer aux frais de la Commune les circulaires, affiches et avis que les divers Comités jugeront nécessaire de propager.

Pour les citoyennes dĂ©lĂ©guĂ©es membres du comitĂ© central des citoyennes : AdĂ©laĂŻde Valentin, ouvriĂšre ; NoĂ©mie Colleuille, ouvriĂšre ; Marcand, ouvriĂšre ; Sophie Graix, ouvriĂšre ; JosĂ©phine Pratt, ouvriĂšre ; CĂ©line Delvainquier, ouvriĂšre ; AimĂ©e Delvainquier, ouvriĂšre ; Elisabeth Dimitrieff.

Le dĂ©putĂ© Tolain exclu de l’Internationale

Bien triste Ă©volution que celle d’Henri Tolain. Cet ouvrier ciseleur sur bronze, proudhonien, a Ă©tĂ© un des fondateurs de l’Internationale en France. Il avait assistĂ© en 1862 Ă  Londres aux premiĂšres rencontres qui vont conduire Ă  la crĂ©ation de l’Internationale, puis en 1864 au meeting londonien lors duquel les bases de l’AIT furent jetĂ©es. Il a Ă©tĂ© poursuivi plusieurs fois pour ses activitĂ©s internationalistes.

Candidat sur la liste socialiste rĂ©volutionnaire aux Ă©lections du 8 fĂ©vrier 1871, il a Ă©tĂ© Ă©lu dĂ©putĂ© de la Seine avec 89132 voix. Hostile Ă  la Commune, il a aujourd’hui ralliĂ© le gouvernement de Versailles, permettant Ă  Thiers de l’utiliser pour tenter de diviser, troubler le camp prolĂ©taire. Les ouvriers parisiens ont soif de probitĂ©, de dĂ©vouement, et jugent Tolain comme un courtisan de la classe riche qui a reniĂ© la classe pauvre.

Le Conseil fĂ©dĂ©ral des sections parisiennes a adoptĂ© Ă  l’unanimitĂ© la rĂ©solution suivante :

« ConsidĂ©rant que le sieur Tolain, nommĂ© Ă  l’AssemblĂ©e nationale pour reprĂ©senter la classe ouvriĂšre, a dĂ©sertĂ© sa cause de la maniĂšre la plus lĂąche et la plus honteuse, le conseil fĂ©dĂ©ral parisien de l’Internationale le rejette de son sein, et propose au Conseil gĂ©nĂ©ral de Londres de consacrer cette expulsion. Â»

Une proposition du citoyen Rama[1] sur l’éducation parue dans le Journal Officiel

Le dĂ©lĂ©guĂ© Ă  l’instruction communale du XVIIe arrondissement s’est occupĂ© d’une solution thĂ©orique et pratique Ă  donner Ă  la question des Ă©coles communales congrĂ©ganistes. Dans un manifeste adressĂ© aux instituteurs et institutrices des Ă©coles et salles d’asiles communales, le citoyen Rama Ă©met et dĂ©veloppe les considĂ©rations suivantes.

« ConsidĂ©rant que la libertĂ© de conscience, pour ĂȘtre rĂ©elle, doit ĂȘtre assurĂ©e entiĂšre et Ă©gale pour tous, sans exception ;

ConsidĂ©rant que les maisons d’instruction et d’éducation entretenues par l’impĂŽt doivent ĂȘtre ouvertes aux enfants de tous les contribuables indistinctement, quelles que soient d’ailleurs les croyances intimes de chacun d’eux ;

ConsidĂ©rant que l’instruction religieuse et dogmatique doit ĂȘtre laissĂ©e entiĂšrement Ă  l’initiative et Ă  la direction libres des familles ;

ConsidĂ©rant que les peuples les plus avancĂ©s et les philosophes de toutes les Ă©coles ont les principes communs du bien, de la morale, lesquels se rĂ©sument dans la justice, dans l’inviolabilitĂ©, le respect de la personne humaine, sans distinction de race, de nationalitĂ©, de croyance, de position sociale, de sexe ni d’ñge, et que ces principes sont distincts de tout culte, de toute religion, de tout systĂšme philosophique ;

ConsidĂ©rant que dans tous les temps et dans tous les pays, on a abusĂ©, mĂȘme de la meilleure foi du monde, de l’ignorance et de l’innocence de l’enfant pour lui inoculer, par exemple, par la contrainte et par l’habitude, des superstitions, des prĂ©jugĂ©s, des prĂ©ventions, des sentiments d’injustice et des haines qui aboutissent Ă  des dĂ©sordres sociaux et Ă  des guerres ;

ConsidĂ©rant que la justice est un droit inaliĂ©nable et imprescriptible ; qu’elle ne doit ĂȘtre soumise, par le pouvoir, Ă  aucune condition, soit d’opportunitĂ©, soit de l’égalitĂ© ;

ConsidĂ©rant que la violation de la conscience dĂ©moralise et pervertit ; qu’elle avilit le caractĂšre ; qu’elle peut conduire les peuples d’une maniĂšre insensible, mais rapide, aux plus grands dĂ©sastres ;

Les instituteurs et institutrices des Ă©coles et salles d’asiles publiques du XVIIe arrondissement sont invitĂ©s Ă  se conformer aux instructions suivantes :

Ils emploieront exclusivement la mĂ©thode expĂ©rimentale ou scientifique, celle qui part toujours de l’observation des faits, quelle qu’en soit la nature : physiques, moraux, intellectuels
 L’enseignement de la morale sera Ă  la fois usuel et thĂ©orique dĂ©gagĂ© de tout principe religieux ou dogmatique, afin de pouvoir ĂȘtre donnĂ© Ă  tous, sans blesser qui que ce soit.

Il Ă©loignera Ă©galement de l’esprit de domination et de l’esprit de servitude.

Il ne sera enseigné ou pratiqué en commun, ni priÚres, ni dogmes, ni rien de ce qui est réservé à la conscience individuelle.

Les Ă©coles et salles d’asile communales ne contiendront, aux places exposĂ©es aux regards des Ă©lĂšves ou du public, aucun objet de culte, aucune image religieuse.

Les Ă©lĂšves n’auront Ă  se servir d’aucun livre, d’aucun objet qui serait, en quoi que ce soit, contraire Ă  la mĂ©thode scientifique et aux sentiments de concorde qui sont le but de la prĂ©sente circulaire.

Les institutrices et les instituteurs publics qui ne peuvent admettre l’application rigoureuse du principe de libertĂ© de conscience Ă  l’instruction communale sont priĂ©s de vouloir bien laisser disponibles, d’ici Ă  la fin du mois, les locaux et tout le mobilier scolaire qu’ils tiennent de l’administration publique, et de nous prĂ©venir du jour oĂč ils voudront cesser leurs classes, afin qu’il n’y ait aucune interruption dans les Ă©tudes, au prĂ©judice des enfants.

En dehors des Ă©coles et salles d’asile communales, toute maison d’instruction et d’éducation peut ĂȘtre tenue, comme Ă©tablissement privĂ© ou libre, sous la surveillance et sous la responsabilitĂ© des parents, mais dans toutes les conditions du droit commun. Â»

Paris, le 8 avril 1871, Le dĂ©lĂ©guĂ© Ă  l’instruction commune du XVIIe arrondissement, RAMA.

Vu et approuvĂ© : Le membre de la Commune remplissant les fonctions d’officier municipal du XVIIe arrondissement, B. MALON.

 

En bref

La commune a reçu les citoyens Assi et Bergeret qui avaient Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©s. Elle a dĂ©cidĂ© de remettre en libertĂ© Assi, et de rĂ©Ă©tudier les faits reprochĂ©s Ă  Bergeret.

Le corps des sapeurs-pompiers de Paris est licenciĂ© comme corps militaire, Ă  la date du 1er avril et reconstituĂ© Ă  la mĂȘme date, sous le titre de : Corps civil des sapeurs-pompiers de la Commune de Paris.

L’approvisionnement des halles centrales est journellement entravĂ© pas des marchandages de denrĂ©es et articles divers, qui stationnent depuis quelques temps sur les voies couvertes et aux abords desdites halles. Il est dĂ©fendu aux marchands regrattiers et d’articles divers de stationner sur les voies couvertes et aux abords des halles centrales, Ă  partir de jeudi prochain 14 courant.

Affiché dans le XVIIIe arrondissement :

« Attendu que les prĂȘtres sont des bandits et que les Ă©glises sont des repaires oĂč ils ont assassinĂ© moralement les masses, en courbant la France sous la griffe des infĂąmes Bonaparte, Favre et Trochu, Le dĂ©lĂ©guĂ© civil des CarriĂšres, prĂšs l’ex-PrĂ©fecture de police, ordonne que l’église Saint-Pierre-Montmartre sera fermĂ©e, et dĂ©crĂšte l’arrestation des prĂȘtres et des ignorantins. Â» SignĂ© : Le Moussu.

Lettre de Karl Marx

Londres, 12 avril 1871.

« Cher Kugelmann

Nous avons reçu hier la nouvelle nullement rassurante que Lafargue (sans Laura) Ă©tait pour l’instant Ă  Paris.

Dans le dernier chapitre de mon 18 Brumaire, je remarque comme tu le verras si tu le relis que la prochaine tentative de la rĂ©volution en France devra consister non plus Ă  faire passer la machine bureaucratique et militaire en d’autres mains, comme ce fut le cas jusqu’ici, mais Ă  la dĂ©truire. C’est la condition premiĂšre de toute rĂ©volution vĂ©ritablement populaire sur le continent. C’est aussi ce qu’ont tentĂ© nos hĂ©roĂŻques camarades de Paris. De quelle souplesse, de quelle initiative historique, de quelle facultĂ© de sacrifice sont douĂ©s ces Parisiens ! AffamĂ©s et ruinĂ©s pendant six mois, par la trahison intĂ©rieure plus encore que par l’ennemi, ils se soulevĂšrent sous les baĂŻonnettes prussiennes comme s’il n’y avait jamais eu de guerre entre la France et l’Allemagne, comme si l’étranger n’était pas aux portes de Paris ! L’histoire ne connaĂźt pas encore d’exemple d’une pareille grandeur! S’ils succombent, seul leur caractĂšre « bon garçon » en sera cause. Il eĂ»t fallu marcher aussitĂŽt sur Versailles aprĂšs que Vinoy d’abord, et ensuite les Ă©lĂ©ments rĂ©actionnaires de la garde nationale parisienne eurent laissĂ© le champ libre. Par scrupule de conscience, on laissa passer le moment favorable. On ne voulut pas commencer la guerre civile, comme si ce mĂ©chant avorton de Thiers ne l’avait pas dĂ©jĂ  commencĂ©e, en tentant de dĂ©sarmer Paris. DeuxiĂšme faute : le ComitĂ© central se dĂ©mit trop tĂŽt de ses fonctions pour faire place Ă  la Commune. Encore par un trop grand scrupule « d’honneur » ! Quoi qu’il en soit, l’insurrection actuelle de Paris, mĂȘme succombant devant les loups, les cochons et les sales chiens de la vieille sociĂ©tĂ©, est le plus glorieux exploit de notre parti depuis l’Insurrection parisienne de juin. Que l’on compare les titans de Paris aux esclaves du Saint Empire romain-prusso-germanique, avec ses mascarades posthumes, ses relents de caserne et d’église, de fĂ©odalitĂ©, et surtout de philistin.

Ton KARL MARX.

En dĂ©bat : Marx et la destruction de l’État

Marx dans ce courrier aborde une question dĂ©cisive, peu dĂ©battue par les communards, celle de l’État :

« la rĂ©volution en France devra consister non plus Ă  faire passer la machine bureaucratique et militaire en d’autres mains, comme ce fut le cas jusqu’ici, mais Ă  la dĂ©truire. C’est la condition premiĂšre de toute rĂ©volution vĂ©ritablement populaire sur le continent. C’est aussi ce qu’ont tentĂ© nos hĂ©roĂŻques camarades de Paris Â».

Cette approche est une Ă©volution par rapport Ă  celle du Manifeste Communiste Ă©crit il y a plus de vingt ans :

« la premiĂšre Ă©tape dans la rĂ©volution ouvriĂšre est la constitution du prolĂ©tariat en classe dominante, la conquĂȘte de la dĂ©mocratie.

Le prolĂ©tariat se servira de sa suprĂ©matie politique pour arracher petit Ă  petit tout le capital Ă  la bourgeoisie, pour centraliser tous les instruments de production entre les mains de l’État, c’est-Ă -dire du prolĂ©tariat organisĂ© en classe dominante, et pour augmenter au plus vite la quantitĂ© des forces productives.

Cela ne pourra naturellement se faire, au dĂ©but, que par une violation despotique du droit de propriĂ©tĂ© et du rĂ©gime bourgeois de production Â».

Ici, la rĂ©volution prolĂ©tarienne Ă  venir se modĂšle sur les rĂ©volutions bourgeoises, Ă©conomiquement – elle libĂšre les forces productives – et politiquement – elle Ă©rige le prolĂ©tariat en classe dominante, et utilise le pouvoir politique pour centraliser tous les moyens de production entre les mains de l’État Â« le prolĂ©tariat organisĂ© en classe dominante Â». L’État sert d’instrument conduisant Ă  la disparition des classes.

La rĂ©pression sanglante de la rĂ©volte ouvriĂšre de juin 1848, le choc entre la bourgeoisie et le prolĂ©tariat avait dĂ©finitivement convaincu Marx que la bourgeoisie ne pourra plus jouer de rĂŽle rĂ©volutionnaire, qu’elle s’orientera vers un compromis avec l’ancien rĂ©gime, dans un cadre lui laissant libre son dĂ©veloppement Ă©conomique. C’est ce qui se passe aujourd’hui avec Thiers.

L’autre leçon des Ă©vĂ©nements, c’est que l’histoire a construit une machine d’État lourde et ramifiĂ©e, qui dĂ©possĂšde la sociĂ©tĂ©, ce qui interdit Ă  la rĂ©volution prolĂ©tarienne de se concevoir comme la rĂ©volution bourgeoise.

La Commune, lors de laquelle le peuple ouvrier de Paris a occupĂ© Ă  sa maniĂšre toutes les structures Ă©tatiques, administratives, judiciaires, policiĂšres, militaires en crĂ©ant un pouvoir politique de celles et ceux d’en bas donne un exemple vivant de la forme politique  de la domination ouvriĂšre sur la bourgeoisie pour crĂ©er une sociĂ©tĂ© socialiste.

Les Internationalistes sont les rares Ă  se prĂ©occuper de cette question de la forme de l’État ou du non État futur, mĂȘme s’ils sont divisĂ©s sur la question. Ce sont eux qui rĂ©flĂ©chissent Ă  la Commune au-delĂ  de l’autonomie administrative, en la concevant comme la structure qui a le droit entier, absolu de faire ses lois, de  crĂ©er un organisme politique pouvant rĂ©aliser le but de la rĂ©volution, l’affranchissement du travail, l’abolition des monopoles et des privilĂšges, de la bureaucratie, de la fĂ©odalitĂ© capitaliste, la crĂ©ation d’un nouvel ordre Ă©conomique nouveau, d’égalitĂ©, de solidaritĂ© et de libertĂ©, l’émancipation politique et sociale de tou-tes.

Notes

[1] Membre de l’Internationale

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Source: Contretemps.eu