Mars 17, 2021
Par Contretemps
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À l’occasion des 150 ans de la Commune de Paris, Contretemps va publier du 18 mars au 4 juin une lettre quotidienne rĂ©digĂ©e par Patrick Le Moal, donnant Ă  voir ce que fut la Commune au jour le jour

***

L’essentiel de la journĂ©e

Les rĂ©sultats d’une semaine d’élections

Alors que le gouvernement refusait depuis le 24 septembre d’organiser les Ă©lections, il finit par les accepter sous la pression populaire, mais au prix d’un plĂ©biscite organisĂ© deux jours avant. Celui-ci se tient le 3 novembre et il est suivi par les Ă©lections municipales du 5 au 8 novembre. Le gouvernement a donc eu recours Ă  la technique du plĂ©biscite, bien rodĂ©e par NapolĂ©on III : « moi ou le chaos Â», le statu quo ou l’aventure. La question finalement posĂ©e aux Parisiens aurait pu ĂȘtre rĂ©digĂ©e par NapolĂ©on III lui-mĂȘme :

On dĂ©compte 321 373 « oui Â» contre 53 585 « non Â». Et, du cĂŽtĂ© de l’armĂ©e et la garde mobile qui votent Ă  part, 236 623 « oui Â» et 9 053 « non Â». Le « non Â» l’a emportĂ© dans le seul XXe arrondissement (9 635 « non Â» contre 8 291 « oui Â»). C’est un triomphe pour les Trochu et Favre. Pourtant les appels s’étaient multipliĂ©s, soulignant toutes les raisons de voter non :

Extraits de l’appel du comitĂ© central rĂ©publicain des vingt arrondissements de Paris


 dĂ©clare refuser sa confiance Ă  un gouvernement qui s’est montrĂ© aussi incapable de dĂ©fendre le pays que de fonder la RĂ©publique;


 malgrĂ© ce qu’a d’immoral le vote secret, surtout dans les circonstances actuelles, le ComitĂ© central engage les masses rĂ©publicaines Ă  ne dĂ©serter la lutte sur aucun terrain.

Il les adjure de courir au scrutin.

À la question de confiance audacieusement posĂ©e, il les presse de rĂ©pondre unanimement :

NON.

Il dit Ă  ses concitoyens :

Voulez-vous l’armistice, prĂ©lude d’une capitulation honteuse ?

Voulez-vous le démembrement de la France ?

Voulez-vous le retour de la monarchie ?

Votez : Oui.

Voulez-vous au contraire :

Une résistance énergique, la lutte à outrance ?

Voulez-vous l’intĂ©gritĂ© du territoire et une paix durable ?

Voulez-vous la Commune, plusieurs fois promise, aujourd’hui refusĂ©e ?

Votez NON.

Les Ă©lections municipales donnent des rĂ©sultats comparables. Dans douze arrondissements, les maires bourgeois nommĂ©s par Arago sont rĂ©Ă©lus. Dans trois, les IIIe, XIe et XVIIIe, des rĂ©publicains radicaux, partisans de la rĂ©sistance Ă  l’occupation Ă©trangĂšre l’emportent. Il n’y a que dans le XIXe avec Delescluze et le XXe avec Ranvier, que des rĂ©volutionnaires sont Ă©lus. Ils sont rares parmi les adjoints, sauf dans les quartiers populaires des XVIIe, XVIIe, XIXe et XXe.

Les quatre Ă©lus du XXe, le maire, Ranvier et les adjoints Flourens, MilliĂšre et Lefrançais sont en prison ou sous le coup d’une arrestation, dont le prĂ©texte est la manifestation du 31 octobre. Le gouvernement en profite pour annuler leur mandat et nomme une commission Ă©manant du parti de la municipalitĂ© dĂ©chue.

Comment en est-on arrivĂ© lĂ  ?

Depuis la capitulation de Strasbourg le 28 septembre, les dĂ©faites s’étaient accumulĂ©es. L’armĂ©e prussienne Ă©tait arrivĂ©e Ă  OrlĂ©ans le 13 octobre et le 16 Soissons capitula.

Dans Paris, on fait les comptes : 240 000 soldats et mobiles, 300 000 gardes nationaux dont la moitiĂ© peut immĂ©diatement se battre. Les moyens sont donc bien lĂ  pour briser l’encerclement. Dans ces conditions, beaucoup commencĂšrent Ă  estimer que ce gouvernement de DĂ©fense nationale ne voulait pas combattre.

Le 5 octobre, le rĂ©publicain radical Flourens, Ă©lu par cinq bataillons de Belleville, descendit avec eux Ă  l’HĂŽtel-de-Ville « dans un ordre admirable et en armes Â» pour rĂ©clamer les dix mille chassepots laissĂ©s dans les magasins l’État, exiger la levĂ©e en masse, la sortie immĂ©diate de Paris pour chasser les Prussiens, les Ă©lections municipales, le rationnement. Il furent Ă©conduits par Trochu et Gambetta. Flourens donna aussitĂŽt sa dĂ©mission de chef de bataillon. Deux jours aprĂšs, Gambetta quittait Paris en ballon.

Le 8 octobre, le ComitĂ© central des 20 arrondissements convoqua une manifestation pour obtenir l’élection immĂ©diate de la Commune de Paris. Quelques milliers[1] de gardes nationaux, armĂ©s ou non, se regroupĂšrent devant l’HĂŽtel de ville, criant « vive la Commune ! Â». Ils y trouvĂšrent la garde mobile et un bataillon bourgeois de la garde nationale. Une dĂ©lĂ©gation de trois personnes fut Ă©conduite par Jules Ferry. Plusieurs autres bataillons des quartiers bourgeois arrivĂšrent en vue d’évacuer la place, aux cris de « Vive la RĂ©publique ! Â», « A bas la Commune ! Â». L’affrontement fut cependant Ă©vitĂ©, mais ce fut un Ă©chec de plus pour le mouvement populaire et pour le ComitĂ© central des 20 arrondissements.

A la suite de cette journĂ©e, un certain nombre des militants qui avaient Ă©tĂ© Ă©lus comme commandants dans la garde nationale furent rĂ©voquĂ©s par les Ă©lĂ©ments rĂ©actionnaires de ces bataillons. Ce fut le sort d’EugĂšne Varlin et d’Auguste Blanqui.

RĂ©vocation de Varlin comme commandant du 193e bataillon de la garde nationale

EugĂšne Varlin avait Ă©tĂ© Ă©lu comme chef du 193e bataillon, composĂ© de 1504 hommes (mais disposant seulement de 1000 fusils) venant du VIe arrondissement et dont un certain nombre Ă©taient relieurs. Il avait Ă©tĂ© Ă©lu sur son engagement de ne jamais diriger son bataillon contre des rĂ©publicains, alors mĂȘme qu’il s’était opposĂ© Ă  un candidat ayant participĂ© Ă  la rĂ©pression de l’insurrection de juin 1848 en tant qu’artilleur de la Garde nationale.

Lors de la manifestation du 8 octobre, obĂ©issant Ă  un ordre du gĂ©nĂ©ral commandant la Garde nationale, Varlin se rendit Ă  l’hĂŽtel de ville Ă  la tĂȘte de son bataillon. Au moment de leur arrivĂ©e, lui-mĂȘme ainsi que certains de ses hommes avaient criĂ© « vive la Commune ! Â», alors que d’autres avaient criĂ© « Vive la RĂ©publique ! Â». AccusĂ© par les Ă©lĂ©ments rĂ©actionnaires du bataillon d’avoir voulu faire croire que le bataillon tout entier Ă©tait partisan de la Commune, et malgrĂ© ses protestations, il est alors destituĂ© de son commandement.

Extrait d’une lettre d’Eugùne Varlin :

«  
 J’étais loin de supposer, ce que j’ai appris depuis, que dans le 193e bataillon, il pouvait se trouver quelques misĂ©rables, disposĂ©s Ă  essayer leurs premiĂšres balles sur des citoyens français, qui venaient pacifiquement exprimer un vƓu ; celui de voir procĂ©der immĂ©diatement aux Ă©lections municipales.

Je suis convaincu, il est vrai, que les hommes capables d’une pareille lĂąchetĂ© sont peu nombreux, et qu’ils sont rĂ©prouvĂ©s par la presque unanimitĂ© du bataillon ; mais il est triste de songer qu’il ait pu mĂȘme s’en trouver quelques-uns
 Â»

LĂ©on Gambetta fut chargĂ© d’organiser une armĂ©e de volontaires, l’armĂ©e de la Loire, pour libĂ©rer la capitale. Mais tous ces dirigeants Ă©taient plus soucieux de dĂ©fendre l’ordre social contre « les mauvaises passions Â» que la patrie en danger.

 

Arrivée de Garibaldi en France

 DĂšs la proclamation de la rĂ©publique, Garibaldi, le hĂ©ros des deux mondes, qui a participĂ© Ă  tant de luttes pour l’indĂ©pendance des peuples, s’est mis Ă  la disposition du Gouvernement de la DĂ©fense nationale. JugĂ© encombrant par les catholiques et les monarchistes qui dĂ©testent cet anticlĂ©rical destructeur de trĂŽnes, et par les militaires qui refusent d’ĂȘtre commandĂ©s par un Ă©tranger, sa proposition est d’abord restĂ©e sans rĂ©ponse.

Finalement, malgrĂ© son mauvais Ă©tat de santĂ©, Garibaldi dĂ©cide de venir et dĂ©barque Ă  Marseille oĂč il reçoit un accueil enthousiaste. Mais lorsqu’il se rend Ă  Tours oĂč le gouvernement est rĂ©fugiĂ©, personne ne vient l’accueillir.

Finalement, il se voit chargĂ© de transformer en unitĂ© digne de ce nom les quelques centaines d’Italiens, auxquels d’autres volontaires internationaux qui arrivent en France pourront s’associer. Ces troupes sont chargĂ©es de combattre dans l’Est et doivent former le cƓur d’une future armĂ©e baptisĂ©e « des Vosges Â», placĂ©e sous son commandement.

Deux Ă©vĂ©nements provoquĂšrent le soulĂšvement du 31 octobre

Le 28 octobre, Paris apprend la capitulation de Bazaine Ă  Metz, le jour mĂȘme oĂč des francs-tireurs parisiens ont risquĂ© une sortie et se sont emparĂ©s temporairement du Bourget. Face Ă  la contre-attaque allemande, le gouvernement de DĂ©fense nationale annonce alors l’organisation d’une sortie, qui n’aura finalement pas lieu. Les Allemands reprennent le Bourget en causant la mort d’un millier de combattants parisiens. Le gouvernement est alors accusĂ© d’ĂȘtre responsable de cette dĂ©faite, et cela d’autant plus qu’il a envoyĂ© au mĂȘme moment Thiers Ă  Versailles, vraisemblablement pour nĂ©gocier un armistice.

Ces nouvelles relancent les flambĂ©es de protestation dans les grandes villes de province, Ă  Grenoble, Bordeaux, Nantes, Vierzon, Tours, St Etienne, Limoges, MĂącon, Rouen, Toulouse, NĂźmes et mĂȘme dans de petits bourgs.

Le 31 octobre, une foule parisienne mĂ©contente, composĂ©e de nombreux membres de la Garde nationale, se rassemble spontanĂ©ment devant l’hĂŽtel de ville, et par vagues successives envahit l’hĂŽtel de ville, l’occupe, sĂ©questre Jules Ferry, Jules Favre et le gĂ©nĂ©ral Trochu[2]. Ce n’est plus seulement une manifestation pour faire pression, ou une dĂ©monstration de force, c’est une Ă©meute, qui va mettre l’existence du gouvernement sur la sellette. Pour les uns, il s’agit de mettre en place une commission pour l’organisation rapide d’élections municipales Ă  Paris. Pour d’autres, il s’agit de remplacer l’ancien gouvernement par un nouveau. Pour d’autres encore, le but est de constituer un ComitĂ© de Salut public.

L’énergie rĂ©volutionnaire est grande, mais la dĂ©sorganisation est totale, en l’absence de toute direction, ce qui permet aux partisans du gouvernement d’organiser rapidement la contre-offensive.

TĂ©moignage

Prosper-Olivier Lissagaray, 33 ans journaliste Ă  La Marseillaise

«  
 Paris n’eut qu’un bond, comme Ă  la mĂȘme heure Marseille, Toulouse, Saint-Etienne. Une heure aprĂšs l’affichage, sous la pluie, la foule crie devant l’HĂŽtel-de-Ville : « Pas d’armistice ! Â» et, malgrĂ© la rĂ©sistance des mobiles, envahit le vestibule

.Il est deux heures et demie ; une foule Ă©norme houle sur la place, mal contenue par les mobiles, crie : « A bas Trochu ! vive la Commune ! Â» agite des drapeaux avec : pas d’armistice ! Les dĂ©lĂ©gations entrĂ©es Ă  l’HĂŽtel-de-Ville ne revenant pas, cette foule perd patience, enfonce les mobiles, jette dans la salle des maires FĂ©lix Pyat, venu en amateur. Il se dĂ©bat, proteste que cela ne se passe pas dans les rĂšgles, qu’il veut entrer dans la place « par Ă©lection, non par irruption ! Â» Les maires l’appuient de leur mieux, annoncent qu’ils ont demandĂ© l’élection des municipalitĂ©s, que le dĂ©cret est Ă  la signature. La foule pousse toujours, monte jusqu’à la salle du TrĂŽne, oĂč elle termine l’oraison de Jules Favre qui va rejoindre ses collĂšgues ; ils votent la proposition des maires, en principe, sauf Ă  fixer la date des Ă©lections.

Vers quatre heures, le salon est envahi. 
 Un des dĂ©lĂ©guĂ©s du ComitĂ© des vingt arrondissements monte sur la table, proclame la dĂ©chĂ©ance du Gouvernement, demande qu’une commission soit chargĂ©e de faire les Ă©lections dans les quarante-huit heures
Flourens 
  fait irruption avec ses tirailleurs de Belleville, monte sur la table autour de laquelle se tiennent les membres du Gouvernement, les dĂ©clare prisonniers et propose un ComitĂ© de salut public. Les uns applaudissent, d’autres protestent, dĂ©clarent qu’il ne s’agit pas de substituer une dictature Ă  une autre. Flourens l’emporte, lit des noms, le sien d’abord, ensuite Blanqui, Delescluze, MilliĂšre, Ranvier, FĂ©lix Pyat, Mottu. D’interminables discussions s’engagent
 On se perd dans un dĂ©dale d’imbroglios. Chaque salle a son gouvernement, ses orateurs, ses tarentules. Si noire est la tourmente que, vers huit heures, des gardes nationaux rĂ©actionnaires peuvent, sous le nez de Flourens, enlever Trochu et Ferry. D’autres, Ă  cĂŽtĂ©, emportent Blanqui que des francs-tireurs dĂ©livrent.
. Un des meilleurs bataillons trochĂ©ens, conduit au secours du Gouvernement par le gĂ©nĂ©ral Tamisier, commandant supĂ©rieur de la garde nationale, leva la crosse en l’air en arrivant sur la place. Tout changea quand on sut le Gouvernement prisonnier, surtout les noms de ses remplaçants. La leçon parut trop forte. Tel qui aurait admis Ledru-Rollin, Victor Hugo, ne put avaler Flourens et Blanqui

. La plupart des bataillons pour la Commune, croyant les Ă©lections accordĂ©es, Ă©taient repartis dans leurs quartiers. 
 Blanqui signait, signait 
 Jules Ferry
 a mis sa libertĂ© Ă  profit, rĂ©uni quelques bataillons 
 envahit la salle du Gouvernement 
 Ainsi s’évanouit en fumĂ©e cette journĂ©e qui aurait pu revivifier la dĂ©fense. L’incohĂ©rence des hommes d’avant-garde refit au Gouvernement sa virginitĂ© de Septembre 


Ajoutons Ă  ce tĂ©moignage quelques prĂ©cisions sur le rĂŽle du ComitĂ© central des vingt arrondissements au cours de cette journĂ©e : les dĂ©lĂ©guĂ©s qui Ă©taient rĂ©unis le matin au local de la Corderie, dĂ©cidĂšrent d’aller ensemble Ă  l’HĂŽtel de Ville pour porter la liste d’une commission chargĂ©e de faire procĂ©der dans les 48 heures Ă  l’élection de la Commune. Ils formĂšrent une colonne de 300 Ă  400 hommes, et mandatĂšrent Gustave Lefrançais pour lire et faire adopter cet appel. Mais l’influence du ComitĂ© central n’était pas telle qu’elle puisse s’imposer d’elle-mĂȘme Ă  la foule assemblĂ©e. C’est l’arrivĂ©e de Flourens et de ses bataillons qui permet d’imposer la constitution d’un ComitĂ© de Salut public, ComitĂ© qui ne vivra que quelques heures.

Le lendemain, le 1er novembre, contrairement aux engagements pris[3], le Gouvernement procĂšde Ă  l’ arrestation des chefs insurgĂ©s et annonce l’organisation d’un plĂ©biscite le 3, et l’élection de maires et d’adjoints les 5 et 7 novembre. Il a recours Ă  la bonne vieille recette bonapartiste: un plĂ©biscite pour donner une lĂ©gitimitĂ© au gouvernement arrivĂ© au pouvoir le 4 septembre, au moins concernant les Ă©lecteurs qui sont enfermĂ©s dans Paris.

Ces votes vont sanctionner un reflux temporaire du mouvement populaire, qui isole les rĂ©volutionnaires. Ce qu’a dĂ©montrĂ© la journĂ©e du 31 octobre, c’est que la gauche populaire a des capacitĂ©s de mobilisation importantes, mais qu’elle est dispersĂ©e, et qu’elle n’a dĂ©fini ni son projet ni sa stratĂ©gie.

Mont de piĂ©tĂ© 

Le Gouvernement de la dĂ©fense nationale a dĂ©crĂ©tĂ© le 1er octobre 1870 que les objets engagĂ©s au Mont-de-piĂ©tĂ© depuis le 19 juillet 1870, consistant en vĂȘtements, sommiers, matelas, couvertures, pour un prĂȘt n’excĂ©dant pas 15 francs, seraient rendus aux dĂ©posants.

Cette mesure, qui coĂ»terait un million au gouvernement, est salutaire, si ce n’est qu’elle est limitĂ©e aux objets engagĂ©s depuis juillet 1870, alors que bien des vĂȘtements d’hiver et leurs couvertures y sont dĂ©posĂ©s avant par les citoyens nĂ©cessiteux qui peuvent s’en passer pendant l’étĂ© et qui ont ainsi six mois devant eux pour gagner de quoi les reprendre. Des milliers de parisien-nes s’y rendent immĂ©diatement.

Le Petit journal, raconte le 6 octobre:

« Au Mont-de-piĂ©tĂ© le public Ă©tait hier aussi nombreux, aussi pressĂ© que la veille. À deux heures du matin, les trottoirs des rues de Paradis et des Blancs-Manteaux Ă©taient encombrĂ©s d’une foule grelottante oĂč les femmes et les enfants se trouvaient en majoritĂ©. Tout ce monde a attendu jusqu’à neuf heures, criant, luttant pour conserver ses places contre les derniers arrivĂ©s qui, naturellement, voulaient se mettre au premier rang. Des gardes nationaux en grand nombre gardaient les portes, se promenaient dans les cours, stationnaient au pied des escaliers, cherchant Ă  maintenir l’ordre dans ce public qui voulait entrer malgrĂ© les baĂŻonnettes. Au lieu de trois personnes, l’administration du Mont-de-piĂ©tĂ© en avait installĂ© quatre pour activer le service; cependant deux mille trois cents personnes seulement ont pu retirer leurs objets engagĂ©s.

La porte s’ouvrant sur la rue de Paradis avait Ă©tĂ© consignĂ©e, on n’avait laissĂ© ouverte aux rĂ©clamants que l’entrĂ©e de la rue des Blancs-Manteaux. À quatre heures, lorsqu’on a fermĂ© cette derniĂšre issue, la foule s’est ameutĂ©e, a forcĂ© le passage malgrĂ© les gardes nationaux et les gardiens et s’est prĂ©cipitĂ©e dans les cours comme une avalanche.

Les guichets n’ont Ă©tĂ© baissĂ©s qu’à six heures, et deux mille personnes environ sont parties trĂšs-mĂ©contentes d’avoir perdu leur journĂ©e. Cependant il Ă©tait matĂ©riellement impossible aux employĂ©s d’aller plus vite dans l’accomplissement de leur besogne. Du reste, aucune limite n’a Ă©tĂ© fixĂ©e pour retirer les objets que l’État fait rendre aux dĂ©posants » (extrait de Ma Commune de Paris, de MichĂšle Audin).

 

TĂ©moignage sur l’explosion de l’usine chimique de Javel

Victorine Brocher, 31 ans, piqueuse en bottines et ambulanciĂšre dans la Garde Nationale

 Â«  
 notre compagnie fut requise pour aider au dĂ©blaiement des dĂ©combres. On battit le rappel dans le quartier; lorsque le service d’ambulance fut rĂ©uni, nous partĂźmes dans la direction de la rue de Grenelle pour nous rendre Ă  Javel; lorsque nous arrivĂąmes sur le lieu du sinistre, c’était Ă©pouvantable, l’explosion avait Ă©tĂ© terrible, le sol Ă©tait labourĂ© en tous sens, une maison assez Ă©loignĂ©e Ă©tait absolument criblĂ©e, toutes les vitres brisĂ©es.

Les morts Ă©taient nombreux. De la manufacture mĂȘme, il ne restait que des pans de murs; sur le terrain, Ă  une distance assez Ă©loignĂ©e, nous avons trouvĂ© des dĂ©bris de casseroles en cuivre auxquels il y avait encore, adhĂ©rant, des lambeaux de chair. J’ai aidĂ© Ă  relever, non pas des ĂȘtres qui avaient vĂ©cu, mais des lambeaux informes de chair humaine, que l’on dĂ©posait ensuite dans de grandes boĂźtes, sortes de cercueils; çà et lĂ , nous trouvions un bras, une jambe, une cervelle Ă©clatĂ©e sur des dĂ©bris de pierre, c’était une bouillie, on n’a pu rien reconstituer. Nous sommes restĂ©s Ă  Javel plusieurs heures; notre tĂąche accomplie, nous sommes revenus bien tristes. C’était la premiĂšre fois que j’assistais Ă  une chose aussi horrible; pendant plusieurs jours, ce spectacle affreux Ă©tait toujours devant mes yeux. J’étais tellement impressionnĂ©e, je me demandais si vraiment j’aurais la force et le courage de continuer la tĂąche que j’avais voulu entreprendre. En rĂ©alitĂ©, je n’avais jamais Ă©tĂ© parmi les masses, ni comme famille, ni comme travailleuse: je n’ai jamais mis les pieds dans une usine, ni mĂȘme dans un atelier. Pour mon premier pas dans la vie tumultueuse, cela me semblait bien sinistre. Pourtant, me disais-je, tu as dĂ©sirĂ© ĂȘtre utile, tu dois te soumettre et faire ce que le devoir t’ordonne. J’ai donc rĂ©sistĂ©. Â»

A Marseille

La Ligue du Midi n’a pas survĂ©cu Ă  l’échec lyonnais du 28 septembre.Esquiros entame une action anticlĂ©ricale. AprĂšs que lâ€˜Ă©glise des JĂ©suites et le couvent des SƓurs Grises ont Ă©tĂ© envahis par des manifestant-es, il dĂ©cide le 13 octobre la suspension du quotidien clĂ©rical et la suppression de congrĂ©gation des JĂ©suites Ă  Marseille. C’en est trop pour le gouvernement qui nomme un remplaçant le 17 octobre. Ce dernier ne peut entrer dans la prĂ©fecture bloquĂ©e par 100 000 manifestant-es.

Esquiros

Une deuxiĂšme tentative de nomination d’un remplaçant a lieu le 30 octobre. Cette fois-ci, les gardes civiques, les organisations patriotiques occupent l’hĂŽtel de ville, le soir le peuple est maĂźtre de la ville. Le 1er novembre la Commune rĂ©volutionnaire de Marseille est proclamĂ©e dans laquelle l’Internationale compte 9 membres sur 35.

Le nouveau prĂ©fet dĂ©cide de refuser l’épreuve de force, il pĂ©nĂštre seul dans la prĂ©fecture et dans la confusion gĂ©nĂ©rale retourne la situation en sa faveur, de sorte que le 4 novembre, la Garde nationale bourgeoise a repris possession de l’HĂŽtel de Ville. Le nouveau prĂ©fet n’exerce aucune poursuite et ne procĂšde Ă  aucune arrestation afin d’éviter les tensions.

Mais la tentative marseillaise a Ă©chouĂ© et Esquiros n’est plus en poste.

 

Ailleurs en France

Nombre de rĂ©publicains sont maintenant convaincus qu’existe un ennemi de l’intĂ©rieur, qu’aux forces conservatrices actives, monarchistes, bonapartistes, s’allient de « faux rĂ©publicains Â» qui travaillent Ă  tuer la RĂ©publique. La mĂ©fiance apparaĂźt Ă  l’égard de certains membres du gouvernement de la DĂ©fense nationale, les affrontements se gĂ©nĂ©ralisent entre les rĂ©publicains. L’ annulation le 12 octobre des Ă©lections lĂ©gislatives prĂ©vues quatre jours aprĂšs, le 16 octobre, ne fait qu’aggraver les choses.

Si la remise en cause de la lĂ©gitimitĂ© du pouvoir central est prĂ©sente au cours de toutes ces mobilisations, dans les rĂ©gions qui ne sont pas placĂ©es devant le danger immĂ©diat d’une occupation prussienne, l’aspiration Ă  une autonomie des dĂ©cisions locales, voire rĂ©gionales, s’exprime avec force au cours des deux derniers mois.

 

En débat : quelle-s Commune-s ?

La revendication de l’élection d’une Commune, en rĂ©fĂ©rence avec la l’assemblĂ©e rĂ©volutionnaire de la RĂ©volution française est devenue omniprĂ©sente dans les milieux ouvriers populaires de Paris,dans toutes les manifestations, les dĂ©bats dans les clubs, les assemblĂ©es, les bataillons de la garde nationale.

Mais cette revendication n’a pas la mĂȘme signification pour tou-tes et la dĂ©finition de ce que doit ĂȘtre cette Commune varie d’une dĂ©claration Ă  l’autre du ComitĂ© central des 20 arrondissements. Elle est Ă©galement distincte de celle des blanquistes.
Pour ces derniers, elle doit ĂȘtre l’émanation de la force et de l’audace rĂ©volutionnaires :

«  pas de malentendu ni d’équivoque, il y a commune et commune, la commune rĂ©volutionnaire qui a sauvĂ© la France. Alors, le 10 aoĂ»t et septembre on fondait la rĂ©publique, ne fut pas le produit d’une Ă©lection rĂ©guliĂšre, une Ă©manation bourgeoise d’un troupeau qui se rend Ă  l’urne, elle sortit d’une convulsion suprĂȘme comme la lave sort du volcan. La commune de 1792 Ă©tait l’illĂ©galitĂ© mĂȘme puisque la loi Ă©tait encore l’iniquitĂ© ; elle fut la force et l’audace parce qu’elle Ă©tait de droit la commune lĂ©gale, la commune du suffrage rĂ©gulier siĂ©geait Ă  l’HĂŽtel de ville, la commune rĂ©volutionnaire fut envoyĂ©e explicitement contre elle Â» (journal « La patrie en danger Â»)

Si le ComitĂ© central des 20 arrondissements prĂ©voit dans son rĂšglement du 19 octobre la signature par ses dĂ©lĂ©guĂ©s d’un « acte d’adhĂ©sion aux principes rĂ©volutionnaires socialistes Â», cela n’empĂȘche pas l’existence en son sein de conceptions trĂšs diverses.

Une conception lĂ©galiste et fĂ©dĂ©raliste, acceptant le projet d’élection du Gouvernement pour « Ă©viter toute division et maintenir la paix intĂ©rieure Â» et dĂ©finissant la Commune comme l’unitĂ© politique « la Commune de Paris, comme toute autre commune, doit se contenir sĂ©vĂšrement dans les limites de sa propre autonomie. Elle ne peut avoir la prĂ©tention d’exercer un contrĂŽle sur les rĂ©solutions et les actes des pouvoirs nationaux dĂ©finitifs ou provisoires, lĂ©gislatifs ou exĂ©cutifs, sauf le cas oĂč ces actes et rĂ©solutions attenteraient aux droits, libertĂ©s garanties et intĂ©rĂȘts de la citĂ© parisienne. En effet la vie municipale d’une citĂ© est absolument inviolable, la commune et l’identitĂ© politique, et l’état et la nation ne sont que la rĂ©union des communes de France. Â»(dĂ©claration de principes du ComitĂ© du 8 octobre).

D’autres pratiques et d’autres dĂ©clarations vont beaucoup plus loin, lorsque les comitĂ©s locaux sont conçus, non pas comme des auxiliaires des mairies, mais comme un rassemblement rĂ©volutionnaire des forces populaires, s’organisant par elles-mĂȘmes et pour elles-mĂȘmes, pour se protĂ©ger contre la rĂ©action, et surtout pour doubler les institutions se constituant comme « une commune souveraine opĂ©rant rĂ©volutionnairement la dĂ©faite de l’ennemi, ensuite facilitant l’harmonie des intĂ©rĂȘts et le gouvernement direct des citoyens par eux-mĂȘmes Â». Elles proposent une voie plus prometteuse : l’organisation dĂ©mocratique par le bas pour un gouvernement des citoyens par eux-mĂȘmes, pour les besoins de toute la population.

Ces dĂ©bats sont essentiels, dans la mesure oĂč il est nĂ©cessaire de donner une perspective aux mobilisations. Car le rejet du gouvernement existant ne se traduit pas automatiquement par la mise en place d’un pouvoir alternatif, perçu comme lĂ©gitime Ă  une Ă©chelle de masse.

 

Notes

[1]Gustave Lefrançais a chiffré 7 à 8000 personnes

[2]Toujours commandant militaire de Paris

[3]Blanqui et Flourens Ă©chappent Ă  l’arrestation en passant Ă  la clandestinitĂ©

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Source: Contretemps.eu